ÉTOURDERIES DES RÉDACTEURS DES INSTITUTES
Au surplus, ir n'est pas besoin de sortir de la matière de la compensation ni des deux paragraphes que les Ins- Ututes y consacrent, pour prendre leurs rédacteurs en fla grant délit d'étourderie ( i ) .
Outre celle que nous citonp en note et que nous développons plus loin (chap. ii, § 4)i îl f^^t relever (Inst. IV, 6, § 3o) cette curieuse énumération : la compensation est admise dans toutes les actions : sive in rem^ sive in personam, sivealiâs quascumque.
Il serait curieux de connaître ces actions qui ne sont ni in rem^ ni m personam et qui admettent la conapensation.
conpellimur, [jquia licet alicui dicere se non possidere^ ita, ut si possit adversarius convincere rem ab adversario possideri, transférât ad se possessionem per judicemy licet suam esse non adprobaverif],
Lenel note : « Quia licet... adprobaverit, Trib. » Sans doute le jurisconsulte avait parlé ici des interdits « quem fundum » et « quant hereditatem » dont il est question dans les Institutes d*Ulpien (Fragment de Vienne, IV, Girard, p. 4^*0» ^^ vertu desquels le défendeur, faute de fournir la caution Judicatum solvi, devait remettre la possession à son adversaire. Sans doute ces mêmes interdits s'appliquaient aussi au cas où le défendeur avait mensongèrement nié sa possession.
Le compilateur veut éviter de mentionner ces formes de procédure tombées en désuétude, et pourtant consacrer leur résultat.
Obligé de transférer la possession à son adversaire, voilà notre défendeur qui perd les avantages de la défensive, le voilà forcé de prendi*e le rôle de demandeur : paries actoris obtinet, comme disent les Institutes.
Seulement les compilateurs n'ont pas réfléchi que, s*il joue désormais le rôle de demandeur, c'est précisément parce qu'il perd la possession. Par conséquent, il n'est pas rigoureusement exact d'écrire « qui possidet.,, » il faudrait mettre i< posséda ». Mais enfin, il est vrai de dire que celui qui possédait au début de l'instance jouera malgré cela le rôle de demandeur. Il ne faut pas se montrer trop difficile avec les compilateurs. Pour eux, c'est là une exactitude plus que suffisante.
(i) Inst., IV, 6, ^ 3o et 39. Ces deux paragraphes reproduisent le § 61 du Commentaire IV de Gaius (ou le passage correspondant de ses Res cottidianas). Or, au § 3o, les compilateurs suppriment les mots ea; eadem causa, qu'ils auraient pu conserver sans inconvénient, et au § 39, ils les reproduisent, alors qu'il fallait les supprimer, ne se souvenant même plus de ce qu'ils avaient {ait deux ou trois pages plus haut, ^^oyez plus bas, chap. 11, § 4.
Umv. DB LtOW. — ÂPPLBTDlf. 4
5o CHAPITRE PREMIER
« On ferait trop d'honneur aux rédacteurs des Institutes^ dit avec raison Eisele (i), si Ton se cassait la tête à rechercher quelles peuvent être ces actions, comme l'ont fait naïvement les glossateurs, pour aboutir naturellement à des résultats peu juridiques (2). »
Quand on pense que celui qui écrit ces choses, qu'on ne tolérerait pas chez un étudiant de première année, c'est, non pas un praticien quelque peu rouillé sur les divisions de Técole, mais un professeur de droit, Dorothée ou Théophile, Tun de ces facundissimi antecessores dont parle la constitution Omnem reipublicœ, un homme qui vient de nous dire, en copiant Gains, que toutes les actions sont réelles ou personnelles, que c'est là la summa divisio (3), on se demande comment on a pu si longtemps s'incliner devant le témoignage de ses pareils et discuter sérieusement le résultat de leurs étourderies.
Celle-là est tellement grossière que Théophile l'a rectifiée dans sa Paraphrase ; on y lit en effet seulement : être in rem iorcv, lixt nepQovakla.
16. — Que penser d'hommes si négligents qu'ils n'ont pu dresser une. liste, même à peu près exacte, des auteurs et des livres dont ils ont fait le Digeste ? Sur un peu plus de trois cents ouvrages ils en omettent vingt-six, et, pour compenser, ils en indiquent seize dont on ne trouve pas trace dans la compilation (4). Voilà pourtant un travail que Tribonien lui-même a dû diriger !
(i) P. 179, note I.
(a) De nos jours encore on a cherché des actions pouvant donner lieu à la compensation et n'étant pourtant ni personnelles, ni réelles. On a proposé les actions pénales populaires (Accarias, n» 800), sous le prétexte que le demandeur ne devient créancier que par la litis contestatio. Sans doute, mais Faction n'en est pas moins personnelle. Dans la formule, le demandeur se présente comme créancier ; peu importe qu'il le soit devenu tôt ou tard.
(3) Sur Inst., IV, 6, § i.
(4) Krueger, Geschichtc der Quellen, p. 328 : « Justinien fit faire
TRIBONIEN ET SES COLLABORATEURS 5l
Tribonien ! Je ne conteste pas son esprit d'initiative, l'utilité de ses réformes, son érudition, rare pour son temps^ si incomplète et si superficielle qu^elle fût, son activité infatigable quoique fiévreuse, sa puissance de travail, ses talents d'organisateur. Mais quelle faiblesse de raisonnement, quelle bouffissure d'expression 1 C'est lui le rédacteur des constitutions latines de Justinien et de ces Novelles qu'il faut tant décourage pour lire, tant d'attention pour résumer (i). On connaît son style, et le style c*est l'homme.
Ses collaborateurs lui étaient sûrement inférieurs.
Et qu'on ne nous accuse pas d^antitribonianisme!
L'antitribonianisme consistait à faire aux compilateurs le reproche, vraiment bien naïf, d'avoir mutilé les textes, alors qu'ils avaient tout simplement ainsi accompli leur mission ; mission nécessaire ! On les traitait de faussaires, alors qu'ils nous avaient bien prévenus qu'ils avaient fait des changements nombreux et importants (2).
Nous sommes loin d'éprouver ces ridicules colères, nous rendons pleine justice au travail, aux efforts des collaborateurs de Justinien ; ils nous ont rendu un inestimable service. Mais enfin, pour résoudre, s'il se peut, le problème historique que soulève la compensation, nous
nne table des écrits compilés (Dig., Const. Tanta circa, § ao) et la fit placer en tête du Digeste. Cette table est faite sans soin ; elle omet des traités dont le Digeste donne des fragments, confond des ouvrages et jurisconsultes distincts... cite des ouvrages qui manquent au Di- ... » M. Ortolan, Instituts, l, n* 547, dit de son côté : « L'indication des oarragesy est tellement incomplète qu^on a peine à croire que ce soit là le catalogue original. » C'est à peu près la raison pour laquelle Fcrrini ne veut pas que la Paraphrase soit de Théophile. — Mais il s'agit précisément de savoir si l'imperfection de Tœuvre est une raison pour ou contre son authenticité. A mon gré, ce n'est pas contre.
(i) Accarias, Précis, n» 32.
(a) Multa et maxima sunt quse propter utilitatem rerum transformata tant. Constitution Tanta circa, § lo.
avons besoin de nous faire une idée exacte de la valeur moyenne de ces hommes.
Eh bien, il faut l'avouer! leur intelligence, leur science et leur attention restent bien inférieures à ce qu'on se figure habituellement. Quelquefois elles tombent au-dessous de tout ce qu'on pourrait imaginer ! La capacité leur manque, et, en fait d'étourderies, il faut s'attendre à tout (i).
Pour en revenir à la Paraphrase, alléguer les inepties qu'elle contient pour refuser d'y reconnaître Théophile, c'est, il me semble, la dernière chose à laquelle doive songer quiconque a eu l'occasion de se familiariser avec la médiocrité intellectuelle des compilateurs, leur ignorance et leur précipitation (2).
. Donc, ce n'est pas dans la paraphrase de Théophile que nous trouverons des renseignements sûrs.
17. — Les Institutes de Justinien nous offriraient une base plus solide, mais il faudrait être certain que l'indication qu'elles contiennent, sur un certain rescrit de Marc-Aurèle, provient de Gaius ou d'un autre jurisconsulte ancien. Si cette indication est l'œuvre des compilateurs, adieu toute sécurité (3) !
(i) Du reste, il paraît que ce ne sont pas là des défauts particuliers aux compilateurs juridiques, ni aux contemporains de Justinien. Plus tard, dans d'autres genres, le byzantin reste le mcme. Au moment de corriger ces épreuves, voici ce que nous trouvons dans le Temps du 23 juin 1895, sous la signature de Gaston Deschamps :
« J'ai entendu un jour Ernest Renan dire qu'aucune lecture ne l'avait plus diverti que celle des compilateurs byzantins.
n — Mais ils sont assommants ! s'écria quelqu'un. Ce sont des nigauds, des bavards
« — Parfaitement ! répondit Renan. C'est à ce titre qu'ils m'intéressent. Ils montrent à quel degré d'abêtissement la nature humaine peut descendre. Ils sont instructifs. •
(a) Qui fera la liste des interpolations ineptes contenues au Digeste et au Cod«? J'entends de celles prouvant que les compilateurs n'ont pas compris le texte qu'ils inséraient. Voyez supra, p. aa, note i in fine.
(3) Nous examinerons cette question au chapitre v, § 10.