EC À
Pierre Pijart, Pierre Chastelain, Charles Garnier et Isaac Jogues, ouvriers des plus distingués, qui savent allier admirablement le zèle ardent du salut des âmes avec l’oraison et l'union à Dieu. En un an ou deux ïls ont fait des progrès vraiment remarquables dans une langue à peine connue et qui n'est pas encore réduite en principes, tant est grande l’ardeur qu'ils y mettent. Mais le P. Charles Garnier !, à ce qu’il me semble, les surpasse tous en ce point?. »
Ces renforts arrivaienttrès à propos. En effetles Indiens avaient promis au P. de Brébeuf de bâtir une autre demeure pour les missionnaires. dans le village d’Ossossané, sur les bords du lac Huron. Dès que la dernière plaque d'écorce eut été placée sur le toit, les PP. Garnier et Chastelain, sous la conduite du P. Le Mercier, prirent possession (9 juin 1637) de la nouvelle résidence qu'il dédièrent à l’Immaculée Conception’. Le P. de Brébeuf signale dans sa correspondance « avec quelle affection et quelle Joie » ils furent accueillis. « Le jour de la sainte Trinité nous avons baptisé, avec toute la solennité possible, un homme de cinquante ans; grand sujet d'espoir pour l'avenir, car il est bien instruit et a passé par de longues épreuves; il a de l'autorité et jouit auprès des sauvages de l’estime générale. C’est le premier adulte que nous ayons baptisé en santé. Inspirés par son exemple, quelques autres nous demandent instamment le baptême. »
Peu de temps après, la peste ayant décimé ou dispersé la population d’Ihonatiria, le supérieur de la mission huronne transporta au village de Téanaustayaé la résidence de Saint- Joseph.
Quelle était au milieu des sauvages la vie des missionnaires de la Compagnie de Jésus? Afin de gagner leur confiance, ils s'étaient assujettis à leurs usages pour le logement et La uourriture. Ce qu'une telle existence apportait de privations et de sacrifices, une lettre du P. Chaumonot nous l’apprendra. « Nos habitations sont d’écorces comme celles des sauvages, sans division intérieure, excepté pour la chapelle. Faute de tables et d’ustensiles de ménage, nous mangeons par terre, et nous buvons
1. Lettre du P. de Brébeuf au P. Général, 20 mai 1637 (Carayon, Doc. inéd., XII, p. 161).
2. Né à Paris en 1606 d’une famille de robe, élève au collège de Clermont, jésuite à 18 ans, missionnaire à 30; santé délicate, mais âme vaillante.
3. Lettre du P. Le Jeune au P. Général, 23 août 1637 (Hist. miss. can., 1611-1659, n°17) |
4. Lettre du P. de Brébeuf au P. Général, 1638 (Carayon, Doc. Inéd., XII, p. 163).
rs MR E PS CS us au. * F
dans des écorces d'arbres. Tout l’appareil de notre cuisine et de notre réfectoire consiste dans un grand plat d’écorce plein de sagamité, à laquelle je ne vois rien de semblable que la colle qui sert à tapisser les murs. La soif ne nous gêne guère, soit parce que nous ne nous servons Jamais de sel, soit parce que notre nourriture est toujours très liquide. Nôtre lit est formé d’une écorce d’arbre sur laquelle nous mettons une couverture. Pour les draps, on n’en parle même pas pour les malades; mais la plus grande incommodité, c’est la fumée qui, faute de cheminée, remplit toute la cabane et gâte tout ce qu’on voudrait garder. Quand certains vents soufflent, il n’est plus possible d’y tenir à cause de la douleur que ressentent les yeux. En hiver nous n'avons pas, la nuit, d'autre lumière que celle du foyer qui nous sert pour réciter notre bréviaire, pour étudier la langue et pour toutes choses. Le jour, nous nous servons de l'ouverture pratiquée au haut de la cabane et qui est à la fois cheminée et fenêtre!. »
Malgré les inconvénients de cette situation, les Pères s’efforcaient de suivre le règlement des communautés les plus régulières. « À k heures on sonne le lever: suit l’oraison. A la fin d'icelle commencent les messes jusqu’à 8 heures, pendant lesquelles on garde le silence, on lit son livre spirituel, on dit ses petites heures. A 8 heures on ouvre la porte aux sauvages jusqu'à # heures du soir. Quelques Pères vont visiter les cabanes. À 2 heures on sonne pour l’examen; suit le diner pendant lequel on fait lecture d’un chapitre de la Bible, et au souper on lit la Phalagie de Jésus, du P. de Barry. On dit le Benedicite et les Grâces en huron, à cause des sauvages qui y sont présents. A 4 heures, on congédie les sauvages non chrétiens, et nous disons ensemble Matines et Laudes, à l'issue desquelles nous faisons entre nous, des consultes pendant trois quarts d'heure, touchant l’avancement et l’empêchement de la foi dans ces contrées. Ensuite nous conférons de la langue jusqu’au souper qui est à 6 heures 1/2. À 8 heures les litanies, l’examen?. »
Les Jésuites ne bornaïent pas leur zèle à l'évangélisation de leur propre village et de ceux des environs ; ils se rendaient jusque : chez les sauvages les plus éloignés. Dans ces missions volantes, ils allaient deux à deux, portant roulée sur le dos une couverture pour la nuit, et tenant à la main un sac rempli de bibelots, ai-
guilles, hamecons, verroteries et autres objets destinés à payer
1. Autobiographie du P. Chaumonot, p. 55. Cf. Martin, Le P. Isaac Jogues, p. 45. 2. Lettre du P. du Péron à son frère, 27 avril 1639 (Carayon, op. cût., p. 177).
leur logement et leur nourriture. Revenus à la résidence le samedi, ils reprenaient le lundi suivant leurs lointaines expéditions !. Ces courses produisaient plusieurs bons effets; car, « en premier lieu il ne mouroit point, ou il mouroit bien peu d’enfants sans baptème; des adultes même qui avoient refusé de se faire instruire tandis qu’ils étoient en santé, se rendoient dès qu'ils étoient malades... En second lieu ces barbares s’apprivoisoient de jour en Jour avec les missionnaires; ce commerce adoucissoit leurs mœurs et les faisoit insensiblement revenir de leurs préjugés ? ».
Fécondé par Les travaux des admirables religieux, le « champ du Père de famille »- aurait produit une abondante moisson, si « l’ennemi » n'y avaitsemé furtivement l’ivraie. « Méfiez-vous des Jésuites, répétaient sans cesse aux Hurons les puritains des colonies anglaises et hollandaïises. Malheur au pays où ils parviennent à pénétrer. Il est bientôt désolé et complètement ruiné. En Europe ils n’osent plus se montrer, et, quand on peut les saisir ils sont aussitôt punis de mort. » L'odieuse calomnie circulait de bourgade en bourgade, répandait la défiance, disposait à la haine les esprits superstitieux qui ne parvenaient pas à s'expliquer le dévouement des robes noires. Durant quatre années l’œuvre de l’apostolat fut troublée, sous les plus futiles prétextes, par des soulèvements populaires *. Celui qui éclata, en 1637, faillit anéantir les plus légitimes espérances.
k. Une épidémie qui avait toutes les apparences de la petite vérole s'était abattue sur le pays des Hurons où elle causa d'effrayants ravages. Les Jésuites ne furent pas épargnés: ils ne durent la vie qu’au régime auquel ils se soumirent. À peine rétablis, tous se portèrent courageusement vers les lieux où sévissait plus cruellemement le fléau, et opérèrent par leurs soins et leurs remèdes de nombreuses guérisons. Loïn de leur en témoigner de la reconnaissance, les sauvages Les considérèrent comme de puissants magiciens, disposant de la vie et de la mort, et attribuèrent à leur néfaste influence la maladie qui menaçait d’exterminer la nation. La fermentation des esprits était encore augmentée par les sorciers ou jongleurs qui, impuissants à conjurer le mal, craignaient de perdre leur prestige et leur autorité. « Des hommes d’un pouvoir supérieur, disaient-ils, ont jeté un sort sur