‹ Histoire de la confédération suisse (volume 5)Chapitre 16 sur 72 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

(de 920 A 1027)

1. Henri P*" de Saxe, fondateur des bourgeoisies. Vicissitu<les des hoinnies libres dans les campagnes

Henri l'Oiseleur, premier empereur de la maison de Saxe, justifia les espérances qui l'avaient fait élever au trône. Il rétablit l'unité de l'empire par ses victoires sur les Slaves, Hongrois, Normands, et releva la majesté royale, détruite presque totalement sous les derniers rois de la dynastie carlovingienne.

Mais l'acte le plus glorieux et le plus durable d'Henri P'" fut la fondation des BOURGEOISIES. Cet événement eut lieu à partir de l'an 927 ; il est ainsi antérieur de beaucoup, soit aux premières communes de France (1073), soit aux premières communes d'Angleterre, qui ne datent que du XIII"^« siècle.

L'Allemagne ne comptait à l'avènement d'Henri P^ qu'un petit nombre de villes. C'était la suite naturelle de l'amour exagéré de la race germanique pour la vie libre et en plein air. L'empire, ainsi parsemé de métairies et de lieux ouverts, offrait dès lors une proie facile aux invasions de tous genres. Henri ordonna que tous les centres de population d'une certaine importance fussent munis de remparts et de tours. La neuvième partie des habitants armés des campagnes eut ordre de venir habiter ces villes (Burg en allemand) et de travailler jour et nuit aux fortifications.

Pour attacher les défenseurs des bourgs ou bourgeois à leur nouvel état, fempereur leur donna de grands privilèges. Ainsi' le port d'armes réservé aux nobles fut accordé à tous les bourgeois. Petit à petit, les bourgeoisies (Biirgerschaften) formèrent des corporations militaires et [)olitiques, sous les ordres d'un bourgmestre et d'un conseil élus par elles. Bientôt elles eurent leurs bannières, leurs beffrois, leurs sceaux,

LKS KMI'KHKLRS DK LA MAISON DK SAXK. 85

symboles de juridiction et d'iiidéijendance. Chaque ville bourgeoise fut dotée d'un territoire ou banlieue (Burgerzihl). Un bailli ou Heichior^t présidait à la haute justice, commandait la bourgeoisie armée au nom du roi et recevait l'impûl dû au roi.

Henri décida d(! plus que toutes les assemblées publiques, les festin> et les fêtes ne pourraient avoir lieu que dans les villes. Il obli,2ea les campagnards à transporter la troisième partie de leur blé dans les greniers des villes, au sein desquelles, en retour, ils devaient trouver asile en cas de guerre et d'invasion'.

L'institution de marchés et de foires lucratives acheva l'œuvre de Henri l'Oiseleur et prépara la grandeur des bourgeoisies [wir l'ifidustrit' €t la richesse.

Toutes les villes bourgeoises n'ubtinient cependant pas le^ mêmes avantages. Les villes sujettes, c'est-à-dire bâties sur le fonds d'un seigneur (Landstœdte), ne furent pas, en général, aussi favorisées que celles qui s'élevèrent sur un sol relevant immédiatement de l'empereur, et (jui. pour ce motif, reçurent plus tard le beau nom de viiles libres et impèriaks (freie Reichsstaîdte).

Le pays qui devait porter U) nom de Suisse partici[)a, dan> une certaine mesure, à ce [)remier essor des libertés municipales en Allemagne. Bâle, relevée de ses cendres, Saint-dall, Sol. Mire, tienne, fui'ent ceintes, dans ce siècle, de tours et de murailles, il vn fui de même, pai'aît-il, de Wyl, AIstant(Mi. RheiruM'k, T/nach cl WangiMi dans IHelvétie orientale".

Les fortilications diî Zurich dalcut pareillemcnl de celle époipie, ri eurent pour prenniM* avantage de former un louf {\{}> éléments div«M> qui constituaient la populalion de cotte ville carlovingienne : Fisi'alin> ou serfs de la coui'onnc, liommrs libres desrendant des Allemanncs, t'i ministériaux, j)etils employés du roi ou de l'abbesse souveraine '. In .icte de Tan 1)^1) donne le nom de cil'' a Ziiricli. La vallée iU' (ilari> était souinis(» ;i l'abbaye de Sei-lvinLicii ilepins \c coinmenceiih'iil du \""" siècle. Un de ces serfs minisli'riaux .loiil il a ('It' lail ineiiiion d.ius notn? tableau de la l'^t'odalilé, icçul la manie ln-redilaiii' de celle vallée après avttir (''!•'' alTranclii par rcinpi-rciii' Loiii^ ri-'idaiit. ^eloii

' ('lu'oiii.iiu' i-outiMiipuraiiu' ilc Wiitckiiul, moiiuMle (.'orvoy. (Tortz, V, l;^2). — Arnold, Vcrfassuiufsijrschichte dcr Frcistàiltej 1334. — Wolfjjanjî Monzel. Gtscliirhtc (!<•)• Dciiischcn. i\" AiisL,'al>r, 1S7J, I. ICH. — Solon Uohinor, FnnUs (jerinaniraniin, los ctal'lisstMiuMits ilo Ilonri i'Oist'lcur :\nrai(Mit vie iK'S t'oricressos plutôt que dos villes indiutiiicnt ditos (prélac»» du II!"'- voluint^).

" Von Arx, (liscli. r<oi St-('i<iUrn, /, 22;».

' lUiintsclili, CcscliichU- ikr lirpnltlik Zurich, \k r)S.

les formes de la loi salique, c'est-k-dire en lui faisant sauter un schelling de la main (906). La mairie de Glaris resta, dès lors, sans interruption jusqu'au milieu du XIII'"^ siècle (1253) entre les mains de la famille de cet affranchi, honorablement connue dans l'histoire de ce pays et de la Suisse entière sous le nom de Tschoudi*.

L'esprit de liberté soufflait sur les terres de Saint-Gall. La manière humaine et presque familière avec laquelle l'évôque-abbé Salomon traitait ses serfs et le plaisir qu'il prenait à faire paraître ses maîtres bergers avec une lonp^ue barbe, à la façon des hommes libres, pouvaient avoir contribué à développer chez eux le sentiment de la dignité personnelle. Son successeur, l'abbé Hartmann P"", homme savant et pieux^ tout occupé d'écoles et de doctrines, laissa dormir les intérêts temporels de l'abbaye. Les vilains, c'est-à-dire les métayers et censitaires, en profitèrent pour lever la tête. « Non-seulement, » dit un moine annaliste, « ils négligèrent la culture des terres, mais ils portèrent l'audace « jusqu'à se fabriquer des boucliers, des armes brillantes et à souffler « dans d'autres instruments que ceux dont se servaient précédemment « les vilains pour appeler les vaches. A l'exemple des nobles, ils se « mirent aussi en tête de courir l'ours, le sanglier et non plus seulece ment les lièvres et les loups, comme leurs devanciers. Aussi l'abbé « Engilbert, qui succéda à Hartmann, eut-il beaucoup de déboires à ce « sujet et ne réussit pas à comprimer leur essor, car les serfs, » ajoute l'annaliste du cloître, « sont ainsi faits que, s'ils ne craignent pas leurs « maîtres, ils se font craindre d'eux \ »

Chose étonnante! pendant que les vilains et serfs censitaires tendaient à sortir de leur classe et s'élevaient, en effet, par degré, au rang d'hommes libres, les hommes libres de la dernière classe ou libres censitaires, se voyaient opprimés par les seigneurs et réduits ou à acheter leur protection, ou à tomber dans le servage. Cette dégradation ne s'accomplit pas partout sans résistance. La Thurgovie, patrie des hommes vaillants, fut témoin d'une insurrection redoutable. Les hommes libres, ayant à leur tête Heinz von Stein, combattirent en bataille rangée contre la noblesse. Ils furent vaincus sur la Schwarza, près de Schaffhouse, au lieu môme où s'éleva plus tard le couvent de Paradis (992). Mais la mort d'Adalbert, abbé de Rheinau, et de plusieurs au-

^ Kopp, II, 284.— P'uclis, Lehen Œgidii 7sc/iî(cZi (Beilage I), et Blumer, Urkundensammhnig zur Gescliichte des Kantons Glanis, I, ont publié l'acte de manumission du premier des Tschoudi.

'^ « Quia servi sinon timent, tument.» — Le moine Ekkehard IV, surnommé le- Plutarque de Saint-Gall, qui mourut vers l'an 1060 (Pertz, II, 103).

LES EMf'FRFX'RS I)K L\ MAlSDN DE SAXE. 87

1res gentilshommes qui mordirent la poussière en cette journée, apprit à la noblesse qu'on ne lasse pas impunément la patience d'hommes courageux.

Les hommes libres, néanmoins, eurent encore longtemps à se défendre contre les envahissements des sei,c:neurs et ne réussirent pas toujours, comme nous le verrons tout à l'heure dans l'histoire de Contran le Riche, à se soustraire à leur cupidité tyrannique.

Des luttes analo.aues^à celles que nous racontons ici mettaient aux prises à la même époque les serfs de la Normandie avec leurs seigneurs et se terminaient dans ce pays par l'extermination des premiers.

2, L.CS Othoii«« de Saxe.

Henri I'-'" l'Oiseleur eut pour successeur son fils Othon I*^"", surnommé le Grand à cause de ses victoires sur les Slaves, les Hongrois, les Danois et les Italiens. Il assura la piépondérance de la race germanique sur tous ces peuples, et sut même la faire reconnaître du roi de France.

Dominé, comme Charlemagne, parla grande idée de l'unité du monde clirétien, Othon le (iraud se fit couronner à l\ome empereur d'0«'cident (962). Il usa de sa puissance pour mettre fin aux scandaleuses factions (jui ensanglantaient la ville éternelle; il déposa et fit i»lusieurs [)apes. Dans ses Ktats il nommait les évécjues et introduisit la coutume de leur donner l'investiture par la crosse et Vanneau^ symbole de la juridiction spirituelle, et par le sceptre, signe de l'autorité temporelle. En revaiit'Iie. il combla les évêchés et les monastères de biens immenses tiu'il lit légir par des avoués ou vidomnes (Kastvogte en allemand).

Les églises de notre pays les j)lns richement d(»l('es furent celles de Coire, de Zurich el le couvent d'Kiusiedeln, fondé entre \)'.\\ et \)\'). au lieu occupé par la cellule de saiiil Meiiirad '. MiiiMedelii obliul tle l'empereur la libre élection de ses abbés (9i()).

Le mariage d'Othon le (irand a\e(' Adi'Iaïde de liourgOLMie, tille du roi Rodolphe II, l'avait rapprocht' de nos conln'es (9.") h. Vu nouveau lien se l'onna l()i>qne ce monan|ue donna le duclu' (rAllemanine avec la main {U\ sa nièce, la savante lledwige, à hourcard 11, lil< de l'ancien duc Hourcard I^'*". C(^ derniei* |»rince résijlait son\en( a /uiuli el y lit avec l'empei-eur une (Mitrée triomphale, lorsipi'ij enl v hikh mu- le IN"»

' ^^ In durutu allemaniro, in Comitatn lîonnanli ilucis Turgove. » (i.ill Murol, Die Jicgcdcn dcr lUmdictimr AhUr Kinsicdcln. C'iinr, 1SI8, 3.

les Italiens insurgés (965). Un bas-relief du grand Moûtier de Zurich a perpétué le souvenir de cette victoire. Les plus anciennes monnaies qui aient été frappées dans cette ville appartiennent, à ce qu'il paraît, au règne de l'empereur Othon le Grand ' et portent une croix dans le champ.

Une sculpture qui ornait autrefois la façade de la cathédrale de Saint- Pierre, à Genève, représentait une entrevue d'Othon le Grand et d'Adélaïde, sa femme, avec l'architecte qui avait dirigé la reconstruction de cette église au X'^^^ siècle. Adélaïde donna aussi plusieurs marques de sa soUicitude au couvent de Saint- Gall, qu'Othon le Grand traitait, au contraire, avec assez de dureté, comme on le voit par les enquêtes injustes qu'il fit faire à diverses reprises dans ce cloître, où il était cependant fort aise de trouver des hommes pour ses écoles, pour ses ambassades et même pour ses conseils. On reprochait aux moines de Saint- Gall l'usage de la viande et leur attachement aux coutumes irlandaises importées par Columban.

Les empereurs Othon II et Othon III, fils et petit-fils du précédent, continuèrent aux cloîtres la protection que leur avait accordée leur aïeul et père par l'intermédiaire des ducs d'AUemannie. Einsiedeln, sous son illustre abbé Grégoire, Anglo-Saxon d'origine, fils du roi Edouard P'" et petit-fils du grand roi Alfred, obtint de nouvelles donations dans tous les pays voisins ^; Payerne, sous son abbé Mayeul, la confirmation de tous les domaines concédés au monastère. Othon III, depuis son mariage avec Théophanie, princesse de Conslantinople, était un César grec et romain plutôt qu'un souverain germanique. Il trouva la mort dans la campagne de Rome (1002), où l'avait suivi Bourcard II, abbé de Saint-Gall, qui mourut de la peste dans le même pays. Henri II de Saxe, duc de Bavière, succéda à Othon III et fut successivement reconnu par les Bavarois, les Franconiens, les Lorrains, les Saxons et les Souabes.

Page 1