MORT ET ÉLOGE DU CARDINAL DE LORRAINE
Passage par tout ce que je pouvois de plus propre et de plus convenable, jusques à ce que, sur les quatre heures du matin, jour de saint Étienne, après avoir fait la recommandation de l'âme et luy avoir donné une dernière absolution, il rendit doucement son esprit à Dieu. Après luy avoir fermé les yeux et luy avoir laissé la croix entre les mains, je me retiray!... »
Ainsi mourut dans la force de l'âge, à cinquante ans, l'un des personnages les plus mal appréciés de l’histoire de France au xvr° siècle. Pour les plus indulgents de ses adversaires Charles de Lorraine n’est qu’un ambitieux, un brouillon, un courtisan qui ne vit que d'intrigues: c’est un mauvais génie qui souffle partout la discorde, c’est le flambeau des guerres civiles?. Ses panégyristes au contraire lui attribuent toutes les vertus d’un défenseur de la foi; il est pour eux le miroir des évêques, l'oracle du Sacré- Collège, la colonne de l'Église, le gardien de l'honneur de la France, la perle des prélats de la chrétienté. De ces deux jJugements, c'est le premier qui a prévalu. Tout ce qui s’est publié contre le cardinal de Lorraine a été mieux reçu que ses louanges. Aujourd'hui encore, quelques historiens ne voient en lui qu'un esprit fort, un sceptique qui, par ambition, se fit le persécuteur acharné des hérétiques, le représentant autorisé de la politique italienne et espagnole. Les plus modérés veulent qu'il n'ait montré tant de zèle pour la foi, qu'afin de mieux servir les intérêts de sa maison.
La vérité se trouve dans les sources mêmes de l’histoire, étudiées sérieusement et sans parti pris : des mémoires d'État, des correspondances diplomatiques, des documents officiels, de tous ces témoignages, en un mot, qui trompent rarement parce que leurs auteurs ne sont pas intéressés à tromper, il ressort que si ce champion du catholicisme ne fut pas toujours un homme parfait, il fut du moins, dans l’Église et dans l'État, une des plus grandes figures de son siècle 3. Il croyait remplir un devoir impérieux en apportant à la royauté le secours de ses lumières, et il se montra digne du pouvoir par l'étendue de sa prévoyance, la pureté de ses sentiments et l'énergie de son caractère. S'il s'est
1. Lettre au P. Martin Rouille à Verdun, publiée par Dorigny, Vie du P. Auger, P. 291-295.
2. Bayle, qu'on ne peut accuser de partialité pour la maison de Lorraine, a pu dire avec raison du cardinal et du duc son frère : « Quelque méchants que vous fassiez
Messieurs de Guise, il sera toujours vrai qu'on leur imputait dans les libelles des
choses qu’ils n'avaient pas faites. »
3. M. J. J. Guillemin l’a très bien montré dans son ouvrage : Le cardinal de Lor-
raine, son influence politique el religieuse au XVIe siècle.
laissé parfois influencer par le désir d'avancer sa famille, jamais il ne subordonna ses principes aux intérêts de sa propre grandeur. Quand, dans ces temps orageux où les réactions étaient si fréquentes, le gouvernement penchait vers les calvinistes, le cardinal se retirait dans son archevêché de Reims, uniquement occupé du bien de son diocèse; il n'en sortait que sur l'invitation de la régente ou du roi, qui ne pouvaient impunément se passer de ses conseils. L'obéissance à l’Église lui paraissait inséparable de la fidélité au roi ; il comprit, en véritable homme d'État, que la France, par intérêt politique autant que par obligation religieuse, avait tout à gagner en restant attachée à la tradition catholique. Le maintien de l'unité dans la foi et la résistance à l'anarchie, tel fut le but qu'il poursuivit toujours, et c’est par là qu'il a bien mérité de son pays.
Enfin ce prélat, que ses ennemis représentent si âpre à s'enrichir, dépensait en largesses et en aumônes! les revenus qui provenaient de ses biens personnels et de ses bénéfices. Il laissa en mourant pour plus de deux cent mille écus de dettes à son neveu Henri. On fut obligé de vendre sa vaisselle et d'emprunter de l'argent à Reims pour fournir aux frais de ses funérailles.
13. La mort du cardinal de Lorraine fut d'autant plus désastreuse au royaume, qu'elle survint au début d’un nouveau règne s'ouvrant dans la confusion des partis. La présence de Henri HT à Avignon, entre le Dauphiné et le Languedoc, n'avait nullement intimidé les rebelles de ces deux provinces. Fatigué de sa malencontreuse campagne, le roi quitta le Midi pour remonter vers le Nord. Il était d’ailleurs pressé de célébrer son mariage avec Louise de Vaudemont, nièce du cardinal de Guise. Parvenu à Reims le 12 février 1575, il fut sacré, trois jours après, avec la jeune reine, et fit son entrée solennelle à Paris, le 4 du mois suivant.
L'Université, comme tous les autres corps de l’État, s’empressa de lui présenter les compliments d'usage; mais surtout elle le pria « de la maintenir en ses privilèges et louables pré-
1. «Il chantait au chœur, dit Claude Robert, le premier auteur de la Gallia christiana, servait les pauvres de ses propres mains, se fai. ait lire durant les repas, jeûnait tous les vendredis et samedis, portait souvent le cilice, s'abstenait de vains discours, officiait pontificalement aux jours de fête, favorisait le développement des lettres, faisait exactement les ordinations et la visite du diocèse, présidait lui-même les synodes et jamais dans son archevêché ne souffrit rien qui ressemblât au luxe des princes » (L'Université de Pont-à-Mousson dans Carayon, Doc. inéd., t. V, p. 67).