‹ Histoire de la confédération suisse (volume 5)Chapitre 18 sur 72 · liC roi Conrad et les hommes libres de Wohleii · texte numérisé non relu

liC roi Conrad et les hommes libres de Wohleii

Les traditions disent qu'au retour de son expédition contre les Sarrasins, le roi Conrad, tenant ses plaids à Soleure, des députés, des hommes libres de Wohlen en Argovie, se présentèrent devant lui. Ils venaient se plaindre du comte Contran le Riche qui, ayant été dépouillé par Othon le Grand d'une partie de ses biens, cherchait à se dédommager à leurs dépens. « Contran, disaient les hommes de Wohlen, « s'était montré affable à notre égard ; nous eûmes confiance en lui et « remîmes nos patrimoines sous sa garde, moyennant un cens équita- « ble. Contran se contenta d'abord de nous demander quelques jours « de corvée à titre de complaisance. 11 nous priait d'aider ses gens « quand ils fauchaient ou labouraient ses champs. Mais bientôt il lui « prit fantaisie d'exiger à titre de corvée ce qui était pure complaisance « de notre part, et nous imposa même un tribut de poules, symbole du <( servage. » Les hommes de Wohlen terminaient en demandant justice. Mais les doléances de ces braves gens, dont le langage rustique blessait les courtisans, ne parvinrent pas aux oreilles du roi et furent étouffées

^ Le Bégeste ou Bépertoire de Forel place cet événement à l'an .950. L'auteur presque contemporain qui en parle, Ekkehard IV, moine de Saint-Gall, ne précise pas la date (Pertz, II, 110),

Les Sarrasins ou Maures ont laissé des traces dans le langage et dans une foule de noms de lieux en Savoie et en Suisse (Creux de Sarrasins, Maurienne, Mauremont). Des médailles arabes ont aussi été exhumées sur plusieurs points de ces contrées depuis 1830 (Steckborn, Moudon, etc.).

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|)ar la multitude des assistaiil>. Ils se relirereiil saii> avuii- obluiui ^i^aiu de cause et le chagrin dans le cœur \

Le comte Gontran eut pour héritier de ses biens et de son injustice son fils aîné Lancelin qui, choisi par les hommes hbres de Mûri, pour les protéger, les opprima comme son père avait opprimé les hommes de Wohlen. Leur résistance enflammant sa colère, il alla jusqu'à leur saisir leurs champs et leurs cabanes. Voyant roppres>rur devenir âgé et près de rendre compte devant Dieu, les op[)rimés crurent le moment propice et se rendirent auprès de lui, accompagnés de deux religieux. <lont l'habit devait imprimer le respect au vieux comte. Mais l'un de ses lils, Radbot, renvoya avec mépris ce cortège importun et bâtit un manoir à Mûri, pour ôter aux habitants la possibilité de lui refuseï' obéissance. Un autre château fort, constr-uit par le même seigneur sur le Wiilpelsberg, reçut le nom de Habsbourg, qui lut dès lors celui de la famille (vers 1020). « Dans la vieillesse de Conrad, roi de Bourgogne, les grands, » dit Jean de .Millier, « faisaient chacun à leur volonté. »

Ce fut bien pis encore sous Rodolphe III, lils et successeur de Conrad (depuis 91)3). Ce monarque, surnommé le fiinniui. alit'ua (iresqur tout le domaine de la couronne par ses actes de vente et s»' vit rt'.hiii il vivre des quêtes (ju'on faisait pour lui dans les églises.

Les grands, ecclésiastiques et civils, tiièrent parti de la faibles>e du roi pour s'agrandir à pi"ix d'argent. L'évèque de Siun l'cçut h' titic de comte du Vallais avec le château de Chillon (999); Tévèque de Hàle acquit Moùtier-drandval, l'Erguel et Sainte-Ursanne: Tt'vèijue d«* Lausanne, une j)ai-tie du j)ays de Vaud, avec le titre de comte i lOOh '. L'abbé de St-Mauiice ne icstii pas en arrière et devint comte d'Agaune ou du Vieux-Chablais (de|)uis Martigny :i Vevey). Levètpiede Cenève obtint ceilains droits sur sa ville épiscopale. Tous ces {irélats reçurent

' Actos du coiiviuit lU* Miiri, rédigés au miliiui ilu XII'"" siècle sous Tabbô Roncolin (1119 î\ 1145) selon Gelpke, Kirchengcschichte der Schiceiz, II. 422. M. Kopp. <iui ajiix'llo Laucclin Cancolin, no croit pas les -4c^a Murcu.<ia aussi anciens et eu reporte la réilaction au XIV""' siècle. Mais le fait qu'il y avait enci^re îles hommes libres dans la contrée au XII'"" siècle ne prouve rien contre l'authenticité du récit.

- La charte royale resta ceptMulaut sans elVet jiour le moment, et ce n'est qu'au XV"'" siècle que l'évéque de Lausanne prit le titre de comtt» (Ilisely et Ginnins). L'acte concernant l'évéque de Sion est daté de Cudretin (i>i)'J) (Martipnier et Crouaaz, DirtioTinairc historique du cmiian dr Vaud). — (iremaud, J)tMumcn(~< sur Vl'isinircdu Viilhus, 1, 41>. L'un des téuioius était le chanoine et sacristain Kalbermattei-. do Sion. Les Kallx-nnattiMi sont donc ainsi une des plus anciennes familles de la Suisse.

le droit de battre monnaie, attribut de la souveraineté que deux villes seules, Rorschach (047) et Zurich, possédaient avant eux'.

Pour se procurer de nouvelles ressources, Rodolphe ÏII ne recula pas devant l'injustice et dépouilla un seigneur de ses terres. Il y eut alors une révolte apaisée à grand'peine dans une entrevue qui eut heu à Orbe par Adélaïde, tante du roi et veuve d'Othon le Grand (999). Mais à peine cette princesse, remarquable par sa prudence et ses lumières, eut-elle quitté la Transjurane, que les troubles recommencèrent. Rodolphe III s'enfuit auprès de son neveu, Henri II, empereur d'Allemagne, auquel il avait déjà donné la ville de Râle dix ans auparavant, et lui fit cession de tout son royaume (1016). A cette nouvelle, l'indignation fut extrême parmi les seigneurs bourguignons. Ils répondirent : « Il a fallu à Rodolphe P'" et à ses successeurs notre consentement pour « devenir rois ; Rodolphe III n'a pas le droit de disposer, sans nous, du « royaume, en faveur d'une dynastie étrangère. »

Pour briser cette opposition, l'empereur envoya une armée commandée par Werner de Habsbourg, évêque de Strasbourg, et ses deux frères, Lancelin et Radbot, fils de Gontran le Riche. Un combat sanglant s'engagea près de Coppet (1020). Les Rourguignons furent battus, l'évêque de Lausanne, Henri de Lenzbourg, tué, et Genève obligée d'ouvrir ses portes ^

Sept ans après le combat de Coppet, l'empereur Henri II, le dernier des empereurs de la maison de Saxe, étant mort, Rodolphe III, qui vivait encore, confirma sa donation en faveur du nouvel empereur Conrad II de Franconie, qui avait épousé sa nièce Gisèle (1027). L'acte de cession fut signé à Muttenz, près de Râle, où s'étaient rendus, à cet effet, les deux souverains accompagnés de l'impératrice Gisèle, qui fit l'office de médiatrice.

Le roi Rodolphe III étant mort à Lausanne (6 sept. 1032), Conrad de Franconie fit valoir ses droits à la couronne.

C'est ainsi qu'après 145 ans de quasi indépendance, la Suisse romande redevint une province de l'empire germanique, comme elle l'avait été depuis les temps de Clovis jusqu'aux arrière-petits-fils de Charlemanne.

^ Les monnaies de cette époque sont les hracteaies, monnaies très-minces d'or ou d'argent frappées d'un seul côté. Meyer, dans les Mîitheihingen de Zurich, 1858- 18G0.

^ Regeste genevois, de Lullin et Le Fort, 46, d'après Hermann Contract, le moine de Saint-Gall (Pertz Y, 119).

LKs kmi'Kiu:lu> I)K la maison de SAXK. \)o

5. Tableau de la civilisation aux I\''" et .V' siècles. Gloire de l'abbaje de Saint-Gall.

Après Charlemagne, une grande partie de l'Europe était retombée dans les ténèbres de la barbarie et de Tignorance. Presque seule, par un curieux conti'asle, une abbaye située dans le pays <|iii [»ortera plu> tard le nom de Suisse, présente le réjouissant spectacle d'un réveil d»vlettres et des arts, concentré, il est vrai, en grande partie dans les mur> de celte oasis de la civilisation. Deux siècles durant, l'abbaye de St- Gall demeurei'a un grand foyer de lumières pour TAllemaLme et l'Europe.

Le mouvement littéraire à St-(iall olïre (icux prriudc^ ilistini:te>. I.i période carlovingienne (de 81G à 9:20) et la période saxonne (de 9:20 à 1022).

La période carlovingienne voit s'élever un cloître qui a l'aspect et rétendue d'une ville. Bibliothèque, écoles, jardin botanique, liù[Mt;in\. bains, maison pour les étrangers, rien n'y manque de ce qui peut >erviid'auxiliaire à la science, à la charité, à la santé privée ou publKjue. C'est l'architecte de Louis le Débonnaire, Gerung, qui a fourni le plai^ de l'édifice \ Mais l'œuvre tout entière a été exécutée par les moines eux-mêmes; ils ont taillé la pierre, équarri et sculpté Ieb(»is. fondu It^s cloches, ciselé les métaux précieux pour l'autel. Trois abbés ou chefs éminenls, Gotzbert, de Coire, Grimoald le Thurgovien, et Harlmuot. issu des sires d'Altenbourg en Argovie, ont dirigé successiviMiitMit It construction et marchent à la tète du mouvement intellectuel.

A peine achevé, le cloîti-e de Saint-Gall est le sanctuaire de^ nuiM'>. Jour et nuit les sept tables de la salle d'étude ou sni'ptoiir sont assiégées par les moines, jeiino et \ieu\, à cunuiiencei" par les i>liliifs, moines enfants, (jue la pi(''t('' de leurs parents ou leui' a\ari('e voua à saint heiioil ou à la \ iei"ge, dès l.ige de quatre on imikj ans. la^ un^ lahii- (jneiit uii i>ar('lieuiin >oli(le et ('h'gant. i]iii l>ra\e les sièi'Ies. D"aulre> préparent l'or, l'argent, le poiir|ire |toiii- la j)eintui-e des initiales ou (les nlilnatu^e^. ('eux-ci tranxiiNciil ou collalionntMit le> textes: ceux-là lixeiil les inamix'iilv at'liev»N daiis de> l'elnii-eN de client' d'un jiouce d'épaisseui'. Les ouvrages les j»lus précieux S(^iit incrustés de lamelle^ d'argent, d'ivoire on d'anlri» nn'lal. La pri'ini'M't» bilili(»tlieipie ou hhrm-

^ Co i>l;iii ('\isto fMicorr et a vtc iniblic ci\ ontior jur M. Vo\\\. K«'llor en 1S44, M. Kaliii en ;i iIdiiiu' une réiluction ilans >on Histoire dc< arU plastiques en Suisse.

rie contenait 400 volumes ou recueils reliés , dont le cataloçfue, rédisié vers 860 par le moine bibliothécaire Uto, se voit en original au cloître. Dans ces 400 volumes n'étaient compris ni les livres des élèves, ni les collections particulières des moines, ni les ouvrages apportés d'Irlande et d'Ecosse par les moines scotes qui, en assez grand nombre continuent à hanter les monastères fondés par leurs compatriotes Gall et Columban \

La théologie et les sciences ecclésiastiques n'étaient pas seules en honneur dans la célèbre abbaye. L'histoire et la poésie y avaient un représentant zélé dans Ratpert de Zurich (900). Les principaux classi- (|ues grecs et latins étaient commentés aux élèves, que l'on initiait en même temps à la connaissance des meilleurs écrits du temps sur l'histoire naturelle, les sciences exactes et l'astronomie en particulier. Pour l'étude de cette dernière branche, on se servait d'un globe céleste, d'un astrolabe et d'une espèce de tube ou télescope, décrit par le savant moine Notker le Lippu. L'observation des astres, il est vrai, n'était pas assez avancée pour bannir les craintes superstitieuses que faisait naître, par exemple, l'apparition d'une comète. La géographie était également si peu connue qu'on confondait à St-Gall les Alpes pennines avec les Pyrénées. L'existence des antipodes faisait aussi l'objet des railleries des hôtes de St-Gall.

Les beaux -arts, en revanche, y étaient portés à un haut degré. Le chant, grégorien, introduit par Charlemagne, s'était conservé à St-Gall dans toute sa pureté, et le chant populaire y atteignit à une puissance merveilleuse dans les chants de Notker le Bègue l'inventeur des séquences. L'écriture de Sintram était célèbre dans tout l'empire et celle de Folkard, le calligraphe du Psautier, ne le lui cédait guère pour la beauté des caractères \ Les deux moines thurgoviens Tutilon et Ison ont laissé un nom célèbre, le premier comme artiste, le second comme instituteur. Les tables d'ivoire ou Dyptiques de Tutilon sont un des chefs-d'œuvre de la plastique du temps. L'usage du verre était intro-

^ L'histoire de la bibliothèque de Saint-Gall a été écrite par le père Weidmann, le dernier des hôtes de ce cloître célèbre. Voir aussi Études sur Vhistoire littéraire de la Suisse, par Alex. Daguet, Revue suisse de 1845 à 1847, et surtout Bïlder und Scliriftzûge in den irischen Mannscripten de F. Keller dans les ' Mittlieilungen de Zurich, 1853. Les noms scotiques les plus connus, outre ceux de Columban, Gall, Findan de Rheinau, Fridolin de Seckingen, sont : Sedulius Scot, Mongal, Dubwin, Dubduin, Faisan, Eusèbe. Un couvent exclusivement scotique exista même quelque temps sur le Victorsberg près Feldkirch. On trouve des écrits scotiques dans plusieurs bibliothèques de la Suisse.

- Rahn, 131.

duil à St-Gall où l'église et le scriptorium en salle à écrire étaient ornés de vitres transparentes. On trouve aussi parmi les conventuels un verrier nommé Stracholf. A St-Gall fut rédigé, par les soins du noble Salomon IIÏ, un essai d'encyclopédie résumant toutes les connaissances du IX"'^ siècle.

Lci période saxonne \ii suvlouiihuv'u' V éluda des langues. La langue grecque, déjà fort cultivée par les moines scotes, fervents admirateurs des siècles apostoliques, prit un nouvel essor par les relations de l'abbaye avec la cour presque grecque des Othons. Il paraît même que plusieurs parties de l'office divin se célébraient en cette langue. Mais tandis que les princes saxons ne montraient que du dédain pour Tidiome de leurs pères et de Gliarlemagne, le vieil allemand ou tudesque trouvait un glorieux asile dans le cloître qui lui avait déjà servi de berceau aux VII'"'' et VIII'"*' siècles.

Un des grands moines de cette époque, Notker le Lippu, a été surnommé, pour ses belles traductions du grec et de l'allemand du temps, le père de la prose germanàiuc . Ce savant moine était aussi un homme de cœur qui, à son lit de mort, demanda et obtint pour dernière grâce qu'on servît un repas aux pauvres aux pieds de sa couche. Un de ses confrères, Ekkehard P"" du nom, a composé un poC'me latin pour la forme, mais allemand pour le fond et dont l'étonnante analogie avec les Niebelungen a fait supposer que cette Iliade germanique {»onrrait bien être l'œuvre d'un moine de St-Gall.

A ces hommes illustres de l'abbaye de Saint-Gall il faut ajouter un moine anonyme, conteur plein de charme, dont tous les historiens il l'envi ont malmené le livre anecdotiijue, romanesijue et {Parfois épicjue sur les faits et gestes de (^harlemagne, mais (jui tous ont fait à ce livre de nombreux euq)runts roncernant la cour de ce nrinct\ ses campagnes et ses rapports intimes avec l'Eglise et l'Kcole '. Car dans cet écrit légendaire, comme dans bien d'auti-cv du inrine geru'e et malgré la l)roderie évidente d(* certains détails, il y ;i iiii Iniid de vérité qui saisit, et ou y retrouve rendue, avec des couleurs granihoses, rinq)ressiori (ju'avait laissée Charlemagne dans rmiaLiiiialion îles <'oidenq)orains auxquels aj»parti(Mit jua^-iiuc notre chroniquiMii'. pui>qu'il vivait sons l'enq^ereur Charles le (iros, un grand anu de St-(iall qu"d visitait soummiL cl (Inui l'anonyme ilil inrinc avoii' reçu {\i'> vu-

' Kutro autres ('hatcaul)ri;uul, (iiii/ot, Ainiiôro,C'apctiL:uo, r>omircliosc. M. Guixot a jiigô i\ ju'opos il(^ inrttro un corrootif à son juconiont eu appelant l'œuvre dw moine de Saint-(lall un monument plus important et plus instructif que ne voudrait le croire la pédanterie des erudits.

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couragements. Si le spirituel écrivain n'a pas jugé à propos de nous dire son nom, il n'a pas usé de la même rélicence en ce qui concerne sonv origine; il appelle les Thurgoviens ses compatriotes et parle de Werimbert de Goire comme l'un de ceux qui lui avaient fourni la matière de ses récits piquants et pleins de coloris \

Célèbre par ses travaux, St-Gall ne l'était pas moins par son école et les grands hommes qu'elle donna à l'Église et à l'État en Allemagne. Les malheurs de l'invasion ayant fait périr les études dans la plupart des cloîtres, les rois saxons se servirent des moines de St-Gall pour relever l'enseignement et la discipline. On ferait un livre entier des services rendus à l'Empire par les Notker, les Ekkehard et leurs nombreux disciples ^ Quand Ekkehard II mourut à Mayence, grand doyen du chapitre, quarante de ses élèves, tous évêques ou prêtres constitués en dignité, suivirent le cercueil. St-Gall eut aussi la gloire de former Brunwart qui, de serf de l'abbaye, parvint à la dignité épiscopale et contribua, dit-on, k la conversion au christianisme du roi Etienne de Hongrie.

Parmi les rois des Allemands qui favorisèrent l'abbaye de leurs visites et de leurs libéralités, on cite Conrad Y\ dont la chronique du lieu a pris soin de conserver plusieurs traits remarquables. Voulant éprouver l'application des écoliers, ce prince fit répandre à l'improviste, sous les bancs de l'école, une corbeille de pommes appé-

^ Un de ses récits les plus instructifs est relatif aux écoles du palais dirigées par Clément sorti de Saint-Gall. Le voici en raccourci : « Charlemagne avait confié à « Clément, moine scotique, un certain nombre d'enfants de toutes les classes de race « noble, d'extraction médiocre et plus infime encore. De retour de ses expé- « ditions, l'empereur se fait amener ces enfants et demande au maître compte « des progrès qu'ils ont faits en son absence. Les enfants nobles, orgueilleux de leurs « avantages, s'étaient livrés à la paresse ; les autres, au contraire, avaient travaillé « avec zèle et dépassé l'attente du prince. Plaçant alors les élèves laborieux à sa « droite et les paresseux à sa gauche, comme le Juge éternel, Charlemagne adresse « alors aux premiers ces paroles élogieuses : « Bien, mes enfants, vous avez agi « selon mes ordres et dans votre intérêt propre. Continuez et cherchez à atteindre « à la perfection. Je vous donnerai des évêchés et des abbayes; dès ce moment vous « pouvez compter sur ma protection. » Puis se tournant vers les paresseux, les yeux « flamboyants : « Quant à vous, » s'écria-t-il d'une voix tonnante, « fils des nobles « et des principaux de l'empire, qui avez été élevés dans la mollesse, vous vous êtes « reposés sur vos richesses et vos honneurs héréditaires, sans tenir compte de mes « ordres et de votre propre honneur; vous avez préféré vous adonner aux jeux, « aux plaisirs et à de vains exercices. Eh bien! je le jure, parla Roi des cieux, je « ne ferai aucun cas de cette beauté féminine ou de cette noblesse qui vous attire « tant d'admirateurs, et soyez certains qu'à moins de réparer votre négligence « passée par des études opiniâtres, vous n'obtiendrez rien de Charles. »

^ L'un des Notker, évoque de Liège et créateur de la puissance temporelle de ce siège épiscopal, est regardé comme un des premiers hommes d'État de l'époque par les historiens belges, M. Gerlach entre autres.

LES EMPEIŒLKS DK I. A MAISON DE SAXE. 99

tissantes. Aucun des élèves ne se dérangea pour en prendre. Charmé de l'ordre parfait qu'il avait sous les yeux, ce monarque établit trois jours de congé extraordinaire et lit diverses fondations en faveur du monastère. C'est le même monarque qui, entendant la ,i:rand'messe à Mayence, fut tellement ravi du chant d'un moine de St-(ialL <ju'il liia un anneau d'or de son doi,i:t i)our le mettre à celui du merveilleux chanteur. « Les moines de St-(iall, dit un écrivain ecclésiastique, te- « naient le [)remier rang |)Our la musique sacrée. Leurs mélodies, « adoptées par les papes, retentirent dans toutes les églises de la «-hré- « tien té \ »

La meilleure i)reuve que Timpulsion donnée par Sl-(iall ne s'arrêtait pas à la classe des lettrés proprement dits, c'est remj)ressement avec lequel les ermites du voisinage et plusieurs femmes pieuses se mirent à la disposition des calligra[)hes du cloître pour la copie des manuscrits, f/exemple de St-Gall ne fut pas perdu pour les couvents avec lesquels ils entretenaient des relations et faisaient des échanges, comme Dissentis, Reichenau, PfelTers, Kempten, Lindau, Hohbio en Italie. D'autres maisons religieuses encore, Moiilier-Grandval, Einsiedeln, Mûri, colonie <rKinsiedeln, formaient de petits centres de culture dont l'éclat ne pâlit |)as toujours devant la vive lumière du cloître de St-Gall.

Malheureusement, toute cette splendeur s'alTaiblit et s'elïace sous les empereurs de la maison de Franconie, princes très-prosaïïiues de leur nature et dont les sanglantes iiuerelles avec l'Lglise ramenèrent les temps de barbarie et d'ignorance féodales. A Sl-Gall même, les exercices militaires et gymnastiijues usurpent la place réservée aux luttes et aux arts de l'époque antérieui'e. La noblesse commence à èti'e j>lus appi'éciée (jui' la science dans ce cloître puissant dont les abbés gentilshommes ont une cour et s'entourent, connue les souverain.^, d'oHiciers de divers grades, ('envers, échansons, sénéchaux, etc.

Le \""' sièch^ avait vu s'i'panonir rarchilechin» l'digieuse. Les picmiers progrès en ce geni'e sont dus an\ moine.» de Chiuy en Hourgogiie dont la rcMue Herthe et saillie A(l(''laïde favorisèrent l'établissement dans nos contrées, à Komainmôtier el ;i Payerne enli'e autres, sous les abbés Mayeul et Odilon. Ces religieux dirigeaient en\-nièine< la bâtisse de leurs cloîtres. On a niènu^ vonhi attribuera l'i^poipie rotlolphienne ou saxonne el même à une ('[loque |»lus riMMiliH». il la périodt' carlovmgieniu!, la C()ii>ti'uction de plusieui's {\o< colli-L'iales. chv» cath«'Mlrale> el des églises abbatiale» (pu tout iMicore l'ornement de nos villes. >Lus

' Scliiil)igor, Pic S<in(iciychulc rou St-Gdlhn, 21. :\?>. 11. C,'2. rtf.

iOO LES EMPEREURS DE LA MAISON DE SAXE.

une étude plus attentive de ces monuments et de leur style en a fait rapporter l'origine au XIl""^ ou au XIir"° siècle, et au style roman qui précéda le style gothique dans l'art du moyen âge \

Le progrès des arts utili^s n'est pas aussi sensible que celui des beauxarts. L'agriculture était encore très-arriérée en beaucoup de contrées. Les terres les mieux cultivées étaient celles des cloîtres. Là on récoltait plusieurs espèces de céréales, le froment, l'avoine, l'orge. On y cueillait les pois, les châtaignes, les melons, les figues, les olives, les concombres, et on commençait à cuUiver la vigne. M;iis le laboureur ne cidtivant que pour sa consommation propre, il en résultait de fréquentes famines. Dans plusieurs localités, l'église servait, par abus, de grenier au seigneur. Un des pays les plus avancés en agriculture était celui de Mûri, où dame Berklinde, une riche paysanne, avait obtenu le droit d'asile pour son étable, comme si c'eût été un lieu consacré. Le couvent de Mûri donnait à tout colon qui venait s'établir sur ses terres une certaine étendue de terrain, une maison, du bois, une charrue, un char attelé de quatre bœufs, un cochon, deux cochons de lait, un coq, deux poules, une faux, une hache, les semences des céréales.

L'esprit du peuple, à cette époque, était un mélange de superstitions païennes et de croyances chrétiennes. Malgré les anathèmes de l'Eglise, une population ignorante continuait à rendre un culte aux arbres, aux

^ M. Blavignac, dans sa curieuse Histoire de l'architecture sacrée dans les trois évêchés de Lausanne, Sion et Gerù^e (1854), donne une origine carlovingienne au clocher de la cathédrale de Sion qui est du même style que la tour de Saint- Maurice au XIII'"^ siècle selon M. Rahn {Gesc/nschte der bildenden Kûnste in der Schweiz, 244). Au style roman, d'après cet historien de l'art en Suisse, appartiennent le Fraumunster et l'église des chanoines (Grossmiinster) de Zurich, avec son cloître aux ornements élégants et fantastiques ; la cathédrale de Bâle, sauf les adjonctions postérieures, une partie de la collégiale de Neuchâtel, la nef de la cathédrale de Genève, la collégiale de Sainte-Ursanne, Saint-Germain àPorrentruy, Bevaix entre Neuchâtel et Yverdon, Saint- Jean de Grandson, Saint-Imier, l'église abbatiale de "Wettingen, celles de Tous-les-Saints à Schaffhouse, de Mûri en Argovie, de Rheinau, les églises d'Amsoldingen et de Spiez dans le canton de Berne. M. Rahn pense avec M. Matile que la collégiale de Neuchâtel date non de la reine Berthe mais de Berthe, femme du comte Ulric de Neuchâtel au XII™« siècle, qui le premier en fit la résidence des souverains du pays (1147-1190). Romainmôtier appartient aussi en partie au style roman ainsi que l'église abbatiale encore debout de Payerne, et toutes deux devaient leur origine à l'abbé Odilon de Cluny (mort en 1049), ainsi que les petites églises voisines de Domdidier près Payerne et de la Bretonnière près Romainmôtier. Parmi les édifices civils de style roman, Rahn cite le donjon de Chillon, dont le souterrain fait pendant avec les cryptes des églises, les châteaux de Berthoud et de Louëche, les fenêtres splendidement décorées du château de Neuchâtel, les arcades de la Maison deWettingenet la façade de la maison du Loch à Zurich. Voir Rahn et Handbiich der Kiinstgeschichte de Kugler, revu par Lûbke (Stuttgard.^ 1872).

LKS KMPPIREURS DE LA MAISON DE SAXE. lOl

j'ocliors, aux fontaines. Ne pouvant parvenir à déraciner cet usape. l'Eglise, à la fin, imagina de placer des images des saints et de la Vierge îiiix lieux consacrés par la superstition primitive. La croyance que trente messes délivraient forcément une âme du purgatoire, était trèsrépandue dans les campagnes. Les esprits les plus cultivés croyaient toujours voir le diable rôdant autour et même à l'intérieur de leur demeure. La sorcière Thiota fut condamnée par le concile de Mayence à recevoir le fouet pour avoir trompé une foule de personnes et des prêtres même en Thurgovie. La malpropreté engendrait une foule de maladies hideuses. Innombrable <Hail la foule des pauvres qui assiégeaient les portes des cloîtres ; les aumônes prodiguées sans discernement ne faisaient qu'en augmenter le nombre et la détresse.

La vie monastique elle-même, malgré ses bienfaits et les services rendus à la civilisation, était accompagnée de beaucoup d'abus et de misères. Un grand des[)otisme régnait dans certains cloîtres, où, pour des fautes légères, on liait les moines à un j)oteau et on les llagellait en plein réfectoire. Ces moines eux-mêmes l'étaient parfois devenus sans vocation, comme cette victime du cloître, Wolo de Kybourg. dont la chronique de St-Gall nous a Iransnus la (léL'liii'anle histoire. Dévoré d'une sombre mélancolie, il s'échappail sans cesse du scripton'uw <mi salle à écrire pour contempler du haut des tours ce monde auijuel on l'avait contraint de renoncer et l'infortuné fut trouvé un jour brisé et expirant sur le pavé de l'église « où, poussé par l'esprit malin, il s'était précij)ité du haut dus marches du clochei" *. »

* Chroniques de St.-GaU dans Pertz, II. Voir aussi pour l'Iiistoire dos cloîtres au moyen âi^e et de St.-GaU eu particulier le curieux roman /i/.s/or/r/f/t' de M. SclietVel, Ekkehard, entièrenuMit calipu' sur les C'lironi»iues du lieu.

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