Lefeuve, Histoire du Collège Rollin, p
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rang des meilleurs élèves, et le rendirent extrêmement cher au docteur Jean de Pefña, son maitre. Comme il possédait à fond la langue grecque!, ce professeur n’hésitait pas à le consulter sur l'explication des passages les plus difficiles d'Aristote?. Bachelier ès arts le 10 janvier 1529, il recut après Pâques le grade de licencié’. Au mois d'octobre de la même année, Ignace de Loyola entrait à Sainte-Barbe et venait providentiellement partager la chambre des deux amis.
Le futur fondateur de la Compagnie de Jésus n'aurait pu trouver un compagnon mieux préparé pour l'exécution des desseins de Dieu, ni Le Fèvre, alors en proie « à certains scrupules et remords de conscience », un guide plus éclairé pour la direction de son âme. Cependant, malgré leur travail en commun, ils restèrent quelque temps sans se découvrir l’un à l’autre leurs pensées intimes. Enfin, les nécessités spirituelles de Pierre devinrent si pressantes que force lui fut de rompre le silence pour se Jeter dans les bras d'Ignace et s’abandonner à sa conduite « Mes scrupules, dit-il, venaient de la crainte de ne m'être pas bien confessé de mes péchés. Quant aux tentations, c'étaient des images suscitées par l’ange de ténèbres, que la science du discernement des esprits ne m'avait pas encore appris à connaître. » Les scrupules poussés à l’extrème mènent souvent à d’étranges résolutions. Pierre avait conçu la pensée de-sortir du monde, et de se retirer comme saint Jérôme dans un désert « où il ne vivrait que d’herbes et de racines », espérant ainsi éviter les tentations et retrouver la paix du cœur. Ignace avait eu à supporter de semblables épreuves, dont avec la grâce de Dieu il était sorti victorieux; il se servit de son expérience personnelle pour rendre le calme à son disciple. 11 lui apprit à ne pas attaquer ses ennemis de front et tous à la fois, mais à les diviser et à les vaincre l’un après l’autre par la pratique des vertus opposées à chaque tentation particulière. En même temps, il lui enseigna par quelles armes on triomphe de l’amour-propre, principe de tous nos désordres. Le Fèvre, docile à cette direction, eut bientôt retrouvé une si parfaite liberté d'esprit que son sage conseiller, sans crainte de le troubler de nouveau par le souvenir du passé, l'engagea à faire une confession générale. Il lui recommanda ensuite
1. Le P. Polanco dit « forte propter graecae linguae peritiam » (Vifa P. Ign., p.48). On ne voit pas pour quel autre motif Peña eût consulté Le Fèvre sur le {exte d'Aristote. — 2. Polanco, De vita P. Ignali, p. 48.
3. Memoriale, p. 7. Le Fèvre prêta serment à l’Université au début de l’année scolaire 1528-1529 (Acta rectoria, 1526-1534. Bibl. nat., ms. lat. 9,952, fol. 42).
de se confesser et de communier chaque semaine, et, pour s’y bien préparer, de prendre l'habitude de l’examen de conscience quotidien; mais il ne voulut pas encore l’admettre aux Exercices spirituels, quoique Notre-Seigneur en inspirât au jeune homme un très grand désir!.
Deux années environ s’écoulèrent, pendant lesquelles le maitre ne cessa de former peu à peu l'âme de son disciple. Il trouvait en lui des qualités bien propres à garantir sa persévérance : un caractère souple, un esprit ouvert, beaucoup de prudence et de modestie. Cependant il ne lui communiqua pas immédiatement le projet qu’il méditait; il se contenta d'encourager ses progrès en secondant ses pures et généreuses inclinations. Quand il le jugea capable de plus hauts desseins, il lui découvrit en confidence son intention d’aller en Terre Sainte consacrer sa vie à la conversion des infidèles. Jusqu'à ce moment, Pierre était resté indéeis sur la carrière qu’il devait embrasser. Les paroles d’Ignace furent pour lui la voix de Dieu, et dissipèrent ses incertitudes : « Je dois l'avouer, dit-il, avant que je fusse fermement déterminé à suivre le genre de vie que le Seigneur m'a fait connaître par Ignace, la pensée des honneurs ou des biens du monde était comme un souffle qui me troublait et m’agitait sans cesse. Sans pouvoir me fixer à rien, je voulais être tantôt médecin, tantôt avocat, tantôt régent, tantôt docteur en théologie, tantôt simple prêtre sans grade, tantôt religieux dans un cloître. Mais le Seigneur me délivra de toutes ces aspirations terrestres, et il me rendit si fort par les consolations de sa grâce que je pris l'irrévocable résolution de recevoir le sacerdoce* ».
Pierre Le Fèvre songea dès lors à écarter les obstacles qui pourraient l'arrêter dans l'exécution de son dessein. Avant même de terminer son cours de théologie, il alla en Savoie visiter ses parents et régler ses affaires de famille. Il ne trouva plus sa mère que Dieu avait rappelée à Lui. Il passa quelques mois avec son père, puis, ayant recu avec la bénédiction paternelle la permission de disposer de lui-même, il reprit le chemin de Paris où il arriva vers la fin de l’année 1533.
Ignace jugea que le moment favorable était venu de lui donner les Exercices. Retiré dans une maison écartée de la rue Saint- Jacques, Le Fèvre se jeta avec une telle ardeur dans les pratiques de la mortification que son directeur eut besoin de le modérer.
1. Polanco, p. 48. Memoriale, p. 8. — 2. Memoriale, p. 11-12. 3. Polanco, p. 48.
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C'était pendant l'hiver, qui fut très vif cette année-là, car de pesants chariots pouvaient traverser la Seine sur la glace; cependant, Pierre ne voulut pas faire de feu dans sa chambre, ni avoir d’autre lit que la terre. Afin de jouir de la vue du ciel qui excitait sa dévotion, il sortait, même la nuit, dans une petite cour pleine de givre et de neige, où il restait plusieurs heures de suite en oraison. À cause de son tempérament, le jeûne lui était très difficile; pour se vaincre en cela comme en tout le reste, ilse soumit à une abstinence héroïque : « Je passai alors six jours, dit-il, sans prendre aucune nourriture, ni d'autre boisson que celle qu’on a coutume de donner après la communion, c'est-à-dire un peu de vin, et je ne communiai qu’une fois durant ces six jours!. » Ignace venait de temps en temps voir le retraitant; il devina, à la pâleur de son visage, quelques austérités excessives. Loin d'approuver, dans un homme destiné à l’apostolat, cette mortification indiscrète, il lui ordonna de prendre de la nourriture et d'allumer du feu le jour même.
Une retraite si fervente était une excellente préparation éloignée aux ordres sacrés que Le Fèvre devait bientôt recevoir. Quand le moment de l’ordination approcha, il acheva de s’y disposer par le recueillement et la prière. Ordonné prêtre au milieu des plus douces consolations, il célébra sa première messe Le 29 juillet 1534. Sa dignité sacerdotale ne l’empêcha pas de suivre toujours, avec une humble docilité, la direction si sûre d’Ignace de Loyola. Dans les fonctions du saint ministère, comme dans sa conduite privée, il n'entreprenait rien sans le consulter. Avec lui il donnait les Exercices spirituels à des jeunes gens de l’Université, ramenant les uns à leurs devoirs religieux, raffermissant les autres dans la piété, en décidant plusieurs à suivre son propre exemple et à écouter la voix de Dieu qui les appelait à la vie apostolique ?.
5. Durant le voyage de Le Fèvre en Savoie, Ignace avait entrepris de gagner François Xavier, son second compagnon de chambre au collège Sainte-Barbe. Le château de Xavier, d’où François tira son nom, était situé au pied des Pyrénées, à sept ou huit lieues dé Pampelune, dans la haute Navarre qui avait longtemps appartenu comme fief à la couronne de France. Ses frères avaient comme lui pris ce nom qui était celui de leur mère, dofa Maria