Tableau de la elTilUatlon du peuple suisse
an XIT»« slèele.
Le premier siècle de notre histoire n'en est pas le plus brillant; mais il en est relativement le plus moral et le plus pur, « chaque siècle « étant, comme dit un penseur, un mélange de bien et de mal, « d'ombre et de lumière. » Ouvert par l'alliance éternelle de 1291, renouvelée en 1315, le XI V""® siècle se termine à cette mémorable diète de Zurich où fut juré le code religieux et humanitaire de Sempach. Le XIV°« siècle est l'ère des Altinghausen, des Stauflacher, des Erlach, des Baselwind, des Gundoldingen.,. C'est un âge de concorde et de dévouement, de force, de modération et de générosité ; temps de gloire aussi et d'une gloire véritable, car les confédérés ne combattent ni pour s'enrichir ni pour faire des conquêtes, mais pour obtenir ou conserver le plus précieux des biens aux yeux d'un peuple qui a la conscience de lui-même : l'indépendance nationale.
A ce beau tableau, il est plus d'une tache sans doute. Les Suisses, si grands au Morgarten, à Sempach, si généreux à Soleure, se montrent vandales à Einsiedeln, cruels à Rapperschwyl et injustes envers leurs confédérés de Weggis. A côté de magistrats purs et de prêtres dévoués, la Confédération en compte aussi d'immoraux, de cupides et d'infidèles, témoin les Zuricois Broun, Schœnoet le SoleuroisAmstein. Mais ce sont là des exceptions dans ce siècle remarquable. Le peuple, en général, y est grand et sublime. Or c'est le peuple qui fait, presque seul, les grandes actions dans notre histoire ; ce ne sont pas les princes, les ministres, les généraux, comme dans les annales des autres nations.
L'ignorance et la superstition des âges précédents se retrouvent chez les Suisses du XIV°»« siècle, comme chez leurs voisins, auxquels manquera longtemps encore la connaissance de la nature et de ses lois. Mais à cette foi trop naïve, ils unissent un rare bon sens pour comprendre leurs droits et pour démêler dans les rapports de TÉtat avec l'Eglise ce qui appartient à Dieu et ce qui appartient à César. Avec quelle fermeté persévérante et héroïque ils savent aussi défendre ce qu'ils ont une fois reconnu être un droit inhérent à leur dignité de chrétiens et d'hommes libres !
^ Voir Segesser, eidg. Abschiede de 1245 à 1420.
Aussi bieD, pendant que Ton voit s'écrouler autour d'eux une foule de confédérations puissantes, telles que la ligue lombarde, la ligue hanséatique, et toutes ces associations éphémères formées entre les villes d'Allemagne (Schwabenbund, Rheinbund), la ligue helvéti(]ue se maintient, et après avoir repoussé tous les assauts de la maison d'Autriche, «Ile deviendra bientôt une puissance militaire redoutable en Europe. La position géographique de la Suisse, le pays le plus élevé du continent, «ntouré de montagnes et de fleuves, est bien aussi pour quelque chose dans l'indépendance et la grandeur de ce peuple \
Mais la cause principale est ailleurs : il faut la chercher dans le caractère du Tieux Suisse, homme de métier ou des champs, simple et mâle dans ses mœurs, intrépide au combat, loyal dans les traités, plein d'énergie et de force d'âme, habitué dès l'enfance à confondre dans sa pensée «et dans son cœur la cause de la liberté avec la religion de ses pères : « Dieu et patrie » était la devise des premiers confédérés *.
Ce noble esprit à la fois pieux et national, se manifestait dans tous les actes de la vie privée et publique de nos ancêtres ; sur les champs de bataille, où toute l'armée s'agenouillait avant de vaincre ou de mourir; Après la victoire, par ces fêtes et ces chapelles commémoratives, dont plusieurs existent encore aujourd'hui ; dans les actes officiels, par le respect des choses saintes et l'invocation du Tout-Puissant, de la Vierge et des saints, protecteurs de chaque peuplade.
Le même esprit est empreint dans toutes les œuvres des écrivains suisses de ce temps. Car, malgré l'ignorance générale, la Confédération vit fleurir dans son sein, au XIV°*® siècle, tout un rameau de littérature populaire, consistant principalement en chroniques, en chansons, ou simplement en courtes sentences, dont nous avons eu l'occasion de citer quelques-unes dans le cours de cet ouvrage.
Les chroniques sont des récits historiques composés en latin ou dans le dialecte allemand suisse de l'époque. Les auteurs en sont des moines,
^ « Montibus pro mûris circumdaios. » Jean de Winterthoiir.
' M. de Segesser, en tête du second volume de son Histoire juridique de Liœeme^ ne vent pas que l'esprit fédéral ait été le premier ressort de la politique de nos ancêtres. Il nie également que la fondation et le maintien de la Confédération suisse soient dus au sentiment de solidarité dont ont parlé quelques récents historiens. Et la raison en est pour ce publiciste dans le fait que les confédérés se sont souvent laissé désunir par la diversité des intérêts et des rivalités de tous genres. L'unique cause de l'origine et de la persistance de l'alliance étemelle serait, selon l'éminent publiciste, dans la nécessité historique!!! (Bechtsgeschichte^ 7 et suiv«)Plus tard, il parle de la possession des bailliages communs, c'est-à-dire de ce qui a le plus contribué à diviser les Suisses et les a mis plus d'une fois au bord de l'abîme» comme du principal lien des États confédérés*
des chanoines ou bien des magistrats des villes helvétiques. Les chansons, consacrées, comme les chroniques, à célébrer les exploits de nos pères, sont ordinairement l'œuvre des guerriers-citoyens qui les ont accomplie avec leurs épées, et qui les redisent ensuite avec leurs plumes pour les faire servir d'exemple et d'encouragement à la génération suivante. Quelquefois ces chants sont improvisés sous la tente même, dans le feu et sous l'inspiration de la victoire. Aussi y trouve-t-on de la passion, de l'énergie, souvent une ironie amère, toujours le saint amour de Dieu, de la patrie et de la liberté.
Le premier chantre connu des batailles suisses est le Lucernois Halbsuter. Il a combattu, semble-t-il, à Sempach, et raconte les incidents de cette sanglante journée, sans oublier celui qui les éclipse tous, la mort héroïque de Winkelried, en entremêlant son récit épique d apostrophes chaleureuses et de sarcasmes allégoriques \ Un autre barde national est le moine dominicain bernois Ulric Boner, qui signe « Chevalier de Dieu, » et chante en beaux vers la Liberté, « ce bouclier d'honneur qui « fait l'ornement de la vie, relève l'homme et la femme, donne au pau- « vre la richesse, à chacun de la valeur, et met le sc^u aux paroles et aui « actions*. » Boner a composé un recueil de cent fables qu'il a intitulé
' Voici une des strophes de Halbsuter :
« La vache brune (emblème d'Uuderwald) dit au taureau (emblème d'Uri) : Un seigneur a voulu me traire dans la plaine ; mais je lui ai cogné ma sébile contre la tête tant et si bien qu'il faudra l'enterrer. » — « seigneurs de la basse Allemagne ! (lit-on dans une autre strophe), avant de voUs aventurer à gravir ce baat pays, vous ferez une autre fois très-prudemment d'aller à confesse. Il pourrait vous y arriver malheur. »
Les strophes relatives à WiLkelried ne seraient pas aussi anciennes que les antres et seraient une interpolation de date postérieure, selon Lorenz et Liliencron (voir notre récit do la bataille de Sempach, 261). Dans sa savante notice sur les Halbsuter et la bataille de Sempach {GescfUchtsfreund, XYIÏI), M. l'abbé Âlols Lutolf distingue deux citoyens de ce nom, Lucernois tous deux. Du premier, qui vivait à Lucerne au temps de la guerre de Sempach, viendrait le plus ancien texte de la chanson, le chant en raccourci que donne la chronique Russ. Au second, qui avait pris part à la guerre civile de Zurich et qui se nommait Hensli Halbsuter von Rot, appartiendrait le chant plus détaillé où l'acte héroïque de Winkelried est célébré eu trois strophes. Ce dernier des Halbsuter, s'U n'était pas contemporain de la guerre de Sempach, la suit d'assez près et pouvait, comme le dit M. Lûtolf, tenir les incidents de la bataille de la bouche des acteurs. L'existence de Winkelried elle-même est mise hors de doute par un document de 1367. Voir Liebenau, Mitiheilungen der antiq, Gesellschaft^ XI, 2, 2, 47, et l'écrit de Rauchenstein intitulé : Wihkelrieds That ist keine Fahel.
? € Friheit ziret ailes leben
Und kan wol gemuote geben.
Friheit hochet wib und man
Den armen si richen machen kan.
Friheit ist der eren hort
Si ueberkrônet werk und wort »
CIVIUSATION AU XlV"» SIÈCLE. 277
Pierre précieuse (Edelslein), et dont la première édition, imprimée à Bamberg en 1461, est en même temps le premier livre imprimé en langue allemande.
Aux accents de la poésie héroïque se mêlent les derniers soupirs de la poésie des troubadours ou minnesinger. Dans celte sombre tour des Tagues (Wellenberg), qui s'élève sur la Limmat, Jean de Habsbourg trompe l'ennui de sa captivité en chantant « la blanche fleurette qu'il cueillait avec tant de plaisir dans les prés *. »
Des travaux d'un ordre plus sérieux occupaient les savants moines de Bâle et de Béromûnster. Le prédicateur rhétien Albert de Seevis se représente lui-même, dans un avant-propos de ses sermons, accoudé sur sa table à écrire et se servant de besicles pour soulager sa vue de septuagénaire ; première trace de l'emploi de cet utile instrument dans notre patrie.
L'art n'était pas non plus tout à fait négligé dans un siècle où l'on voit le prieur de Romainmôtier, Jean de Seyssel, orner de sculptures gothiques le chœur de son église ; où le célèbre curé Baselwind pose à Berne la première pierre d'une muraille de clôture, qui fait encore aujourd'hui l'admiration du voyageur. Mais le nécessaire va avant le beau et l'agréable.
Or, au siècle dont nous parlons, nos villes suisses étaient encore en grande partie construites en bois, et les rues n'étaient point pavées. Une amélioration s'opère à cet égard. A la fin du XIV*"® siècle et au commencement du XV""®, Fribourg, Berne, Zurich et SchafThouse élèvent leurs premiers Rathhaus ou hôtels-de-ville ; Zurich fait paver ses rues et défend la circulation des animaux immondes.
C'est à cette époque que l'on rapporte la construction de l'église gothique de Saint-Nicolas de Fribourg, celle des châteaux de Wufflens et d'Estavayer et du Cénotaphe colorié des comtes de Neuchâtel dans la Collégiale de cette ville. La peinture sur verre continue également à fleurir et produisait des chefs-d'œuvre comme les vitraux des cloîtres de Mûri, Wettingen, Kônigsfelden et de Cappel à l'ouest de l'Albis*.
Les incendies si fréquents dans ce temps où la ville de Berne seule eut à en supporter six plus ou moins terribles ', firent sentir la néces-
Fable 59 du recueil de Boner. Les CJianU de guerre de la Suisse ont été recueillis pftr M. Rochholz, professeur à Aarau (1885), et ont fait Pobjet d'un piquant article de M. Xav. Marmier dans la Bévue des deux Mondes (15 janvier 1836).
^ « Ich weisz ein wisses blûemelin » (Je cognois blanche fleurette).
* Mullinen, Die Glasmàlerei in der Schweiz^ 1872, 5. — Rahn, 596 et 609.
^ Lors du grand incendie de 1405, qui détruisit une grande partie de la ville de
site d'une police plus sévère et d'un meilleur mode de bâtisse. Aux désastres causés par le feu, venaient encore se joindre la famine et la peste» suite de l'imprévoyance générale et d'une malpropreté excessive.
Ces fléaux, envisagés en certains endroits comme une punition de Dieu, donnèrent naissance aux immorales processions des FlagellantSy sectair&s des deux sexes qui allaient se donnant la discipline sur les^ routes et sur les places publiques. En certains lieux, dans le Siebentbal, par exemple, l'approche de la peste engendra des excès d'un autre genre et fut saluée par des chants, des repas et des danses.
Rendus de plus en plus graves et mélancoliques par le spectacle des maux de la vie et de la folie humaine, les moines de Bâle, à leur tête le noble et docte Suso, natif de Constance, s'appliquèrent tout entiers à la méditation des choses éternelles. Sous le nom d'Amis de Dieu, ils formèrent une vaste association vouée au double culte de l'amour divin et de l'amour des hommes, à l'exemple du Sauveur *.
Mais, à côté de cette noble congrégation, s'en élevèrent d'autres beaucoup moins pures, comme la congrégation des frères du Libre-Esprit, la confrérie des Lo/tord«, etc. La première avait son centre dans l'Uechtland et au Pays de Vaud. Ses membres niaient l'efficacité des bonnes œuvres, rejetaient une partie des sacrements et se confessaient entre eux. Les Lollards ou Beghards ne se séparaient point extérieurement de l'Église, mais se réunissaient dans des oratoires particuliers, et les béguines ou femmes qui appartenaient à la confrérie portaient un capuchon rabattu sur le visage. L'inquisition et les gouvernements se réunirent pour proscrire c^s sectes. Des procédures furent dirigées contre elles, à Berne, k Fribourg, dans le Pays de Vaud et à Bâle, où elles comptaient plus de i ,500 membres. Les frères du Libre-Esprit, poursuivis avec le plus de rigueur comme sectaires déclarés, furent condamnés aux flammes : l'un d'eux, Loefiler, de Bremgarten, près Berne, reçut la mort avec le plus grand courage et se moquait sur le bûcher de la petite quantité de bois que la lésinerie des juges avait destinée à son
Berne, les Friboiirgeois, oubliant les ravages des guerres précédentes, envoyèrent de grandes provisions d^habiHements et de comestibles et entretinrent pendant un mois, à leurs frais, 100 ouvriers et 12 chariots pour le déblai des décombres. Unconseiller philanthrope, Jean de Gambach, présidait à ces travaux. Les Fribourgeois acquirent une réputation de bienfaisance si grande à Berne à cette époque, qu'un petit enfant, à qui ses parents refusaient du pain, s'écria : « £h bien! puisque vous ne voulez pas me donner du pain, j'irai en demander aux Fribourgeois. »- ' Les Amis de Dieu ont fait l'objet d'une monographie intéressante de M. Scbmid^ Basel itn XIV. Jahrhundert (Bâle 1856). Voir aussi sur Suso, en particulier, la notice de M. le doyen Greith (aujourd'hui évéque de St-Gall) dans les KaOïol. Schtoeizerblàiier fur Wissensch, und Kunst, Luzem, 1860.
supplice. On se contenta d'expulser les LoUards, ou d'exiger d'eux uoe rétractation. Une horrible persécution s'éleva contre les juifs, au milieu du XIV°»« siècle. Ces malheureux, accusés d'avoir empoisonné les fontaines pendant la peste de 1348, furent livrés aux flammes à Bâle, D]essenhofen,Chillon et Zofingue.
Les excommunications n'avaient pas cessé de troubler les âmes et de porter le désordre dans les villes. Le premier magistrat de Lucerne fut excommunié par le doyen de Constance en 1401, pour avoir quelques années auparavant, étant encore conseiller à Sempach, prêté son concours à Uri dans les difficultés qui s'étaient élevées entre cette vallée et son ancienne suzeraine, l'abbaye des religieuses de Zurich \
Un siècle de mysticisme et de guerre ne semble pas favorable aux progrès de l'industrie et du commerce. Mais, comme nous l'avons dit, le moyen âge est celui des contrastes. C'est au XIV°*« siècle que commence à prendre l'essor le commerce des draps et des cuirs dans les deux capitales de rUechtland, Berne et Fribourg. Les vins de La vaux et les toiles de Saint-Gall sont recherchés au dehors; Zurich exporte des étoffes de laine. Les corps de métiers prennent de plus en plus d'importance; Saint-Gall en avait 6, Zurich et Berne, chacune 13, Bâle 15*.
L'agriculture était en honneur dans la Haute-Allemagne. Un des vassaux de Kybourg, le baron de Hegnau, ne dédaignait pas de tenir luimême les cornes de la charrue et de conduire au labour son superbe attelage, entouré de ses fils qui travaillaient sous ses ordres. Le roi Albert !•', s'étonnant de trouver réunies dans le même homme, la bravoure et l'élégance du chevalier avec les goûts simples et laborieux de l'homme des champs : « Monseigneur, répond avec sagesse le baron de Hegnau, je trouve qu'après le métier des armes, le travail des champs est la plus noble des occupations pour un gentilhomme. »
Cependant aucune invention importante ne vint perfectionner un art dont les progrès sont étroitement Ués à ceux des sciences physiques et naturelles alors très-reculées.
Les mêmes causes retardent les progrès de l'art militaire, le plus cultivé de tous dans cette époque belliqueuse. La découverte de la poudre à canon en Allemagne n'eut ses effets que beaucoup plus tard ; malgré l'introduction des armes à feu dans quelques États confédérés, la hallebarde, la longue pique et la massue resteront, jusqu'au XVI°® siècle, les armes de prédilection des Suisses. Les plus avancés sous le rapport
*■ CfeaéfUchtrfreund, Vin, 75. L'excommunication atteignit plusieurs magistrats d'Uri, Schwyz et Lucerne.
* Heuasler, Verfassungsgesch, der Siadt Basel^ 197.
militaire étaient les Bernois. Leur ingénieur, Bourkard de Bennwyl, rendit à Laupen de grands services, soit pour la défense de cette place, soit par l'emploi dans la bataille de ces chariots armés de faux, dont rhistoire d'Italie nous offre déjà des exemples dans la guerre des Guelfes et des Gibelins.
Le droit et la politique, considérés comme sciences, ne sont que peu ou point étudiés à cette époque. En fait de droit, on s'en tient généralement aux coutumes locales avec un mélange de droit impérial et germanique. La Confédération elle-même n'est encore qu'une agrégation d'États unis par des liens peu resserrés et à des conditions inégaies. Lucerne, par exemple, n'était pas directement alliée à Berne et à Glarïs ; Berne n'avait pas d'alliance immédiate avec Zurich, Zoug et Glaris. Les Waldstaetten seuls étaient alliés directement et immédiatement avec tous et servaient de trait d'union à tous les membres de la Ligue. Les Diètes, comme le dit leur nom, Tagsatzung (Journées) ne sont d'abord que de simples conférences entre les députés des huit États, auxquelles les alliés sont admis parfois, quand il s'agit d'intérêts communs. Ces diètes où les députés, au nombre d'un ou deux par État, se rendent à cheval et accompagnés d'huissiers ( Weibel), se tiennent à Berne, et plus fréquemment à Zurich et à Lucerne. C'est que la ville de la Limmat est devenue petit à petit et sans que cela fût réglé par aucune loi, l'État dirigeant, le Vor-Ort de la Confédération. Les actes répétés de félonie de Broun et de Schœno ne changèrent rien à cette position qu'elle conserva jusqu'au milieu du XV"« siècle.
La prééminence de Zurich s'explique facilement par son ancienneté, son importance militaire, politique et commerciale tout ensemble, sa population nombreuse et les lumières de ses magistrats. On disait proverbialement dans la vieille Suisse : « Si tu veux un bon conseil, ta le trouveras à Zurich. » Et encore : c Dieu donne à celui qu'il aime une maison à Zurich. »
La supériorité reconnue de Zurich ne laissait pas d'exciter la jalousie de certains États de la Ligue, principalement de Schveyz, dont le patronage, accepté par les deux autres Waldstsetten, ainsi que pai* Zoug, Glaris et plus tard Appenzell, se serait volontiers étendu sur tous les pajrs confédérés. Dans cette rivalité alors encore peu marquée, mais qui ne devait pas tarder à se développer, il y avait en germe toute une guerre civile.
Les diètes particulières des Waldstsetten s'assemblent à Beggenried ou à Brunnen. Les conférences ou diétines des Zuricois et des vallées forestières se réunissent à Einsiedein, celles des Bernois avec ces vallées au Kienholz (près Brienz).
Au XIV°*« siècle, les attributions des diètes sont encore mal définies et n'ont rien de régulier ni de systématique. La paix, la guerre, les alliances et les relations avec l'Empire et les pays voisins formaient le principal objet de leurs délibérations. Mais nous voyons ce cercle d'activité s'étendre de plus en plus au XV"® siècle où les confédérés entreront en relations avec presque toutes les puissances de l'Europe.
Le XIV™® siècle voit se nouer les premières relations diplomatiques de la France avec les pays de la Haute-Allemagne. C'était à l'occasion d'un marchand français dont on avait séquestré treize ballots de soie en Vallais et dont le roi de France, Jean II dit le Bon, réclamait la restitution dans une lettre adressée aux Bernois et datée de Chartres le 12 juin 1356, trois mois avant la fameuse bataille de Poitiers où il fut fait prisonnier par les Anglais *.
7« RéTolation de Zong. — Guerre des Appenaellols pour leur indépendance. — Ils s'aillent anx Suisses (1400 A 141S).
Au commencement du XV'"^ siècle, l'esprit de liberté, ravivé par les >ictoires des confédérés, occasionne partout des luttes entre les gouverliés qui aspirent à des droits plus étendus ou mieux garantis, et les gourernants, qui cherchent à maintenir leur ancienne juridiction. Une foule de villes et de seigneuries, Neuchâtel, Gruyères, Winterthour, Oltingen sur l'Aar eurent leurs petites révolutions.
Winterthour, cette ville naguère si dévouée à l'Autriche, voit se former dans ses murs un parti suisse, à sa tête l'avoyer Gœz, qui conclut avec Zurich un traité de combourgeoisie. Mais le bailli autrichien Hermann de Sulz est averti de ce qui se passe. Des troupes autrichiennes arrivent à Winterthour, s'emparent du malheureux avoyer et le précipitent dans la Thour (mars i 404) *.
A Oltingen, les serfs, menacés par leur seigneur, le tuent et se donnent à Berne, leur protectrice, après s'être rachetés de leurs obligations envers la veuve du baron, protégée en vain par la Savoie.
Cette dernière puissance et le comte Antoine de Gruyères qui en dépendait, ne sont pas plus heureux contre le Gessenay et Château d'OEx, dont les courageux pâtres s'allient avec Berne, sans le consentement de leur souverain. Inquiets de l'appui que le comte de Savoie, Amédée Vni, prêtait au comte de Gruyères, les Bernois prennent d'assaut les trois châteaux de Bellegarde, de Vanel et de Ghâteau-d'(£x. Ils se
* Indicateur d^ histoire de Zurich, 1859, 21.
' Bluntechli, I, 286. — Troll, Geschichte von Winterthour.
virent cependant contraints de restituer ces trois castels au comte de Gruyères par le traité de Morat (1407) *.
L'alliance bernoise était recherchée aussi par les remuants bourgeois de Neuchâtel, indignés de voir un étranger, un Allemand, parce qu'il était neveu de la dernière comtesse, devenir souverain du pays, et empiéter sur les droits des indigènes. Mais en politique habile, le nouveau comte Conrad s'empresse d'obtenir la combourgeoisie de Berne, à laquelle il joint encore celle de Soleure et de Fribourg (1406), l'ancienne alUée du comte RoUin ou Rodolphe. Cette conduite adroite sauva Conrad de sa ruine, et préserva le comté de Neuchâtel du sort de tant de seigneuries devenues la proie de l'esprit belliqueux des Suisses aux XV"« et XV1"»« siècles.
Conrad déjoua avec le même bonheur une autre conspiration ourdie par Vautier de Rochefort, bâtard de la maison de Neuchâtel. Celui-ci, pour perdre plus sûrement son seigneur, avait fait fabriquer une fausse charte munie de cinq sceaux octroyant entière indépendance aux bourgeois de Neuchâtel, ainsi qu'à ceux de Boudry, Landeron et Val Travers. Pris pour juges par les deux parties, les députés des trois villes déclarèrent la charte apocryphe; Vautier, le faussaire, eut la tête tranchée, et deux prêtres qui l'avaient aidé dans cette criminelle entreprise, le chanoine Leschet, de Neuchâtel, et le clerc Dacie, de Morat, furent, selon la tradition, noyés dans le lac (19 février 1412*). Les bourgeois de Neuchâtel obtinrent la reconnaissance de leurs franchises, mais durent renoncer à élire un avoyer et un bourgmestre à la façon des confédérés, et se contenter des magistrats appelés les qmtre ministratuc, institution dont on trouve déjà le germe dans les temps antérieurs à leur établissement définitif, au milieu du XV"® siècle.
Des dissensions plus graves avaient éclaté peu auparavant à Zoug, et avaient failli entraîner toute la Confédération dans une guerre civile. L'État de Zoug se composait de la ville de ce nom et de trois communes rurales, Baar, Menzingen, ^Egeri. D'après la constitution du pays, les décisions des trois communes unanimes formaient la majorité et étaient obligatoires pour la ville, tout comme les décisions de la ville, jointes à l'une des trois communes, faisaient loi pour le reste du pays. En 1404
* Hîsely, Histoire du comté de Crtuybre^ I, 417.
' Montmollin, d'après la chronique du chapitre. Les chartes fabriquées par Vautier avaient été noircies à la fumée et munies de cinq sceaux imités de ceux du comte Louis. Une chambre du château de Cerlier servait de laboratoire aux faussaires. Frédéric de Ghambrier dit, dans son Histoire de Neuchâtel (128), que Leschet et Dacie furent simplement condamnés à une détention perpétuelle, sentence ratifiée par l'évéque de Lausanne, le 28 février 1412.
la ville de Zoug ayant obtenu du roi des Allemands le droit de glaive ou de haute justice (Blutbann) pour elle seule, les trois communes, réuQies en landsgemeinde, décrétèrent que la ville partagerait désormais avec elles la garde du sceau, de la grande bannière et des archioes, symbole de la souveraineté cantonale. Ce décret violait les anciens usages garantis récemment par l'acte d'admission de Zoug dans la Confédération, en 1352.
Les bourgeois refusèrent de s'y soumettre, ils offrirent aux campagnards de faire juger la chose par des arbitres, conformément au texte des alliances. Mais les campagnards contestèrent aux États confédérés le droit d'intervenir dans leurs affaires intérieures. Ils en appelèrent à Schwyz, qui exerçait depuis 1364 une sorte de protectorat sur l'État de Zoug et s'était attribué le droit d'en élire le premier magistrat ou ammann.
La majorité du conseil de Schwyz conseilla prudemment de recourir au droit fédéral. Une diète se réunit à Lucerne, pour s'occuper de cette affaire, et àes^ commissaires furent envoyés à Schwyz et dans la campagne de Zoug pour engager le peuple à attendre avec calme la décision de l'autorité fédérale. Mais, excités par quelques membres du conseil, les jeunes gens de Schwyz courent aux armes et surprennent la ville de Zoug dans la nuit du 16 octobre 1404. Les quatre États de Zurich, Lucerne, Uri et Underwald lèvent alors 13,000 hommes et occupent tout le pays. Assemblés ensuite à Beggenried, sur le lac des Waldst^tten^ le 7 novembre, puis à Zoug même, les députés de tous les États, sauf Schwyz et Zoug, condamnent les trois communes à 600 florins, et Schwyz à 1000 florins de dommages-intérêts, dont 600 pour la ville de Zoug et 400 pour les confédérés. Schwyz était tenu, en outre, de renoncer à son alliance particulière avec Zoug et à son droit d'élire Tammann de ce canton, que les confédérés se réservèrent. Quant au fond de la querelle, il fut décidé que Zoug conserverait le sceau, la baoDière et les archives ; mais qu'il ouvrirait l'accès de ces dernières aux campagnards et leur laisserait choisir, parmi les bourgeois, le banneret, second magistrat du pays (novembre 1404)\
Quand cette sentence fut connue à Schwyz, elle excita le plus vif mécontentement contre les agitateurs; huit conseillers perdirent leurs ptaces et furent condamnés à supporter une partie des frais de la prise d'armes. Ainsi se termina la guerre civile de Zoug, diversement jugée par Jes historiens suisses, dont les uns prennent parti pour la ville,
' Segesser, eidg. AbscMede de 1245 à 1420, 1, 108 et 112.
d'autres pour la campagne, mais qui tous s'accordent à déplorer l'acte de violence commis par les corps -francs de Schwyz. « Car la violence, dit Jean de Muller, ne fit jamais le droit. »
L'année auparavant avait éclaté la révolution d'Âppenzell. La contrée montagneuse d'AppenzelL composée de cinq Lcendli (petits pays) et de douze Rodes ou circonscriptions financières, devait, comme nous l'avons dit, son origine aux abbés de Saint-Gall qui l'avaient fait défricher et y avaient bâti une église au XI*"« siècle*. Les abbés investis, dès lors, des droits régaliens, en qualité de seigneurs et princes du pays, nommaient les baillis et les percepteurs (Rode-Meister). Mais le voisinage des Suisses et la dureté des officiers de l'abbaye faisaient depuis longtemps germer des idées d'indépendance chez les Appenzellois, peuple robuste, entreprenant et audacieux.
Vers 1377, les villes souabes voisines du lac de Constance ayant formé une ligue pour résister à l'oppression de la noblesse, les montagnards d'Appenzell et les bourgeois de Saint-Gall se firent recevoir à Ulm membres de la Ligue des sept Villes-du-tour-du-Lac ou Stœdtebund vm dm See (22 mai 1378) *.
Les députés des deux pays furent admis à siéger à la diète d'UIm, avec ceux des autres villes de la Ligue, au nombre de 27. Les Appenzellois, se considérant dès lors comme un peuple Ubre, se donnent une landsgemeinde, avec un conseil dirigeant composé de 13 membres. L'abbé de Saint-Gall, Georges de Wildenstein, d'abord opposé à ce mouvement qui compromettait son autorité dans ces contrées, avait fini par donner la main aux alliances de Saint-Gall et Appenzell.
Mais un nouvel abbé moins accommodant, Conon de Stoffeln, ayant porté plainte à l'empereur et prouvé, charte en mains, que l'Appenzell avait toujours appartenu aux abbés, de la libéralité desquels il tenait son existence et même son nom, la hgue souabe abandonna ses alliés.
L'abbé Conon se fit recevoir lui-môme membre de la Ligue, et reprit aussitôt une partie de sa domination sur Saint-Gall et tous ses droits sur l'Appenzell. Un bailli principal, résidant à Schwaendi, et plusieurs sousbaillis gouvernaient ce pays en son nom. Loin de ménager un peuple qui aspirait à la liberté et en avait goûté la douceur, ces officiers redou-
^ Appenzell oa Abts-Zell (cellule de l'abbé). Les Landli étaient Appenzell, Hundwyl, Urn&sch, Gais et Teuffen. Les Rhodes, on plutôt Rodes, se divisèrent en Rodes intérieures et Rodes extérieures. Von Ane, Zellweger, Blumer.
' Ces sept villes de la Ligue des bords du lac étaient Constance, Ueberlingen, Bouchhorn (aujourd'hui Friederichshafen), Lîndau , Ravensbonrg , Wangen et St-Oall.
bièrent de sévérité et d'exigeuce. On raconte que le bailli de Schwsendi mit un droit de péage considérable sur le fromage, le lait et le beurre, et que si quelqu'un essayait de passer à côté du bureau sans payer, deux énormes chiens, dressés à cette chasse, se jetaient sur lui. Le sousbailli d'Appenzell, jaloux de maintenir son droit de meilleur catel, fît rouvrir la tombe d'un mort pour enlever Thabit dont des enfants pieux avaient revêtu le corps de leur père. Les droits de pêche, de formariage et d'aubaine étaient exercés avec une grande rigueur. On se plaignait aussi que le prince-abbé n'eût aucun égard au vœu du peuple dans le choix des ammann ou syndics de communes \
Le mécontentement n'attendait qu'une occasion pour éclater, lorsqu'un dignitaire ecclésiastique, le prévôt de Bussnang, se mit un jour à maltraiter un paysan, pendant que deux gentilshommes lui tenaient les bras pour l'empêcher de se défendre.
Aussitôt le tocsin sonne à Gossau. Le peuple, en armes, entoure le château de Helfenberg, où le prévôt s'était enfermé, et ne se fût retiré que devant le cadavre de ce dignitaire, si un conseiller de Saint-Gall, Gonon de Watt, ne s'était porté médiateur. Les châteaux de Schwaendi et de Clanx furent livrés aux flammes (1402).
L'abbé, irrité, s'adressa aux villes impériales pour réclamer la dissolution défînitive du Bund mi den Ses ou Ligue du Lac et requit leur assistance dans ses différends avec les Appenzellois. Dix de ces villes tinrent une diète à Ravensbourg (le 2 novembre 1402) et donnèrent en général gain de cause à l'abbé, « maître, disaient-elles, de choisir ses « employés comme il veut, pourvu que ce soient das indigènes. » Les Appenzellois s'étaient alliés dans l'intervalle avec les bourgeois de Saint-Gall (17 janvier 1401). Le prince-abbé leur ayant ordonné de renoncer à ce lien, les montagnards prirent les armes. L'abbé Conon effrayé alla s'enfermer à Wyl. Une nouvelle diète interdit aux Appenzellois toute alliance. La ville de Saint-Gall, en revanche, était autorisée à maintenir la sienne avec les villes impériales.
Les Saint-Gallois se soumirent à cette sentence; mais les montagnards de l'Appenzell refusèrent de l'accepter et invoquèrent l'appui des confédérés. Ces derniers ne se souciaient pas de prendre fait et cause contre l'abbé. Ce prince de son côté s'était mis sous la protection du duc d'Autriche Frédéric, qui au nom de son frère Léopold, IV"* du nom^ gouvernait le Tyrol et les contrées formant ce qu'on appelait l'Autriche antérieure. Appenzell ne trouva d'écho qu'à Schwyz où pré-
^ Zellweger, GescHi, des AppemeïUachen VolheSy I, 321.
valait la politique de sympathie et qui avait déjà protégé la campagne de Zoug (en \ 404), et Glaris abandonné par les autres confédérés dans la guerre de Naefels. Une combourgeoisie fut conclue entre les deux peuples ; trente députés d'Appenzell allèrent la jurer à Schwyz entre les mains d'ItalReding.
Ce magistrat redouté, avant même d'occuper le poste de landamman auquel il fut élevé en 1413, dirigeait déjà la politique de ce canton avec une autorité telle que le chanoine-chroniqueur de Zurich. Hemmerlein, ne l'appelle pas autrement que le demi-dieu des Schwyzois, A cette nouvelle, les villes impériales, d'accord avec l'abbé, jugèrent qu'il fallait réduire Appenzell par la force. Une armée de 5,000 hommes, cavaliers, archers et piétons, se réunit à Saint-Gall et le 1 5 mai 1 403 se mit en marche par le Umenbûhl et le chemin creux (Hohlweg) vers la hauteur du Vœgeliseck, où se trouve le village de Speicher; 200 charpentiers ou sapeurs marchaient en tête de l'armée, la hache sur l'épaule.
Les Appenzellois étaient soutenus par 300 hommes de Schwyz et 200 volontaires d'Underwald et de Glaris*. Une partie des montagnards se placent en embuscade dans les bois des deux côtés du chemin creux, pendant que d'autres occupent le sommet de la montagne. Après avoir laissé passer les sapeurs, les Appenzellois fondent sur les cavaliers pendant que leurs alHés de Sch\\7z, Glaris et Underw^ald se jetaient sur l'infanterie. Les cavaliers, ayant piqué des deux pour atteindre le sommet, sont assaillis par d'énormes pierres que roulent sur eux les défenseurs du faîte de la montagne. Le cri fatal : en arrière, parti de la cavalerie qui avait besoin d'espace pour ses évolutions, produit une panique. Les troupes des villes impériales sont mises en déroute et laissent sur le champ dé bataille 250 hommes, dont treize bourgeois de Saint-Gall. Un quatorzième n'avait dû la vie qu'à la générosité des Appenzellois, qui l'avaient reconduit chez lui à Lisibûhl. Les bannières de Lindau, Bouchhorn, Ueberlingen et Constance, restèrent aux mains des Appenzellois qui rentrèrent en triomphe dans leurs villages.
Les bourgeois et les paysans convinrent de renouer leur ancienne alliance. Mais les confédérés, Zurich et Berne, Luceme et Soleure en particuUer, commençaient à craindre les embarras qu'attirerait sur eux l'alliance séparée de Schwyz avec Appenzell. Us invitèrent les Schwyzois à abandonner fjes Appenzellois. Schwyz, tout en s'abstenant dès lors
^ Blumer, Urkundensammlung, Y, 410.
de toute participation ouverte à la guerre, envoyait cependant à Appenzell un chef politique dans la personne de Conrad Kupferschmid, de Schwyz, avec le titre de landamman de ce pays, reconnu ainsi autonome et allié des Suisses. Kupferschmid remplit pendant plusieurs années ces fonctions, qu'il échangea plus tard contre celles de capitaine des Appenzellois. L'abbé implora de nouveau l'appui du duc Frédéric d'Autriche, IV°^« du noin, avec qui les confédérés avaient conclu une paix de vingt ans, et contre lequel ils ne pouvaient ainsi porter les armes sans se parjurer.
Privé du secours des Schwyzois, mais conseillé par eux, l'Appenzell fit alliance avec un seigneur que l'Autriche avait dépouillé de ses domaines, le comte Rodolphe de Werdenberg. Le duc Frédéric ne paraissait pas disposé â courir le hasard d'une gueire contre les Appenzellois. Il ne s'y décida que sur les instances des villes impériales et des seigneurs, forcés eux-mêmes d'en venir là par les rébellions de leurs sujets qu'entraînaient l'exemple et les paroles des montagnards. Après avoir réuni ses troupes à Arbon et à Rheineck, le duc les divise en deux corps, va lui-même en personne ravager les environs de Saint-Gall, pendant que le gros de l'armée, 1200 hommes environ, allait débloquer Altstsetten, chef-lieu du Rheinthal, puis se dirigeait tout à coup par la montagne du Stoss, qui conduit à Appenzell. C'était le 1 7 juin 1 405, la veille de la Fête-Dieu. Une pluie abondante avait mouillé le gazon et rendait le chemin glissant. Les Appenzellois, au nombre de 400, attendaient l'ennemi pieds nus, derrière la muraille qui défendait rentrée du pays. Ils laissent une partie des Autrichiens dépasser le retranchement, puis soudain font rouler sur eux des troncs d'arbres et des pierres, et Fépée à la main ils se précipitent dans les rangs déjà rompus des ennemis qui cherchent à se rallier et à se défendre. Le sol glissant en fait trébucher et tomber un grand nombre. Une partie des archers cherchent en vain à se servir de leurs arbalètes, dont les cordes étaient détendues par la pluie ; on se bat lance contre lance, épée contre épée. Après quelques heures de combat les Appenzellois sont vainqueurs ; ils avaient tué près de 400 hommes * et pris les bannières de Feldkirch, Schafïhouse et de Winterthour. Cette dernière ville seule avait perdu
* 900 hommes selon Jostinger et le chroniqueur appenzeUois Walser, et ce chiffre a été adopté par M. Vulliemin. Mais tous les manuscrits contemporains parlent de 350 à 450 hommes. Dierauer, Die Schîacht am Stoss. Arehivfûr schw. Gcschiehte, XIX, 1721. L'inscription moderne de la chapelle du Stoss porte à tort à 12,000 hommes Parmée ducale. Le jour de la bataille est mal indiqué par Justinger, qui le place au jour même de la Fête-Dieu.
288 LES Huit anciens états.
95 hommes avec son avoyer, Laurent de Sal. Les montagnards tombèrent à genoux sur le champ de bataille et rendirent grâce de leur délivrance au Dieu des combats et de la liberté. Une chapelle consacra le lieu et le souvenir de la victoire *.
Le duc d'Autriche se retira à Schaffhouse, fort abattu par sa défaite et mécontent des nobla^^ qui l'avaient poussé à la guerre et qui maintenant réclamaient une solde pour avoir suivi ses drapeaux.
Les Appenzellois, victorieux de tous leurs ennemis, formèrent avec les Saint-Gallois et le Rheinthal une alliance de neuf ans, forcèrent Tabbé de rentrer dans sa capitale, rétablirent leur allié, Rodolphe de Werdenberg dans l'héritage de ses pères, aidèrent ceux de Schwyz à enlever aux ducs d'Autriche la vallée de Waeggi et la Marche inférieure', s'emparèrent du Rheinthal, et pénétrèrent jusqu'à Landeck, appelant tous les peuples à la liberté. Une nouvelle ligue du lac (Bund obdem See) se préparait, formée non plus seulement des villes, mais de tout le peuple des contrées voisines d'Appenzell, du Vorarlberg et même du Tyrol, depuis si fidèle à ses princes et qu'il eût été si facile alors d'attirer à la liberté en refoulant l'Autriche derrière les Alpes tyroliennes.
^ Il n'y a eu ni un troisième combat à Rotmouten, ni un quatrième à la Wolfhalde. C'est la journée du Stoss qui a reçu ces noms divers dans les chroniques locales. Les traditions recueillies par des chroniques postérieures au Xy"*« siècle donnent pour chef aux Appenzellois le comte Rodolphe de Werdenberg, leur allié. Mais ce commandement paraît avoir été, au contraire, entre les mains du capitaine nommé par Schwyz. La chronique autrichienne la plus ancienne qui parle de cet événement, celle de Klingenberg, nous montre Rodolphe de Werdenberg combattant en simple volontaire sans cotte de mailles et en sarrau, comme les montagnards. Ainsi Pavaient voulu ces derniers. Le discours que le comte de Werdenberg aurait prononcé à la Landsgemeinde d'après Jean de Muller est une fiction oratoire du célèbre écrivain, comme les harangues que Tite-Live met dans la bouche de ses personnages.
Les mêmes traditions font mention d'un héros appenzellois nommé Uli Rottach qui, adossé à une étable, se défendit avec sa hallebarde contre 12 ennemis, en tua cinq et périt avec l'étable à laquelle on avait mis le feu. Ce nom d'Uli Rottach se trouve consigné dans un livre en parchemin conservé dans les archives d'Appenzell. Mais il y aurait été intercalé à la fin du XV1"« ou au commencement du XYII"* siècle.
Une troisième tradition mentionne la présence d'un corps de femmes appenzelloises qui auraient contribué à la victoire du Stoss en se montrant vêtues de blanc sur la hauteur. Cet épisode parait pour la première fois dans la chronique de Walser (1740). Les chroniqueurs précédents n'en disent mot. Voir pour tous ces points la dissertation de M. le prof. Dierauer de St-Gall (Die Schlacht am Stoss) dans Archivfûr schto. Oeschichie, 1875, XIX.
' La Marche, partie septentrionale du canton de Schwyz, entre le lac de Zurich et le canton de Glaris ; la vallée de Wœggis, au sud-est de la Marche, dans le même canton, et qui n'avait d'analogue que le nom avec la commune lucernoise dont il a été parlé plus haut.
LES HUIT ANCIENS tfATS. 289
Tel était, à ce qu*il parait, le plan du landamman Ital Reding. Mais ce dessein n'était pas du gQ<A des Zuricois, tout occupés à maintenir la paix avec l'Âutricbe. D'accord avec le roi Robert de Bavière et les villes impériales, ils réussirent à conclure un armistice (6 juillet i 406). Mais dès l'année suivante, la guerre recommença et dura cinq ans.
Les Appenzellois, unis à Schwyz et à leurs alliés du Vorarlberg, firent régner la terreur sur le» bords du lac de Constance, de la Thour, de rinn. Us piirent d'assaut plus de soixante châteaux, en brûlèrent plus de trente, serrèrent de près Constance et mirent enfin le siège devant Brégenz. Mais surpris pendant une nuit brumeuse par les cavaliers de la Souabe, les Âppenzellois essuyèirent une défaite qui refroidit un peu leur zèle pour le rôle de libérateurs. Le roi Robert de Bavière leur intima l'ordre de se soumettre au prince-abbé de Saint-Gall et les cita à comparaître devant lui à Constance, puis à Heidelberg (1408- 1409). Mais chaque fois les députés des Appenzellois se bornèren.t à répondre au roi qu'ils étaient venus uniquement pour entendre les plaintes de l'abbé et qu'ils étaient sans pouvoir pour faire autre chose. Le roi ayant cité une troisième fois et attendu en vain les députés de l'Appenzell, ce pays fut mis à la fois au ban de l'empire et au ban de l'église. Vingt et une villes impériales s'armèrent contre les montagnards- Mais les douze Rodes réunies en landsgemeinde dirent : « Nous mourrons tous plutôt que de renoncer à l'indépendance. Quant « à l'excommunication, nous ne voulons pa3 être dans cette histoire € (wir woUen nicht in diesem ding sein). » Pour défendre leur liberté avec pins d'énergie, elles se donnèrent une sorte d'unité en décidant de n'avoir qu'un tribunal, qu'une bannière, qu'une landsgemeinde. Sur ces entrefaites, l'abbé Conon, leur principal adversaire, étant mort, et trois empereurs se disputant la couronne pendant que trois papes se disputaient la tiare, un de ces papes, Jean XXIII, fit annoncer par le curé d'Appenzell la levée de l'excommunication (octobre 1410).
L'année suivante fut plus favorable encore aux Appenzellois. Leurs députés s'étant présentés à la diète de Zoug, obtinrent un traité d'alliance et de combourgeoisie (Burg- und Landrecht), sous la condition de nerUreprendre aucune guerre sans le consentement des sept cantons contractants ^ (tous donc, sauf Berne, qui ne prenait aucun intérêt aux guerres de l'est '). Ce traité en date du 24 novembre 1411 était le prix du courage et de la fermeté inébranlables qu'avaient montrés les Appenzellois. A ces quaUtés il se joignait malheureusement quelque chose
^ Zellweger, Geschichie des AppemeHischen Volkes, I, 396. * Segesser, eidg, Abschiede de 1245 à 1420, appendice, 841.
HISTOIRE 8CIB8E. 19
de sauvage et de cruel qui jette parfois une lueur sinistre sur leur héroïsme et qui^ comme nous le verrons^ faillit faire repentir les confédérés de leur condescendance.
L'indépendance des Appenzellois se trouva tout à fait hors de cause lorsque le duc Frédéric eut compris leur pays dans la paix de 50 ans avec les confédérés. Appenzell profite alors des circonstances pour compléter son organisation politique, se donner un code et un sceau en propre. '
Dans le même temps les Soleurois, déjà alliés de Berne à perpétuité, firent des démarches auprès de la diète pour être admis comme membres de la ligue suisse. Mais la jalousie des Lœnder ou États campagnards contre les États villes commençait à se faire jour. La diète refusa de recevoir au nombre des ligues suisses cette ville libre et impériale qui avait donné tant de preuves de dévouement aux confédérés^ combattu avec eux à Sempacb et siégé à la diète mémorable de Zurich en 1393.
Les Saint-Gallois nourrissaient le même vœu que les Soleurois et ne furent pas plus heureux. On se contenta de leur accorder un droit de combourgeoisie (Burg- und Landrecht) pour le terme de dix ans et à des conditions plus défavorables qu'aux Appenzellois; car non-seulement il n'était pas permis aux Saint-Gallois de faire la guerre sans ie consentement des confédérés, mais au cas que Saint-Gall eût un ennemi sur les bras, il était tenu de se défendre seul, sans pouvoir prétendre à un autre secours que celui de l'envoi de députés, de la part de ses co-États. Ce traité désavantageux aux Saint-Gallois avait pour les confédérés eux-mêmes l'avantage de fortifier leur alliance sans leur imposer de lourdes charges (décembre 1412) *•
^ Wartmann, Die geschkhiliche EntunJcélimg der Stadt Si-GalUn^ 28.