‹ Histoire de la Compagnie de J©♭sus en FranceChapitre 380 sur 457 · EX VELLE · texte numérisé non relu

EX VELLE

au contraire, sur l'humilité religieuse du P. Maldonat, il inclinaït à lui demander pour le bien de la paix, le sacrifice même de sa réputation. Le Pape communiqua sans doute au P. Général sa pensée sur un départ possible de Paris, car nous avons entre les mains une note présentée, le 16 février 1576, à Sa Sainteté sur ce projet. On y montrait, en protestant d’une parfaite soumission à la volonté du Souverain Pontife, les inconvénients d’une mesure qui serait nuisible au P. Maldonat, à la Compagnie, au Saint-Siège et à tous Les bons catholiques

« La Compagnie, en cette circonstance comme en toute autre, disait la note, ne veut faire du P. Maldonat que ce qu’il plaira à Sa Sainteté. Jusqu'ici, avec la grâce divine, on a toujours ordonné l’emploi des moyens les plus efficaces pour tout apaiser. Mais, si le P. Maldonat quittait maintenant Paris, ne donnerait-on pas à croire qu’il en a été chassé comme hérétique? Ne serait-ce pas aussi au préjudice du Siège Apostolique? Les Sorbonistes, confirmés dans cette croyance gallicane, comme ils l’appellent, qui regarde comme article de foi ce qui est encore controversé, accorderaient moins de crédit pour tout le reste au concile de Trente.

« La Compagnie elle-même souffrirait beaucoup dans la bonne opinion qu'il lui est nécessaire de conserver en France; en l’état où sont les choses, on serait capable de saisir cette occasion pour la chasser de Paris, comme on a essayé de le faire plusieurs fois déjà. Puis les catholiques, sincèrement dévoués au Saint-Siège, ne seraient-ils pas grandement scandalisés? De nombreux disciples de Maldonat, déjà docteurs de Sorbonne et'imbus par lui des idées romaines, ne perdraient-ils pas tout courage à soutenir la vérité, en voyant le sort réservé à leur maitre?

« Si on laiïsse s’éteindre tout ce bruit, 1l sera plus facile alors d'envoyer le P. Maldonat dans un autre collège, et de le remplacer par quelque excellent professeur pour le bien de l’Université de Paris. »

En fait, « laisser s’éteindre tout ce bruit » fut la ligne de conduite que l’on suivit d’abord. Pendant ce temps-là les ennemis de l’Église se félicitaient d’un silence dont ils rendaient grâce aux docteurs de l’Université; les gens de bien, au contraire, s’unissant aux disciples de Maldonat, réclâmaient contre l’interruption des cours qu'ils regardaient comme une calamité pour la

1. Seminarium Romanum, n. 6 (Recueil de Documents portant ce titre, et où ce

mémoire semble égaré).

religion, et l’archevèque de Vienne, M5’ de Villars, suppliait le P. Général de « ne point laisser aller en plus grande longueur la definition dudict différend, affin que le dict P. Maldonat [püt] poursuyvre ses sainctes occupations, avecq son accoustumé crédit et prouffict en l’Esglise de Dieu ! ».

Quant au professeur persécuté, malgré les félicitations qu'il recevait de toutes parts, il éprouvait la plus vive répugnance à remonter dans sa chaire; il aurait mieux aimé se retirer dans quelque noviciat et y vivre loin des intrigues des hommes, occupé à l'étude des Saintes Écritures. Ses supérieufs persistèrent à ne pas l’éloigner du collège de Clermont, dont il était l’honneur et le rempart contre des rivalités puissantes. D'ailleurs, des évêques le consultaient dans leurs doutes et prenaient toujours ses avis; des seigneurs de la cour, dont il avait gagné l’estime, lui confiaient la direction de leur conscience; le roi lui-même avait déclaré qu'il ne souffrirait pas que Maldonat sortit du royaume*. Le savant théologien ne cessa pas, non plus, de garder le beau rôle par sa magnanime conduite à l'égard de ses adversaires. Grégoire XIII, en conseillant à l’évèque de Paris de publier la bulle du Pape Pie V touchant l’Immaculée Conception de la Sainte Vierge, avait indirectement condamné la Sorbonne qui traitait d’hérétique le sentiment conforme au concile de Trente. Maldonat, satisfait d’avoir été jugé innocent, ne voulut pas que son triomphe devint une humiliation pour ceux qui avaient mis tout en œuvre contre lui. Il obtint de l’évêque de Paris qu'on ne publiât ni cette bulle de Pie V, ni celle du même Pontife défendant de troubler dans leur enseignement les professeurs de la Compagnie de Jésus.

8. Toutefois son silence volontaire, que ses ennemis regardaient comme une victoire, ne tarda pas à être interprété calomnieusement par eux. Ils répandirent le bruit qu’on lui avait interdit l’enseignement. Pour confondre l’imposture, Maldonat reparut dans sa chaire, le dimanche 6 mai 1576, après vêpres, et commença l'explication du Psaume ax, qu'il continua les dimanches suivants. Les manifestations sympathiques dont il fut l'objet, le vengèrent dignement des injures qu'il avait subies : « La rue Saint-Jacques, dit un témoin oculaire, était pleine de coches

1. Lettre du 20 févr. 1576 (Gall. Epist., t. X, fol. 48). Le texte complet de cette lettre a été publié par le P. Prat, Maldonat, p. 401.

2, Lettre du P. CI. Mathieu au P. Général, 26 juin 1576 (Gall. Epist., t. X, f. 4, 5). 3, Lettre de Maldonat, 7 mai 1575, dejà citée.

4 of fa

«te

ee

mnt À A As:

depuis le collège du Plessis jusqu’au collège de Clermont!. » On aurait pu croire d'abord qu’une telle affluence n’était qu'une protestation passagère contre les tracasseries de la Faculté; la persévérance d’un auditoire nombreux et choisi prouva qu'on accourait aux leçons du P. Maldonat, non par esprit de coterie, mais pour jouir et pour s’instruire auprès d’un maitre incontesté : « Beaucoup d’évêques et d’autres prélats, écrit le P. Mathieu au P. Général, les ambassadeurs des princes, les présidents des chambres du Parlement, à peu près tous les conseillers et plusieurs membres du conseil privé, viennent l’entendre assidüment. Les docteurs de Sorbonne eux-mêmes ne peuvent résister à l’entrainement, entre autres Pelletier qui, jusqu’à présent, n'avait Jamais mis les pieds dans notre collège. La vive satisfaction éprouvée par tous attire sans cesse de nouveaux auditeurs. Les princes et les ambassadeurs, que j'ai eu l’occasion de voir, m'ont tous félicité sur la reprise de ces cours?. »

L'Université supporta mal une si glorieuse revanche. Deux docteurs de Sorbonne livrèrent à l'impression un libelle diffamatoire contre Le professeur du collège de Clermont et sa doctrine. Mais, avant que l'ouvrage part, M" de Gondi le dénonça au Parlement : sur la réquisition du procureur du roi la destruction en fut ordonnée”. À la fin du mois de juin, le prélat étant parti pour Rome, il s’éleva contre la Compagnie une recrudescence d’injures et de menaces. Maldonat n’en poursuivit pas moïns, chaque dimanche, l'explication du Psaume crx. Et telles étaient toujours l’affluence et la satisfaction de l'auditoire que le cardinal de Bourbon, archevèque de Rouen, ayant songé à employer les talents du professeur au service de son diocèse, dut y renoncer devant l’opposition qu'il rencontra : d’illustres personnages le supplièrent de ne point priver l’Église de France de leçons si utiles pour réconcilier avec la religion ceux mêmes qui en paraissaient le plus éloignés.

Durant la semaine, le P. Maldonat se retirait dans la maison de campagne de Picpus”, où l'air était plus favorable que celui de Paris à sa santé déjà très ébranlée par ses immenses travaux. Il

1. Du Verdier, Prosopographie, t. III, col. 2534. Cf. Carayon, Documents incdits, t. I, p. 28.

Page 1