Fagniez, op. cül., p
3. « On ne peut en principe faire un reproche à Richelieu d’avoir voulu arréter la propagande de Saint-Cyran, observe justement le P. Brucker. Mais le mode de répression employé, violent en apparence, fut bénin en réalité et manqua absolument son but. La prison ne servit qu'à mettre plus en relief le réformateur et à lui attirer de nouvelles sympathies et de nouveaux disciples. » (Recherches de science religieuse, t. LV, p. 344-345.)
eu aussi peu de commerce qu'avec les premières. Je leur ai donné l'abbé de Saint-Cyran comme le voiant capable de les servir en la vie spirituelle, mais avant que l'avoir assez cogneu. Ayant esté estably en cette conduite il a pris puissance sur Les esprits, en quoy il à trouvé de la facilité par l'humeur des filles naturellement aymant le changement et la nouveauté, surtout en Marie Angélique Arnauld alors supérieure dudit monastère du Saint-Sacrement, à laquelle l'abbé de Saint-Cyran ordonna de tenir secrettes les pensées qu'il luy communiquoit, et de me cacher la conduitte qu’il tenoït envers elle, quoy qu'il n’eût aucune autorité sur ledit monasière du Saint-Sacrement et que je l’eusse toutte entière alors comme supérieur nommé par la bulle de leur establissement.
« Cette conduitte alloit à ne parler d'autre chose que de pénitence, à se tenir prosterné contre terre en divers endroicts du monastère particulièrement au chœur, à ne se confesser que rarement et communier encore moins, ce qui a esté si avant que ladite Marie Angélique Arnauld, quoy que supérieure, fut une fois cinq mois sans communier et passa une année Le jour de Pasques sans communier pareïillement. De touttés lesquelles choses elle ne me rendoit aucun compte, à cause des deffenses qui luy en avoient esté faictes, mais que je ne laissois pas de scavoir par les filles dudit monastère. La dicte Marie Angélique prit tel goût au discours de l'abbé et s’en remplit tellement l’esprit qu’elle né parloit d’autre chose que de la primitive église, des canons, des coustumes des premiers chrestiens, des conciles, des Pères, principalement de saint Augustin, qu'elle en entretenoit même les femmes qui l'alloient visiter, lesquelles s’en mocquoient comme d’un entretien inutile pour elles. Estant adverty de cette manière detraicter avec le prochain peu capable de tels discours, j'en dis charitablement mon advis à la Mère Angélique, mais assez inutilement parce qu’elle m'entreprit moi-mesme sur les mesmes poincts, m'alléguant à tout propos saint Augustin de la grâce et saint Paul de la prédestination, avec tant d’extravaguance qu'il estoit facile de juger qu'elle en parloit seulement par ouy dire et sans aucun fondement.
« Et d’aultant que sur ce poinct non plus que sur quelques aultres qui regardoient la conduitte et les maximes dudit abbé, je ne m'’accordois nullement avec luy estant esloigné de l’usage et des sentimens présens de l'Église. De là, violente aversion de l'abbé contre moy jusques là que, parlant un jour avec une fille
du monastère du Saint-Sacrement, il luy dit transporté de colère COMPAGNIE DE JÉSUS. — T. V. 26
que sa doctrine estoit bonne et qu'elle ne pouvoit estre combattue que par les ignorans et par ceux qui n’avoient pas estudié
les Pères, les conciles et les maximes de la primitive église.
« Cette adversion s’est augmentée lorsqu'il a sceu que je révélois ses mistères cachés, c’est-à-dire ses pensées plus secrettes sur certains points de doctrine, comme le concile de Trante n’estoit pas un vray concile, que le sacrement de pénitence n'effaçoit point les péchés, que la communion avoit plus de vertu pour l'effacement des péchés que la confession, et pour disposer les hommes à bien mourir. Par conséquent qu'il estoit plus important de donner le sainct sacrement aux personnes qui estoient en danger de mort, comme aux pestiférez, que de leur administrer le sacrement de pénitence; que la confirmation, le sacrement de l'ordre, la consécration épiscopale effaçoient les péchés quant à la coulpe et à la peine aussi bien que le sacrement de baptesme; que les paroles de l’absolution n’estoient pas opératives, mais déclaratives seulement de leur effect; que la contrition estoit absolument nécessaire au sacrement de pénitence pour la rémission des péchés, et que l’atrition avec le dit sacrement ne suffisoit pas ; que les parolles du concile de Trante en cette matière se devoient entendre de la contrition, ainsi que quelques docteurs de Louvain expliquoient, ou bien qu'il falloit dire que le concile de Trante avait erré en ce point. Et c’estoit-là-dessus qu'il disoit qu'on ne debvoit point ajouter foy à ses décisions -parce qu'il n’avoit pas été célébré avec les formes des autres conciles.
« Par touttes ces raisons le dit abbé s’est esloigné de moy, et sa fille spirituelle à son imitation; et d’aultant qu’au monastaire de Port-Royal il y en avoit plusieurs qui ne goustoient pas cette nouvelle conduitte et que trois ou quatre entr’autres se roidissoient contre les maximes de l’abbé et de sa discipline, s’arrestant avec fermeté'aux choses qu’elles avoient apprises dans leur communication avec moy, la dite Marie Angélique obligea l’abbesse de Port-Royal, sa sœur, de me prier par une lettre de ne plus les aller voir, alléguant pour touttes raisons que j'avois une conduitte trop doulce pour elles, qui les entretenoit dans leurs mauvaises habitudes, lesquelles pourtant n’estoient mauvaises que parce qu’elles ne s’accordoient pas à leurs mauvaises maximes, ces filles estans d’ailleurs fort vertueuses et de grande édification à la communauté. Mais cette raison n’estoit pas La principale en leurs esprits ; il y en avoit une autre qui les engageoit davantage à procurer cet esloignement, espérant par ce moyen de ramener à
leur conduitte ces filles qui tesmoignoïent en avoir de l'avertion.
« Quant à ce qui est des contentions entre l'abbé et moy, il n'y en à eu aucune, n’ayant eu depuis deux ans chose quelconque à démesler avec luy. Ce qui sera aussi peu à l'avenir, ayant en diverses recontres recognu son esprit oultrageux et violent, fort mal respectueux aux personnes qui font la moindre opposition à ses pensées, quoy que fondées en de puissantes raisons{. »
À la lecture de ce mémoire on comprend pourquoi Richelieu résista à toutes les supplications en faveur du prisonnier, et se contenta de répondre pour justifier ses rigueurs : « Si l’on avait enfermé Luther et Calvin quand ils commencèrent à dogmatiser, on aurait épargné à l’Europe bien des malheurs et bien des désordres?. »
6. Quelques jours avant l'incarcération de Saint-Cyran, Jansénius à qui son Mars Gallicus, odieux pamphlet contre les rois de France, avait valu les honneurs de l’épiscopat, était mort à Ypres, le 6 mai 1638, victime de la peste. Il laissait complètement achevé un ouvrage auquelil avait travaillé toute sa vie, l’Auqushinus, qui devait donner naissance à la secte de ses partisans, appelés du nom même de l’auteur Jansénistes.
Ce livre entrepris d'accord avec Saint-Cyran avait pour but de combattre les doctrines de la Compagnie de Jésus sur la grâce, et de réveiller les disputes assoupies par la sagesse des Souverains Pontifes. Jansénius, épris d’une idée fixe, celle de Michel Baïus, s'était persuadé que saint Augustin était tout dans l'Église et que personne n'avait encore entendu sa doctrine. « Si les principes qu'on m'en a découverts, écrivait-il, sont véritables comme je les juge être jusques à cette heure que Jay releu une bonne partie |de ses écrits], ce sera pour étonner avec le temps tout le monde. » En etfet, il avait découvert, entre autres choses, que la Rédemption de Jésus-Christ ne s’appliquait pas à tous les
1. Déclaration de l'évêque de Langres (Bibl. nat., coll. Dupuy, t. 869, fol. 37-39). Ce document devait être déjà connu du juge d'instruction, car il n'est autre que le mémoire remis par Zamet, quatre mois avant l'arrestation de Saint-Cyran, à Achille de Harlay de Saucy, évêque de St-Malo et secrétaire de Richelieu. Cf. Prunel, op. cit., p. 268.