‹ Histoire de la Compagnie de J©♭sus en France (volume 3)Chapitre 232 sur 375 · Relations des Jésuites · texte numérisé non relu

Relations des Jésuites

quels il enseignait les prières et le catéchisme. Mais cela ne lui suffisait pas !. « Si je veux savoir la langue, disait-il, il faut de nécessité suivre les sauvages... Je pense m'en aller cet hiver prochain avec eux dans les bois... J'y voudrois déjà estre, tant jay de mal au cœur de voir ces pauvres âmes errantes sans aucun secours, faute de les entendre ?. » Vers la fin d'octobre 1633, il monte en canot sur le Saint-Laurent, escorté de seize Montagnais qui se dirigeaient vers le lac Saint-Jean. Que n’eut-il pas à souffrir du froid, de la faim, de la soif, de la fatigue durant près de six mois qu'il vécut au uibien d’un pêle-mèle d'hommes, de femmes, d'enfants d'une grossièreté révoltante? « Je ne crois pas, écrivait-il, que de cent religieux il y en ait dix qui puissent résister aux travaux qu'il faut endurer à la suite des sauvages 3. » Malade, épuisé, incapable de se tenir debout, le P. Le Jeune dut être ramené à Québec; après une pénible navigation, il rentrait à Notre-Dame-des-Anges au mois d'avril 16344

Cependant le séjour de l’intrépide supérieur parmi les Montagnais ne fut pas inutile; il avait acquis une telle connaissance de la langue Algonquine qu’il put composer une grammaire pour en faciliter l'étude à ses noie De plus, instruit par l’expérience, il se convainquit qu'un même programme d'évangélisation ne pouvait convenir à la fois aux races sédentaires et aux races nomades. Chez les premières l'établissement de missions stables lui paraissait utile; chez les Hurons particulièrement on pouvait espérer les plus beaux résultats. « C’est de ces peuples, disait-il, que nous attendons de plus g Drandes conversions, c’est 1à où il faudra envoyer g grand nombre d’ouvriers?. » Quant aux sauvages nomades, impossible d’avoir prise sur eux, si l’on ne parvient à les fixer quelque part. « Vous les instruisez aujourd'hui, demain la faim vous enlèvera vos auditeurs, les contraïgnant d'aller chercher leur vie dans les fleuves et dans les bois. De les vouloir suivre, il faudroit autant de religieux qu'ils ont de cabanes, encore n’en viendroit-on pas à bout, car ils sont tellement occupés à quester leur vie parmi ces bois, qu'ils n’ont pas le loisir de se sauver pour ainsi dire. » Donc, conclut le missionnaire, « on avancera fort peu si on n’arreste ces barbares » en. leur offrant sur place les facilités de l'existence. Et il propose de

. Creuxius, op. cil., p. 110.

. Relations des Jésuiles, 1633, p. 17.

. Relations des Jésuites, 1634, p. 11, 58.

. Creuxius, 0p. cit., p. 28 et suivantes.

. Relations, 1634, p. 57.

grouper d'abord quelques familles d’Algonquins et de Montagnais. auprès des habitations françaises, dans des villages où des ouvriers d'Europe Les formeraient au travail des champs. « Par ce moyen demeurant sédentaires et voyant ce miracle de charité en leur endroict, on les pourroit instruire et gaigner plus facilement!. » La Compagnie des Associés approuva ce projet de réductions et consentit à céder des terrains; mais ses ressources très limitées ne lui permirent pas tout de suite de se charger des dépenses nécessitées par les constructions et le défrichement ; plusieurs années s’écoulèrent avant qu'on püt entreprendre l'exécution de la grande œuvre conçue par le supérieur des Jésuites ?.

6. Au nombre des Cent Associés se trouvait Noël Brulart de Sillery, commandeur de l’ordre de Malte, ancien ambassadeur de Marie de Médicis en Espagne et en Italie’. Ayant appris par les Relations les projets du P. Le Jeune, il résolut en 1637 de consacrer à leur réalisation une partie de sa belle fortune. Il envoya au Canada une vingtaine d'ouvriers avec des secours en argent pour construire des bâtiments et commencer Le défrichement des terres. Il pria le P. Supérieur de choisir lui-même un emplacement avantageux pour l'établissement d’une réduction, de surveiller et de diriger les travaux #. Puis il recommanda l'affaire à M. de Mont magny. On eut vite fait choix d’un terrain. À quelques milles de Québec s'offrait, en un site agréable, un lieu très commode, appelé alors Kamiskoua Ouangachit : c’est là qu'on jeta les fondements de Saint-Joseph de Sillery. On y bâtit une résidence pour les Pères, des maisons pour les néophytes, un fort, un hôpital et une chapelle sous le vocable de Saint-Michel, patron du commandeur”. Dans l’été de 1638 deux familles Algonquines, très nombreuses, profitèrent des avantages qu’on leur offrait et furent bientôt suivies de plusieurs autres. La réduction de Sillery ne tarda pas à devenir, sous la direction du P. de Quen, une chrétienté florissante 6; elle comprenait en 1645 plus de trente familles sauvages et cent soixante-sept catholiques”.

. Relalions.…, 1634, p. 11.

. De Rochemonteix, op. cit., I, 245.

. Cf. Vie de l’illustre serviteur de Dieu Noël Brulart de Sillery, p. 14, 21. . Creuxius, op. cit., p. 222. — Ferland, op. cût.,t. I, p. 294.

. Contrat de fondation de la résidence (Hist. miss. Canad., 1659, n. 5).

. Lettre du P. Vimont au P. Général, 15 sept. 1641 (1bidem, n. 45).

. Jouvancy, Historia Soc. Jesu ms., P. VI, 1. XIII, n. 33.

IIOUMRC ND

En 1634 les Jésuites avaient établi aux Trois-Rivières la résidence de la Conception !. « Ce lieu, nous apprend le P. Le Jeune, est sur le grand fleuve, trente lieues plus haut que Kébec, sur Le chemin des Hurons. On le nomme les Trois-Rivières parce qu’une certaine rivière qui vient des terres se dégorge dans le grand fleuve par trois embouchures?. » En 1640, Le P. Buteux y fonda, ‘pour les sauvages, une nouvelle réduction qui en moins d’une ‘année compta quatre-vingts néophytes. Cette terre où levait la semence évangélique semblait promettre pour l’avenir une admirable moisson*.

Le mouvement de conversion, commencé à Sillery et aux Trois-Rivières, se fit également sentir à Tadoussac, baie agréablement située au confluent du Saguenay et du Saint-Laurent. En 1640 les Montagnais de cette contrée envoyèrent une députation à Sillery pour solliciter l'envoi d’un prédicateur auprès d’eux. « Ils n’estoient point aliénés de la foi, disaient-ils, mais ils désivoient qu’on vint les instruire dans leur pays. » Comme on leur offrait des présents de la part du gouverneur : « Il n’est pas besoin, reprit leur chef, de nous faire des présents pour nous inviter à croire en Dieu, nous y sommes desja tous résolus; le ciel est une assez grande récompense... suffit que vous nous enseigniez le chemin du ciel. Sans entrer en d’autres discours, tous ceux que vous volés icy sont dans la résolution de prier, mais non pas de quitter leur païs... Il estoit à propos, ajouta-t-il, que les Pères descendissent à Tadoussac... Les nations voisines y viendront demeurer ; elles embrasseront la foi sans contredit. » Au mois de mai, le P. de Quen vint à Tadoussac, où les sauvages, après l'avoir joyeusement accueilli, lui dressèrent une cabane d’écorces, à la fois chapelle et presbytère. Le missionnaire resta au milieu d’eux toute la belle saison. Une croix avait été plantée -au fond de la baie. Le P. Buteux, successeur du P. de Quen, la transporta sur une colline, en signe de conquête, et la mission prit désormais le nom de Sainte-Croix ?.

Le zèle pour la conversion des indigènes n 'était pas le privilège exclusif des missionnaires. Très commun parmi les colons, il

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