CHAPITRE X
MISSION DU CANADA (Su2/6). — MISSION HURONNE
Sommaire : L. Difficultés de l’entreprise. Qualités requises chez les mission-
naires. — 2. Trois Jésuites sont acceptés par les Hurons. — 3. Les résidences de Saint-Joseph et de lImmaculée-Conception. — 4. Maladie et menaces de mort. — d. Nouvelle organisation de la mission huronne ; là résidence Sainte- Marie. — 6. Évangélisation des peuplades voisines. — 7. Travaux des Jésuites
dans les bourgades huronnes. — 8. Puissance et cruauté des Iroquois. — 9. Le P. Isaac Jogues avec plusieurs néophytes tombent entre leurs mains. — 10. Supplice du P. Jogues. — 11. Sa délivrance.
Sources manuscrites : Les mêmes qu’au chapitre précédent.
Sources imprimées : Les mêmes, et de plus : Autobiographie du P. Chawmonot (Carayon, Doc. inédits, XIII). — Bressani, Relation abrégée de quelques missions des Pères de la Compagnie de Jésus dans la Nouvelle France (traduit de l'italien par le P. Martin). — Bancroft, History of the United States, t. IV. — Martin, Le R. P. Isaac Jogues; Vie du P. de Brébeuf. — Rouvier, Le P. Jean de Brébeuf.
1. Nous venons de dire les moyens employés ou indiqués par le P. Le Jeune pour l’évangélisation des peuplades du Bas Canada, et nous avons constaté qu'ils réussissaient. Cependant, vu le nombre restreint des habitants de cette contrée, leur situation géographique et leur peu d'influence politique, on ne pouvait espérer que leur conversion avançât beaucoup la diffusion de la, foi dans le reste du pays. Le P. Supérieur songea donc à évangéliser aussi les sauvages du Haut Canada, en commençant par les Hurons. Le règne du Christ, une fois implanté chez eux, se propagerait dans toutes les tribus voisines et peut-être avec le temps, chez la puissante nation des Iroquois.
Le P. de Brébeuf, celui de tous les missionnaires qui connaissait le mieux les Hurons, en a tracé le portrait suivant : « Ils ne sont pas errants dans les forêts à la façon des bêtes fauves, comme plusieurs autres peuplades de ce pays. Ils ont une
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CANADA. — MISSION HURONNE. g43
vingtaine de villages, dont quelques-uns sont entourés d’une forte palissade en bois. S'ils changent parfois de place, ce n’est que lorsqu'ils n’y trouvent plus ce dont ils ont besoin pour vivre, par exemple le bois de chauffage, ou lorsque le sol épuisé ne rapporte presque plus rien. Car ils cultivent la terre et en tirent du blé d'Inde, des fèves ou haricots-fèves, des citrouilles qui y réussissent à merveille et sont très bonnes, et enfin du tabac. La contrée est à souhait pour la chasse et la pêche. En un mot les Hurons trouvent, sans sortir de leur pays, une nourriture sinon recherchée, du moins suffisante et saine. Ils ont même du surplus qu'ils peuvent vendre. Ils ne sont pas tellement sauvages qu'ils n'aient presque tous du bon sens et même un jugement naturel très droit!. »
Le pays des Hurons situé sur la rive orientale du lac de ce nom, à 960 kilomètres à l’ouest de Québec, contenait au commencement du xvu‘ siècle une population de vingt-cinq à trente mille âmes. Très accidenté et très giboyeux, il convenait parfaitement à un peuple guerrier, commerçant et chasseur?. Pour y parvenir il n’y avait qu'une seule route, difficile et détournée, celle que Champlain avait en partie explorée en 1613. Il fallait remonter l’Ottawa, où l’on rencontrait l'ile des Allumettes habitée par une tribu d’Algonquins, traverser le lac Nipissing et descendre la rivière Française quise jette dans le lac Huron, nommé Mer douce par Champlain. Les voyages du pays des Hurons à Québec étaient très fréquents : chaque année des flottilles de canots chargés de pelleteries descendaïent le Saint-Laurent, puis, la traite terminée, le remontaient en portant des marchandises européennes. C'est à ces caravanes flottantes que devaient se se joindre les Jésuites pour atteindre les contrées sauvages de l'Ouest. Jamais les difficultés de la route ne les effrayèrent, et pourtant ils n’ignoraient pas les souffrances qui les attendaient.
Le voyage était de plus de trois cents lieues, par d’affreuses contrées couvertes de forêts. Tout le long du jour il fallait ramer, passer des gués, souffrir des fatigues sans nombre. Aux trentecinq cascades, on devait pôrter le canot sur les épaules pendant plusieurs lieues, à travers des bois épais ou les sentiers les plus abrupts; souvent on le trainait à force de bras. « Les vêtements déchirés, les pieds meurtris, le bréviaire suspendu au cou, les
1. Lettre du P. de Brébeuf au P. Général, 1638, traduit du latin (Carayon, op. cit., XII, p. 163-164).