RARETÉ FORCÉE DES TRACES DU DÉBOUTÉ TOTAL
ordinaire, et par conséquent sous Justinien, le magistrat n'étant plus lié par une formule et ayant ses coudées franches, l'exception partielle aboutissait à une absolution partielle. Si donc il en était autrement à l'époque formulaire, comme le soutient Eisele (i), les compilateurs ont dû s'efforcer d'effacer toute trace du débouté total, et d'y substituer, dans les textes des jurisconsultes, des solutions favorables au débouté partiel.
Entre les deux systèmes la partie n'est donc pas égale, au point de vue de la facilité des preuves.
Autant le système de Dernburg et de Gandolfo doit trouver aisément dans la compilation des appuis nombreux, autant celui d'Eisele doit avoir de peine à découvrir quelque fragment ayant par hasard échappé à l'atten tion des compilateurs. Si le système du débouté total trouve un seul texte pour lui, pourvu qu'il soit décisif, ce texte unique l'emportera nécessairement sur vingt fragments allégués parla doctrine opposée, parce que ces derniers ont pu, ou pour mieux dire, ont dû être interpolés par les compilateurs. En les altérant, ils n'ont fait que leur devoir, on ne saurait leur en faire un reproche ; bien au contraire, c^est quand ils ont laissé passer des textes non conformes au droit de leur temps, qu'ils ont commis une faute, quoique, au point de vue de notre curiosité et de l'histoire du droit, on puisse dire : felix culpa !
C'est pourquoi nous ne pouvons adopter le point de vue de Gandolfo quand il dit (p. 117, op, cit,)^ à propos d'une interpolation alléguée : a Laissons de côté la panacée habituelle qui consiste à mettre les compilateurs sur le banc des accusés. Ils ont commis tant de fautes avérées, que nous devons nous faire un scrupule de ne pas
(1) Et comme Tadmettent même quelques-uns de ses adversaires, pour l'épocjue antérieure à Julien: voyez toxte ci-dessus, n" 8, 2« argument, p. 344, n" 1. Voyez aussi n** 7 in fine, p. '6^-j et ]). 340^ note i.
CHAPITRK VI
leur en imputer de douteuses. Leur mauvaise réputation, leur casier judiciaire si chargé, ne doit pas nous prédisposer à leur mettre sur le dos des délits qui ne sont pas absolument prouvés. »
C'est là se placer à un point de vue qui défigure complètement la physionomie des choses. Il ne s'agit pas de mettre les compilateurs sur la sellette, mais au contraire de supposer quils onf correctement accompli leur mission. Nous n'avons pas devant nous des prévenus ! Le principe que le doute profite à l'accusé, et qu'il doit êtrea priori réputé innocent jusqu'à preuve complète du contraire, n'a donc rien à faire ici ; il ne peut que nous égarer.
C'est un préjugé contre lequel Gradenwitz proteste avec raison (i), et dont il faudrait se débarrasser une fois pour toutes, que de confondre dans une défaveur commune ceux qui corrigent le texte de la Florentine, et ceux qui supposent une interpolation. Supposer une interpolation, ce n'est en aucune façon corriger le célèbre manuscrit du Digeste ; au contraire, c'est admettre que telle est bien la rédaction sortie des mains des compilateurs. Le manuscrit des Pandectes étant très bon, celui qui veut en corriger le texte a la vraisemblance contre lui ; alléguer une interpolation, au contraire, c'est avancer une hypothèse contre laquelle rien, absolument rien, ne milite a priori : la question de savoir si l'interpolation existe ou non dépend des circonstances spéciales à chaque cas. Tout ce que l'on peut conclure des travaux les plus récents sur la question des interpolations en général, c'est que le Digeste est beaucoup plus interpolé qu'on ne le croit habituellement (2).
[i) Interpolatiunen^ p. 3.
(2) Voyez Eisele, Z. S. S. H. A. tomes VII, X,XI, XÏÏI. — Gradenwiti, Inicrpolntio/ien^ p. 1 et s. — Honri Âppleton, Dps interpolations dans les Pnndcrfps. |). G.