‹ Histoire de la Compagnie de J©♭sus en FranceChapitre 134 sur 457 · LUTTE POUR LE DROIT DE NATURALISATION JUSQU'A LA MORT DE SAINT IGNACE · texte numérisé non relu

LUTTE POUR LE DROIT DE NATURALISATION JUSQU'A LA MORT DE SAINT IGNACE

Sommaire : 1. Lettres patentes de Henri II en faveur de la Compagnie de Jésus, janvier 1551. — 2. Opposition du Parlement et de l’Université. — 3. Démarches du Père Broet. Lettres de jussion, 10 janvier 1553, et arrêt du Parlement, 8 février. — 4. Intervention de l’évêque de Paris et de la Faculté de théologie. — 9. Nouvel arrêt du Parlement, 3 août 1554, et sentence de l’évêque. — 6. Délibérations et décret de la Faculté de théologie, 1* décembre. — 7, Persécution qui s'ensuit. — 8. Douceur et prudence de saint Ignace ; témoignages en faveur de la Compagnie. — 9. Mémoire du P. Martin Olave. — 10. Apaisement. Mort d’Ignace de Loyola. -

Sources manuscrites : I. Archives nationales, MM, 249. Reg. de la Fac. de théol. de Paris.

IT. Recueils de documents conservés dans la Compagnie : « Testimonia in favorem Societatis Jesu ».

HIT. Archives de, la Prov. de France : Histoire de l'établissement des Jésuites en France; — Pièces surles Jésuites.

Sources imprimées : Commencements de la Compagnie en France, dans Carayon : Documents inédits, t. I. — Le Mercure jésuite. — Annales de la Société des soi-disans Jésutles. — Inslitutum S. J. — Manare, De Rebus S. J. — D’Argentré, Collectio judiciorun. — Isambert, Recueil général des anciennes lois françaises. — Prat, Mémoires pour servir à l’histoire du P. Broet. — MoNuMENTA misroricA S. J. Chronicon S. J.; — Episiolae mivtae; — Epistolae PP. Broeti eic.; Litierae quadrimestres. — Monumenta Ignatiana, ser. 47, NOIR TT, IH,

1. Tandis que M“ du Prat établissait en Auvergne le premier collège de la Compagnie de Jésus, son hôtel de Clermont à Paris était toujours habité par un petit nombre de religieux. Ce fut la résidence ordinaire du P. Paschase Broet, provincial, pendant qu'ilsemployaità obtenir la reconnaissance légale de son ordre en France. Contre le mauvais vouloir de certains officiers de la couronne, contre les préjugés gallicans de la haute magistrature, et même contre les antipathies de quelques dignitaires du clergé, la lutte fut longue, ardente, pénible. Nous la raconterons d’un seul trait, l’interrompant seulement par un court récit de l'élection du P. Lainez, comme Général, après la mort d’Ignace de Loyola.

C'était peu d'établir un collège en Auvergne, sous la protection

tacite du roi; pour que la Compagnie de Jésus se développat en

PET si

France, il lui fallait un droit de naturalisation légalement reconnu. La première tentative faite, en 1550, par le P. Viola, n'avait pas réussi, malgré la favorable intervention du cardinal de Lorraine. Depuis lors on avait essayé, par d'insidieuses démarches, de l’indisposer contre ses protégés; mais il était trop perspicace pour se laisser tromper, et rien n'avait pu ébranler ses sentiments de bienveillance à leur égard. Une seconde fois, au début de 1551, il pria le roi Henri IT d'accorder au supérieur des Jésuites des lettres patentes, permettant à la Compagnie de s'établir dans le royaume sous la protection des lois. Aussitôt Sa Majesté, par lettres datées de Blois, janvier 1551, autorisa les Jésuites à « construire, des biens qui leur sont aumônés, une maison ou collège en la ville de Paris pour y vivre selon leurs règles et statuts! ». Ce premier succès causa une grande joie à la communauté de l’hôtel de Clermont. La bonne nouvelle fut bientôt transmise à Rome où tous les Pères, mais principalement Jacques Miron, François de Rojas et François Strada, anciens étudiants de l’Université de Paris, s’intéressaient vivement à tout ce qui concernait la France. Le duc de Gandie, François de Borgia, se trouvait alors à la maison professe ; il s'empressa, dès Le 3 février, d'écrire au cardinal de Lorraine et de lui exprimer, au nom du P. Ignace, les sentiments de reconnaissance de toute la Compagnie ?.

Au conseil privé, où le cardinal de Lorraine exerçait une influence bientôt prépondérante, l'examen des lettres royaux ne rencontra aucune opposition ; mais le chancelier, François Olivier, mettait la faveur d'y apposer les sceaux à un prix qui dépassait les ressources des intéressés. Heureusement, par suite de démèélés survenus entre lui et Diane de Poitiers, les sceaux, séparés de la charge du chancelier, furent confiés à un autre magistrat, Bertrand, qui se montra plus accommodant *.

2. L'enregistrement de ces lettres patentes devait souffrir plus de difficultés. Moins docile aux ordres du roi que fidèle à ses préventions contre Rome, le Parlement ne se pressa point d’expédier la commission du conseil privé. Une circonstance minime donna prétexte à ses lenteurs, et fournit des armes à sa résistance. Le

1. Le texte de ces lettres patentes se trouve dans Isambert, Recueil général, t. XF, p. 178. — 2. Mon. hist. S. J., S. Franc. Borgia, t. INT, p. 66-68.

3. Chronicon, 1, 292-298. Litt. quadr., 1, 298. Epist. mixt., 11, 497. Manare, De rebus S. J., p. 72. Hist. de l’établ. en France (Arch. de la prov. de France).

P. Viola, croyant avancer les choses, avait communiqué au conseil les lettres apostoliques de Paul III, du 18 octobre 1549, qui contenaient les privilèges accordés par Le Saint-Siège à la Compagnie de Jésus. Cette communication, inutile et inopportune, fut l’origine de tous les obstacles élevés plus tard contre le droit

de naturalisation. Le garde des sceaux, en envoyant les pièces au

Parlement, joignit aux lettres du roi les lettres apostoliques, écrites sur parchemin et signées de l’évêque de Feltre. Il arriva que le Parlement, chargé seulement d'enregistrer les lettres patentes, prit aussi connaissance des privilèges de la Compagnie. La cour ordonna que toutes ces pièces seraient remises aux Gens du roi! pour donner leurs conclusions. Dès que le procureur général Les eut dans les mains, il crut saisir une opposition entre les divers documents : d’un côté, les lettres du roi affirmaient que dans l’Institut rien n’était contraire aux saints canons; de l’autre, les lettres apostoliques déclaraient la Compagnie de Jésus exempte de la juridiction épiscopale et de la dime. Cette contradiction, plus apparente que réelle, fut bientôt connue de l’Université. La jalousie se réveilla contre les étudiants de l'hôtel de Clermont et leurs œuvres dans la chapelle de Saint-Germain-des-Prés. A quoi bon, s’écriait-on, tant de religions, et de quelle utilité Le nouvel Ordre, plutôt destiné aux missions étrangères, peut-il être pour la France? On allait même jusqu’à dire qu'il fallait supprimer non seulement la Compagnie de Jésus, mais encore tous les Ordres religieux. Les ennemis du cardinal de Lorraine, qui étaient nombreux, se déchainèrent avec fureur contre les protégés de celui qu’ils ne pouvaient atteindre. Les partisans de l’hérésie redoublèrent d’injures contre ceux qu’ils regardaient comme leurs adversaires les plus redoutables. Des hommes, à qui leur profession recommandait au moins la charité, réclamaient, comme un droit, l'exercice exclusif du saint ministère.

Cependant cette animosité injustifiée avait soulevé, parmi les gens de bien, une vive indignation, et provoqué en faveur des disciples d’Ignace de touchantes protestations d’estime et de dévouement. « Plusieurs personnes, écrivait le P. Viola au P. Général, ont demandé avec instances d’être admises à participer aux prières, travaux et bonnes œuvres de toute la Compagnie; elles veulent que je leur envoie la lettre où vous donnerez votre assentiment, et promettent, de leur côté, de ne pas vous oublier

1. Les magistrats chargés du ministère public : c'étaient les avocats et procureurs généraux dans les cours souveraines, k

Page 1