‹ Histoire de la Compagnie de J©♭sus en France (volume 3)Chapitre 77 sur 375 · Mémoires de Richelieu, t. IT, p · texte numérisé non relu

Mémoires de Richelieu, t. IT, p

ne voulant pas congédier ainsi un « bon et vieux serviteur » Sans essayer au moins de le défendre: elle envoya donc à Paris le comte Cumiana porteur d’un Mémoire que le P. Monod avait rédigé Sur sa demande, dans lequel il détruisait les vagues et incohérentes accusations inventées par la mauvaise foi. « Qui, disait-il, pouvait rendre des témoignages plus sincères de son affection au service du roi que Madame même qui a veu en tant d'années comment il s'est comporté? » Toujours il a « soutenu pour maxime infaillible que le bonheur de la maison de Savoie dépendoit de la bonne intelligence qu'elle auroit avec la France ». Et à cause de ces sentiments bien connus de Leurs Altesses, il a été employé « dans tous les traités qu’elles ont faict, comme la personne la plus agréable de tous leurs Estats » à Louis XIII et à Richelieu!. Par ailleurs, Madame Royale, dans ses instructions au comte Cumiana, protestait de vouloir donner contentement au roi et de ne plus laisser le Père s'ingérer dans les affaires de Sa Majesté; mais elle espérait bien aussi qu'on ne trouverait pas mauvais qu'elle l’employât dans les siennes. Elle assurait que ses conseils avaient toujours été accompagnés de modération et de sympathie pour la France?.

1%. Le comte Cumiana ayant échoué dans ses tentatives de. conciliation, le P. Monod, par l'intermédiaire du nonce, fit prier la régente de lui permettre de ne plus venir à la cour. « C’étoit, disait-il, le plus grand déplaisir qu’il pût éprouver, de se priver de l'honneur de la voir: toutefois pour n'estre pas cause des inconvénients qui pourroient naître de la haine qu'on avoit contre Sa personne, il jugeoit à propos d'être le premier à lui faire cette proposition, afin qu’elle en écrivit en France et qu'elle prévint ainsi les demandes que pourroient faire les ministres du roi son frères. »

Mais il ne suffisait pas À Richelieu que le Père s’abstint de paraitre à la cour; il fallait qu'il fût éloigné. MM. d'Hémery et de Vignoles proposèrent trois moyens : 1° de se saisir du Père et de le conduire à Pignerol; % de l'envoyer en France où le roi le ferait arrêter; 3° de le mander au delà des monts, à Nice ou à

1. Mémoire justificatif du P. Monod, dans Dufour et Rabut, P- 50.

2. Lettre de la régente au marquis de Saint-Maurice, 10 janvier 1638, citée par Dufour et Rabut, p. 48.

3. Dufour et Rabut, op. cit, p.54. Léttre de Me Caffarelli au card. Barberini,

2 janvier 1638 (Archiv. Vat., Nunz. di Savoie, n. F9, f, 386).

Chambéry'. Madame rejeta les deux premières propositions, comme trop violentes contre un religieux qui avait si fidèlement servi la maison de Savoie. La troisième lui sembla plus admissible, surtout si l’on y apportait une certaine modération?. Elle songea d’abord à quelque lieu rapproché de Turin; puis, sur les observations de d'Hémery et de Vignoles, elle consentit à envoyer le Père à Coni, éloigné de soixante-quinze kilomètres, au confluent de la Stura et du Gezzo. Le jésuite s’y rendit le 27 février 16385.

En annonçant le départ du P. Monod à Richelieu, la régente ne

put s'empêcher de lui exprimer tout son déplaisir. « Puisque je

n'ay pas eü le crédit de vous persuader l'innocence du P. Monod, je veux bien que vous connaissiez celuy que vous avés auprès. de moy, en me privant, pour vous plaire, du plus ancien serviteur que j'aye entre tous mes sujetz et qui à tesmoigné autant de passion pour la France et pour nostre service particulier que s’il eùüt esté naturel francois. C’est son malheur que vous ayez reçu des impressions contraires, et c'est le mien que vous ayez adjouté plus de foy à des personnes qui ne vous chérissent pas à l’égal de moy, qu'aux assurances que je vous ay données des affections dudit Père. Ce que l’on vous a dit au contraire est aussy esloigné de la vérité que le désir qu'ils m'ont imputé de le vouloir esloigner de moi, comme si j'avois besoin de prétextes pour ‘maintenir mon autorité sur mes sujetz; les instantes prières que ledit Père m'a faict de vous complaire tesmoignent assez ses inclinations *... »

Coni n'était pas tellement loin de Turin que Madame Royale ne pût correspondre avec son ancien confesseur. Elle continuait de recourir à ses bons avis dans les cas graves et urgents®. Richelieu ne tarda pas à en être informé. Au mois d'août, il députa vers la duchesse le sieur de Bautru, chargé de demander qu'on lui livrât le P. Monod: mais on lui fit comprendre, mandait la régente au marquis de Saint-Maurice, « qu'il perdoit absolument son temps s’il vouloit insister et que nous viendrions plutôt en rupture avec la France que d'abandonner un vieux et fidèle ser-

1. Lettre de Madame à Saint-Maurice, février 1638 (Dufour et Rabut, p. 58).

9. Lettre de Caffarelli à Barberini, 21 février 1638 (Archiv. Vat., Nunz. di Savoia, n. b9:1:717).

3. Lettre de la duchesse au P. Général, 25 février 1638 (Fpist. Principum).

4. Lettre de la régente à Richelieu, 1° mars 1638 (Torino, Archiv. Stato, Francia, Lettere ministri, mazzo 38). Cf. Dufour et Rabut, p. 61.

5. Lettres du P. Général au P. Monod, 20 mars, 10 avril, 19 juin, 3 juillet 1638 (Mediol., Epist. Gen., t. 1631-1641). HR ë

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viteur, au préjudice de notre réputation et de la propre cons=.

cience!. » Madame Royale conservait pour le Père la même affection et le même attachement que par le passé; en lui annonant, le 6 octobre, la mort du jeune duc de Savoie, François Hyacinthe, âgé seulement de sept ans, elle lui disait : « Je vous ay voulu escrire cette sinistre rencontre, affin que vous scachiés mes peines et que je ne vous oublie pas parmi mes plus cuisants desplaisirs?. »

Charles-Emmanuel qui succédait à son frère, n'avait que quatre ans; les droits de Madame Royale à la régence furent reconnus sans difficulté.

15, Le P. Monod avait reçu l’ordre de ne point sortir de Coni. Il y demeurait depuis onze mois, assez libre et dans une sécurité relative, lorsque la crainte d’un traitement plus dur lui fit prendre une résolution hasardeuse : le 2 Janvier 1639, il s’échappa. Une lettre de la régente au P. Général nous dira les circonstances et les suites de cette évasion. « Mon très Révérend Père, 1l y à quelques mois que je vous donnay adwvis des rai-

sons qui m'avoient convié d’esloigner d’auprès de moi le P. Monod

et de l'envoyer à Cunéo [Goni] où je croyés qu'estant esloigné de la cour il pourroit faire cesser les plaintes du roi, Monsieur mon frère, et de ses ministres. Mais quelque temps après son séjour audit lieu, ils m'ont renouvellé leurs premières instances, et Sa Majesté pour me tesmoigner davantage combien cette affaire luy estoit à cœur, me despechat deux gentilshommes, l’un après l’autre, avec charge de me remontrer que la commodité que le dit Père avoit à Cunéo d'envoyer des advis et des conseils pernicieux à la France chez les ennemis luy donnoit lieu de continuer ses prastiques, et qu’ainsi Sa Majesté désiroit de moy avec impatiance que je m'asseurasse de la personne dudit Père et que je le misse en lieu plus retiré... Je taschois de le protéger comme j'ay tousjours faict jusques icy avec une affection qui n’est pas ordinaire, mais qui est bien pourtant famillière en moy envers ceux de vostre Compagnie, lorsque le P. Monod s’évadât de Cunéo

avec dessain de passer à Gennes, si la diligence du gouverneur

de Cunéo ne l’eût prévenu, envoyant des personnes après luy, qui le joindrent huit mil au-delà de Mondovi et qui le con-

1. Lettre de la régente à Saint-Maurice, 16 septembre 1638 (Torino, Archiv..:di Stato, Lettere ministri, mazzo 38). Dufour et Rabut, p. 67, 68. 2. Lettre de la régente au P. Monod, 6 octobre 1638 (Ibidem, mazzo 37).

120 à SOUS RICHELIEU. — SECONDE PARTIE.

vièrent à rebrousser chemin. Si par bonheur on n’eût évité cette fuitte, mon service en auroïit reçceu un préjudice qui n'est pas croyable. C'est pourquoy ayant considéré la défiance que le Père avoit eu de moi en ceste rencontre et l'embarras où je me treuverois s’il entreprenoit une autre fois heureusement ce qui ne luy estoit pas réussi à ceste heure, j’ay estimé très nécessaire d'y mettre bon vrdre à l’advenir, et pour ce, avec permission de M5 le Nonce, j'envoyé ledit Père dans le chasteau de Montmeillant où il recevra tout le bon traittement qu'il sçauroit désirer, hormis qu'il ne luy sera pas permis d’en sortir. Je vous ay voulu donner part de ce succès, affin que vous en scachiez la vérité et le soin que je prends d’une personne qui est de vostre ordre et que j'estime pour ses bonnes qualitez. Je vous puis bien asseurer que je n’en oublieray point (sic) partout où il s'agira de l'intérêt et réputation de vostre Compagnie, qui me sera tousjours en singulière recommandation. C’est sur quoy je vous prie de me croire, Mon très Révérend Père, votre affectionnée amie, Chrestienne, à Turin, ce 12 janvier 16391, »

La citadelle de Montmélian où commandait M. de Saint-Ger- ‘ main, serviteur dévoué de la maison de Savoie, était le seul lieu sûr qui restât à la duchesse, le seul abri où elle pensait se réfugier un jour avec son fils. « J’ay pris la résolution, avait-elle écrit au P. Monod le 6 janvier, de vous faire accompagner jusques au chasteau de Montmeillan où je crois que vous devés demeurer avec plus de satisfaction et de repos d'esprit qu’ailleurs, comme dans le pays de vostre naissance, parmi vos plus proches et vos amis, et je donneray au dict lieu tous les ordres qui seront nécessaires pour vous y faire bien traicter, en tesmoignage de la continuation de mon affection, de laquelle vous devés reconnoître pour une marque singulière ce soin que je prends de pourvoir à la sécurité et à la conservation de vostre personne qui me sera tousjours en la recommandation que vous scauriez désirer de moi?. » — « Dans vos amertunes, ajoutat-elle le 5 février, songez à celles que j'éprouve moi-mesme et au desplaisir que me causent les événements qui traversent ma régence. Dieu veut que chacun porte sa croix et je le prie de vous aider à porter la vostre patiemment *. »

1. Lettre de la duchesse de Savoie au P. Général (Epist. Principum, t. VI).

2. Lettre de la duchesse au P. Monod, 6 janvier 1639 (Torino, Archiv. di Stato, Francia, Lettere ministri, mazzo 35).

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