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passé; que n’acceptait-elle l'honorable existence qui lui avait été tant de fois offerte à la cour de Florence! ?
Marie de Médicis reculait toujours devant cette ressource extrême, qu'elle regardait comme contraire à sa dignité, humiliante pour l'épouse de Henri IV. En mars 1639, sur sa demande, Charles I voulut bien renvoyer Lord Jermyn à la cour de France où il était déjà connu. Cet ambassadeur extraordinaire devait demander au roi qu’il permit « le retour de la reine sa mère et lui rendit libre jouissance de ses biens ou au moins qu'il lui donnât de quoi vivre à Londres et s’y entretenir selon sa qualité ». IL était en outre porteur de deux lettres : l’une de la reine Henriette, l’autre de Marie de Médicis, au tardinal de Richelieu. Le rusé ministre craignant.que Louis XIII ne se laissât fléchir et tenant par ailleurs à montrer qu'il n'était pas seul responsable des refus opposés à la reine mère, fit habilement remarquer à Sa Majesté qu’elle avait dans son conseil des hommes désintéressés : c'était à eux de décider la réponse à faire à Milord Jermyn. Or ces conseillers du roi n'étaient pas tellement désintéressés qu'ils ne fussent prêts à opiner suivant les intentions de Richelieu, et celui-ci ne l’ignorait point. Bouthillier, Chavigny, Bullion, de Noyers et le chancelier Séguier donnèrent par écrit leur avis sur quatre questions qui leur avaient été posées?, et tous furent unanimes à repousser la demande du roi d'Angleterre. Quant au secours pécuniaire à envoyer à Marie de Médicis, le cardinal s'y refusa formellement pour le temps qu’elle resterait à Londres, espérant la contraindre ainsi à prendre le chemin de Florence.
La pauvre reine, par suite de cette mesure, se trouva au bout de deux ans complètement ruinée. Elle écrivit alors humblement à une nièce de Richelieu, la duchesse d’Aiguillon, la priant de lui obtenir de son oncle quelque secours. Cette fois le cardinal montra plus de complaisance : c’est qu'il avait appris Pintention sérieuse de la reine mère de se rendre en Italie. Il lui fit remettre cent mille francs de la part du roi. En même temps, ne vou- Tant pas répondre directement à une récente lettre de Marie de Médicis, il chargea le P. Suffren de la remercier de l’honneur
1. Mémoire pour escrire. à M. de Bellièvre, janvier 1639 (Avenel, op. ceit., t. VE, p. 272).
2. Questions posées au Conseil d'Etat (Bibl. nat., Cinq-cents Colbert, vol. 46, fol. 70.) — Réponses (Ibidem, fol. 72-75). Sur les intrigues de la duchesse de Chevreuse, alors à Londres, pour le retour de Marie de Médicis en France, voir Battiflol, La Duchesse de Chevreuse, p. 180 et s.
3. Cf.Bonneau-Avenant, La Duchesse d'Aiguillon, p: 292. — Henrard, op. cit., p. 236.
qu'elle Lui avait fait de lui écrire!. Peu de temps après, le jésuite mandait à Richelieu qu'aussitôt la réception de sa lettre il en avait dit le contenu à la Reine. C’est en toute sincérité, ajoutaitil, que cette princesse veut se réconcilier; elle vous remercie des bons offices que vous avez commencé à lui rendre: « elle m'a aussy commandé de vous escrire qu'elle persiste dans la résolution qu'elle a faict entendre au Roy [de gagner l'Italie], se persuadant qu'ayant faict de son costé ce qu’elle a peu, qu'aussy le bon naturel du Roy ne manquera, du sien, de lui donner les moyens de l'exécuter : elle n’ayant rien et le Roy ayant son bien entre les mains?. »
2. Marie de Médicis s’était donc humiliée jusqu'à demander l’aumône à son ennemi. D'autres contradictions lui étaient préparées par l’Angleterre : la haine protestante la chassa de ce pays plus tôt qu’elle n’en aurait voulu sortir. Une reine de France catholique et italienne, entourée de prêtres, accompagnée d’un confesseur jésuite, était un scandale pour le peuple déjà fort monté contre le catholicisme de sa fille Henriette. Plusieurs fois à l'heure de la messe, il y avait eu des attroupements séditieux auprès de sa demeure. Uné garde de cent hommes fut chargée de la mettre à l’abri de la violence, mais ces soldats eux-mêmes se révoltèrent contre Le service imposé, Le Parlement, saisi de l'affaire, reconnut en principe le respect dû à l'hospitalité; toutefois il ne cacha pas qu’il verrait avec satisfaction le départ de la belle-mère de Charles I°', et il vota neuf mille livres sterling pour les frais de son voyage. Dans les derniers jours du mois d'août 1641 ,Marie de Médicis se rendait à Douvres afin de gagner ensuite la Hollande.
Le P. Suffren malgré ses soixante-dix ans la suivit encore ; mais il devait pendant ce voyage recevoir de Dieu la récompense de sa fidélité et de ses aimables vertus. Ni les fatigues de l’âge, ni l'hostilité protestante ne l'avaient empêché de passer ses deux ans de séjour à Londres en faisant Le bien. Profitant de son titre officiel de prédicateur de la reine mère, il avait annoncé dans la capitale de l'Angleterre hérétique la parole de Dieu. Il eut même
1. Lettre de Richelieu au P. Suffren, vers le 23 mars 1641 (Avenel, op. cût., t. VI, p. 762). ;
2. Lettre du P. Suffren à Richelieu, s. d., avril(?) 1641 (Archiv. des aff. étrang. Angleterre, t. XLVIII, fol. 282). Cette lettre a été publiée avec la date du 17 avril par Griselle, Louis XIII et. Richelieu, p. 51-53.
3. D’Arconville, Vie de Marie de Médicis, t. IE, p. 492 et suiv.
des conférences avec les réformés et en ramena plusieurs, voire de leurs ministres, à la religion catholique!. Mais les derniers efforts de sa charité sacerdotale et les amertumes de l'exil avaient épuisé sa santé déjà chancelante. À peine était-il arrivé à Douvres avec Marie de Médicis, qu'il tomba gravement malade.
« Comme il attendoit le temps propre pour faire voile en Hollande, rapporte son biographe, il fut attaqué d’une fiebvre tierce qui, prenant tous les jours de nouvelles forces, le fit résoudre sans beaucoup de peyne à se préparer à la mort. Ilest vray qu'il souhaitta de rendre l'âme dans quelque maison de la Compagmie, comme dans le sein de sa bonne mère, mais il n’obtint pas cette faveur. Il avoit coustume de conserver parmy les maladies du corps une grande tranquillité d'esprit; or, il fist le mesme en cette dernière: il demeura dans une si profonde paix... que jamais il ne proféra que cette parole : Je me trouve bien; loué soyt Dieu! -— Et comme au fort de sa maladie, M”° Servage, une des plus apparentes dames de la reyne, luy eust mandé qu’elle se trouvoit à l'extrémité et qu’elle eust bien désiré de le voir, il fut grandement affligé de ne pouvoir luy donner ce contentement. Néantmoins ayant pris conseil et courage, tout moribond qu'il estoit, il se fit porter à la malade dans une chaise à bras, d'où il la consola tellement qu’elle se trouva beaucoup mieux, reprit peu à peu ses premières forces et se porte aujourd’hui fort bien, au lieu que le Père estant de retour dans son lit se trouva beaucoup plus mal qu’à l'ordinaire; et non content d’avoir reçeu avec : de grands sentimens de dévotion les sacremens de pénitence et de la communion, il voulut encore recevoir les saintes huiles avant que se mettre sur mer; non sans un effet de la Providence divine, car l'agitation de la mer, qui luy donnoit bien de la peyne mesme en santé, luy en donna encore bien plus estant malade, joinct que la salve des canons donna une telle agitation au vaisseau qui le portoit, qu'estant réduit aux aboys, vingt-quatre heures après qu'il fut arrivé à Flessingue et qu'il eust pendant tout ce temps lutté courageusement contre la mort, enfin ayant tousjours les yeux sur un crucifix qu’il tenoït en mains et avec lequel il faisoit de très doux et très amoureux colloques, il rendit doucement son âme à Dieu*. »
1. Achard, Hommes illustres de la Provence, t. 11, p. 238. — Cassani, Glorias del Segondo siglo.
2. Notice nécrologique du P. Jean Suffren, écrite peu de temps après sa mort (Archiv. prov. de France, Recueil de Rybeyrète, Varia de Societate Jesu, n. 26).
C'était le 15 septembre 1641. Telle fut la mort de ce juste, victime peut-être de sa charité pour une malade et de son attachement à la reine exilée. Homme de mœurs simples, religieux exemplaire, esprit pacifique et conciliant, il avait toujours su se tenir en dehors des intrigues de cour : les ennemis les plus acharnés de sa pénitente ne parlaient de lui qu'avec respect.
En apprenant son décès, Marie de Médicis jeta « un profond soupir et dit que désormais elle seroit privée de toute consolation spirituelle. Cependant pour luy rendre les derniers devoirs elle fist embaumer le corps et l’ayant fait mettre dans un cercueil de plomb elle fournit les frais nécessaires pour le conduire à Paris, où estant arrivé le 13° jour d'octobre qui estoit un jour de dimanche, il fut exposé en nostre nouvelle église [de la maison professe] et après l'office des morts qui fut dit par un grand nombre des nostres et avec un grand concours de séculiers, il fut honorablement mis dans la cave de la mesme église où il repose maintenant !. »
De Flessingue Maris de Médicis prit le chemin de Cologne où elle comptait faire un assez long séjour. On sait qu'elle y mourut dans la pauvreté et l'abandon, elle qui comptait quatre de ses enfants parmi les souverains de l’Europe! Vers la fin de juin 1642, elle fut atteinte d’un érysipèle qui la mit bientôt à toute extrémité. La : veille de sa mort elle dicta un long testament; elle y parlait du roi son fils avec des expressions pleines de tendresse, et n’y faisait aucune mention de Richelieu?! À ses derniers moments, sur la demande du nonce Fabio Chigi qui l’assistait, elle assura humblement qu’elle pardonnait au cardinal. Puis, ce pénible souvenir écarté, elle ne fit plus entendre que des paroles de résignation et de patience chrétienne, vertus apprises aux saintes lecons du P. Suffren. Avant même qu’on ait eu le temps d'annoncer à Louis XIII son état désespéré, elle s’éteignit, le 3 juillet 1642, à l’âge de soixante-neuf ans. Elle avait exprimé, parmi ses dernières volontés, celle d’être inhumée dans l’église Saint-Denis auprès de Henri IV; vœu bien légitime qui ne reçut aucune exécution du vivant de Richelieu. Mais celui-ci ne survécut que
1. Notice deja citée. — Les restes du P. Jean Suffren furent ramenés en France par le Frère coadjuteur Jean Le Coq. Ce religieux qui mérita par sa piété et sa modestie d’être longtemps socius du confesseur de la reine, lui avait prodigué dans sa dernière maladie les soins de la plus attentive charité (De Guilhermy, Ménologe, France, II, 564).
2 Testament de Marie de Médicis (Bibl. nat., f. Dupuy, t. 581, fol. 192 et suiv.). CF Fouqueray, Le P. Suffren à la cour de Marie de Médicis et de Louis XIII, p. 84-85.