Crélineau-Joly, Hist. de la Compagnie, t. I, c. vu
ne prit la parole que dans la dernière, non en qualité de théologien du Saint-Siège ou de défenseur de la foi, comme le cardinal de Lorraine ou le docteur d'Espence, mais en qualité de représentant du Légat dont les instructions étaient de mettre fin aux concessions dangereuses de la reine-mère!.
Catherine de Médicis assistait à ces conférences, avec l'espoir chimérique d’y voir un jour concilier dans une même formule de foi toutes les opinions. C’est à elle que le P. Lainez s’adressa, au commencement de son discours, prononcé tout entier en italien : « Madame, dit-il, étranger dans ce pays, il ne m’appartient pas, je le sais, de me mêler de ce qui sy passe; mais les enfants de l'Église ont le monde pour patrie, et les intérêts de la foi doivent les préoccuper en tous lieux. Votre Majesté ne trouvera donc pas étrange que je vienne lui présenter des considérations générales sur l’objet de cette réunion, et quelques remarques particulières en réponse aux objections de Frère Pierre Martyr et de son collègue. » À ces derniers mots, Pierre Martyr rougit et ne put cacher son dépit. Cette expression : Frère Pierre, Fra Pietro, lui rappelait la robe dont il s'était dépouillé et Les vœux sacrés auxquels il avait renoncé.
Dans la première partie de son discours, le P. Lainez s’efforce de montrer que tout projet de conciliation entre la vérité et l’erreur était un attentat contre la foi et la pureté de la doctrine catholique. Il fait remarquer que « les assemblées particulières ne sont ni légitimes, ni convenables, quand déjà un concile général est ouvert ». Puis il exhorte la reine-mère à se servir de son autorité pour « envoyer les prélats, les théologiens et les religionnaires » au concile de Trente, qui « composé des plus savants hommes de l’Église, a encore pour lui l'assistance infaillible de l'Esprit-Saint », ce que, dit-il, « nous ne pouvons nous promettre ici ». Dans la seconde partie de son discours, son argumentation serrée, appuyée sur des principes irréfragables, fait bonne justice des sophismes de Bèze contre la présence réelle, et des déclamations de Pierre Martyr sur la prétendue mission des protestants : «Je m'étonne, s’écrie-t-il, qu'ils osent se comparer aux prophètes et aux apôtres. Les prophètes et les apôtres menèrent une vie sainte ; ils reçurent leur mission immédiatement de Dieu; ils ne préchèrent rien qui fût en opposition avec les vérités déjà révélées: ils confirmèrent leur mission par un grand nombre de pro-
1. Lettre du Nonce, 5 février 1562, dans Archives curieuses de l'Hist. de France, 1'< série, t, VI, p. 34.
diges et d'œuvres surnaturelles... Mais ceux-ci ne nous édifient certes point par la sainteté de leur vie; ils prèchent une doctrine contraire aux vérités définies. Où sont leurs miracles? où est le titre de leur mission extraordinaire? Ils ne sont donc pas les envoyés de Dieu. »
Cette sainte hardiesse, dit le P. Polanco qui assistait à la conférence, remplit de joie tous les catholiques, et ranima le courage des docteurs dont il exprimait si bien les sentiments. Dans une éloquente péroraison, le P. Lainez, s'adressant de nouveau à la reine-mère, la supplia de craindre Dieu plutôt que les hommes, de ne pas conniver à l’hérésie, mais de soutenir la foi catholique de toute son autorité, et d'attirer ainsi la protection divine sur elle-même et sur le roi très chrétien : « Touché de votre piété, Madame, Dieu vous conservera vos États sur la terre et vous réservera le royaume des cieux. Si, au contraire, la crainte des hommes ou le désir de leur complaire vous fait oublier la crainte de Dieu, sa loi et sa bonté, je tremble qu'avec Le royaume des cieux vous ne perdiez encore celui de la terre. Mais non, Le Seigneur vous donnera à vous et à votre fils la grâce de persévérer. Il ne permettra pas que cette illustre noblesse, que ce royaume très chrétien, autrefois la règle et le modèle des autres, abandonne la religion catholique, qui fut toujours la sienne, et subisse honteusement le joug de l'erreur que veulent lui imposer des sectes modernes!. » L’orateur avait prononcé ces dernières paroles sous le coup d’une vive émotion qui gagna tout l'auditoire. La reine, depuis lors, s’abstint d’assister à aucune conférence *.
L'improvisation du Père Lainez eut un tel retentissement, à la cour et à la ville, que le cardinal de Ferrare lui demanda de l'écrire et la fit traduire en français. L'éloquence et la gravité de son langage, la modération et la sagesse de ses conseils ont été justement
1. Discours de Lainez à Poissy (Francia. Historia provinciae, t. I, n. 23. Texte italien). Voir (Appendice C) l'original de ce discours souvent dénaturé par les écrivains protestants, notamment dans l'édition des Œuvres complèles de Calvin.
2. Lettre du P. A. du Coudret, 27 septembre 1561, dans Galliae Epist., t. I, fol. 322. Lettre du P. Polanco au P. Salmeron, 27 septembre 1561, dans les Précis historiques, janvier 1889. — « Marie de Médicis, raconte Crétineau-Joly, en entendant l'énergique langage du P. Lainez, ne put retenir ses larmes. Le prince de Condé, qui, malgré son calvinisme, témoignait au jésuite une affectueuse confiance, dit à ce dernier : « Savezvous, mon Père, que la reine est très indisposée contre vous et qu'elle a pleuré? » Lainez répliqua en souriant : « Je connais de longue date Catherine de Médicis : c'est une grande comédienne; mais, prince, ne craignez rien; elle ne me trompera pas » (Hist. de la Compagnie de Jésus, t. 1, p. 341). Nous laissons à l’auteur la responsabilité de cette anecdote dont il n'indique pas la source. Elle est évidemment dramatisée. Le langage prêté au P. Lainez est opposé à sa prudence si connue, ef, jusqu’à preuve du contraire, nous tenqns [qui ce récit pour controuvé,
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louées par tous les historiens sérieux qui ont parlé des conférences de Poissy. Bèze lui-même n’a pu cacher l'effet produit; seulement, il l'a avoué à sa manière, en l’atténuant ou en paraissant le dédaigner. De Thou n’a pas fait preuve de la même bonne foi : « Lainez, dit-il, se répandit en injures contre Les protestants!. » La vérité est que l’orateur avait cité la sainte Écriture flétrissant par avance les hérétiques du nom de serpents, de renards, de loups cachés sous la peau de brebis, pour nous prémunir contre leurs mensonges. |
Ce succès augmenta encore l'influence acquise par le P. Général de la Compagnie de Jésus durant son séjour à Saint-Germain. Il eut alors de fréquents entretiens avec la reine-mère, avec les princes du sang et les grands seigneurs de la cour?. Des rapports intimes s'établirent entre lui et le prince de Condé, partisan déclaré de l’hérésie. Tous deux cherchaient un remède aux maux qu'ils entrevoyaient dans un avenir prochain. En réponse aux difficultés soulevées par le prince contre l'accord entre les calvinistes et les catholiques, Lainez rédigea une note substantielle, dans laquelle il insistait sur la présence des ministres au concile de Trente pour mettre fin aux dissidences religieuses : « Afin de procurer cette union tant désirée, disait-il, je sacrifierais cent vies, si j'en avais autant à offrir. » Au bas de la note, en guise de signature, on lit cette phrase qui ne laisse aucun doute sur son véritable auteur : « Celui qui parla à Votre Excellence dans la chambre du roi de Navarre, et à qui elle commanda de vous adresser par écrit ce qu'il avait dit de vive voix?. »
9. Dans son discours à la conférence de Poissy, le P. Lainez, après avoir indiqué le concile de Trente comme le meilleur moyen d'arriver à la conciliation des esprits, avait ajouté : « Puisque Votre Majesté, par indulgence pour les modernes sectaires et pour essayer de les gagner, a bien voulu permettre des conférences, je demanderai qu’elles se tiennent seulement en présence de gens instruits, parce qu'à l'égard de ces personnes il n’y aurait point de danger de perversion et qu’elles seraient même capables d'éclairer et de convaincre les esprits, plutôt entraînés par l'erreur que par l’entêtement de l’orgueil. » Quand un peu