LUTTE DRS SFJGNRURS RT DES BOURGEOIS DE BERNE
les autres, Kisller proposa au Grand Conseil de les faire arrêter tous comme des rebelles. Frœnkli s'y opposa et parvint, cette fois, à l'emporter sur l'audacieux avoyer. Cet échec ne fut pas le seul. Le départ des nobles pour leurs terres avait indisposé les artisans de la ville de Berne, les tonneliers surtout, dont les intérêts se trouvaient en souffrance. Des imprécations se firent entendre, et on commença à dire parmi le peuple que « l'on eût beaucoup mieux fait de laisser le boucher Kisller à son étal que de lui confier les rênes de la chose publique. »
Dès lors l'étoile de i'avoyer commence à pilir, et k l'expiration de sa magistrature annuelle, il fut remplacé par un noble (1471). Kistler disparaît alors pour quelque temps de la scène politique. Il y reviendra pendant la guerre de Bourgogne où il préside plusieurs fois, avec talent, le Grand Conseil de Berne. Toutefois, les efforts du courageux tribun en faveur des droits de l'État et de la centralisation politique n'avaient pas été vains. Les députés des cantons confédérés, choisis pour arbitres par les deux partis, prononcèrent à Kœnitz « que les seigneurs abandonneraient à la ville la juridiction demandée; qu'en revanche on les laisserait libres de se vêtir à leur guise *.
Pendant que la discorde divisait de nouveau une partie des confédérés, les Grisons poursuivaient avec succès leur marche progressive vers l'indépendance. En vain leurs voisins du Tyrol, dévoués à l'Autriche, firent-ils dans leur pays une invasion connue sous le nom de ffvenr des poules, parce que, dans un accès de forfanterie ridicule, ils avaient déclaré ne vouloir laisser la vie à aucun être animé, pas même aux poules: en vain l'évoque de Coire et les seigneurs formèrent-ils une ligue pour anéantir la liberté grisonne. La ligue Noire, comme on fappe-
* La conduite de l'avoyer Kistler a été très -diversement jugée par les historiens. Tandis que Jean de Muller et d^autres, se conformant aux données des chroniqueurs contemporains Frickard et Tschachtlan, favorables à la noblesse, en font un flémagogue vulgaire, le général César de la Harpe a vu, au contraire, en Kistler un digne défenseur des droits de l'État, un véritable patriote. Un patricien bernois, M. de Rodt, et avant lui un autre écrivain de la même classe, M. de Wattenwjl, dans sou ouvrage manuscrit, avaient rendu justice aux qualités morales et à Tintelligencp de l'avoyer artisan, « cher à ses compatriotes, vénérable par son âge et son expérience. » Le judicieux Tillier (Gesch, des eidg. Freistaates Bern) fait remarquer les vues étroites du bourgeois de Berne, qui veut bien établir l'égalité entre les nobles et les bourgeois, mais qui n'a point la pensée d'étendre cet avantage aux campagnes. M. Gelzor, de Schaflfhouse, signale les tendances d'unité, de centralisation auxquelles obéissait, à son insu, le boucher Kistler, tendances qui sont le mobile dominant et le trait distinctif du XV"** siècle, où tous les grands États de l'Europe s'organisent aux dépens de la féodalité. Le même système de centralisation, poursuivi avec trop de rigueur, perdra quelques années plus tard un des plus grands hommes de la Suisse, Ilans Waldmaun, de Zurich.