LES PREMIERS COMPAGNONS D'IGNACE ET LES VOEUX A MONTMARTRE
Sommaire : 1. État des esprits à Paris pendant le séjour d'Ignace : humanisme et réforme. — 2. Ignace est témoin des manifestations populaires contre l’hérésie. — 3. Il cherche des compagnons. — 4. Pierre Le Fèvre. — 5. François Xavier. — 6. Lainez et Salmeron. — 7. Nicolas Bobadilla et Simon Rodriguez. — 8. Ils arrêtent ensemble leurs projets d'avenir. — 9. Vœux à Montmartre. — ]0. Vie d’Ignace et de ses compagnons après cette cérémonie. — 11. Nouvelle dénonciation à l’Inquisition; Ignace-retourne en Espagne. — 12. Séjour de ses compagnons à Paris sous la direction de Pierre Le Fèvre. — 15. Vocation de Claude Le Jay. — 14. Paschase Broet et Jean Codure se réunissent aux compagnons d’Ignace.
Sources manuscrites : I. Recueils de documents conservés dans la Compagnie : a) Summarium Processuum in causa B. P. Ignatii. — b) Processus de sanctitate et virtute S. Franc. Xaverii. — €) Franciae Historia, t. I.
II. Archives nationales : a) Registre du Parlement, X1*, n. 1531, 153%, 1537, 14538. — b) Chartes et papiers de l’Abbaye de Montmartre L. 1031.
III. Bibliothèque nationale : a) Acta rectoria Univ. Paris., ms. lat. 9,960. — b) Actes de la
Faculté de Théologie, ms. lat. 9,953. — c) Monasticon Benedictinum, XXVII, ms. lat. 12,685.
Sources imprimées : Acta Sanctorum, t. VII Julii. — Memoriale B. Petri Fabri. — Ro-
driguez, De Origine S. J. — Ribadeneira, Vida del B. P. Ignacio. — Vie du P. Lainez. — Cros S. J., Saint Francois Xavier. Documents nouveaux. — MONUMENTA uisT. S. J. Mon. Ignatiana, s. 1, t. V3 s.4, t. I. — Mon. Xaveriana, t.I. — Polanco, De vita P. Ignatii.
1. Il ne parailra pas sans intérêt de considérer un instant le milieu où vivaient les futurs collaborateurs d’Ignace, quand par sa voix ils entendirent l’appel de Dieu. Si leur sainte détermination fut tout à fait indépendante des événements contemporains, ils acquirent du moins de ceux-ci une expérience qui les guidera plus tard, quand il faudra organiser l’apostolat et l’enseignement dans la Compagnie de Jésus : ils sauront alors se montrer de leur temps et reconnaitre la nécessité des études littéraires et scientifiques pour combattre l'erreur à armes égales.
Nous sommes à l’époque où François I‘ favorise de tout son pouvoir le progrès de la littérature et des sciences, et sévit mollement contre les tentatives des novateurs. Sous le regard bienveillant du Père des lettres, latinistes, hellénistes, voire même
hébraïsants publient, en éditions peu coûteuses, les chefs-d'œuvre de l'antiquité profane et chrétienne. François I‘ institue des lecteurs royaux qui enseigneront gratuitement les langues savantes!. À la suite d’Érasme, toute une pléiade d’érudits, épris de lectures, proclament que l'étude des lettres antiques rendra l’homme plus conscient de lui-même, plus civilisé et plus humain. Leur doctrine, l’humanisme, a bientôt conquis tous ceux qu'avaient lassés la routine et le convenu du moyen âge. Alors un courant se forme qui menace dans ses traditions la vieille Université de Paris; courant excellent s’il est contenu et dirigé, redoutable au contraire s’il dépasse de justes limites?. On aurait pu avoir un humanisme chrétien; on n'eut, de fait, qu'un humanisme berlin qui, développant avec excès la critique philologique ou philosophique, secoua le joug de l’autorité, prôna la pensée indépendante, interpréta audacieusement l’Écriture et les Pères, ridiculisa les institutions et les dogmes de l’Église ?.
Il faut le dire à la gloire de la Faculté de théologie, elle sut découvrir l’affinité, l’alliance même, de cet humanisme avec le protestantisme et, dans les débuts, elle les combattit vigoureusement l’un et l’autre. Elle condamna Érasme qui se défendait d'être protestant et osait cependant attaquer les pratiques chrétiennes, traiter sans respect la doctrine des Pères, critiquer la traduction de la Vulgate et mettre en suspicion les livres de l’Ancien Testament. Elle censura le Miroir de l’äme pécheresse de la reine de Navarre, sœur du roi, parce qu’elle crut y surprendre des tendances hérétiques *. Elle dénonça au Parlement les lecteurs royaux, parce que « simples grammairiens et rhétoriciens, non ayant encore étudié en la Faculté [de théologie|, ils s’efforçoient de lire publiquement de la Sainte Écriture et
1. La première idée du collège des trois langues date de 1517, mais ne fut réalisée qu'en 1530. Les premiers professeurs furent Pierre Danès et Francois Vatable. Cf. Du Boulay, t. VI, p. 93 et 121.
2. Ph. Torreilles, Le mouvement théologique en France, p. 51-62. — Hauser, De l’lumanisme et de la Réforme en France, dans Revue Historique, juillet-août 1897.
3. Dans une notice ms. de Bobadilla (Vocationes nostrorum), que le P. Astrain pense avoir été dictée par celui-ci même, on lit à propos du temps où Bobadilla
étudiait à Paris : « Eo tempore incipiebat grassari Parisiis haeresis lutherana..…. et qui graecisabant lutheranizabant » (Astrain, op. cil., p. 77, note 1). 4. Censure du 16 déc. 1527, publiée seulement en 1531. — Décret du 1° juillet
1528 condamnant les Colloques (D'Argentré, Collectio judiciorum, t. 1. Index sententiarum Parisiensis scholae, p. v).
5. Du Boulay, t. VE, p. 238. — François [°' s’en plaignit à l'Assemblée générale de l’Université (24 oct. 1533) qui rejeta la responsabilité de cette censure sur la Faculté de théologie et la désavoua. Il faut dire que le nouveau recteur, Nicolas Kopp, était imbu des idées de Calvin (bide).
icelle interpréter ! ». Et quand Guillaume Briçonnet, évêque de Meaux, confia l’évangélisation de son diocèse à des savants « amateurs de nouveautés? », à un Lefèvre d’Étaples qui prêchait la justification par la foi, à un Guillaume Farel qui sera bientôt, à Genève, le précurseur de Calvin, la Faculté intervint contre ce prélat, frappa et dispersa ses prédicateurs, de sorte que luimême se vit obligé de combattre ceux qui l'avaient abusé ?.
Cette attitude de la Faculté n’est pas sans courage, car alors toutes les faveurs de François [°" vont aux humanistes et aux réformés. Le roi estime et protège Érasme dont il laisse imprimer les colloques. Il défend Lefèvre d'Étaples contre la sentence des docteurs, et forme le dessein de le rappeler d’un exil volontaire pour lui confier l'éducation de son plus jeune fils. Il soutient de sa bienveillance le poète Clément Marot et l’imprimeur Robert Estienne, tous deux ouvertement engagés dans la secte. Et tandis que Noël Béda, l'intransigeant défenseur de l’orthodoxie, est exilé par deux fois, la cour, avec l’assentiment de Jean du Bellay, évèque de Paris, entreprend des négociations en Allemagne dans le but de faire venir en France le luthérien Mélanchton “. Dans son entourage, François I°' entend bien le cardinal de Tournon ou le chancelier du Prat lui conseiller la rigueur; mais sa sœur, Marguerite de Valois, une autre femme très puissante sur lui, la duchesse d'Étampes, son aumônier Pierre Duchâtel et son prédicateur Guillaume Petit, le poussent à la plus dangereuse indulgence. Sa politique l’y portait aussi : il ne voulait point froisser les princes luthériens d'Allemagne dont il se ménageait l'amitié contre Charles-Quint. Comment, dans de pareilles circonstances, un roi, naturellement curieux des recherches savantes et se plaisant aux témérités des hommes de lettres, ne serait-il pas resté faible devant l'erreur défendue par le talent, l’érudition et le bel-esprit? Cependant, sans être nullement théologien, il était, malgré ses désordres, très religieux et très respectueux des formes visibles du culte. Il commença
{. On peut lire dans Du Boulay (t. VI, p. 239 et suiv.) les curieux discours de Marillac, avocat de la Faculté, et de Montholon, avocat du roi.
2. Crevier, t. V, p. 202. Cf. Journal d'un bourgeois Paris sous François [°° (Édil. Bourrilly, 1909), p. 233.
3. Voir un long extrait des registres du Parlement relatif à cette affaire dans Du Boulay, t. VI, p. 173-184.
4. Ce projet échoua de part et d'autre: les docteurs de Paris ne le goüûtaient point, et Mélanchton, que sa modération rendait suspect aux Luthériens, n'obtint pas le congé de l’Électeur de Saxe (Du Boulay, t. VI, p. 256, 257). Cf. Bayle, Dict., art. Mélanchton.
D | Re ; = DA Te a — Pope
de sévir quand il put juger la nouvelle doctrine à ses fruits, quand les nouveaux dogmes eurent inspiré des actes sacrilèges !.
2. De 1598 à 1535, Ignace et ses amis furent témoins de ce revirement de la politique royale dans les affaires religieuses. S'ils eurent alors à déplorer la propagation de l’hérésie par l’enseignement et par les livres, ils purent aussi admirer le vif mouvement de réprobation avec lequel le roi et le peuple manifestèrent la révolte de leur foi contre les audaces de l’impiété. Quelle joie ce devait être pour des âmes sensibles aux intérêts divins, de voir la Sorbonne démasquer l'erreur et la réprimer, dénoncer au Parlement la vente des ouvrages luthériens*?, prohiber les Colloques d'Érasme ? déjà très répandus #, lus même dans les classes, bien que les moines, le célibat des prêtres et les plus saintes dévotions des fidèles y fussent tournés en dérision; quelle joie d’apprendre que le roi a enfin reconnu le danger et déclaré « son parfait et entier vouloir d’extirper les hérésies de son royaume” » ; quelle joie surtout d'assister aux premières émotions d'un peuple vengeant ses croyances, à ces cérémonies de réparation dont les registres du Parlement nous ont gardé le touchant récit!
En 1528, le 31 mai, dans la nuit qui précéda le dimanche de la Pentecôte, des fanatiques brisèrent la statue de la Sainte Vierge placée au coin de la rue des Rosiers 6. Aussitôt l'Université délibère; elle réclame, par requêtes au roi et au Parlement?, la recherche et la punition des coupables; puis, le mardi après la Trinité, elle va en procession solennelle avec cinq cents de ses élèves tenant tous un cierge allumé; en chemin on s'arrête à l’endroit où le sacrilège a été commis, et au milieu de cantiques de circonstance chacun dépose son cierge devant les débris de la statue. Le voi voulut lui-même « rétablir ladite image »; il en fit faire une autre d'argent de même grandeur; il vint exprès de Fontainebleau pour la fête du Saint Sacrement; le lendemain, 12 juin, eut lieu par son ordre une nouvelle procession expiatoire à
1. De Meaux, Les lutles religieuses en France au XVI° siècle, p. 18-24.
9. Reg. du Parlement, juillet 1531 (Archiv. nat., X!*, 1,534).
ù Décret du 1°' juillet 1528 (Du Boulay, t. VI, p. 211).
Lettre d’Érasme « ad Alph. Valdesium » (Du Boulay, t. VE, p. 211). Un imprimeur ca Paris, Simon de Colines, comptait en faire un si grand debit qu'il en tira 24.000 exemplaires (1bid.).
5. Déclaration faile par le roi au premier Président (Reg. du Parlement X!*, n. 1, 534, f. 39, 20 décembre 1530).
6. Du Boulay, t. VI, p. 209, 210. Félibien, Hüst. de Paris, t. If, p. 981.
. Reg. du Parlement XI, n. 1,531, 6 juin 1528. s. Du Boulay, {. c. Cf. Félibien, Hist. de Paris, L c.
laquelle prirent part avec lui tous les corps de l'État: arrivé sur l'emplacement du crime, François l°" de ses propres mains « osta l'image qui avoit esté rompue.… et après avoir baisé l’image d’argent. laquelle lui fut baillée par l’évesque de Lisieux, il la mist au lieu de l’autre... puis la baisa derechef, puis descendit ledit seigneur ayant les larmes aux yeux et se mist à genoux faisant derechef ses oraisons ! ».
Mais ces manifestations de la foi eussent été sans effet sur les sectaires si de justes châtiments ne les avaient terrifiés. Au mois d'avril 1529 est brülé en place de Grève un gentilhomme d'Artois, Louis de Berquin, docteur en théologie et conseillér du roi, homme d’un esprit fort libre, coupable d’avoir semé l'hérésie, traduit et répandu les traités des réformateurs allemands?. En 1531, on fait arrêter et juger plusieurs hommes de lettres pour violation de la loi du carême; parmi eux se trouvait Clément Marot 3. Le 17 décembre de la même année, l’Université condamne les Psaumes du poète et fait défense aux libraires de les vendre £.
En 1533, les hypocrites réformateurs subirent une humiliation d’un autre genre. Le jour de la Toussaint, le recteur de l'Université récemment élu, Nicolas Kopp, tout dévoué aux nouvelles OpInions, fit le discours d'usage aux Mathurins : ce morceau avait été composé par Calvin dont il reflétait la doctrine. Deux Franciscains en déférèrent au Parlement plusieurs propositions erronées. Kopp essaye de se défendre, réunit de nouveau l’Université, fait l'apologie de son discours et prétend que s’il est coupable c’est à l'Université et non au Parlement de le juger. Les Facultés de médecine et des arts sont de cet avis; mais la Faculté de théologie et celle de droit, persuadées que les privilèges de l'Université ne lui ont point été donnés pour favoriser les fausses opinions, embrassent le sentiment contraire. Kopp, sentant sa cause mauvaise, s'enfuit à Bâle et le jeune Calvin, qui habitait alors le collège de
1. Procès-verbal du Greffier (Archiv. nat., Reg. du Parlement X!:, n. 1,531, 6 et 12 juin 1528). Le P. Cros S. J. dans son savant ouvrage sur saint Francois Xavier a déjà cité ces registres du Parlement; on peut regretter qu’il n'ait pas reproduit l'ancienne orthographe ni donné les références détaillées de ses citations. Nous donnons ici le texte revu avec soin.
2. Félibien, Hist. de Paris, t. II, p. 984. Du Boulay, 1. VI, P. 217-221. La Faculté de théologie avait déjà condamné des livres de Berquin au mois de juin 1523 (Actes de la Faculté. Bibl. nat., ms. lat. 9,960, f. 21). Cf. Journal d’un bourgeois de Paris,
3. Dulaure, Hist, de Paris, 1. II, p. 197. Pendant que deux conseillers instruisaient leur procès, le secrétaire de la reine de Navarre vint au Parlement et cautionna Clément Marot qui sortit de prison.