‹ Histoire de la Compagnie de J©♭sus en France (volume 3)Chapitre 68 sur 375 · Rapin, Hisloire du Jansénisme, p · texte numérisé non relu

Rapin, Hisloire du Jansénisme, p

soutiens. Or la tristesse brouille toute chose; elle noircirait le plus beaux paysages. Quimper qui alors, comme maintenant, ne manquait point de charmes, parut au nouvel arrivant la solitude la plus horrible du monde : il ne voit que « déserts et rochers », et croit « entendre les flots de l'océan gronder aux fenêtres de sa chambre ». S'il regarde Les habitants du pays : ce sont des sauvages, à l'esprit inculte, au langage barbare !, Bref, confiné dans une petite ville à 150 lieues de la capitale, privé de toutes fonctions, surveillé, tel un prisonnier, il se sent « comme dégradé » comme « un mort qui à survécu à ses funérailles? ». Il reviendra peu à peu de ces impressions désavantageuses dont les traces sont malheureusement restées dans sa correspondance d'alors; celle-ci du moins nous peint au vif les qualités et les défauts de l’homme; elle nous montre comment avec beaucoup de vertu et d'excellentes intentions, il n’était point fait pour la cour où tout est nuance, tact, adresse, forme, souplesse, calculs, à-propos et savants détours. Caussin est d’une candeur rare, d’une sincérité exubérante, d’une franchise de langage presque brutale; lorsqu'il a une idée en tête ou qu’il entend un appel de la conscience, il n'est plus maître de lui, il fonce tout droit sans craindre ni ménager personne, s’imaginant que pour l’emporter, avoir raison suffit. Ce fut à Quimper, par les lettres du P. Binet et du P. Séguiran, qu’il apprit enfin les motifs de son renvoi, tous les griefs qu'on avait contre lui. Or, à ses yeux, tout cela n'était que prétextes, inventions du cardinal pour se débarrasser d’une influence génante et cacher un acte de despotisme. Son propre honneur et surtout la réputation de son Ordre lui interdisent, pense-t-il, de demeurer sous le coup d’accusations si graves et si fausses. Et alors il prend la plume. Il écrit à Louis XIIT, et il a la simplicité de plaindre le roi de ne plus l’avoir comme confesseur 2 Il écrit un mémoire justificatif au P. Général. Ce mémoire tourne au réquisitoire où sont malmenés, avec Richelieu, tous ceux qui ont contribué, croit-il, à sa disgrâce et à son exil. IL écrit au cardinal lui-même, et il avoue crûment n'avoir aucun regret, aucun repentir, n'ayant agi que pour l'honneur de Dieu et dans l'intérêt du monarque; puis il se fait accusateur à son tour; il reproche au puissant ministre la division fomentée dans la

1. Lettre de Caussin à Vitelleschi, déjà citée. 2. Lettre de Caussin à Louis XIIL dans le manuscrit dé Louviers p. 68-72. — Cf. Régnier, op. cût., p. 53. — De Rochemonteix, p. 359.

famille royale, les alliances avec les musulmans et les hérétiques, les malheurs dont gémit toute la chrétienté ; il termine en menacant avec une saimte audace : « Ne pensez-vous pas qu'il y ait sur notre tête un ciel, un Dieu, une Providence? On voit tant de grands arbres qui sont des siècles à croître et tombent en un moment... Tout est branlant ici-bas; maïs il n'y a rien de plus instable que le bonheur des favoris, qui, après avoir fait les Césars, ont servi bien souvent de jouet au peuple et de déclamation aux écoles : toutes les histoires sont teintes de leur sang et tous les siècles remplis de l'horreur de leur mémoire !. »

Cependant tout n'est pas sur ce ton dans la correspondance de l’exilé. Il y transparait une âme vigoureuse, résignée, très surnaturelle, dévorée de zèle pour le salut du roi et la perfection de Sœur Louise-Angélique de La Fayette. Humblement il courbe la tête sous la main divine. « Je reconnais que Dieu m'aime; cent fois je baise ma chaine et j'estime que c’est le comble des gloires que je pouvais recevoir en ce monde. » Peu à peu 1l sait trouver des beautés dans les sites agrestes de la Cornouaille; « il se repaist du spectacle des œuvres de Dieu... et la plus petite fleur des champs, l’insecte qui vole, tout dans la nature lui rappelle le créateur et l'invite à le louer ». Après la prière, il s’adonne à l'étude; « il s’entretient volontiers avec les morts, il devise avec les grands hommes qui ont laissé tant de divins ouvrages à la postérité 5 »,

« Je suis non seulement patient, écrit-il à M" de La Fayette, mais content dans la vénération des conduites de Dieu sur moi...

1. Lettre de Caussin à Richelieu (Ms. de Louviers, p. 126, 156). Cf. de Rochemonteix, p. 37.

2. « Consolation aux âmes d’eslite », écrit pendant son séjour à Quimper (1bidem). Cf. de Rochemonteix, p. 358.

3. Lettre au Président de Mesme (Ms. de Louviers). Cf. De Rochemonteix, p. 358. :

k. La lettre à M'° de La Fayette est sans date, ni indication de lieu. Le P. Daniel et tous les auteurs après lui la rapportent au séjour de Caussin à Rennes, parce qu'il n'y est pas fait mention de son transfert de cette ville à Quimper. Nous avouons que cet argument tout négatif ne nous suffit pas; il y a dans cette lettre un membre de phrase qui, à notre avis, la date de Quimper : « J'ai été... envoyé dans un exil très rude parmi des barbares et aux extrémités de la France. » (Daniel, p.94). Que Caussin regarde toute la Bretagne située à une extrémité de la France, soit; mais qu'une ville qui possède un parlement et dont la population l'a reçu avec sympathie, lui paraisse habitée par des barbares, ce serait une trop forte exagération. Au contraire cette expression concorde avec celles qu'il emploie pour peindre les habitants de la Basse-Bretagne, dont, un peu plus tard, le V. P. Julien Maunoir ne parlera pas en termes plus adoucis.

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Je m'élève au-dessus de tous mes maux et je triomphe de toutes les rigueurs par la grâce de notre Sauveur qui ne permet pas que je sois tenté au-dessus de mes forces. » Puis, oubliant ses propres souffrances pour ne penser qu’à l'âme de Louis XIII : « Ne cessons point d’aimer le salut de ce pauvre prince; ne nous arrêtons point sur ce qu'il semble nous avoir abandonné, mais plutôt portons-lui compassion de ce qu'il s’est privé de ce qu'il avoit de plus assuré. Vous savez assez d’où vient son mal, il ne dit pas tout ce qu’il sent, et ne veut pas tout ce qu’il peut. Si nous ne pouvons plus l’aborder, parlons à Dieu par nos larmes pour lui obtenir de bonnes inspirations et la force de les suivre!. »

Au milieu de l'épreuve, le principal réconfort du P. Caussin. était la paix de sa conscience. Dans une lettre touchante au prince de Condé, il disait : « Je voudrois dès à présent souscrire à ma condamnation et me confesser digne des peines que je souffre, si je me pouvois avouer coupable sans trahir la cause de Dieu. » Or, cette culpabilité, il ne la voit pas, et quand il argumente pour prouver quil n’a fait que son devoir, il n'avance rien qui ne soit spéculativement vrai. Le P. Caussin pouvait éclairer la conscience du roi sur une question politique; en le faisant, il ne manquait pas à sa règle.

Discutant les obligations d’un confesseur de prince, il distingue très justement deux sortes d’affaires : les unes sont purement séculières (par exemple les actes de l’administration civile) : le confesseur n’a pas à s’en occuper; — d’autres sont directement ou indirectement d'ordre spirituel et par suite intimement unies aux affaires de conscience?. « Le prince a des péchés d'homme et des péchés de roi; il ne suffit donc pas de l’absoudre de ce qu’il fait comme homme... On est confesseur non de Louis de Bourbon, mais de Louis XIII. Le confesseur est à la cour pour remédier aux péchés qui y naissent aussy bien de la pourpre royale que du mortier d'Adam... Le roi ne peut faire une parfaite confession sans toucher les fonctions de sa charge, ni le confesseur donner une absolution bien fondée à son pénitent sans connaître les manquements qui lui peuvent survenir en l’acquit de ses devoirs; autrement ce serait accuser l’un de stupidité, l’autre de trahison#. »

Cette théorie est inattaquable et conforme aux Ordonnances

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