LE COEUR DE MARIE DE MÉDICIS À LA FLÈCHE
pourroit causer la foule du menu peuple à l'entrée de l’église et conserver les places des Magistrats, Corps de Ville et honnestes gens, lesquelles ils avoient préparées à cet effect, un Conseiller du Siège, lequel ce jour-là devoit, en qualité de capitaine de Ville, commander une des Compagnies de gens de pié, leur donna advis qu’il seroit expédient de tenir la porte fermée jusques à l’arrivée du convoy et se chargeoït de donner le signal par dehors lorsqu'il seroit temps de l'ouvrir, à cette fin d'éviter confusion : dessein qui réussit dans l'exécution tout autrement qu'il n’avoit esté projetté, par un pur malheur, ainsi qu’ilse verra en la suite de ce narré. »
Le jour venu, tous les habitants, une torche à la main, tous les les ordres religieux et tous les curés de la ville et des environs avec leur clergé, se rendirent aux emplacements qui leur avaient été assignés. Les officiers municipaux disposèrent un reposoir à l'entrée du Mail, tendirent de noir la porte de la ville par laquelle le cœur devait passer et l’église paroissiale où ils se proposaient toujours de le déposer quelque temps. Dans l'après-midi, « une leste compagnie » de cavaliers, « tous vestus en noir », s’en alla au-devant des Jésuites parisiens; mais il lui fallut faire trois lieues pour les rencontrer : la veille au soir le carrosse du P. Le Mairat « incommodé par les mauvais chemins » avait dû se loger six lieues au delà du village convenu. Premier contre-temps qui retarda l’entrée solennelle jusqu'à la chute du jour; si bien que la foule, lasse d'attendre, sans savoir la raison, s’énerva. Enfin, sur le tard, le carrosse apparut avec son escorte. Maïs les religieux de la maison professe n'étaient pas au bout de leurs peines.
« Lesdits Pères, arrivés au reposoir du Mail, tesmoignèrent vouloir passer outre sans descendre, pour n’estre pas contraincts de porter le cœur à la paroisse, aians reçeu avis qu’on avoit faict dessein de l’y retenir par l’espace de vingt-quatre heures et jusqu’à ce que Le sieur curé eût faict toutes les cérémonies d’un service solennel. En vain alléguèrent-ils le commandement du roi « qui estoit de rendre le cœur en l’église du collège et mon ailleurs. »; ils furent, ce nonobstant, arrêtés et obligés de descendre. « LeP. Le Mairat se voiant ainsi forcé consentit donc d'aller à la paroisse, à la condition que le cœur n’y seroit point retenu: : ce qui lui fut promis solennellement par ces Messieurs. Mais on contesta, pour Monsieur le Curé, le rang, l’estole et l'honneur dé porter le cœur jusqu’à ladite paroisse, lequel il prétendoit luy appartenir de droict. A quoy ledit Père tint ferme, disant qu'autre que luy n’y mettroit la main suivant ce qu'il avoit escrit aupa-
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ravant au P. Recteur de La Flèche que puisque le Roy faisoit l’honneur à nostre Compagnie de la députer en chef pour porter ledit cœur, il ne le céderoit à personne, ains le porteroit jusque dans l’église du collège royal suivant le commandement qu’il en avoit. »
La contestation s’envenimait et quelques mutins commençaient à injurier les Jésuites quand « Monsieur l'abbé du Loroux, jadis abbé de Foix, personnage de grande sagesse, qui estoit venu de son abbaye pour rendre les derniers honneurs à la défuncte Reine de laquelle il avoit esté aumosnier, proposa une voie d’accord qui fut qu’en cette qualité d’aumosnier de la défuncte Reïne, il prendroit l’estole, Monsieur le Curé demeurant cependant en chappe avec les autres ecclésiastiques, et que les Pères venus de Paris se tiendroient près du P. Le Mairat, une partie soubs le poësle, l’autre partie au-devant, représentant en cet ordre Le corps des Pères du collège qui ne pouvoient estre si promptement advertis de cet accommodement.
« Ainsy le cœur fut porté au reposoir, et Monsieur le Maire de la ville fit sa harangue à genoux; Monsieur l’abbé du Loroux fit les prières et recommandations en tels cas accoustumées. Ce faict, le convoy commenca à marcher en bel ordre : et, considéré que la défuncte Reine avoit esté gouvernante de l’Anjou, on commença par les armes, quatre compagnies d'infanterie, une compagnie de cavalerie, Les bourgeoïs et habitans avec leurs torches. Les escoliers, environ seize cents, les eussent suivis le cierge en main, ainsy qu'ils s’y estoient préparés, s’il eust esté possible, l'heure estant tardive, d’assembler et mettre en ordre tant de jeunesse. Suivoient après Les ordres religieux, Recollets, Carmes et Capucins; puis les ecclésiastiques, présidés par Monsieur du Loroux; et après les Pères Jésuites de Paris et finalement le cœur porté par le P. Louis Le Mairat revestu du surpellis avec l’estole, estant soubs le poësle porté par les Maire et Eschevins de la ville, escortés du prévot des mareschaux et de ses archers. Après venoient Les corps de justice, les procureurs, advocats et greffiers, portans chascun un cierge allumé. Cette compagnie conduisit le cœur en l’église paroissiale de Saint-Thomas où estoit préparé un reposoir dans le chœur, à l’imitation d’une chapelle ardente. Les prières parachevées, on continua de marcher en mesme ordre vers l’église du collège : de laquelle la porte se trouva fermée suivant l’advis cy-dessus, duquel Messieurs de la Maison de ville avoient esté advertis. Mais comme celuy qui s’estoit chargé de donner le signal