Martin, op. cüt., p. 97. — Parkman, Op. Cût., p
demeure dans cette captivité que pour l'amour de vous; faites donc les efforts de vous sauver, car je ne puis penser à ma liberté et à ma vie que je ne vous voye en assurance !. »
Eustache Ahasistari eut à endurer avec quelques autres Hurons les plus cruelles tortures. On lui arracha la chevelure, on lui coupa les deux pouces et par Les plaies vives on fit pénétrer, très avant dans les chairs, un bâton pointu durci au feu. Le P. Jogues, présent à son supplice, l’encourageait : « Souviens-toy qu'il y a une autre vie que celle-cy; souviens-toy qu'il y à un Dieu qui voit tout et scaura bien récompenser Les angoisses que nous souffrons. — Je m'en souviens très bien, répliqua le néophyte, et je tiendrai ferme jusques à la mort?. » Ses bourreaux, après lui avoir brûlé lentement tout le corps, finirent par lui trancher la tête avec un couteau. À
René Goupil devait bientôt succomber à son tour. Pendant que le P. Jogues saisissait toutes les occasions de baptiser les petits enfants en danger de mort, lui, animé d’un saint zèle, apprenait aux plus grands le signe de la croix. Un vieux sauvage chez lequel il habitait le vit un jour tracer ce signe sur le front de son petit-fils. IL crut que le Français voulait ensorceler l'enfant et résolut de se défaire d’un hôte si redoutable. « Va, dit-il à l’un de ses neveux, tue ce chien de Français. Les Hollandais nous ont appris que ces signes qu'il a faits sur mon petit-fils ne valentrien. Je crains qu’il ne lui en arrive quelque malheur. » Le commandement du vieillard fut exécuté. Un soir que le P. Jogues et René Goupil se promenaient dans la forêt en récitant le rosaire, ils rencontrèrent deux Indiens qui marchèrent quelque temps à leurs côtés. Soudain, l’un des sauvages tira une hache cachée sous ses habits et asséna un coup violent sur la tête de René qui tomba la face contre terre en prononcçant le Saint Nom de Jésus. Le P. Jogues se mit à genoux, s’inclina et attendit le même sort; mais le meurtrier lui enjoignit de se relever et de rentrer au villages. IL n’obéit qu'après avoir donné une dernière absolution à son ami qui respirait encore. « Ce fut le vingt-neuvième de septembre [1642], feste de saint Michel, dit le P. Jogues, que cet ange en innocence et ce martyr de Jésus-Christ donna sa vie pour celuy qui luy avoit donné la sienne“. »
. Relations.…., 1643, p. 76.
. Relations.…, 1647-21.
. Martin, op. cûl., p. 131. — Creuxius, op. cit., p. 353.
. Notice sur le martyre de René Goupil, par le P. Jogues (Martin, op. cif., p. 335). COMPAGNIE DE JESUS. — T. V. 22
10. Quant au missionnaire, son supplice avait commencé le jour où il s'était constitué prisonnier, il dura douze mois, du 9 août 1642 au 31 juillet 1643, et fut de tous le plus cruel. Inutile d’entrer, à ce sujet, dans des détails souvent décrits par les historiens du Canada!. Qu'il noussulffise de rappeler quelquesuns des excès de férocité auxquels se livrèrent ses impitoyables bourreaux.
Non contents de lui avoir broyé les deux index avec leurs dents, ils le traitèrent comme un esclave et s’en servirent comme d’une bête de somme pour porter leurs fardeaux. Promené avec ses compagnons de bourgade en bourgade, il fut exposé partout, sur une estrade improvisée, à la risée publique, et dut subir plusieurs fois la bastonnade entre deux haïes de sauvages. On lui arracha la barbe et les cheveux; on lui scia le pouce gauche et on le suspendit par les bras à deux poteaux. Les enfants euxmêmes, se faisant un jeu de la cruauté, déchiquetaient avec leurs ongles ses mains jusqu'aux os, enfonçaient des poinçons dans les chairs meurtries, jetaient sur son corps des cendres brülantes ou des charbons ardents. La gangrène finit par envahir cet amas de plaies et le patient eût bientôt succombé si les Iroquois, par un raffinement de barbarie, n'avaient interrompu les tortures à propos, pour s’en repaitre plus longtemps.
Dans plusieurs circonstances le P. Jogues aurait pu facilement prendre la fuite : un motif de charité l’arrêta. « Je suis bien résolu avec la grâce de Dieu, écrivait-il de sa main mutilée, de vivre et de mourir sur cette croix où le Seigneur m'a attaché avec lur*. Autrement qui pourra consoler.et absoudre les captifs français? Qui rappellera aux Hurons chrétiens leurs devoirs? Qui instruira les nouveaux prisonniers, fortifiera dans Les tourments et baptisera les moribonds? Qui pourvoira au baptême des enfants et à l'instruction des adultes?... N'est-ce pas par un effet de la bonté divine que ces Iroquoïs m'ont, comme malgré eux, conservé la vie jusqu'à présent, afin que, tout indigne que j'en suis, je puisse instruire, éclairer dans la foi et baptiser tous ceux qui étaient prédestinés à la gloire. Depuis ma captivité, j'ai régénéré dans les eaux sacrées soixante-dix personnes, enfants, jeunes gens et vieillards de cinq nations et langues différentes.
1. Tous ces récits ont pour source commune une lettre du P. Jogues au P. Provincial de France, 5 août 1643 (traduction francaise dans la Relation abrégée du P. Bressani, publiée par le P. Martin).