ALTÉRATION DES TEXTES I
s'accordaient guère avec cette doctrine, malgré les interpolations plus ou moins adroites qu'on leur avait fait subir, il n'aboutit qu'à compliquer singulièrement les choses et à léguer aux commentateurs du droit romain des tortures infinies.
8. — Les difficultés légendaires de ce sujet proviennent principalement des altérations profondes qu'ont subies les textes de l'époque formulaire. Ces altérations ellesmêmes ont été nécessitées par les transformations successives de la compensation. Bien avant Justinien, elle s'était modifiée plus profondément qu'on ne le croit en général, et, à vrai dire, du tout au tout.
Jadis la compensation était invoquée comme moyen de défense, sans que le défendeur se portât reconventionnellement demandeur. Mais quand, par les constitutions dont nous venons de parler, on eut donné libre essor aux demandes reconventionnelles, quand on leur eut assuré cet effet exorbitant de suspendre toute exécution de la sentence sur la demande principale, il en résulta un moyen si commode de faire opérer la compensation, même quand on ne se trouvait pas dans les cas rigoureusement limités par les procédés de l'ancienne jurisprudence, que ces procédés s'éclipsèrent devant le moyen nouveau.
En un mot, la reconvention dhsorhsi Ir compensation!
Justinien entreprit de lés séparer de nouveau et de réserver aux créances liquides le domaine de la compensation. Il voulut aussi que la compensation s'opérât ipso Jure.
On comprend aisément que des changements si graves aient motivé de nombreuses et importantes interpolations^ puisque c'est ainsi que l'on nomme les modifications que les compilateurs ont fait subir aux textes.
Il y a donc lieu de soumettre à une critique très sévère les documents qui nous ont été transmis par Justinien, et
ftO CHAPITRE PREMIER
de n'accepter que sous bénéfice d'inventaire leur témoignage sur l'état du droit à Tépoque classique. A ce point de vue on peut dire que l'exégèse est à refaire.
Mais ce n'est pas seulement à l'égard des compilations de Justinien que la méfiance s'impose. Nous venons de dire que bien avant cet empereur l'institution s'était transformée. Dans bien des cas, en effet, les procédés par lesquels s'opérait la compensation étaient intimement liés au système formulaire et ne pouvaient lui survivre. Or, que reste-t-il des formules au début du vi® siècle, au moment, par exemple, où les Visigoths inséraient dans le Bréviaire d'Alaric un abrégé des Sentences de Paul? Par conséquent, les Sentences de Paul elles-mêmes, qui nous ont été transmises par la loi des Visigotbs, sont sujettes à caution. Si sobres d'interpolations qu'aient pu être les compilateurs de ce recueil, connu aussi sous le nom de Bréviaire d'Alaric, ils ne pouvaient laisser subsister les traces d'un mécanisme formulaire suranné, oublié, devenu même à peu près inintelligible à leur époque ; à tel point que dans l'Epitome des commentaires de Gains qu'ils ont incorporé dans leur recueil, le quatrième livre consacré aux actions a été complètement supprimé. Et puis, dès avant la lex romana^ les Sentences n'avaient-elles pas déjà subi des abréviations, des retouches? C'est ce que nous aurons à rechercher ( i ) .
Quant aux renseignements historiques fournis par les compilateurs byzantins qui ont composé l'œuvre législative de Justinien, nous verrons que, là encore, une extrême circonspection est requise.
Celui qui veut retracer l'histoire de la compensation en droit romain doit donc commencer par choisir avec soin ses matériaux et ne saurait user de trop de prudence dans
(i) Cette question sera examinée au chapitre v.