Litt. quadr., IX
2, Comm. de la Compagnie (Carayon, Doc. inéd., I, 10).
bonnes dispositions du conseil privé, lequel maintiendrait sa première décision.
En effet, quand averti de la malveillance du Parlement, Henri II fit examiner à nouveau les bulles pontificales, les membres de son conseil déclarèrent que, dans les actes soumis à leur appréciation, il n’y avait rien « qui contrevinst à l'Estat ny à l’ordre de l'Église ». C’est pourquoi, le 10 janvier 1553, le roi donna de nouvelles lettres patentes confirmant celles de 1551, «et adjousta jussion et commandement à la cour exprès de passer outre, nonobstant toutes remonstrances de sondict procureur général ou autre! ». M#' du Prat se rendit alors chez Noël Bruslart, pour l'éclairer, sinon pour le gagner à la cause de la Compagnie. Mais celui-ci se montra inflexible ; à toutes les raisons, à toutes les instances, il se contenta de répondre qu’on ne le persuaderait Jamais de prendre la défense des Jésuites, et que s’il retardait la conclusion de l’affaire, c'était pour des motifs d'utilité publique.
De son côté Le P. Paschase Broet, accompagné du chapelain de l’évêque de Clermont, alla visiter le premier président et les principaux conseillers du Parlement, et leur recommanda de son mieux la prompte expédition des lettres de jussion. Afin de hâter le dénouement, il rédigea mème un écrit par lequel il s'engageait, d’une façon assez imprudente, à payer la dime ordinaire, et consentait que les membres de la Compagnie, s'ils étaient trouvés en faute, fussent soumis aux mêmes peines que les autres religieux?. Le chapelain à son tour affirmait que MF du Prat ne se contenterait pas de donner son hôtel à la Compagnie, mais qu'il y joindrait des revenus suffisants à l'entretien de la communauté, et que celle-ci ne serait point une nouvelle charge pour l'État. Toutes ces concessions, et ces promesses, ne firent aucune impression sur dés hommes aveuglés par l'esprit de parti, ou la haine des institutions religieuses.
On ne saurait croire tout ce que le P. Broet eut à souffrir de soucis, d’inquiétudes et de déboires, s’il n'avait pris soin de nous en informer lui-même, dans une lettre où il rend compte au P. Ignace de l’insuccès de ses premières démarches : « Quelquesuns [des conseillers du Parlement], raconte-t-il, me promirent de nous aider de tout leur pouvoir ; mais la plupart me montrèrent des dispositions contraires. Un d’entre eux osa même me dire que
1. Comm. de la Compagnie (Doc. inéd, p. 10). Chronicon, IT, 599; LIT, 288. Zütt. quadr., II, 104, 290.
2. Lettre du P. Broet à Ignace de Loyola, 7 et 9 février 1553 (Epist. PP. Broeti, etc., p. 83-85). ;
c'était Le démon qui avait suscité la Compagnie de Jésus... Un autre nous reprocha d’être superstitieux, fiers, orgueilleux, ajoutant avec emportement beaucoup d’autres injures. Que pouvaisje répondre à un homme si peu maître de lui, qui ne croyait et n’admettait rien de ce que je lui disais? Je me résignai à la patience; la discussion dura plus d’une heure. Nous finimes par nous quitter en bons termes... Hier je me rendis chez M. le premier président. À la première proposition que je lui fis, ce magistrat se mit à crier qu’il y avait déjà bien trop de religions : si nous voulions être religieux, nous n’avions qu’à entrer dans l'Ordre de Saint-François, dans celui des Chartreux ou dans tout autre. Et comme je lui répondais que notre Institut différait des autres Ordres par la manière de vivre : « Quoi donc, s’écria-t-il « en colère. Est-ce que vous faites des miracles? Pensez-vous être « meilleurs que les autres? Oui, oui, ajouta-t-il, j’expédierai « votre affaire, et bientôt. » — A son ton je compris que ce serait pour la rejeter!. »
Bien qu'il ignorât ce qui s'était passé au Parlement, le P. Broet ne se trompait pas dans ses soupçons; il devait apprendre l’expédition de l'affaire, le lendemain même du jour où il écrivait au P. Général. Les gens du roi, malgré les lettres de jussion, avaient persisté dans leurs conclusions antérieures. Dès le 16 janvier 1553, l'avocat général, Pierre Séguier, dans un réquisitoire dont la modération calculée cachait mal Le dépit, avait demandé que des remontrances fussent faites au roi. Au moment de l’entrevue du P. Broet avec le premier président, le Parlement avait donc déjà pris son parti sur l’affaire des Jésuites; mais, comme cela se pratique dans les cours judiciaires, pour donner à sa décision une apparence de maturité, il avait ajourné son arrêt; le 8 février seulement, chambres assemblées, il le rendit en ces termes : « Sur Les Bulles de Notre Saint Père le Pape et Lettres Patentes du Roy pour ceux de la Congrégation de Jésus, il est arresté, avant que de passer outre, que lesdites Lettres et Bulles Patentes seront communiquées tant à l’Évesque de Paris qu’à la Faculté de théologie de cette ville, pour, parties ouïes, estre ordonné ce que de raison?. »
Par cette manœuvre habile, le Parlement échappait à l’ordre du roi sans encourir son mécontentement, et mettait la Compagnie aux prises avec l'évêque et les docteurs, connus pour lui
1. I1bidem. — 2. D'Argentré, Collectio judicior., I, 191. Cf. Lité, quadr., II, 292, Chronicon, II, 290. s
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être « peu favorables ». Le P. Broet savait leurs préjugés et Leurs tendances gallicanes; il comprit quelles « grandes difficultés! » l’attendaient. Peut-être espéra-t-il, cependant, qu'aux veux de juges ecclésiastiques l'autorité des Papes, qui avaient approuvé l’Institut de saint Ignace, ne serait pas sans valeur.
L. Eustache du Bellay, auquel était renvoyée la cause des Jésuites, avait été nommé depuis deux ans évêque de Paris, à la place de Jean du Bellay, cardinal de Sainte-Cécile, son parent. Issu d’une famille illustre dans l’Église, les lettres, les armes et la politique, il était lui-même un homme de grand mérite sans doute, mais d’un esprit étroit et imbu des doctrines semi-schismatiques, soutenues par les théologiens de Paris aux conciles de Constance et de Bâle?. De plus, il partageait les ressentiments de sa famille contre la maison de Lorraine. Le cardinal Jean du Bellay, ami de François I‘', avait espéré, à la mort de ce prince, que la faveur et le pouvoir Le suivraient près du trône de son successeur ; mais le cardinal de Lorraine, en le remplaçant dans l’amitié de Henri IT, avait fait évanouir tous ses projets ambitieux. IL s'était alors décidé à fuir la cour, et avait cherché à Rome un asile à sa grandeur déchue. Eustache du Bellay, son cousin et son remplaçant sur le siège épiscopal de Paris, continua la lutte des deux favoris, et La porta sur le terrain religieux. Le cardinal de Lorraine s'était montré ouvertement le protecteur des Jésuites; Eustache du Bellay devait donc se déclarer contre eux.
En face d’adversaires tels que cet évêque et les docteurs de la Faculté de théologie, il importait de ne pas envenimer les débats par la vivacité de l'argumentation, ni d’aigrir Les esprits par des procédés agressifs, mais de mettre la question dans son vrai jour, en l’exposant avec lucidité et bonne foi, en réfutant avec patience et logique les objections dictées par la passion. Telle était bien la pensée du P. Broet. Cependant, se défiant de ses lumières et de ses forces, il écrivit avec humilité au P. Ignace, et lui demanda si un homme moins simple et plus audacieux ne conviendrait pas mieux dans cette situation critique, quelqu'un, par exemple, qui par son influence personnelle pût tenir tête à des docteurs dont l’autorité était incontestable. « Sa demande ne fut pas exaucée, dit le P. Polanco, car il n’eût pas été facile de trouver un homme plus capable que lui’. » Le P. Broet, en effet, esprit
1. Lettre du P. Broet au P. Ignace, 9 fév. 1553 (Æpist. PP. Broeli.…., p. 85). 2. Cf. Manare, De rebus S. J., p. 73. — 3. Chronicon, IV, 326.
sincère et droit, ne reculait devant aucun obstacle; calme et . patient, il savait allier aux égards pour les personnes la fermeté | à défendre ce qu'il croyait juste et vrai. Si, par cette conduite modérée, il ne put assurer à sa cause un complet triomphe, il maintint du moins de son côté le respect et la charité, il évita de diminuer par des vivacités blessantes Les torts de ses adversaires.
Rien ne put le déconcerter, ni le mauvais accueil de l’évêque et des docteurs théologiens de Paris, ni les incroyables raisons alléguées contre ses avances et ses humbles propositions : « La première fois que Je vis M l’évêque de Paris, écrit-il au P. Ignace, il m'accueillit par un brusque refus, me disant lui aussi qu'il y avait bien assez de sociétés religieuses sans la nôtre. Je répondis que le Pape l’avait’approuvée dans l'Église, et que le roi l'avait reçue dans son royaume. — Le Pape, reprit-il, peut faire cela dans ses états, mais non en France. Le roi, non plus, ne peut pas la recevoir dans son royaume, attendu qu'il s’agit d’une affaire spirituelle. Pour moi, je ne m'y prêterai jamais. — Je le trouvai un peu plus radouci, dans un second entretien; il me dit cette fois qu'il verrait ce qu'il pourrait faire. J'ai communiqué aussi les lettres patentes du roi aux docteurs de la Faculté. Plusieurs y voient de très grands obstacles, et disent que c’est une chose tout à fait neuve qui demande de sérieuses et müres considérations. Le docteur Le Picart et M° de Govéa, au contraire, n’y trouvent aucune difficulté, et ils ont la charité de nous favoriser. Malheureusement ils ne sont que deux et les autres sont plus de cinquante!. »
Lorsque Le doyen de la Faculté de théologie eut reçu, en outre, communication des lettres apostoliques, il réunit, pour les examiner, une commission dont faisait partie le docteur Pelletier et l’abbé de Clairvaux, Jérôme de la Souchière?, depuis cardinal. Tout fut étudié avec prudence et avec soin. Le docteur Jover, espagnol du royaume de Valence, doué d’une vaste érudition, fut appelé en témoignage. Comme il faisait un bel éloge des Pères qu'il avait connus à Paris et à Louvain, on le traita de jésuite : « Je ne suis pas digne, répondit-il, de faire partie de leur Société! » La commission écouta ensuite attentivement Les explications données par le P. Paschase Broet; on pouvait donc espérer que son rapport ne serait pas défavorable*.