‹ Histoire de la Compagnie de J©♭sus en FranceChapitre 35 sur 457 · Acta P. Ign., n. 77. — Polanco, p · texte numérisé non relu

Acta P. Ign., n. 77. — Polanco, p

2, À proprement parler le tribunal de linquisition n’a jamais été établi en France comme il l'était en Espagne et en Italie; mais il y a eu souvent des inquisiteurs délégués par le Pape pour conserver la pureté dé la foi. Tel fut le cas du dominicain Mathieu Ori investi de ce pouvoir sous le pontificat de Clément VII (Cf. Du Boulay, t. VI, p. 296).

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dont il avait trahi la confiance, il n’hésita pas dans sa détresse à recourir à sa charité et à. lui faire parvenir la nouvélle de son misérable état. Ignace, préoccupé de ce qui pouvait arriver pendant son absence, sentait une vive répugnance à entreprendre ce voyage; mais étant entré dans l’église Saint-Dominique, où 1l consulta Dieu dans la prière, ses craintes s’évanouirent; il voulut, coûte que coûte, aller au secours de cet infortuné qu'il espérait ramener à de meilleurs sentiments. Pour obtenir son entière conversion, il résolut même de parcourir pieds nus, sans boire ni manger, le long chemin qui sépare Paris de Rouen. Le lendemain, à son lever, il séntit de nouveau une grande appréhension qui lui enlevait jusqu’à la force de se vêtir. Ce fut dans cette angoisse qu'il quitta son logis, puis la ville, avant la pointe du jour. Quand il arriva à Argenteuil, sa faiblesse corporelle était extrême ; il pouvait à peine se tenir debout; cependant il renouvela la résolution de poursuivre sa route à pied sans rien prendre, dût-il se trainer à terre. Tandis qu'il montait avec effort une pente escarpée il fut tout à coup délivré de cette épreuve. Son corps était soulagé et fortifié, une telle abondance de consolation spirituelle remplissait sôn âme qu’il se mit à converser tout haut avec Dieu. Après une marche de quatorze lieues, le premier jour, il s'arrêta dans un hôpital où il partagea le lit d'un mendiant ; il passa la seconde nuit dans uné chaumière; enfin, le troisième jour, il atteignit le terme de son voyage, toujours à pied et à jeun mais sans éprouver ni faim ni fatigue, tant il était ravi en Dieu et dans un continuel transport d'amour. Dès qu'il eut trouvé son ancien compagnon, Ignace, oubliant l'injustice dont il avait été victime, l’'embrassa tendrement comme son ami, puis lui procura tous les secours corporels et spirituels dont il avait besoin. Lorsque le pauvre malade fut rétabli, il le fit admettre sur un bâtiment afin qu'il pût continuer son voyage et lui donna des lettres de recommandation pour des amis d'Espagne !. Comme il était sur le point de quitter la ville de Rouen, Ignace recut une lettre lui annonçant que pendant son absence on l'avait dénoncé à l’Inquisition; on prétendait même qu'il s'était enfui afin d'échapper au châtiment réservé aux hérétiques. Justement alarmé de cette nouvelle, il précipita autant que possible son retour et se fit délivrer en présence de deux témoins un certificat, attestant qu'après réception de la lettre il était aussitôt reparti

1. Acla P. Ign., n. 79, 80. — Polanco, p. 42. — De actis S. Ignalii a Ribadeneira (Mon, Ignat., s. 4,.t. I, p. 346), :

pour Paris. À peine arrivé, avant même de rentrer à son logis, il se rendit directement chez l’Inquisiteur avec l'intention de lui raconter toute l’affaire et de se soumettre volontairement à une enquête. Il désirait par là dissiper tous Les soupçons concus contre lui et prouver à ses adversaires qu’en faisant le voyage de Rouen, il n'avait point eu en vue d'échapper aux poursuites. Maître Ori avait déjà écarté l'accusation de magie, comme sans fondement, et s'était abstenu jusque-là d'aucune procédure. Le prompt retour d’Ignace et sa comparution spontanée le confirmèrent dans son opinion favorable. Persuadé de l'innocence de l'accusé, il le congédia saus l’interroger et lui dit qu’il n’avait rien à craindre.

9. Ce que nous venons de raconter se rapporte aux premières années du séjour d’Ignace à Paris, lorsqu'il étudiait la grammaire et les humanités?. Durant sa philosophie, où nous l'avons vu s'abstenir de toute œuvre capable de troubler le cours régulier de ses travaux, il saisissait cependant avec avidité toute occasion rencontrée par hasard de faire le bien. Un jour qu'il causait en pleine rue avec un de ses amis, le docteur Fragus, survint un moine tout inquiet qui pria celui-ci de l’aider à trouver un autre logement, parce que dans la maison qu'il habitait plusieurs personnes venaient de mourir, enlevées, pensait-il, par la peste qui désolait la ville. Les deux amis s'empressèrent de l’accompagner à sa demeure, voulant visiter les malades et reconnaître la nature du fléau. Aucun doute, c'était bien la peste qui sévissait dans cette maison. Ignace s’approcha d’un pauvre moribond, le consola et essaya de le rassurer en touchant ses plaies. À peine fut-il sorti qu’il éprouva une vive douleur à la main; simaginant alors être atteint par la terrible maladie, il fut saisi d’une crainte involontaire; puis, indigné de ce qu'il regardait comme un moment de faiblesse, il porta la main à ses lèvres en se disant à lui-même : « Si tu as la peste à la main, tu l’auras aussi à la bouche. » Aussitôt, sa frayeur s’évanouit en même temps que la douleur disparut. Dès qu’on sut qu’il avait pénétré dans une maison infectée, tout le monde se mit à le fuir comme un pestiféré; 1l fut obligé de vivre quelques jours hors du collège Sainte-Barbe qu’il habitait alors.

1. Acta P. Ign., n. 81. Polanco, p. 46. Censura P. Araozii in vitam S" Ignatii (Mon. Ignat., s. 4, t. I, 735, 736).

2. Ce fut « quinze mois après son arrivée à Paris, dit Polanco, que s'éleva celte tempête » (De Vita P. Ignatüii, p. 45-46). — 8, Acta P. Ign., n. 83.

Tandis qu’il paraissait moins s'occuper à la conquête des âmes, on le laissait fort en paix. Le docteur Fragus, étonné de ce calme inusité, lui en fit une fois l’observation. « C’est que je n’ai plus d'entretiens spirituels avec personne, lui dit Ignace, mais attendez que j'aie terminé mes études et tout reprendra comme par le passé!. » Cette prévision se réalisa; la tempête éclata même plus soudaine qu’on n’aurait pu le croire. Ignace avait cessé, il est vrai, de donner les Exercices spirituels et de gagner ainsi des prosélytes, mais il savait profiter de la moindre circonstance pour exhorter ses camarades à mener une vie chrétienne, à sanctifier les dimanches et Les fêtes par la confession, la communion et les bonnes œuvres. Or, c'était la coutume, au collège Sainte-Barbe, d'assister avant midi, les jours de fête, à certains exercices littéraires. Depuis qu'Ignace avait introduit la fréquentation des sacrements parmi ses condisciples, il arriva parfois que plusieurs de ces jeunes gens omirent de s’y trouver, occupés qu'ils étaient par leurs actes de dévotion. Maître Jean de Peña, froissé de ces absences, en fit un grief à l'étudiant apôtre et ne lui ménagea pas les réprimandes : s’il s'occupait de la conduite des autres, il devait s'attendre à l'avoir pour ennemi. Ces injustes reproches produisirent peu d'effet. Aucun professeur n'avait le droit de forcer les élèves à négliger leurs devoirs de chrétien pour assister à des disputes scolastiques dont l’heure avait été mal choisie. Malgré trois avertissements, Ignace ne laissa pas d’exhorter ses amis à garder leur pieuse coutume.

Maitre Peña, voyant l’inutilité de ses remontrances, s’en alla, tout hors de lui, trouver le Principal du collège et réclama une punition rigoureuse. Pour calmer son irritation, le docteur Govéa le pria de prévenir de sa part Ignace de Loyola que, s’il continuait à distraire les écoliers de leurs travaux, on lui donnerait la salle. Les menaces comme les avertissements restèrent sans résultat. Le professeur, outré de dépit, renouvela ses plaintes auprès du Principal l'assurant que, sous couleur de sainteté, cet étudiant méprisait les statuts du collège, qu'il était inaccessible à tout sentiment de crainte ou de persuasion et qu’une pénitence exemplaire pourrait seule le corriger. Govéa, déjà fort indigné contre Ignace depuis l’affaire du jeune Amador, son protégé, résolut de le condamner sans plus d'examen, comme perturbateur de la paix publique, à la peine de la salle dont il l'avait menacé ?.

1. Acla P. Ign., n. 82. — 2. Ibid., n. 78. Cf. Ribadeneira, L. II, ©. 111.

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Voici en quoi consistait ce châtiment : au son de la cloche se réunissaient dans la salle du collège tous les élèves, quatre régents armés de verges, le Principal avec quelque autre grave personnage qu'il devait inviter pour la plus grande humiliation du délinquant; celui-ci, saisi à l'improviste, était amené devant cette assemblée, dépouillé jusqu’à la ceinture et frappé, sur le dos, par Les régents, d'un nombre de coups déterminé!. Ce genre de punition, plus humiliante encore que douloureuse, permettait d'atteindre le but qu’on s'était proposé : détacher d’Ignace ses condisciples en l’avilissant à leurs yeux. Personne n’oserait plus paraitre dans la compagnie d’un homme déshonoré par une flétrissure publique.

Quelques-uns de ses amis, ayant eu connaissance de ce que l’on tramait contre lui, le prévinrent secrètement de fuir ou de se cacher. Ignace, loin de suivre cet avis, se représenta le divin Maître attaché à la colonne du prétoire et il ne voulut pas perdre une si bonne occasion de souffrir pour l’amour de Dieu. Cependant, à la pensée d'un traitement humiliant et immérité, il frissonna; puis, dominant bientôt cette répugnance involontaire de la nature, se menaçant lui-même de se traîner de force comme une bête de somme s’il ne pouvait pas marcher de bonne grâce, il entra résolument au collège dont les portes furent aussitôt fermées derrière lui. À cette heure même, pourtant, son âme était livrée à deux esprits bien opposés : d'un côté, l'amour de Dieu uni au désir de souffrir pour Jésus-Christ et son saint nom le poussait à subir joyeusement l’ignominie; d'autre part, le même amour de Dieu joint au zèle pour le salut des âmes lui conseillait d'éviter un châtiment dont les suites auraient pu devenir si funestes au projet qu'il méditait. Dans son doute, il recourut au principe des Exercices spirituels, la plus grande gloire de Dieu ; il reconnut qu’il devait préférer le bien des âmes à sa propre humiliation, et vite sa résolution fut prise?.

Quand le correcteur se présenta pour le conduire dans la salle, Ignace de Loyola se déclara prêt à le suivre, mais il demanda à parler d’abord au Principal. L’Ame tranquille et sans reproche,

1. Statutum Facultatis artium pro corrigendis abusibus, 1488 : « Puniatur delinquens scholasticus in aula collegii, cujus se profitetur scholasticum, a quatuor Regentibus et a singulis eorum verberetur virgis in dorso nudus, praesentibus omnibus Scholasticis de suo collegio, ad pulsum campanae, ac praesente D. Rectore cum DD. Procuratoribus si illis placet hic adesse, aut saltem praesente aliqua gravi persona quam magister Paedagogus appellare decreverit ad majorem delinquentis juvenis eru-

bescentiam » (Du Boulay, V, 783, 784). Cf. Maffei, De vila B. Ignatii, p. 65 2. De actis S..Ign. a Ribadeneira (Mon. Ign., s. 4,t.1, p. 383, 384).

il parut devant lui avec une contenance assurée, comme un homme libre de tout souci personnel; il exposa simplement les” divers sentiments qui se combattaient en son cœur : condamné aux verges pour avoir conduit des âmes à Dieu, il ne reculera pas devant ce Léger châtiment, lui qui a enduré pour la même cause la prison et les fers; jusqu'ici il n’a jamais cherché à se disculper, ” tenant à honneur de souffrir et même de mourir dans un si noble ministère; mais aujourd'hui, il ne s’agit pas seulement de son intérêt; c’est le salut d’un grand nombre qui est en jeu; on veut, en le déshonorant, éloigner de lui ceux qui ne lui étaient attachés que par le seul désir de la perfection. Convient-il à un chrétien de condamner, comme perturbateur, un homme qui se proposait uniquement de gagner des âmes à Jésus-Christ? Car enfin on n'a pas d’autre crime à lui reprocher, et s’il est coupable en quelque autre point, qu'on veuille bien le lui dire.

Le docteur de Govéa, dans son jugement précipité, n'avait point envisagé les choses de ce point de vue surnaturel; les explications si franches d’Ignace dissipaient le nuage qui l’avait aveuglé; chacune de ses paroles lui déchirait le cœur comme un remords. Il s’aperçut qu'il avait persécuté ce que lui-mème aimait par-dessus tout, la vertu chrétienne, et il résolut de réparer surle-champ le tort qu'il avait fait à la réputation d'un homme de Dieu. Sans dire un mot, mais les yeux remplis de larmes, il le prend par la main et le conduit dans la salle où maitres el élèves attendaient. Là, à la grande surprise des assistants, 1l déclare qu’il avait à la légère prêté l'oreille à des accusations sans fondement : « Cet homme est un saint, dit-il, car sans se soucier de la douleur et de l’affront, il n’a tenu compte que de l'honneur de Dieu et de l’avantage du prochain. » Et tout ému, se jetant aux genoux de l'étudiant, il lui demanda pardon*.

On peut s'imaginer l'impression produite sur l'assemblée par cette satisfaction éclatante, et la considération qui revint à Ignace d’un changement si inattendu. Une telle démonstration de respect

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