ÉTOURDERIES DES COMPILATEURS. INST. I, 2, PR
Eh bien, pour nous faire une idée de la valeur intellectuelle et des procédés des compilateurs, deux exemples nous suffiront.
10. — Le premier nous est fourni par le début des Institutes de Justinien.
On sait que cet ouvrage élémentaire a été compilé en quelques semaines, après la confection du Digeste et pendant qu'on le recopiait (i), par deux des plus distingués des compilateurs, Théophile et Dorothée, professeurs de droit, Tun à Gonstantinople, l'autre à Beryte. Chacun d'eux composa probablement deux livres des Institutes sous la superintendance de Tribonien lui-même. Le commencement du titre II du livre I a été emprunté au livre I des Institutes d'Ulpien (2), mais avec une légère modification qui va tout de suite nous éclairer.
Voici les deux textes en regard :
Ulpianus libro I Institutionum.
Jus natarale est quod natura omnia animalia docuii; nam jus isiud non humani generis propriuni^ sed omnium animaliumquœ in terra^ quœ in mari nascuntur, avium quoque commune EST.
Inst. I, a. PR.
Jus naturale est quod natura omnia animalia docuit, nam jus istud non humani generis proprium est^ sed omnium animalium qu^* in c^elo, qum in terra, quœ in mari nascuniur.
a La loi naturelle, disait Ulpien, n'est pas spéciale au genre humain, elle est commune à tous les animaux qui naissent sur la terre, dans la mer, comme aussi aux oiseaux.
Ulpien, quand il a écrit ces mots : « Tous les animaux
(i) Voyez : Les sources des Institutes dans la Revue générale du droit, 1891, p. 14.
(a) Ce fragmont forme au Digeste la L. i, § 3, De justicia et Jure, I. I.
qui naissent sur la terre ^ dans la mer »... avait évidemment au bout de sa plume : ou dans le ciel, mais il s'est arrêté à temps devant cette absurdité, car s'il y a des animaux qui circulent dans le ciel, il n'y en a point qui y naissent. C'est pourquoi, rompant brusquement la symétrie de sa phrase, et appelant les oiseaux par leur nom, il a tout simplement ajouté : avium quoque commune est.
Mais pour les compilateurs des Institutes, la tentation d'arrondir la période et de polir le style d'Ulpien est vraiment trop forte : ils y succombent à l'instant et écrivent cette phrase harmonieuse et cadencée, mais absurde : « Que in cœlo^ quœ in terra^ quœ in mari nascuntur^ » et ainsi tombent en plein sur la malencontreuse expression contre laquelle la tournure même de la phrase d'Ulpien aurait dû les prévenir. Car s'ils eussent écrit de leur propre chef « qu^e in cœlo, quœ in terra^ quœ in mari nascuntur » c'eût été un lapsus excusable. Mais commettre cette faute en corrigeant Ulpien de l'avoir évitée^ c'est, en vérité, une grande étourderie !