Collectio judicioruim, IT
remettre la conclusion à une autre assemblée. En attendant, tous les membres furent avertis de réfléchir sérieusement sur un objet « si grave et de si grande importance ! ». Fidèles à cette recommandation, presque tous les jours pendant trois mois, vingt théologiens au moins examinèrent les bulles pontificales et les lettres patentes du roi?. « Parmi eux, dit le P. Ribadeneira que nous citons dans le vieux langage de son traducteur français, se trouvoit un théologien [Jean Benoït|, des premiers de la Faculté, lequel nous estoit mal affectionné à l’occasion d’un certain nepveu qui, sans lui demander congé et contre son gré, estoit entré en nostre Compagnie, il n’y avoit pas longtemps. Celui-ci estoit encore aucunement suivi, mesme en cette aliénation qu'il avoit de nous, de plusieurs autres docteurs théologiens, religieux de divers Ordres, lesquels, ayant plus d’égard à leur profit particulier qu’au bien public, s’opposoient de tout leur pouvoir à nos intentions. Il y en avoit bien quelques-uns qui ne faisoient ni pour ni contre nous; mais le plus grand nombre estoient de ceux lesquels abreuvés de certains bruits populaires, qui couroient de nous par la ville, sans nous avoir jamais parlé ni sceu bonnement ce que nous demandions, s’en formalisoient toutefois”. »
Ribadeneira ne distingue que deux catégories parmi les docteurs de la Faculté : ceux qui se montraient manifestement hostiles à la Compagnie de Jésus, et ceux qui n’osaient se prononcer. Il y en avait cependant une troisième, composée de docteurs ouvertement favorables. Les Pères Polanco et Claysson nous ont conservé leurs noms; la reconnaissance nous fait un devoir de les rappeler. Outre les docteurs de Govéa, alors âgé de quatre-vingt-
six ans, Pelletier du collège de Sorbonne, Le Picart et Jover que
nous connaissons déjà, nous ne pouvons oublier les docteurs Sébastien Rodriguez, portugais, et Antoine de Mouchi, surnommé Démocharès, du collège de Navarre “. Le P. Broet mentionne aussi plusieurs fois dans ses lettres, comme un ami dévoué de l'hôtel de Clermont, le docteur Dumont, conseiller, maitre des requêtes, si estimé de François Xavier. Tous ces hommes, remarquables par leur science et leur piété, étâient exempts des préventions gallicanes de l’école de Paris. Ils ne voyaient, ni dans les constitutions de la Compagnie, ni dans les bulles pontificales, rien qui
1. Registre des conclusions de la Faculté de Théologie (Archiv. nationales, MM. 249,
fol. 25"). — 2.eLitt. quadr., IH, 110.
3. Vie du B* Ignace (Arras, 1607), Liv. IV, c. x. 4, Cf. Féret, La Faculté de théol. de Paris, Epoque moderne, t. I, p. 51.
ne fût digne de l'approbation de la Faculté; aussi, parmi les discussions qui s’élevèrent alors, maintinrent-ils par leur attitude l'honneur de leur corps, en ne craignant pas de défendre la cause des Jésuites !. Mais que pouvaient leurs plus justes protestations contre une majorité aveuglée, qui refusait de reconnaitre dans létablissement d’un nouvel Ordre religieux l’autorité même du Saint-Siège ?
Enfin, le 1° décembre 155%, après une messe du Saint-Esprit au collège de Sorbonne, la Faculté de théologie, réunie en assemblée générale, porta contre la Compagnie de Jésus, comme elle avait jadis fait contre l’Ordre de Saint-Dominique, un décret
rédigé en latin par le dominicain Jean Benoît, et non moins hos-
tile que la sentence de l’évêque de Paris.
Dans un long préambule, où ils s'efforcent de justifier leur conduite, les docteurs commencent par témoigner leur profonde vénération pour le Saint-Siège, déclarant qu'ils ne veulent « rien penser, rien dire, rien décider », qui soit contre la personne du Pontife romain, suprême vicaire de Jésus-Christ, ou contre l’obéissance qui lui est due. Ils protestent même de leur sincérité à reconnaître et à proclamer aujourd'hui, comme ils l'ont toujours fait, sa souveraine puissance. Mais, « comme tous les fidèles, et principalement les théologiens, doivent être prêts à rendre raison à tous ceux qui la leur demandent, sur ce qui concerne la foi, les mœurs et l'édification de l’Église, la Faculté à cru qu’elle devait satisfaire au désir, à la demande et à l'intention de la Cour. C'est pourquoi, ayant lu et plusieurs fois relu, et bien compris tous les articles des deux bulles, et après les avoir discutés et approfondis pendant plusieurs mois en différents temps et heures, selon la coutume, eu égard à l’importance du sujet, la Faculté a d'un consentement unanime porté ce jugement qu’elle a soumis avec toute sorte de respect à celui du Saint-Siège ».
Après ce préambule, où Les docteurs parlent avec tant de complaisance du consciencieux examen qu'ils ont dà faire des deux bulles des papes Paul IT et Jules III, constitutives de la Compagnie de Jésus, ils attaquent et réprouvent, non seulement les dispositions qui s'y trouvent, mais aussi celles qu’ils y supposent : « Cette nouvelle société, disent-ils, qui s’attribue particulièrement le titre inusité du nom de Jésus, qui recoit avec tant de liberté et sans aucun choix toutes sortes de personnes, quelque criminelles, illégitimes et infâmes qu'elles soient, qui ne diffère en aucune
1. Chronicon, III, 291; IV, 323. — Lil. quadr., IL, 294; ILE, 196. COMPAGNIE DE JESUS. — T. IL, 14
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manière des prêtres séculiers dans l’habit extérieur, dans la tonsure, dans la manière de dire en particulier les heures canoniales ou de les chanter en public, dans l'engagement de demeurer dans le cloître et de garder le silence, dans le choix des aliments et des jours de jeûne, dans la variété des règles, lois et cérémonies qui servent à distinguer et à conserver les différents Instituts de Religieux; — cette société à laquelle ont été accordés et donnés tant de privilèges et de libertés, principalement en ce qui concerne l'administration des sacrements de la pénitence et de l’eucharistie, et ce, sans aucun égard ni distinction de lieux ou de personnes, comme aussi dans la fonction de prêcher, lire et enseigner au préjudice des Ordinaires et de l’ordre hiérarchique aussi bien que des autres Ordres religieux, et même au préjudice des princes et des seigneurs temporels, contre les privilèges des Universités, enfin à la grande charge du peuple: — cette société semble blesser l'honneur de l’état monastique; elle affaiblit entièrement l'exercice pénible, pieux et très nécessaire des vertus, des abstinences, des cérémonies et de l’austérité; elle donne même occasion d'abandonner très librement les Ordres religieux; elle prive injustement les seigneurs tant ecclésiastiques que temporels de leurs droits, apporte du trouble dans l’une et l’autre police, . cause plusieurs procès, débats, contentions, jalousies, et ditférents schismes ou divisions. »
Comme conclusion, digne de ces prémisses, les docteurs décla rent que « toutes ces choses, et bien d’autres, ayant été mürement examinées et considérées, cette Société parait dangereuse en matière de Foi, perturbatrice de la paix de l’Église, destructive de la profession monastique, et plutôt propre à détruire qu’à édifier! ». C’est ainsi que les signataires du décret professaient leur vénération profonde envers le Souverain Pontife : ils refusaient de se soumettre à son jugement et à son autorité, touchant l’établissement d’un nouvel Ordre religieux dans l'Église.
Le Parlement, qui avait des intelligences dans la place, savait d'avance le résultat qu'il obtiendrait en renvoyant à la Faculté de théologie l'examen des bulles pontificales ; mais peut-être son attente fut-elle dépassée par la censure des docteurs. Le P. Broet se garda bien de la lui présenter, car il s’en serait prévalu pour porter contre la Compagnie un arrêt définitif. Toute démarche était devenue désormais inutile; la communauté de la rue de la
1. Conclusion de la Faculté de théologie (Archiv. nat., MM, 249, fol. 29" à 37). Ce document a été publié par d’Argentré, Coll. Judic., 1, 194.
Harpe n'avait qu’à attendre, dans la patience et dans la prière, des temps plus favorables.
1. Cependant, la Faculté de théologie jouissant en France d’une réputation incontestable, son décret du 1°’ décembre 155% fut le signal d’une levée de boucliers contre les: disciples d’Ignace de Loyola. Les prédicateurs, du haut de la chaire, foudroyaient l’Institut; les curés l’attaquaient avec violence dans leurs prônes; les professeurs le livraient à la risée des écoliers. Des placards injurieux étaient affichés sur les murs de tous les collèges, colportés dans les églises, jetés sous les portes des maisons, semés dans les rues et les places publiques. Nullement intimidés par la tempête déchaînée contre eux, les Pères de l'hôtel de Clermont, avec l’autorisation du Prieur de Saint-Germain-des-Prés, continuaient d’exercer leurs ministères dans leur chapelle de l’abbaye, comme par le passé. En vain essaya-t-on d’intimider le Prieur, de l’obliger à ne plus les recevoir. Il se montra inébranlable à toutes Les observations, et répondit avec fermeté qu'il « n'interdirait jamais son église à des religieux comme ceux de la Compagnie, dont il connaissait depuis longtemps la piété et Les bons exemples! ».
Éconduits par une amitié plus forte que leur malveillance, les docteurs se rendirent chez l’évêque de Paris. Eustache du Bellay céda sans peine à leurs instances et donna l’ordre à son promoteur de citer les Pères à comparaïtre, le 27 du mois de mai, devant l’official du diocèse. Au jour indiqué, le P. Paschase Broet, fort du témoignage de sa conscience, se présenta au juge ecclésiastique. Ce qui se passa devant ce tribunal, d’où l’on devait attendre toute justice, est ainsi résumé dans l’acte de condamnation, vraiment étrange, que le Père Supérieur en rapporta : ‘« Le susdit Promoteur a exposé que, quoique des ordonnances canoniques et royales aient défendu, et défendent encore, de tenir des conventicules, néanmoins lesdits accusés, en vertu d’une certaine prétendue bulle, non approuvée et même réprouvée en plusieurs points par la sacrée Faculté de théologie, ne cessent de ce faire; et il a requis que lesdites inhibitions et défenses soient renouvelées auxdits accusés, sous peine d’excommunication latae sententiae.
« Ce que nous [official] ayant entendu, et le sieur Paschase Broet, soi-disant supérieur de ladite Société, interrogé par nous
1. Chronicon, V, 328-332. Epist. PP. Broeli, etc., p. 101. Comm. de la Ci (Carayon, Doc. inéd., 1, 13).
sur la foi du serment, ayant reconnu que lui-même et les frères de ladite Société, logés dans la maïson du seigneur évêque de Clermont, dans la rue de la Harpe, se réunissent à certains jours au monastère de Saint-Germain-des-Prés pour y entendre la messe et recevoir la communion, Nous, official de Paris, avons défendu et défendons au mème soi-disant supérieur, et en sa personne aux prétendus frères de la même Société, sous peine d'excommunication latae sententiae, de tenir entre eux et de faire, sous quelque prétexte que ce soit, directement ou indirectement, de ces sortes de réunions, tant dans des lieux exempts que dans d’autres non exempts, et de s’appeler frères, en attendant et jusqu’à ce que la Bulle présentée par eux, ou même l'Ordre de la susdite Société, aient été approuvés par Révérénd Père en Dieu le seigneur évêque de Paris, par la sacrée Faculté de théologie et par la Cour suprème du Parlement de Paris. Autrement, s'ils contreviennent aux susdites défenses et inhibitions, Nous. permettons ores et déjà audit Promoteur, qui le requerra et quand il le requerra, de pouvoir recourir au secours du bras séculier à cette fin d'appréhender au corps lesdits soi-disant supérieurs et frères.
« Là-dessus, ledit Broet en ayant voulu appeler au Souverain Pontife, Nous lui avons répondu qu'il en appelât par écrit comme il convient.
« En foi de quoi, Nous avons jugé à propos d’apposer notre sceau aux présentes Lettres.
« Fait à Paris, l'an 1555, le lundi 27 mai!. »
La conduite du P. Broet, dans des circonstances si critiques, qui semblaient menacer la liberté même de ses frères et l’existence de la Compagnie en France, fut ce qu’elle devait être envers l'autorité ecclésiastique : très calme et très digne. En qualité de supérieur, il n'avait pas cru cependant devoir pousser la discrétion jusqu'à reconnaître par son silence la légitimité d'actes injustes et purement arbitraires. De retour à l'hôtel de Clermont, il envoya copie de la sentence au P. Général en l'informant de tout ce qui s'était passé : « J'ai appelé, dit-il, de cette sentence au Souverain Pontife qui s’est réservé la connaissance de nos bulles ?. Dès lors, nous pourrions en bonne conscience continuer d’aller à Saint-Germain pour y dire ou enten-
1. Traduit du latin, dans Comm. de la Compagnie (Carayon, Doc. inéd., &. I, p. 45). 2. On peut voir cet acte d'appel, fait par le P. Nicolas Bellefille au nom du P. Paschase Broet, dans Æpisl. PP. Broeti, etc., p. 219.
: 8 dre la messe, communier, faire des instructions, administrer les 2 ? ?
sacrements; mais, sur le conseil du docteur Le Picart et de plusieurs autres de nos amis, contre mon propre sentiment, nous nous en abstiendrons jusqu'à ce que ce premier feu soit éteint. parce que l’évêque, pour nous mortifier, serait capable, dit-on, de fulminer contre nons l’excommunication, quoique nous ayons
appelé à Rome de sa sentence. »
8. Il semblerait, par certains documents?, que les Pères de Rome tentèrent d’abord quelques démarches pour soumettre la cause au Souverain Pontife; mais l’Official de Paris refusa de tenir compte de cet appel, sous prétexte qu’il était contraire aux pragmatiques et concordats du royaume. Le P. Ignace sans doute ne jugea pas à propos d'insister, car on ne trouve, dans les manuscrits parvenus jusqu’à nous, aucune solution juridique de cette affaire. De même, lorsque le décret de la Faculté de théologie fut connu du public à Rome, plusieurs Pères, des plus graves de la Compagnie, conseillèrent au fondateur d'en faire une réfutation directe, pour venger l’Institut de tant d'imputations calomnieuses. Mais Ignace de Loyola, avec sa prudence accoutumée, s’y refusa; il comprit qu’on irriterait davantage les esprits en tenant tête à l'orage, qu'il valait mieux laisser aux passions soulevées Le temps de se calmer, et qu'alors la vérité se défendrait elle-même.
Toutefois, s’il voulait éviter les procédés contentieux, propres à provoquer de nouvelles attaques, il n’avait pas l'intention de laisser ses disciples désarmés contre les traits du mensonge. Dès le mois de mars 1555, il avait adressé une lettre au due de Ferrare, Hercule d’Este*, pour solliciter son appui auprès du roi très chrétien : « Plusieurs, lui disait-il, cherchent à détruire par des bruits fâcheux les bonnes dispositions de ce monarque à notre égard, mais j'espère de la bonté divine que l’opposition qu’on nous fait, en cette ville de Paris, contribuera à manifester davantage la véritable utilité de cette entreprise, et qu'il nous arrivera ce qui déjà nous est arrivé à Rome, où Votre Excellence a bien voulu joindre son assistance à la Providence divine en notre faveur”. » Quelques jours après, Ignace écrivit de même au car-
1. Lettre du 9 juin 1555 (Zbid., p. 101). C'hronicon, V, 332. 2. Voir Epist. PP. Broeti, etc., p. 219, note.
3. Chronicon, 1. V, p. 11. Mon. Ignat.. s. 4%, I, 375, 376, 426.
4. Hercule d'Este avait épousé Renée de France, seconde fille de Louis XII et d'Anne de Bretagne, — 5, Cartas de S. Ign., V, 117.
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dinal de Lorraine, le suppliant de se montrer comme par Île passé « le véritable protecteur de la Compagnie, et d'obtenir que l'exercice du saint ministère ne lui fût pas interdit dans le royaume très chrétien! ». Le cardinal, touché de cette supplique, employa toute son influence auprès du roi afin de prévenir l'impression fâcheuse que le décret de la Faculté aurait pu produire sur son esprit. La chose fut facile, car Henri II se montra toujours bien disposé pour la Compagnie de Jésus. Quelques membres de son conseil, au contraire, subirent l'influence de l'opinion publique. Comme le cardinal de Lorraine en faisait un jour la remarque à Sa Majesté, le roi répondit : « Eh bien, quand tout le conseil se déclarerait contre cet Ordre, vous et moi nous lui resterons favorables et nous continuerons de le protéger ?. »
Rien ne réussit mieux à calmer l'irritation des esprits en France que le moyen auquel Le P. Ignace eut recours au mois d'avril 1555. Cette réfutation du décret, qu'il n'avait pas voulu faire directemént au nom de la Compagnie, il la sollicita de tous ceux qui avaient vu ses enfants à l’œuvre, dans les différents pays où ils étaient établis. Par l’ordre du P. Général, tous les supérieurs de la Compagnie furent chargés de demander aux princes ecclésiastiques et séculiers, aux Facultés et aux Académies, à toutes les autorités des lieux où ils demeuraient, une attestation authentique sur leur vie, leur doctrine et leur Institut. Maïs il leur recommanda en même temps qu'en donnant, pour la plus grande gloire de Dieu, à toutes les personnes qui le désireraient, les renseignements concernant cette affaire, on eût soin d'agir avec toute l'humilité et la charité requises, afin de ne pas blesser les susceptibilités de l’insigne Université de Paris.
De toutes les contrées d'Europe, affluèrent à Rome les témoignages les plus honorables pour la Compagnie de Jésus, et même des protestations énergiques contre le décret de la Faculté de théologie. Les Bollandistes, dans la Vie de saint Ignace, ont publié la plupart de ces documents, où sont représentés Ferdinand 1°”, roi des Romains; le roi de Portugal et le vice-roi de Sicile; les ducs de Toscane, de Ferrare et de Bavière ; les évêques ou archevêques de Modène, de Bologne, de Gênes, de Messine ; les inquisiteurs de Ferrare, de Florence, d'Evora, de Saragosse ; Les magistrats des villes de Messine, de Gandie, de Lisbonne; les Uni-