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CHAPITRE III

(de 1415 A 1436)

1. Conelle de Coimtanee. — Conquête de l'ArgOTie. — TtUMâmmement Aen h9k>iUïmgem eonumuis.

(1415 ft 1418)

Robert de Bavière était mort après un règne de dix ans (mai 1410). Sigismond de Luxembourg, frère du précédent roi Wenceslas, élu par une partie des électeurs seulement, eut d'abord deux compétiteurs à combattre, son propre frère Wenceslas que soutenaient encore quelques princes, puis Josse de Moravie. Mais après la mort de ce dernier (1411), Sigismond est reconnu roi, même par son frère, et réunit comme ses prédécesseurs l'unanimité des suffrages. Le nouveau roi se montra favorable aux confédérés dont il confirma les libertés, y compris celles de Glaris. En revenant de l'Italie où il était allé chercher en vain la couronne impériale qu'il ne reçut qu'en 1433, ce prince fit une entrée triomphale à Berne, dont les bourgeois, les enfants en tête, portant l'aigle impériale à leurs chapeaux, allèrent au-devant de lui. Les magistrats lui ayant présenté les clefs de leur ville. « Reprenez-les, € dit-il, et gardez-les bien. » Les députés des autres ligues vinrent complimenter le nouveau roi, en l'honneur duquel on donna desplendides galas jusque dans les maisons de joie, ouvertes à Sigismond et à sa ^uite, selon les mœurs lascives de l'époque (1414). Occupé à rétablir un peu d'ordre et d'unité dans l'Église et l'Empire, Sigismond avait converti la paix de vingt ans, conclue entre les confédérés et l'Autriche, en une paix de cinquante ans proclamée à Baden le 28 mai 1412 \

^ Segesser, eidg. Ahschiede de 1245 à 1420, appendice, 342- L'acte commence par ces mots : « Nous, les bourgmestres, avoyers, landammans, conseils, bourgeois, paysans et les gens en général des villes et pays de Zurich, Berne, Soleure, Lucerne, Uri, Schwyz, Underwald, Zug, la vUle et la campagne, Glaris. . • » Soleure, dont *on avait rejeté la demande d'admission, est nommée avant Lucerne.

292 CONQUÊTE DE l'aRGOVIE.

accepté par le duc Frédéric d'AiUriche, le traité fut annoncé à sondetrompe dans les seize villes autrichiennes de TArgovie, de la Thurgovieet de la Forêt-Noire, Schaffhouse, Waldsliout,Lauffenbourg, Seckingen,. Rheinfelden, Diessenhofen, Baden, Rapperschwyl, Brougg, Bremgarten,. Zofingue, Sursée, Lenzbourg, Mellingen, Aarau et Frauenfeld.

Mais cette paix si solennellement jurée, qui devait durer un demisiècle, ne dura pas trois ans et fut violée par les confédérés sur Tordremême de celui qui en avait été le promoteur, le roi Sigismond. Ce monarque, dans le but de faire cesser le schisme qui désolait l'Église, avait convoqué à Constance un concile général formé de quatre patriarches, trente-trois cardinaux, trois cent quarante-sept évoques et archevêques, plus de deux mille prélats, prêtres et moines, et plus de quatre cents docteurs et maîtres es arts, représentant toutes les parties de la chrétienté et les cinq nations principales de l'Europe: Allemands, Français, Italiens, Anglais, Espagnols. On y voyait, en outre, des ambassadeurs de presque tous les rois, même de ceux de Pologne, de Suède et de Danemark. Ce concile, pendant les trois années qu'il fut assemblé, fit des choses mémorables. Il commença par déposer les trois papes qui se disputaient la tiare et les remplaça par Martin V,Othon Colonnade Rome.

Dans sa quinzième session, il condamna comme hérésiarques et livra au bras séculier, Jean Huss, fameux docteur de Prague, et son disciple- Jérôme, qui avaient attaqué dans leurs écrits la papauté, les indulgences, la confession, la communion sous une seule espèce, et qui refusaient de se rétracter. Sigismond avait donné un sauf-conduit à Jean. Huss; il le laissa violer sous prétexte qu'on n'est pas obligé de tenir parole aux hérétiques. Jean Huss, après une cruelle détention subie au château de Gottlieben, fut brâlévif,le IGjuillet 1415; Jérôme, le 30 mai de l'année suivante. Tous deux subirent leur horrible sort avec un calme héroïque, en invoquant le nom de Jésus. Un bloc de granit de dimension colossale marque, depuis 1 862, la place où Jean Huss et Jérôme de Prague scellèrent de leur sang leurs convictions religieuses.

Le duc Frédéric IV d'Autriche encourut aussi les rigueurs de l'assemblée de Constance. Non-seulement il avait refusé à Sigismond de^ Luxembourg l'hommage qu'il lui devait en qualité de prince de l'empire, mais il avait pris fait et cause pour Jean XXIII, l'un des papes déposés par le Concile. Cité à paraître pour rendre compte de sa conduite, il se borna à envoyer des messages insignifiants. Pour punir sa désobéissance opiniâtre, le concile prononça contre lui l'excommunication majeure. Le roi, de son côté, le déclara coupable du crime de lèsemajesté envers sa personne et envers l'empire et le dépouilla de ses droits

CONQUÊTE i^c l'argovie. 293

<ie souverain et de ses fiefs. Tous les sujets de l'empire furent sommés de prendre les armes contre le duc ; la même sommation fut adressée aux confédérés. Sigismond engagea la ville de Schaffhouse à se détacher du duc, son souverain, et promit de lui rendre la liberté impériale dont ^lle avait été dépouillée par Louis de Bavière, au siècle précédent. Les •Schaffhousois saisirent avidement cette offre de liberté. Rapperschwyl suivit l'exemple des Schaffhousois. Jalouses d'obtenir le même avantage, -Constance, Frauenfeld, Diessenhofen, Winterlhour et presque toute la Thurgovie prêtèrent serment d'obéissance au roi.

Les confédérés, dans le principe, se faisaient un juste scrupule de violer la paix de cinquante ans qu'ils venaient de conclure avec le duc. Le concile eut beau les absoudre de leur manque de foi, et le roi leur promettre la propriété de tous les pays autrichiens dont ils feraient la -conquête; les députés des Waldstaetten, de Zurich, de Zoug et de Claris, ^sssemblés en diète, le 30 mars, à Beggenried, répondirent : « Nous ne saurions nous persuader qu'un manque de foi puisse jamais être louable. » Le bourgmestre de Zurich, Henri Meyss, fut envoyé à Sigismond de Luxembourg pour le prier de se désister de ses ordres.

Berne ne partageait pas ces scrupules. L'occasion lui parut belle pour étendre sa domination et affaiblir la puissance de l'Autriche dans son voisinage. Cet État réussit à entraîner Zurich, où la grande majorité se prononce pour la guerre. Aussitôt Berne lève l'étendard -et marche sur l'Argovie avec ses alliés^ de Soleure, Neuchâfel, Bienne et Neuveville. Il est suivi par Zurich, puis par Lucerne, et enfin par tous les confédérés, sauf Uri, fidèle observateur de la paix de cinquante ans.

A l'ouïe de ces événements, les députés des villes et de la noblesse -argoviennes s'étaienl réunis à Sursée pour délibérer sur le parti à prendre dans la circonstance. Les villes exprimèrent le vœu d'une alliance perpétuelle avec les confédérés. C'était, en effet, le seul moyen de soustraire l'Argovie à la condition d'un pays conquis. Mais les nobles préféraient avoir un prince pour maître que des bourgeois pour égaux. La conférence n'eut aucun résultat, et les» députés des villes n'avaient pas encore regagné leurs foyers qu'ils eurent la douleur de voir se déployer les bannières des confédérés. Il y eut peu de résistance, sauf à Trostbourg, qui fut ravagé par le feu, et à Wildegg, où les vaillants sires de Hallwyl se défendirent avec vigueur et tuèrent 4 hommes aux Bernois. Ceux-ci choisirent naturellement le meilleur lot et s'emparèrent de 17 villes et forteresses (Aarau, Zofingue, Aarbourg, Lenzbourg, Brougg) (avril 1415). Le château de Habsbourg, berceau de la puissante maison «de ce nom, tomba entre les mains de Berne.

29i COPIQUÉTE DE L*AllGOVlE.

Les Zuricois, pass&nt rAlbis, firent jurer fidélité au bailliage de Knonau et an Kelleramt, et les Lucemois aux villes de Sursée et de BéromuDSter, Meyenberg, Richensee, avec les villages environnants et le^ couvent de Saint-Urbain. Au confluent de la Limmat et de la Reuss, les^ troupes des sept cantons se rencontrèrent et firent en commun la conquête de Bremgarten, Mellingen et Baden. Mellingen se défendit pendant quatre jours; Baden tint plus longtemps.parce que le château ditdeSteîn,» qui défend cette ville, renfermait une forte garnison, commandée par le brave seigneur de Mannsberg. Mais le manque d'eau et les machines de guerre des Bernois obligèrent la garnison de se rendre. L'antique manoir fut livré aux flammes. Toute cette campagne s'était faite au nom et sous la bannière de l'empire, f Aigle de sabk {nobré) en ehamp^ d'or (Jaune).

Mais pendant le siège de Baden, Sigismond de Luxembourg s'était laissé fléchir par le duc d'Autriche et se repentait d'avoir provoqué l'intervention des Suisses; il envoya Tordre aux confédérés de lever le siège et de remettre l'Argovie à l'empire (16 mai 1415). Mais les Suisses refusèrent de se laisser frustrer du fruit de leur prise d'armes, et grâce à quelques milliers de florins, ils obtinrent du roi la confirmation de leurs conquêtes (juillet). Le malheureux Frédéric, connu dès lors sous le nom de Poche vide, fut abandonné de tous ses sujets, hors des braves paysans du Tyrol et de la Forêt-Noire.

Les confédérés n'eurent plus qu'à s'occuper de l'organisation des pays conquis. Aucune voix ne s'éleva parmi eux pour demander que l'Argovie devint libre et formât un État de la ligue comme Zong et Claris. Berne, Zurich, Lucerne et les autres États confédérés se substituèrent simplement aux ducs d'Autriche, laissant aux pays conquis par eux tous les droits et franchises dont les avait dotés le r^me d'Autriche. Sursée, par exemple, conserva son avoyer et son grand conseil de 20 membres.

Les pays soumis par tous les confédérés réunis formèrent les bailliages communs, c'est-à-dire appartenant à tous les États confédérés, sauf Berne et Uri. Berne fut exclu, parce que ses armes avaient déjà trop étendu son territoire. Uri refusa loyalement de prendre part à un partage qu'il envisageait comme une injustice, et parla en faveur de la restitution. Mais les confédérés se moquèrent de ces honorables scrupules : < Ces goitreux d'Uri, dirent leurs voisins de Schwyz, veulent être plus pieux que les autres ; ce sont des originaux, voilà tout. » Ils décidèrent que, puisque Uri refusait sa part, Zurich, Lucerne, Schwyz^. Underwald et Glaris feraient gouverner, tour à tour, pendant deux ans,.

GUERHfi DU VALLAIS ET CONQUÊTE DE LA LEVANTINE. 295

les bailliages communs, et que chaque année des députés de ces cantons examineraient Tadministration et les comptes de ces préfectures.

L'époque de la conquête de TArgoTie ouvre au peuple suisse des destinées nouvelles et glorieuses en apparence. Occupée jusque-là à défendre son territoire et son indépendance contre un ennemi redouté, la confédération victorieuse et conquérante va prendre rang parmi les États européens. Mais cette gloire et cette puissance, en éveillant au sein des peuples et des États confédérés Torgueil, l'ambition, la cupidité, détruisirent la simplicité, l'union, la loyauté du premier âge, et préparèrent au pays des calamités sans nombre.

« Le nouveau siècle, dit l'historien schafifhousois Gelzer, a commencé avec les conquêtes et les guerres civiles ; il finira par les guerres mercenaires. s « La guerre d'Ârgovie, dit Jean de MûUer, en foulant aux pieds le principe de Tégalité républicaine, souille la robe d'innocence de la confédération primitive. »

s. Gaerre du Yallats et oonqaéte da Y»l d'Ossola et de la

I<e¥»nttne (141S h 14S0).

Pendant que la conquête de l'Ârgovie étendait au nord, vers le Rhin et rAUemagne, les frontières de la Confédération, une autre conquête, celle de la Levantine, reculait ses limites au sud, au delà des Alpes et vers ritaUe. Soixante-douze ans après le traité de CômeS l'enlèvement de troupeaux appartenant aux gens de la Levantine, sujets d'Uri, donna lieu à de nouveaux conflits et amena l'occupation de ce pays (1403), suivie de celle de Domo-d'Ossola en septembre 1410, et d'une troisième expédition en mai 1411, où Domo dut être reconquis sur les Milanais par les six États d'Uri, Underwald, Lucerne, Zoug, Zurich et Glaris. Les nobles de Sax-Masox, acquéreurs de la ville de BelUnzona, menacés dans leur possession par le duc de Milan , faisaient cause commune avec les confédérés.

Le duc de Milan, ne pouvant se décider à laisser aux confédérés la possession tranquille de cette vallée, la vendit au duc de Savoie. Celui-ci envoya à Domo-d'Ossola des troupes qui traversèrent le Vallais. Guiscard de Rareté, capitaine général de ce pays et combourgeois de Berne, leur montra le chemin à travers les montagnes; la garnison suisse de Domo, trop faible pour résister avec avantage, fut obligée de se retirer (1414).

Le sire de Rarogne ne put s'empêcher de dire : Ah ! si j'avais été là,

' Voir page 214 de cette histoire.

aucun de ces paysans suisses ne serait resté en vie. » Ces paroles insultantes aigrirent les hommes d'Underwald et d'Uri. Le landamman Zelger, de Stanz, se rendit en vain à Berne. Alors les Waldstaetten s'adressèrent aux dixains du Haut-VallaisS dont les anciennes relations s'étaient renouées par un traité de combourgeoisie conclu avec Lucerne, Uri et Underwald, le 3 juin 1403*. Ce traité s'était fait au nom de l'évêque et des paysans (Landlût) du Vallais en général. Mais quelques années plus tard l'alliance s'était cimentée par des traités spéciaux et directs de combourgeoisie de Lucerne, Uri et Underwald avec les deux paroisses vallaisannes d'Ernen et Munster (14 octobre 1416), les deux dixains deNaters et de Brigue (8 août 1417), le dixain de Viége (1 1 août de la même année) et du dixain de Sion, des gens de Sierre et Gradetsch (12 octobre). Ceux-ci avaient déjà d'anciens griefs contre le sire de Barogne, ils lui reprochaient l'aUiance qu'il avait faite avec la Savoie, sans leur consentement; ils l'accusaient, ainsi que les grands du pays, de violer les droits acquis et de vouloir mettre le peuple sous le joug. Les habitants du dixain de Brigue s'émurent, et l'exaspération croissant dans le pays, la fnazze fut levée contre le sire de Barogne.

La mazze, symbole bizarre et terrible de la vengeance populaire, était une énorme massue, sur laquelle on taillait un visage humain avec l'expression de la tristesse, et que l'on entourait de verges et d'épines. Cette longue image, figurant la justice opprimée, était placée en évidence sur une place publique. Lorsque le peuple, accouru en foule, faisait cercle autour de la statue, un homme hardi s'approchait en qualité de chef de la mazze, et se chargeait de porter la parole pour elle. Beaucoup de gens du peuple, s'adressant à la sombre image, lui demandaient : « Mazze, pourquoi es-tu si triste ? Mazze, pourquoi es-tu venue ici? » On lui disait aussi : « Mazze, nous voulons te porter secours; mais dis-nous contre qui. Est-ce De la Tour, est-ce Asperling, est-ce Hennegarten ? i» Lorsqu'on venait à désigner le seigneur qui était l'objet du courroux populaire, le chef de la mazze inclinait la massue. Alors chacun de ceux qui prenaient parti pour la justice opprimée s'approchait de la mazze et y plantait un clou en signe d'adhésion. Un grand nombre

^ Les sept dixains on dizains du Haut- Valais étaient : Harogne, Louêche, Viége, Sierre, Sion, Conches, Brigue. Nators est aussi qualifié de dixain dans Tacte d'alliance du 8 août 1417. Le Bas- Valais formait (nous l'avons vu plus haut) une province saroisienne. L'origine du nom de divain a été diversement indiquée par les auteurs. C'est probablement un vestige de la division territoriale introduite par les Francs, en comtés, districts, dixains,

* Segesser, eidg, AhscMede de 1245 à 1420, 103.

de clous assurait l'impunité à ceux qui prenaient part au soulèvement.

Cette fois-ci, lorsqu'on vint à nommer le seigneur de Rarogne, la mazze fit un mouvement affirmatif et s'inclina profondément. On la porta ainsi de village en village dans tous les dixains du Yallais, en disant que la mazze se rendait vers le capitaine général vers tous ses adhérents et vers son neveu, l'évêque de Sion (1414).

Le seigneur de Rarogne n'attendit pas l'effet de ces menaces ; il s'enfuit en Savoie et implora l'assistance d'Amédée VIII que l'empereur Sigismond venait d'élever à la dignité ducale. Mais pendant que celui-ci était occupé à faire ses préparatifs de guerre, les Vallaisans réduisaient en cendres le grand château et la tour bâtis au-dessus de Sierre, la forteresse de l'évêque qui dominait Louëche et le château-fort de Reauregard, situé sur le haut d'un rocher voisin de Chippis.

En attendant les secours de la Savoie, le seigneur de Rarogne suppliait ses concitoyens de Rerne de le soutenir et de le sauver. Les Vallaisans de leur côté (Couches, Viége et Rrigue) s'adressèrent à ceux d'Uri et d'Underwald avec la promesse de leur aider à reprendre la vallée d'Ossola qui touche au Vallais. Sur-le-champ, les troupes d'Uri et d'Underwald passèrent les Hautes- Alpes ; celles de Schwyz, de Lucerne et de Zurich les suivirent ; les Vallaisans franchirent les Alpes sur un autre point, chassèrent le célèbre général milanais Carmagnola, et toute la vallée d'Ossola fut reconquise (1416).

Berne avait refusé de marcher avec ses confédérés; il ne s'en tint pas là. Il prit en main les intérêts du sire de Rarogne son combourgeois et demanda qu'on lui rendît justice. Le roi Sigismond intervint également en sa faveur. Pendant ce temps, Rarogne se faisait justice à lui-même, pillait et incendiait en partie la ville de Sion avec des troupes savoisiennes. D'autres officiers savoisiens tuaient et pillaient dans le Haut- Vallais. De longues négociations s'ensuivirent. Les Bernois voulaient marcher contre le Vallais et sommaient les confédérés de les suivre, à teneur du droit fédéral ; Uri, Underwald et Lucerne sommaient, au contraire, Rerne de marcher avec eux contre Rarogne. Une guerre civile faillit éclater parmi les confédérés. Pour prévenir ce malheur, les États neutres, Zurich, Schwyz, Zoug et Claris convoquèrent une diète à Zurich, où après avoir entendu les amis et ennemis du seigneur de Rarogne, les représentants de ces pays, parmi lesquels figuraient le bourgmestre Henri Meyss et Ital Reding, landamman de Schwyz, arrêtèrent : « qu'avant tout les Vallaisans restitueraient à Rarogne tous ses biens, puis que, de son côté, celui-ci ferait droit k leurs plaintes » (1419).

298 GUBRRES DU VALLAIS ET CONQUèTE DE LA LEVANTINE.

Les chefs vatlaisans refusèrent de se soumettre à cet arrêt et edgagèrent le peuple à une résistance opiniâtre. Ils rassemblèrent des gens armés, entrèrent dans TOberbassli, d'où ils emmenèrent des troupeaux de moutons, alléguant qu'aidé par des gens de l'Oberland, le seigneur de Rarogne avait bien envahi le sol vallaisan et y avait exercé de grands ravages. Berne usa de représailles. Scbwyz et Uri tentèrent encore à plusieurs reprises de terminer c^tte querelle à Tamiable. Dans plus de seize diètes, on s'occupa des affaires vallaisannes : les Vallaisans ne voulurent rien entendre, préférant la guerre à un arrangement équitable. Les ducs de Savoie et Rarogne avaient &it prononcer contre eux l'interdit par le concile de Constance. Mais les armes spirituelles n'eurent pas plus de succès que le$ autres \ ^

Alors les Bernois, renforcés par les bannières de Fribourg, de Soleure, deNeuchâtel, de Bienne, de Neuveville, de Gessenay, de Gruyères» etc., en tout i 3,000 hommes, franchirent les hautes Alpes et entrèrent par le Sanetsch, du côté de Sierre, dans le district vallaisan de Couches. Ils reçurent là un contingent de Schwyz, tandis qu'Uri et Undenvakl n'en envoyèrent point aux Vallaisans dont ils blâmaient l'opiniitreté. Lucerne seul penchait pour les Vallaisans et parlait de joindre ses armes aux leurs. En attendant, les Bernois portaient le fer et le feu dans le Vallais et la terreur se répandit dans ce pays.

Un simple paysan, Thomas Riédi du village d'Inder Binnen, rendit le courage à ses concitoyens '• Il se place en embuscade au village d'Ulrichen avec 400 Vallaisans courageux et, au moment où les confédérés passent, il se jette à l'improviste avec sa troupe sur leurs nombreux bataillons. 200 Vallaisans, commandés par un prêtre patriote» le chapelain Jacques Minichow, fondent d'un autre côté sur l'armée bernoise. Riédi et Minichow combattirent en héros ; le premier fit mordre la poussière à 40 Bernois; à la fin il tomba lui-même sur leurs cadavres. Les Bernois commmçaient à chanceler (septembre 4419). Le secom*s de Schwyz arriva à propos pour forcer les Vallaisans à regagner leur première position. Mais personne n'osa les y poursuivre. Le lendemain du combat d'Ulrichen, les auxiliaires bernois du Gessenay ayant rencontré une résistance terrible près de Sion, les chefs de l'armée ne ju-

* Foirer et Boccard, historiens du Vallais.

' Boeeard, 117. Le Père Furrer (I, 190) donne à ce héros le nom àe Thomas Riédi, du village de Binnen. € Puissions-noas faire reverdir dans notre histoire les lanriers de cet homme courageux, » dit Brantschen dans sa chronique. BCnichow, pour avoir répandu le sang, dut, en sa qualité de clerc, se fair« àbsondre par le cardinal Âlbani (1420).

gèrent pas à fNropos de tenter de nouveau le sort des armes et rentrèrent dans leurs foyers.

On fit de nouvelles propositions de paix. Les députés du VaUais et des confédérés traitèrent à Évian sous la médiation d'Amédée VIII, duc de Savoie et de deux prélats, l'évëque de Lausanne et rarchevdquo de Tarentaise. Les Yallaisans consentirent enfin à restituer au seigneur de Rarogne toutes ses seigneuries et à lui payer la somme modique de 10,000 florins ; aux Bernois, la même somme pour les frais de la guerre ; au chapitre de Sion, 4,000 florins (25 janvier 1420).

Mais la paix ne fut pas entièrement rétablie à Tintérieur par le traité d'Évian, Les hommes du dixain de Couches, enhardis par leurs succès et bravant les foudres de l'église, levèrent de nouveau la mazze. 2,000 hommes reprirent à Timproviste le ch&teau de Naters, où se trouvait Tévèque Guillaume de Rarogne, et l'obligèrent à reconnaître l'autorité des dixains, même sous le rapport spirituel (16 mars 1425). La constitution démocratique de Naters mit le sceau à l'abaissement de l'évoque,, privé de sa juridiction civile et criminelle (1446) '.

Mais le successeur de ce prélat, Henri Asperling, parvint à recouvrer ses droits avec le titre de comte du Vallais. Alors déjà, comme aujourd'hui, les Yallaisans avaient la libre élection de leur chef spirituel qui se faisait sur la proposition et en présence des chanoines de la ca^ tbédrale.

Cependant le duc de Milan, Philippe-Marie Visconti, ne pouvait se consoler de la perte de la Léventine. Son ressentiment fut au comble, lorsqu'il apprit quIJri et Obwald venaient d'acheter, des barons de Sax, la seigneurie de Bellinzona et toute la contrée qui s'étend de la. Léventine au lac Majeur, pour la minime somme de 2400 florins (1419). Après avoir vainement réclamé la résiliation de ce marché, ii arma en secret et s'empara, par surprise, d'Ossola et de Bellinzona (1422). La Levantine elle-même, malgré son attachement aux Suisses, fat contrainte de jurer fidélité. Reprise deux fois par Uri et Obwald,. elle dut être abandonnée de nouveau, faute de forces suffisantes pour s'y maintenir contre les Milanais. Ces deux États requirent le secours des confédérés.

C'était la huitième expédition qu'on allait faire en Lombardie. Plu* sieurs membres de la ligue étaient las de ces guerres d'outre-mont, conduites tout à fait en dehors du cercle des États confédérés. Le bourg* mestre de Zurich, Henri Meyss, déjà opposé à la conquête de l'Argovie^

^ Farrer, Geadi. wm Wàllii, I, 210.

s'éleva contre la demande d'Uri etd'Obwald aux diéles de Lucerneet de Schwyz. « Bellinzona, disait le chef des Zuricois, est située hors des limites naturelles des ligues suisses. » Mais les Lucernois étaient favorables à la guerre, et le vote de ce dernier État entraîna tous les autres, sauf Berne (24 juin).

Malheureusement la concorde avait cessé de régner parmi les confédérés. Dans la marche des troupes fédérales, les Schwyzois, auxquels on ne pouvait pardonner d*avoir fait cause commune avec Berne dans là guerre vallaisanne, furent l'objet de railleries amères. L'avoyer Lucernois, Ùlric Walker, qui commandait Tai'mée, pressa le pas pour laisser les Schwyzois en arrière. Suivi seulement de 3,900 hommes, Lucernois, Bernois, Underwaldois et Zougois, il eut la folle hardiesse d'engager la bataille dans les champs d'Arbedo, près de Bellinzona, contre une armée milanaise forte de 24,000 hommes et conduite par les deux célèbres cowdo/tfm italiens, Carmagnolaet Pergola * (30 juin 1422).

La mêlée fut sanglante et dura une journée entière. Mais les confédérés y perdirent près de 400 hommes et, entre autres, plusieurs capitaines et magistrats intrépides, le banneret Piintiner et le landamman Jean Bott d'Uri, Pierre Kolin, de Zoug, et Jean son fils, morts tous deux en défendant la bannière cantonale, que recueillit de leurs mains mourantes et releva teinte de leur sang et du sien propre, un autre Zougois héroïque, Jean Lantwing. Aussi lâche qu'imprudent, Walker osa parler de reddition et se laissa prendre par l'ennemi, sans avoir reçu de blessures, portant un marteau à la main en guise de hallebarde.

Carmagnola et Pergola allaient dicter la paix aux confédérés, lorsqu'un corps de 600 hommes, qui s'était détaché de l'armée fédérale pour se livrer au pillage, arriva à propos pour sauver cette armée d'une défaite totale ou d'une capitulation humiliante. Le lendemain arrivèrent les hommes de Schwyz que les Lucernois avaient refusé d attendre. Mais ces derniers étaient cruellement punis de leur conduite. De sept barques pleines de guerriers qui étaient parties de Lucerne, deux seulement revinrent. Le gouvernement lucernois, craignant les effets du désespoir, défendit aux parents et au peuple d'aller recevoir les arrivants sur les bords du lac. On eut beaucoup de peine à empêcher le pillage de la maison de l'avoyer Walker'. Le malheur des Lucernois ne les

* Condottieri^ littéralement conducteurs, était le nom dont on se servait au moyen âge pour désigner les chefs de bandes mercenaires qui passaient d'un service à l'autre, selon l'intérêt, le caprice ou les circonstances politiques.

* Casimir Pfyflfer, Gescfiichte der Siadi und Cantons Luzem, 129. Walker, mis en jugement, fut cependant acquitté et maintenu en charge; on le trouve plus tard re- Têtu de missions diplomatiques. Segesser, eidgen. AhschiedCj de 1421 à 77. 46.

GUERRE DU VALLAIS ET GOiNQUÊTE DE LA LEVANTINE. 301

mit point à l'abri des outrages. Un député de Zurich alla jusqu'à dire à un député de Schwyz, que <f les Lucernois avaient mérité la potence à Arbedo. »

Toutefois, Uri et le Nidwald songeaient à se venger et surtout à ne pas perdre la Levantine. Le roi Sigismond, hostile aux ducs de Milan, ordonnait aux confédérés de prendre les armes. Une ambassade florentine travaillait dans le même sens une partie des confédérés (Zurich,, Berne, Schwyz, Claris et Soleure), qui ne voulaient pas servir directement la politique personnelle du chef de l'empire. « Que le roi, disaient-ils, se mette à notre tête, et nous marcherons. » Mais Uri et Nidwald ayant entraîné Lucerne, Iq$ représentations des autres États demeurent infructueuses. Lucerne, Uri et Nidwald entreprennent une expédition qui reste sans résultat, par la trahison de Rott d'Uri, indigne fils du héros d' Arbedo (1425). Ce nouvel outrage, fait à l'honneur national, indigne l'âme généreuse d'un guerrier Schwyzois, nommé Pétermann Rysig. Cet homme intrépide et plein d'audace rassemble autour de lui un corps-franc de 600 hommes, passe le Saint- Gothard, descend avec la rapidité de l'éclair dans la vallée d'Ossola, en chasse la garnison et s'y établit à la place des troupes milanaises. Toutes les forces du duc de Milan marchent contre lui; Pergola somme les Suisses de se rendre. « On ne prend pas les Suisses avec des mots, » répondit Pétermann Rysig et, avec ses 600 héros, il brave 30,000 hommes et les potences que Pergola élève pour Teffrayer sous les remparts de la ville.

L'héroïsme de la petite troupe de Schwyz réveilla l'énergie des confédérés. 22,000 hommes marchent vers la vallée d'Ossola (14 novembre 1425). On y comptait des soldats de tous les États suisses et des auxiliaires de Soleure, du Vallais, du Toggenbourg, d'Appenzell et de la Rhétie. Berne lui-même, cédant aux prières des députés de Schwyz, vieillards à barbe blanche, qui étaient venus lui rappeler Laupen et leur généreux secours, avait armé 5000 hommes, commandés par l'avoyer Rodolphe Hofmeister, déjà capitaine des Bernois lors de la conquête de l'Argovie. L'arrivée de ces troupes jeta le duc dans la consternation. Il était perdu, sans la vénalité des chefs suisses et les finesses de la diplomatie milanaise. Un chambellan du duc, Ottolin Zoppo, se rendit dans le camp des confédérés. Par ses arlifices, accompagnés de largesses, il parvint à diviser les États, gagna d'abord Zurich, Schwyz, Zoug et Claris, en leur comptant 3,000 florins (12 juillet 1426), huit jours après, Lucerne, Uri et Nidwald, moyennant 10,000 florins, et conclut des traités séparés à Sion, à Brigue et

302 EXCÈS DES APPB.NZELLOIS.

à B6lliDzona\ L'Obwald fit la sourde oreille pendant plusieurs mois, 6t ne se rendit que le 7 novembre, par un traité séparé et signé à Brigue. Au prix de 31,000 florins et de quelques privilèges commereianx, le Val d'Ossola, Bellinzona, et la fidèle Levantine furent abandonnés au duc, et la plus grande année qu'eussent levée jusqu'alors les Suisses, rentra sans gloire dans ses foyers.

Ainsi fut rendu inutile l'héroïsme de Rysig ; ainsi le sang des noUes Kolin teignit vainement leur bannière sur le champ de bataille d'Arbedo. Une paix mercantile, c^était là tout le fruit de vingt-quatre années d'efforts et de dix expéditions consécutives *. Dans tous les temps, les Suisses, nous avons déjà eu l'occasion d'en faire la remarque, ont eu bien plus à redouter les artifices de l'or des étrangers que leurs ornées. Toutefois, la Levantine n'était pas perdue sans retour. Quatorze ans plus tard, Uri, profitant des embarras du duc, s'empara de nouveau de ce pays.

Pendant les dernières expéditions d'Italie, des événements graves s'étaient passés dans l'Appenzell. Le peuple des Rodes, cher aux confédérés par sa loyale coopération à leurs guerres extérieures, s'était rendu •coupable dans son propre pays des excès les plus déplorables. Égarés par leur haine pour l'abbé de Saint-Gall, ces montagnards pratiquaient le vol à main armée, le meurtre et l'incendie dans tous les pays voisins, sans en excepter même le territoire de leurs amis de Saint-Gall. En dépit de toutes les défenses des empereurs et des remontrances des <^nfédérés, ils imposaient de force leur combourgeoisie aux sujets des seigneurs voisins. Mis une seconde fois au ban de l'empire et de l'église, ils n'en devinrent que plus intraitables et se mirent à fustiger et à tuer même les prêtres hostiles ou suspects. Une croisade, prècbée contre eux par Tévéque d'Augsbourg, n'eut aucun résultat. La diète de Lucerne rendit en vain une sentence équitable aux deux partis (mai i421). Les Appenzellois refusèrent de s'y soumettre et maltraitèrent ceux de leurs magistrats qui conseillaient la modération.

A la fin, cependant, un seigneur puissant et qui jusque-là était resté neutre, le comte Frédéric de Toggenbourg, résolut de briser leur fougue indomptable. Ce seigneur prévoyant et habile avait successivement acheté l'alliance des trois États, de Zurich (4405), Schwyz (4417) et

^ Les négociations traînèrent en longueur et donnèrent lieu à plusieurs traités, celui de Sion entre autres (26 janv. 1426), que fit échouer l'opposition d'Obwald. Les traités définitifs de Belliuzona ne furent conclus que le 12 et le 21 juillet 1426.

* Segesser, âdgenossiaehe Abschiede, de 1421 à 1477, 53, 61, 62 et suiv. appendice 738-745. En 1402, 1410, 1411, 1417, 1422 deux fois, en 1424, 1425, 1426 deux fois.

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