Hist. de Lyon, 1. TI, p
9. Lettre du P. Auger au P. Général, 8 déc. 1570 (Gall. Epist., t. V, fol. 193). Le P. Auger nous apprend dans cette leltre que la jeune reïne avait pour confesseur un
jésuite, le P. Avellaneda, qui fut remplacé par le P. Lorentio. 3, Dom Calmet, Hist, de Lorraine, t. Il, anno 1567.
commanda au gouverneur, le maréchal de Vieilleville, de procéder rigoureusement contre les infracteurs de l'édit. Mais, malgré les ordres précis de Sa Majesté, le zèle du clergé et des magistrats à en presser l'exécution, les hérétiques les éludaient autant qu'ils le pouvaient et, excités par leurs ministres, ils se montraient aussi insolents qr'autrefois.
Arrivant à Metz dans ces conjonctures, le P. Auger pensa qu'il lui fallait recourir à toutes les industries de la piété et du dévouement pour remédier à un mai aussi profond. Deux de ses biographes, le P. Bailly et le P. Dorigny, assurent qu'ils doivent le détail de ses travaux dans cette ville au récit d’un témoin, le chanoine Toussaint Rousset, chez qui le Père avait logé et qui plus tard entra dans la Compagnie. Nous avons cru pouvoir, à notre tour, leur emprunter ces particularités qu’on ne trouve pas ailleurs. Elles donneront une idée du règlement quotidien d’un jésuite missionnaire de ce temps-là.
Chaque matin, après d'assez longues prières, et sa messe dite, le P. Émond faisait une prédication à la cathédrale ; il n'y manqua pas une seule fois pendant le carême. De là il passait, tantôt à la citadelle où il instruisait les soldats, tantôt en différents monastères d'hommes et de femmes pour les animer au service de Notre-Seigneur; à certains jours il visitait aussi les malades dans les hôpitaux, les criminels dans les prisons, les pauvres à leurs domiciles. Après midi il entrait au confessionnal, où d'ordinaire 1l était accablé d’une foule de pénitents. Quand l’affluence était moindre et qu'il pouvait se retirer plus tôt, il allait faire quelques visites aux catholiques afin d’éclairer ou d’affermir leur foi, et aux hérétiques afin de Les détromper dans des discussions où il apportait toujours Le calme et la patience de la vérité. A quatre heures du soir, il retournait à l’église et montait en . chaire. Il commençait par un catéchisme aux enfants, puis, suivant sa méthode, les obligeait à le répéter entre eux par demandes et par réponses devant toute l'assemblée. Ce catéchisme était ordinairement suivi d’une controverse, à laquelle catholiques et hérétiques assistaient. C'était sa coutume de se munir de plusieurs volumes de l’Écriture et des Pères, afin d’avoir toujours en mains de quoi confondre ceux qui oseraient le taxer d’infidélité dans les citations. Très versé dans la connaissance des langues, surtout le grec et l'hébreu, il défiait à son tour, devant tout le monde, les ministres protestants de justifier eux-mêmes certains textes que la mauvaise foi des novateurs n'avait pas
craint de falsifier. Il terminait cette espèce de conférence, où brillait sa verve de controversiste, par une exhortation pathétique,
conviant ses auditeurs à rester unis à l'Église de Rome et à sou-
tenir leur croyance par la pratique des œuvres chrétiennes.
Les bénédictions du ciel ne manquèrent pas à ces fatigants travaux, auxquels 1l joignait encore la prière et la pénitence. Il eut la consolation de ramener à Jésus-Christ de nombreux dévoyés. En vue d'entretenir la ferveur des convertis et des fidèles, il érigea une confrérie du Saint-Sacrement dont la fin principale était la réparation des impiétés commises par les sectaires contre l’adorable Eucharistie. « La piété cultivée dans Metz par les soins et les sueurs de cet homme apostolique, racontait son hôte, le chanoine Rousset, jeta de si profondes racines qu’elle a porté des fruits dont on goûte encore la douceur et l'avantage !. »
6. Au mois de juillet 1571, délivré de la charge de Provincial d'Aquitaine, le P. Auger se retira d’abord au petit collège de Mauriac, comptant y refaire un peu ses forces affaiblies par les fatigues de l'administration et de l’apostolat. Mais le zèle de la maison de Dieu dévorait son âme. Malgré les périls dont il était menacé de la part des hérétiques, le vaillant athlète ne resta pas longtemps sans courir à de nouveaux combats. Le 10 septembre, le P. Nadal avertit le P. Claude Mathieu, nouveau Provincial, de tenir secrets les voyages que devait entreprendre le P. Auger : « Les huguenots, écrivait-il, lui en veulent, et il y aurait pour lui péril de la vie?. » Le même jour, le P. Vicaire Général rassurait le principal intéressé sur Le secret de ses missions : « Personne n'en sera prévenu que le Supérieur. » Il lui recommandait en même temps une grande réserve dans la manière de réfuter l'erreur, afin de ne fournir aucun prétexte à l’irritation des calvinistes ?,
Nous ne pouvons, sans nous condamner à des redites, suivre le P. Auger dans ses nouvelles coursés apostoliques à Aurillac, à Rodez, à Toulouse et à Bordeaux. Nous n’en retiendrons qu’un trait, qui montrera comment le célèbre prédicateur ajoutait encore par l'immolation de lui-même à la puissance de sa parole. Un témoin oculaire, le P. Gabriel de la Porte, qui fut quarante ans professeur de théologie à Bordeaux, a laissé par écrit un beau témoignage de cet esprit de pénitence : « Le P. Auger, dit-il, étoit si sobre qu'il ne mangeoïit qu’une fois le jour et que
1. Cité par Dorigny, Vie du P. Auger, p. 231. 2. Gall., Epist. Generalium. — 3. Jbidem.
souvent dans ce repas il ne prenoït que du pain. Il se consumoit de veilles et d’austéritez ; je l’ay vu plus d’une fois monter en chaire ayant les pieds nuds, les souliers qu’il portoit servant seulement à couvrir sa mortification. Au sortir de la chaire il passoit au confessionnal, où il restoit plusieurs heures, quoiqu'il dût prêcher une seconde fois le même jour. Il portoit surtout les peuples à la pénitence. Lorsque sur la fin de son discours il se laissoit emporter à ces mouvements pathétiques qui le rendoient le maitre des cœurs, j'ay vu des personnes d’esprit et d'autorité changer de couleur, pâlir, rougir, enfin agitez de différentes passions... J'en ay vu d’autres sortir de son sermon les yeux mouillés de larmes, le visage baissé, dans un morne et profond silence... J'ay vu encore, quand sur la fin de sa prédication il avoit exhorté ses auditeurs à entreprendre quelque œuvre de charité en faveur des pauvres, j'ay vu, dis-je, la sacristie de l’église où il avoit prèché se remplir de toutes sortes de personnes qui, de leur plein gré, venoient avec joye offrir leurs soins, leur crédit et Leurs biens pour le succès de ces bonnes œuvres!. »
Rien de surprenant qu’un tel prédicateur fût demandé de tous les côtés par les évêques, le clergé, les populations elles-mêmes. En 1573, il donna l’avent à Bourges où l’on s’occupait de fonder un collège. La satisfaction que les habitants de cette ville éprouvèrent à l'entendre les affectionna de plus en plus à la Compagnie de Jésus. D'ailleurs le P. Émond les payait de retour et parlait d’eux avec éloge : « Quant aux affaires de la religion en ces quartiers, écrivait-il Le 31 décembre, tout y va assez bien; et pour le faict Ge cette ville, depuis trente ans en çà, l’on n’avoit veu ny tant de gens aux sermons, ny à Noël à la communion, tellement que j'en ai bien eu ma part, et des apparens, cognoissant à la vérité que ce peuple est maniable avec raison, doctrine et bon exemple, aultant qu'aultre de France*?. »
Le P. Auger se trouvait à Paris durant le carême de 1574. Il prêcha encore dans la grande salle du Palais que l’évèque de Meaux, Louis de Brézé, trésorier de la Sainte-Chapelle, avait obtenu de mettre à sa disposition. Quoique habitué aux nombreux auditoires, il s’'étonnait de celui-ci : il y avait là, dit-il, « autant de gens que j'en ai jamais veu ensemble. » Le résultat fut aussi consolant que le pouvait désirer son cœur d’apôtre. Lui, inlassable
1. Cité par Dorigny, Vie du P. Auger, p. 256, 257. 2. Lettre au P. Général (Gall. Epist., t. VIII, p. 349). 3. Lettre du 28 mars 1574 (Gall. Epist., t. VIII, fol. 33).
jusque-là, n’hésitait pas à avouer une fatigue extraordinaire, causée par les nombreuses confessions qu’il avait entendues. L'année suivante, 1575, à Toulouse, pendant la célébration du jubilé, il contribua puissamment à ériger des confréries placées sous le patronage de saint Jérôme. Les membres de ces associations faisaient profession publique de piété, s’adonnaient aux œuvres de miséricorde, entreprenaient des pèlerimages, visitaient les malades, célébraient avec éclat les fêtes de l'Église, assistaient aux processions en signe de pénitence?. Il y avait des pénitents de toute couleur, blancs, bleus, noirs, gris. Le P. Annibal du Coudret raconte qu'à son arrivée à Toulouse, après Le départ du P. Auger, il trouva « une compagnie de Pénitents vestus de bleue... presque tous escoliers de loix de divers païs, assemblez soubs le nom de S. Hiérosme. Ils ont commencé, dit-il, l'an du jubilé dernier, ont continué jusques à maintenant avec bonne édification, leur faisant les nostres quelques exhortations selon la commodité qui se présente. Le P. Émond leur avoit promis de faire autorizer par nostre Sainct Père les règles ou statuts qu'ils ont accordés entre eulx. [Je supplie donc] Vostre Paternité de seconder leurs bons désirs par vostre faveur envers Sa Saincteté, soit pour les faire recepvoir au nombre de ceux de Saint Hiérosme de Rome, — gardant toutes fois la couleur bleue, — soit pour confirmer les statuts qui vont avec la présente et obtenir les indulgences qu ils demandent ». Et, pour appuyer sa requête, le Père ajoutait : « Ce sont gens la plupart de bonne maison; l’on espère que grand fruict en réussira, et mesmes la Compagnie en pourroit tirer plus que les décimes de bons subjectz?. » L’unique but que se proposait le P. Auger, en fondant ces confréries de toutes sortes, était de conserver et de faire lever la semence qu'il avait jetée par son apostolat; il voulait qu'après lui, la foi, ranimée à sa parole, survécût et grandit par l’action et le bon exemple.
7. Le P. Antoine Possevin ne se livrait pas avec moins d'ardeur que le P. Auger aux travaux du ministère sacerdotal. Dans le séjour qu’il fit, en 1565, à Bayonne, où il était venu plaider auprès du roi la cause du collège de Clermont, le cardinal de Bourbon, qui accompagnait la cour, le pria de profiter de son