‹ Histoire de la Compagnie de J©♭sus en France (volume 3)Chapitre 18 sur 375 · TT · texte numérisé non relu

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et demandée le 25 mars. Mais si le Père ne fut pas consulté avant le mariage, il faut bien avouer que dans l'exercice de sa charge il se montra dès le principe, faible et complaisant. Aussi, le 15 janvier 1638, avec une singulière inconscience, Charles IV écrivait-il au P. Général : « Monsieur mon Révérend Père, la satisfaction que je reçois de la conduite du P. Cheminot m'oblige d’en porter témoignage à Votre Révérence, et à l’asseurer que dans l'assistance spirituelle qu'il me rend je recognois tous les jours les effets de la probité et suffisance qui le tiennent en estime parmy ceux de vostre. ordre. C’est Le rapport que lon en doit faire avec vérité, ni ayant (s2c) que les esprits téméraires et mal informés qui en puissent parler autrement et que Votre Révérence scaura bien rejeter, comme je l’en supplie, et de me continuer les bonnes volontés qu’elle m'a tesmoignées jusqu'à cette heurel. » Non, les téméraires n'étaient point ceux qui blâmaient la conduite de Cheminot, mais lui-même et son pénitent que les critiques auraient dû rendre plus circonspects.

Est-il vrai que les Supérieurs de la Compagnie prirent en main la défense du duc de Lorraine et trouvèrent des raisons pour disceulper l’imprudent confesseur? Nullement. Crétineau- . Joly à eu entre les mains la volumineuse correspondance des PP. Claude Maïllard, Florent de Montmorency, Jean Bruan, Barthélemy Jacquinot et Jean Tollenare, tous activement mélés à cette affaire : « Ces lettres, dit-il, au nombre de plus de cent cinquante, embrassent un espace de cinq ans; elles contiennent le récit des tentatives faites auprès du duc de Lorraine et de Cheminot pour les amener à résipiscence?. »

Dès le début, les Pères de Besançon avec lesquels vivait le confesseur de Charles IV, désapprouvèrent vivement son attitude, et leurs plaintes parvinrent au P. Général. Ne voulant pas agir sans peser le pour et Le contre, Vitelleschi prit des informations auprès. des étrangers les mieux renseignés. Or il n’en reçut que des témoignages favorables au P. Cheminot, preuve évidente que la question du second mariage, si claire pour nous, ne l'était pas autant pour Les contemporains. Voici d’abord l’archevêque de Besançon, Claude d’Achey, qui loue les vertus et la piété du duc de Lorraine. « Quant au P. Didier Cheminot, dit-il, je n’ai rien remarqué en lui d’indigne d’un religieux ou

1. Lettre de Charles IV à Vitelleschi, 15 janvier 1638 (Epist. principum, t. VI). 2. Crétineau-Joly, Histoire de la Compagnie de Jésus, t« III, p. 368, 369.

de contraire à l'Institut de votre Société. » Et il engage le P. Gé- néral à ne point croire trop facilement les bruits qui courent, ajoutant que dans les circonstances présentes on ne pourrait sans scandale enlever le Père à son emploi!. Un reclus de Besancon, en grande réputation de sainteté, écrit dans le même sens : « J’ay recognu que pour ses grands mérites, il importe grandement qu'il [le P. Cheminot] n'abandonne de loing Son Altesse?. » Un sieur Arnoult est plus explicite encore et prend hautement la défense du confesseur : « Je dois assurer Votre Excellence que ceulx qui ont donné les advis que j'ay heu en mains du dit Rev. Père Cheminot, sont mal informés; du moins ils interprètent ses actions avec trop de rigueur et selon l’apparence extérieure, sur quelques rapports de personnes passionnées qui ne pénètrent pas assez l'affaire et qui ne l’entendent pas. Que s’il m’estoit permis de m'estendre davantage ét dire les choses comme elles sont, Votre Excellence jugeroit qu'il y a de la légèreté aux advis qu’on luy a donné et les arresteroit, l’assurant que ce bon Père Cheminot est homme fort prudent et qui ne peut se mieux comporter parmy les troubles et misères de ce temps qu'il faict, et que je crois que ceste sainte Compagnie a plus d'avantage de touttes parts en le laissant agir comme il faict avec ce Prince que de le séparer. Que si ces bons Pères qui se sont portés à servir Vostre Excellence de ces accusations, scavoient le fond de l'affaire, ils en jugeroient aultrement*. »

Ces bons témoignages ne suffisaient point à rassurer le P. Général, d’autant moins que de nouvelles plaintes lui arrivaient de tous côtés, des princes de la maison de Lorraine, des personnages les plus distingués du pays et des Pères de la Compagnie de Jésus“. Il écrivit donc le 15 mars 1639 au P. Cheminot, lui demandant des explications et lui ordonnant de s’astreindre désormais à la règle commune, de ne point se séparer de son socius, de rendre compte de ses actions aux Supérieurs et de ne point s’immiscer dans les affaires étrangères à l'Institut’. Les Pères de Bruxelles, où le P, Cheminot avait accompagné le duc

1. Lettre de l'archevêque de Besancon à Vitelleschi, 14 août 1638 (Epist. Episcoporum).

° 2. Lettre d’un reclus de Besancon à Vitelleschi, 14 août 1638 (Francia, Epist. ad Gen., t. 1).

3. Lettre de M. Arnoult au P. Vitelleschi, 15 août 1638 (Lugdun. Epist. ad Gen., ts m#81):

4. Lettre du P. Général au P. Cheminot, 21 mai 1639 (Flandro-Belg., Epist. Gener., 1630-1645).

5. Du méme au même, 15 mars 1639 (Lugdun., Epist. Gener., t. II).

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de Lorraine, se montrèrent moins accommodants que ceux de Besançon : ils lui refusèrent l'entrée du collège, au grand déplaisir de Charles IV. « Il est vray, écrit-il à Vitelleschi, qu'’estant venu en ceste vil par la poste, et le Père venant après moy avec mon train, le P. Maillat (Claude Maillard) me vient dire de la part des Jésuites de se lieu qu’il ne resevroit le P. Cheminot dans leur maison, estant résolu de lui faire cest affront et à moy, poussé par quelque personne ou raison peu considérable.. Aïnsy il resta dans le logis de mes gens pour se jour. Le lendemain, s’estant entrevu avec les Pères, il fust recu à la (leur) maison, d’où il n’est parti que pour sortir de ceste villei. »

Le jour même où Charles IV tracait ces lignes (4 juin 1639) le P. Général intimait au P. Cheminot l’ordre formel de quitter le duc et de se retirer à Besançon.

13. Aussi bien, le Saint-Siège venait d’être saisi de la cause. Le 18 juin, le Pape Urbain VIII adressait à l'archevêque de Malines un Bref dans lequel il flétrissait le second mariage de Charles IV, exhortait ce prince à se séparer de Madame de Cantecroix, à reconnaitre la duchesse Nicole pour sa vraie et légitime épouse, et le menaçait, s’il tardait à se soumettre, des peines prescrites par les saints canons. Quant au confesseur du duc, le Souverain Pontife voulait que l’on instituât un procès juridique pour savoir s’il avait conseïllé cette détestable union. S'il était reconnu coupable, on devait s'assurer de sa personne, l’'emprisonner ou du moins lui enlever le pouvoir d'entendre les confessions?.

Le P. Guillaume de Waal, recteur du collège de Bruxelles, accompagné du P. Claude Maillard, fut chargé par l’archevêque de porter le Bref du Pape au duc de Lorraine, alors campé dans le voisinage de Sierck. Charles IV ne pouvant quitter son armée, remit au conseiller d'État Bousmard une lettre pour l’archevêque, dans laquelle il protestait de sa parfaite soumission au Saint-Siège. Le sieur Bousmard devait aussi exposer les raisons qui militaient en faveur de la nullité du premier mariage, et la bonne foi avec laquelle avait été contracté le second, sur la décision de personnages éminents et des hauts dignitaires ecclé-

1. Lettre de Charles IV à Vitelleschi, 4 juin 1639 (Campan., Epist, ad Gen., t. I, n. 113).

2. Lettre de Vitelleschi à Cheminot, 4 juin 1639 (Lugd., Epist. Gen, t. IN). 3. Bref d’Urbain VIT à l'archevêque de Malines, 18 juin 1639 (Campaniae historia, t, I,n. 95).

siastiques du diocèse de Besançcon!. En outre, par une attestation que nous avons déjà citée, le duc déclara que son confesseur n'avait coopéré en rien à son alliance avec la princesse Béatrix. Une autre lettre, très respectueuse pour l'autorité du Souverain Pontife, fut envoyée par l'intermédiaire du nonce de Cologne au cardinal Barberini*.

De son côté Le P. Cheminot, dans un Mémoire adressé à Rome, s’efforçcait de justifier sa propre conduite : le second mariage était un fait accompli quand il l'avait connu: au même moment il voyait le duc dans la bonne foi, et l'archevêque consulté jugeait qu'il ne pouvait le quitter sans scandale. Au surplus, c'était d’après ses avis que Charles avait résolu de recourir au Pape, et tous deux entendaient bien respecter la décision du Saint-Siège.

En effet, nous trouvons dans les papiers de la nonciature cette lettre adressée à Urbain VIII par le duc de Lorraine.

« Très Saint Père, IL y a longtemps que je désirois avec passion faire sçavoir à V. Sainteté l'estat des plus importantes affaires que j'aye, mais à cause de certains rapports qui m’avoient esté faicts de diverses parts, je nosais en prendre l'hardiesse: maintenant qu’en la personne du sieur abbé de Jendures, mon résident, il a plu à V. Saincteté me donner des novelles asseurances de la continuation de ses bonnes volontez en mon endroit, bien qu'en mon particulier je n’en eusse jamais doubté, cela toutes fois m'a affermis dans la résolution de recourrir, comme je fais par ces présentes, en toute confiance et toute humilité à sa bonté paternelle pour recevoir l'honneur de sa direction et de son assistence. Je luy envoye à cet effect le R. P. Cheminot, de la Compagnie de Jésus, mon confesseur, que j'ay choisi pour estre zélé à l'union des Princes souverains avec le Sainet Siège et à mon bien spirituel, la suppliant très humblement de luy donner croyance en tout ce qu’il luy représentera de ma part, et de luy vouloir commettre ce qu’elle désirera de moi sur le subject de cette dépesche. Et me confant entièrement en la bonté, prudence et autorité suprême de V. Saincteté, et qué personne ne pourra près d’elle contre ‘la vérité et mon bien, j'attendray l'honneur de ses responces pour m'y conformer avec autant d’obéissance et de ponctua-

. Lettre du duc de Lorraine, 93 juillet 1639 (Campan. Hist., t. I, n. 105). . Lettre du même à Barberini (Archiv. Va., Colonia, n. 79, f. 13). - Mémoire justificatif du P. Cheminot(Archiv. Vat., Nunz. di Francia, n. 79, fol. 12).

lité, que je suis, après luy avoir baisé en toute humilité les pieds; Très Sainct Père, votre très humble et très obéissant fils et serviteur. C. D. Lorraine!. »

Cette lettre est du 2% mai 1639. Le P. Cheminot, chargé sans + doute de la porter, ne partit pour Rome que vers la fin du mois de juin.

14. Son voyage était fort mal vu des parents de Charles IV et spécialement du duc Nicolas-François. Celui-ci, ne pouvant l'empêcher, voulut du moins mettre en garde le P. Général contre les démarches insidieuses du confesseur?; la précaution n'était pas inutile, comme la suite le montrera.

Pour mieux réussir dans la défense d’une cause qu'il faisait sienne, Cheminot présenta aux professeurs du collège romain deux cas de conscience dont il demandait la solution. L'un des deux, proposé sous les noms fictifs de Titius et de Bertha, était analogue mais non semblable à celui de Charles et de Nicole. Cependant l’intention du Père, s’il trouvait la réponse conforme à ses vœux, était de s’en servir auprès des consulteurs des congrégations romaines. D’après un document que nous avons entre les mains, treize Pères, parmi lesquels Le célèbre Jean de Lugo répondirent unanimement que dans le cas proposé le premier mariage était nul et le second valide: et vraiment le cas de Titius et Bertha, tel qu’il était rédigé, ne pouvait recevoir une autre solution : tout mariage où la liberté des conjoints est violentée par une crainte grave®, est nul en {hèse générale : encore reste-t-1l à prouver que dans telle kypothèse déterminée cette condition a bien été remplie. C’est ce que le P. Vitelleschi fit observer au duc Nicolas-François qui s’était plaint des professeurs du collège romain : « Le cas proposé, lui éérivait-il le 10 mars 1640, a été apporté ici de Besancon, déjà souscrit par un grand nombre de théologiens de premier mérite et rédigé de manière que tous les théologiens du monde l’auraient souscrit de même. Ils auraient donné une solution contraire si le éas avait été présenté avec toutes les circonstances du

1. Lettre de Charles IV au pape, 24 mai 1639 (Archiv. vat., Nunz. di Francia, n. 79, f. 19).

2. Lettre du duc Nicolas-Francois au P. Général, 2 juillet 1639 (Campaniae historia, t: 4, 0. 99):

3. Le cas proposé aux docteurs du collège romain et dont nous avons la copie * (Bibl. nat., f. Dupuy, vol. 586, fol. 107, 108) commence ainsi : « Titius et Bertha, ambo ex gravi metu et cadente in constantem virum contraxerunt matrimonium... ». -

mariage de Son Altesse; ce que feraient aussi les Pères du collège romain, s’ils connaissaient les vrais noms des personnes et les autres circonstances!. »

D’après un Mémoire du P. Jean Bouvet, le même cas de Titius et Bertha avait été proposé à trois théologiens Jésuites de la Province de Champagne®?. Ils avaient répondu, suivant la doctrine commune, que le mariage était nul si les partis n'avaient pas donné leur consentement; mais ils avaient ajouté que la connaissance de ce défaut et la déclaration de nullité appartenaient au juge compétent. Quant aux théologiens, disait le P. Bouvet, qui ont prononcé non seulement que le mariage était nul, mais encore que Titius pouvait en contracter un autre, ils n’appartiennent pas à la Compagnie et on ne doit pas la rendre responsable de leur opinion.

En attendant la décision suprême, Urbain VIII écrivit au duc de Lorraine qu'il avait pris connaissance des raisons alléguées par son confesseur en faveur de son prétendu mariage avec Béatrix de Cusancé, et que, tout bien considéré, il ne pouvait approuver ce second mariage, contracté sans avoir demandé et obtenu la sentence de l’Église sur la validité du premier. C'est pourquoi le duc devait d’abord se séparer de Béatrix, non d’une manière fictive, mais dans les conditions qui lui seraient indiquées par l'archevêque de Malines. Puis la cause serait instruite par des prélats jouissant d’une haute considération dans leurs provinces. Et comme la duchesse Nicole y était surtout intéressée, elle serait citée à comparaitre, afin de faire valoir ses droits par les personnes qu’elle aurait déléguées. Sa Sainteté terminait en exprimant l'espoir que Son Altesse accueillerait cette réponse comme sortie d’un cœur bienveillant et paternel,

et qu’elle persévérerait dans ses sentiments de soumission au Saint-Siège #.

15. L'affaire ainsi engagée, le P. Général tiendra ferme à ce que ses subordonnés ne s’en mêlent plus.

Le P. Cheminot partit de Rome dans les premiers jours d'oc-

1. Lettre du P. Général au duc Nicolas, 10 mars 1640 (Epist. Gen. ad externos, FAUX

2. Lettre du P. Général au P. Jacquinot, 20 octobre 1641 (Campan., Epist. Gen., t. ID).

3. Mémoire du P. Bouvet au P. Général (Companiae historia, t. I, n. 106).

4. Bref d'Urbain VIII au duc de Lorraine, 19 octobre 1639 (Bibl. nat., fonds Dupuy, t. 566, fol. 109).

tobre 1639, chargé par le Souverain Pontife d’une mission auprès de Charles IV, et muni d’un passeport où le cardinal Barberini le recommandait à la bienveillance des autorités ecclésiastiques et civiles !. Il n’en fut pas moins arrêté à Nancy par l’ordre du gouverneur et confiné quelque temps au noviciat des Jésuites sous la garde d’un soldat. « On n’a saisi sur moi, écritil au P. Général le 2% décembre, aucun papier compromettant, mais seulement vos lettres patentes, le passeport, la réponse du Saint-Père au duc de Lorraine et les cas de conscience souscrits par les Pères de Rome. J'ai remis ces papiers au capitaine des gardes, et le gouverneur les a tous envoyés à Paris d’où nous attendons un mot qui décidera de mon sort. Je ne regretterais pas une détention qui me serait plutôt agréable, si les affaires du sérénissime prince n'avaient pas à souffrir de ce retard. Quoi qu'il puisse m’arriver, j'espère dans la douce et aimable volonté de Dieu ?. »

Ces paroles de résignation, que nous voulons croire sincères, allaient bientôt être démenties par les actes.

Tout d’abord, à la demande de Charles IV, le P. Général avait permis à Cheminot de rester auprès de lui, dans l'espoir sans doute qu’il aurait plus d'influence que personne pour le maintenir dans une sage docilité aux commandements du Pape. Mais bientôt, sur des rapports peut-être erronés ou du moins exagérés, Urbain VIIT manifesta une très vive irritation de ce qu’il apprenait des procédés de ce jésuite dans lequel il s'était confié : il alla jusqu’à l'appeler « un méchant homme‘ », et dut s’en plaindre à Vitelleschi, car, à la date du 14 juillet 1640, celui-ci ordonnait au P. Cheminot « en vertu de la sainte obéissance » de ne plus parler à personne du mariage de son pénitent, de ne rien écrire, de ne rien faire à ce sujet; il lui enjoignait en outre

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