Progrès de la féodalité
Les troubles de l'empire, au XI""*^ siècle, eurent des résultats bien divers. Ce fut d'abord de développer l'esprit féodal chez les seigneurs, qui tendent de plus en plus à s'affranchir du pouvoir royal. C'est alors, par exemple, que les grands duchés de l'Allemagne deviennent héréditaires dans certaines familles qui ne les possédaient jusque-là qu'à titre précaire et viager. De toutes parts s'élèvent des châteaux-forts. Prétextant les invasions, chaque seigneur fortifie sa demeure et l'environne de murs, de tours et de ponts-levis^
De la fin du X"^*^ siècle au milieu du XII"^^ siècle, la Haute Allemagne (c'est le nom sous lequel on commence à désigner le pays connu plus tard sous le nom de Suisse) ne comptera pas moins de 1200 no-
^ Huillarcl-Bréliolles, Ilistoria dlplom. Friderici II, iutrod. p. 67.
^ De Mulinen, Helvetia sacra. Berne, 1861. — Gelpke, Kircliengeschicliie.
^ Dans le Vallais seul on voit se maintenir ou s'élever au XI'>"^ siècle les châteaux de Séon, du Mans à Louèche, de Gesteln, de Bourg-St-Pierre, de Salgesch, de Saillon, d'Ernen, de Châteauneuf, de Mangepan et ceux de Durrenberg àMôrell, le Château-de-1'Enfer à Brigue, de Beauregard. Ceux de Sembrancher, de Martigny, Monthey et Saint-Maurice sont beaucoup plus anciens. Histoire du Vallais, ])ar le P. Furrer, I, p. 63.
bles, i)armi les(|uels on distingue 150 barons et ÔO comtes souverains.
La chevalerie ou noblesse militaire naît et se développe au^si à cette époque. Pour devenir clievalier (miles), le jeune noble avait à faire un temps d'épreuve comme page et écuyer du seigneur dont il relevait. La chevalerie s'accordait aussi parfois en récompense aux hommes libres et aux simples bourgeois qui rendaient un service signalé sur le champ de bataille au roi ou à l'empereur. Les chartes du moyen âge donnent souvent le nom de Donzeis ou damoiseaux (domicelli) aux jeunes nobles ou fils de chevaliers qui n'avaient pas encore été admis k cet honneur.
Longtemps les paysans et lesseigneui's eux-mêmes n'avaient eu d'autres noms distinctifs que leurs noms de baptême accompagnés parroi> de noms patronymiques. Mais à pai'lir des croisades, on voit les nom> de famille commencer et se former de difl'érentes manières. Les seigneurs, les premiers, empruntent leurs noms à leurs domaines, à leurs châteaux, aux charges qu'ils revôtaieiU à la cour ou dans le pays\ Les hommes du peuple suivent de près les grands et tirent leurs noms de leurs occupations, des lieux qu'ils habitaient, de leurs rapports de l'annllt.'. de leurs qualités ou de leurs défauts de corps et d'esprit.
Les croisades donnèrent aussi naissance aux annoin'es, aux sceaux. et rendirent plus général l'usage des bannières comme signes distinctifs des seiimeurs et des villes.
5. Progrès de la liberté <laii«» les Alpes. — I.es IValdstietf en
Malgré le jjrodigieux développeineiil de la leudahlt' dans la haule Allemagne. rémancij)ation des classes inférieures y avait fait des jmogrès. A St-(iall, |)ai" exemple, les mélayers et colons avaient repris le port d'armes (|ue It'iii- avail ôli' un abbi' i)i'('cédent. INii>. vovanl les grands vassaux s'anVaiicliii- delà couroiiiic. cl les ministériaux s'adjuger les ineilltMii'tN Icrres. les colons Iravaillfrciit a Iran^lornii'i' li'ui'v iciiurcs en bénélices. Mais le lier abbé Mangold. ipii gouvernait alors la principauté de St-(lall en lieu ci place d'i''pj»eii<tein. l'Iia^»,' |iar le i\[\i- ([nnrad d(^ Za'ringen, n'i'lait pas d'IiunuMn" à toh'ier cet état de cIkxo. Secondi' par une |)ai-ent.'' pui>sanle. il lit l'enlici- vassaux et colons dans l'obi'issaiice. el bàlil iiii Imi ure^ de Hra^berLl i^lllî^J^
' Cînillimaiiii (de l'riliouri:). Dr )yh. /«7c.. II, 'JOl.
Les amis de l'indépendance n'étaient pas tous aussi aisés à contenir que les métayers de St-Gall. Environ à la même époque où Tabbé Mangold réduisait ces derniers, c'est-à-dire au commencement du XIl"« siècle, paraissent sur la scène de l'histoire les vaillants pâtres des Waldstœtten (en français pays forestiers). Ce nom, en usage plus tard, pour désigner les trois vallées réunies dont les habitants s'appelleront WaldliU (gens des forets) ou LandliU (gens de la campagne) est un curieux indice de Torif^ine et de la condition des habitants de ces montaones. D'autres faits encore révèlent l'état sauvase de cette contrée avant le IX*"^ siècle. Le pays d'Uri était considéré comme une Sibérie ; le duc d'Allemannie Dietbald y envoya l'abbé Hetto de Reichenau en exil pour le punir de son dévouement à Charles Martel (73^). Deux siècles après, tout le pays compris entre le Mont-Etzel et les glaciers de rOberland était encore désigné comme un désert inexploré dans une charte de l'empereur Othon IL Une ancienne tradition recueillie par Jean de Muller veut même que pendant longtemps les Waldstaetten n'aient eu qu'une église, celle du Muottathal, où l'on venait en pèlerinage d'Uri et d'Underwalden*.
Cependant ces sombres vallées avaient commencé à s'éclaircir et à se peupler ; elles faisaient sans doute partie de ces contrées boisées, au défrichement desquelles les capitulaires de Charlemagne conviaient les hommes utiles en leur assurant des avantages et des privilèges considérables, comme celui de se choisir des juges pour terminer leurs différends de peu de valeur sans avoir besoin de recourir au landgrave. Au IX"'^ siècle, les chartes ne mentionnent encore qu'un très-petit nombre de lieux habités (Stanz, Sarnen, Buochs, Silinen, Bûrglen, etc.) Le nom d'Uri qui avait paru pour la première fois en 732, reparaît dans l'acte de fondation de Tabbaye des religieuses de Zurich par Louis le Germanique, et où le petit pays d'Uri (pagellus Uroni?e) est indiqué comme une dépendance de cet établissement royal (853). Le nom de Schwyz (Suites) ne paraît qu'en 970 et 972 où cette localité est indiquée comme faisant également partie du duché d'Allemannie et du comté de Zurich (Zurichgau), administré d'abord par les Nellenbourg, puis par les Lenzbourg, jusqu'à l'extinction de cette maison (M 73]. Mais ce qu'on appelle le pays de Schwyz au XIII'"^ siècle ne comprenait qu'une partie du canton actuel. Le //o/'d'Arth dont la circonscription embrassait
^ Jean de Muller, Histoire de la Confédération suisse (trad. par Monnard), I, 414. Blumer, Geschichie der scJuveiz. Dcmoh'atien, p. 5 ; Gingins, Essai sur la condition des personnes et des terres dans le pays d'Uri; Ilisely, Essai sur Vorigine et les libertés des Waldstœtten ; les savants ouvrages de Kopp.
LES EMPEIUaitS ])]■: LA MAISON I)K FRANCOME. 113
(loldau, Busingen et Lowerz, MederdorI" et Hotlieii formait une juridiction à part comme Gersau et Kusnacht\
Quoi qu'il en soit, les défricheurs doivent avoir formé une partie considérable de la population des WaldstcCtten, et le nom de la célèbre prairie du Grutli en est un exemple entre beaucoup d'autres*. Mais à côté de ces colons de la couronne ou fiscalins, qui n'arrivaient que par de^^ré à la liberté com[)lète, les trois vallées, Schwyz en particulier, nous offrent dès la lin du XI""^ siècle au moins, un certain nombre de libres descendants des Allemannes, une commune libre ^ voire même de grands propriétaires d'alleux, comme les barons d'Attingliausen. I.es serfs, sans doute, n'étaient pas rares sur les terres qui appartenaient en propre aux cloîtres et aux seigneurs nombreux, en possession de terres et de gens dans ces contrées. Mais grâce aux imnuuiilé> des pr63miers, les serfs d'église se rapprochaient singulièrement des libres censitaires avec lesquels ils linirent par se confondre.
Chaque vallée avait d'ailleurs ses institutions propres, ses assemblées de communes dont les attributions, dans le principe, se bornaient à i é- [lartir les charges locales et à fixer la jouissance des pâturages communs. Mais elles s'occupèi'ent bientôt d'iiitérèts plus graves. Du droit pi'ivé naquit le droit politiijue; des assemblées partielles se forma l'assemblée générale ou landsgemeiude, [)résidée non plus par un simple chef d»' commune (aminann), mais par un chef de toute la vallée dandainmann). « C'est dans l'épanouissement de la connnune, dit un publiée ciste érudit, (ju'il faut chercher l'origine de la liberté helvétiijue *. »
Le sentiment de leurs droits s'accrut avec celui de leurs forces chez les montagnards des trois vallées. Au X"'^ siècle, nous voyons les habitants d'Uri aux(iuels l'avoué de l'abbé de Zurich, nommé H(turcai-<1. réclamait le paiement d'une dim«% repousser ses prétentions avec viwvgie et invoquer les lois et les libertés dr leurs pères \ Deux dé[)Ulés dTri. Cumpold et IJuterich, vont plaider 1(mu- cause à Zurich au[)rès de l'abbesse, et consentent, [)ar acte passé ii Uri devani I'.) témoins, à amentu' dans les granges du couviMit la dixième partie {\v> foms rt'coltt's dans les lieux inaccessibles aii\ l'Iiars cl aux ciievanx''.
' Ko})}), (lt'schirlit(\ Diicli III, :>21).
- Uiitli ou (înitli vicmuMit l'un vi l'autn^ do Riiten, qui maniuo l'action ilo ilotVichor par k» l'on, taudis i\\\c le dcfriidionuMit opciv par la coupo des arbres est indi(luo par \v mot Sclurdndcn.
•' ("iv(>s (1(^ villa Suit«'s. C'iiarloilc 1111.
* M. l'rcdéric do VVyss, Stw Us Landsgcmcimkn.
' - l'atruni nostroruni jure Vt l»\£jo ^^ dit l'aoto. ([ui e>t du 22 nov. 955.
'^ Arcliivc's de la ville de /urieli. eilées par Killiet, Oiijincs tk la Confédération.
UlsmiUK SfISSK. 8
Le second signe d'indépendance fut donné par les hommes libres de Schwyz. C'était à l'occasion des pâturages de la Sihl-Alp et du Rothenthurm, dont la jouissance leur était contestée par l'abbé d'Einsiedeln. Ignorant le véritable état du pays, l'empereur Henri II avait cédé au couvent des ermites (par charte datée de Zui'ich 1018), la propriété de toutes les alpes environnantes^ . A l'acte impérial, les Schwyzois opposaient la coutume de leurs pères. Ils trouvèrent d'ardents champions de leur cause dans la personne des comtes de Lenzbourg qui remplissaient les fonctions de baillis ou avoués de Zurich pour les ducs de Zgeringen ou au nom de l'empereur.
L'affaire fut portée devant Tempereur Henri V qui se trouvait dans ce moment à Bâle. Le comte Ulric de Rapperschwyl, avoué d'Einsiedeln, plaida pour le droit écrit de r abbaye; les comtes Rodolphe et Arnold de Lenzbourg parlèrent pour le droit traditionnel des pâtres de Schw^yz. L'empereur, s 'appuyant sur la loi allemannique, donna gain de cause à l'abbé d'Einsiedeln et condamna la partie adverse à une amende de cent livres (10 mars 1114). Mais loin de se soumettre à une sentence qu'ils estimaient injuste, les montagnards conclurent une alhance ou lisue de trois ans avec leurs voisins d'Uri et d'Underwald et entrèrent même en relations avec leurs voisins de Lucerne, bien que sujets du prince-abbé de Murbach en Alsace. C'est de ces alliances, d'abord purement temporaires et plusieurs fois renouvelées et agrandies que devait sortir k la fin du XIII'"® siècle la Confédération suisse.
Dans ce temps, la liberté faisait aussi quelques progrès à Genève, dont les habitants sont traités de citoyens dans l'accord de Seyssel entre l'évêque Humbert et le comte Aymon du Genevois^ (1124). Zurich aussi, sous la crosse de son abbesse de Fraumiinster, se voyait doté d'un conseil, symbole d'autonomie, premier échelon de son indépendance à venir ^ « Presque toutes les villes de l'Helvétie, dit Jean de Muller, ont grandi à l'ombre vénérée d'une église et étaient aussi plus ou moins soumises, dans les commencements, à un évêque, à un cloître ou à un chapitre de chanoines*. »
^ Theodor von Mohr, Bie Begesten der Benedictiner-Ahtei Einsiedeln. Chiir, 1848.
^ Le Fort et Lullin, Régeste genevois, 75.
^ Bluiitsclili, GescMchte der BepuhliJc Zurich, I, 73.
^ Ainsi Soleure relevait du chapitre de Saint-Ours, Scliaffhouse de l'abbaye de Tous-les-Saints, Lucerne de l'abbaye de Murbach, Zurich du Grossmiinster et du Fraumimstor de cette ville. Coire, Sion, Bâle. Lausanne, Genève, St.-Gall, Eiusiedeln, etc., de leurs prélats.
CHAIMTUIl Vlll
LA MAISON JJK HOHEXS TAUX KX
1. KôsiNtaïK'C <1<'S S<'li\«.vxois. - - Arnold «le lSres<'ia. Los <àiboliiis do la ]iaiit<'-All(>iiiai;ii€^.
Conrad III, le premier des six lîolienslaufeii (jiii occii|)èrenl le Irùne impérial, fut élu à Coblence par les grands assemblés (1 138). Henri le Lion, duc de Bavière, chef de la maison rivale des (luelles, voulut faire de l'opposition et trouva de Tappui riiez le duc Conrad deZa'riniren. Mais Frédéric, neveu de CoFU'ad III, ehjui luisuccéda comme empereur, s'empara de la ville de Zin-ich, place foi'le de la domination zaM'ingienne, et força son adversaire à un accommodement (1138). Conrad III en |)ersonne fit ensuite le siège de Weinsperg en Wurtemberg dont les murs retentirent i)()ur la j»remière fois des cris de guerre : ici Guelfes, iciGtheltm, i|ui servirent de ralliemenl an parti du i)ape et de rcnipcicnr. lorxjue recommença la lullti eiilrc le saint-siége et le saint empuv. Le siège de Weinsperg lil éclater la bravoui'e du comte WenuT de Lenzbourg, lils de Uodolplie, l'avoué de Schwyz, auijuel ses exploits «mi Italie \alni-ent le mar(juisat d'Ancôiie en Homagne. Lorstpie l'empei-eui' Coniail enli-e- |)rit se[)t années après la seconde croisade. WCiiier iTt^lait phi^. Mai^ le monai'ipK^ ti'ouva de fidèles compagnons darmes dans revèijue de haie. Orllieb de {''robourg et le coiiili^ rii'ic II d(^ Neucliâlel, »jui revinrent coinine lui sains et saufs de celte expédition mallieureu>e.
Lu ll'i'i. l'empereur ('onrad III t'Iaiit en M'jnnr à Hàle, labbè piMiice. Kodolplie d'Linsiedeln. tpie [iidlt'giMit riinperali lee (iertrude, (''voipia an liibunal de ce pi-ince la (puM'clle toujoni's jUMidante de ce monaslèi'e avec le> montagnards de Si'Iiwn/ ipie eniitiiniaienl a Miuteiiii- le.s conile^ de Len/bonr:;. L'empei'enr, Kv^ partiis ouù's. contiiina piii'einenl cl ^unpli'iiieiit la .^eiiltMii'e reiiilnc ti'enli' ans
116 LKS HOHENSTAUFEN.
auparavant par sou prédécesseui' Henri V. iMais, comme dit un historien, la difliculté à cette époque « était de faire exécuter une sentence après l'avoir obtenue \ » Même après cette seconde condamnation, les hommes de Schwyz persistèrent à méconnaître le droit de Tabbaye. Mis au ban, ils n'en continuèrent pas moins k communiquer avec leurs voisins et à vendre leurs produits sur les marchés de Lucerne et de Zurich. L'abbé d'Ensiedeln eut l'ecours aux armes spirituelles, l/évôque de Constance, au diocèse duquel appartenaient les Scliwyzois et les deux vallées voisines, fulmina Tanalhème.
C'était une chose terrible pour un peuple que de voir cesser toutes les cérémonies religieuses, et les mourants même n'obtenir parfois qu'en secret, et à grand'peine, l'administration des sacrements. Les Scliwyzois néanmoins ne parurent pas s'en alarmer beaucoup. Ils comptaient, paraît-il, sur le grand crédit dont jouissait à la cour leur avoué, Ulric de Lenzbourg, fils d'un des comtes qui avaient soutenu leur cause en 1114. Leur confiance ne fut pas trompée. Profitant de favénement au trône du nouvel empereur Frédéric P'', Lenzbourg fit si bien que ce prince interposa ses bons offices et persuada à l'évêque de Constance de lever l'excommunication (1152).
Une circonstance importante à noter dans le procès des hommes de Schwyz avec l'abbaye d'Ensiedeln, c'est que ces derniers figurent à côté des comtes de Lenzbourg comme parties et en qualité d'associés à ces seigneurs et non de subordonnés ou de sujets. Au reste, la lutte des hommes de Schwyz avec l'abbaye d'Einsiedeln recommence au siècle suivant où les troupes du comte de Rapperschwyl, avoué du cloître, livrèrent aux flammes les habitations construites par les Schwyzois sur le terrain en liliize.
L'esprit d'indépendance commençait à s'étendre aux choses religieuses. Le séjour à Zurich cf Arnold de Brescia, fameux moine et réformateur italien, contribue k répandre cet esprit. Disciple hardi du libre-penseur français Abélard, Arnold combattait le célibat forcé et soutenait que le clergé ne devait posséder aucun bien, aucun pouvoir temporel. Chassé de l'Italie, il se réfugia k Zurich sous le nom, dit-on, de l^eemann et y fit des prosélytes dans tout le pays (1139). Saint-Bernard, qui avait déjà fait condamner Abélard en France, dénonça en vain Arnold k l'évêque de Constance comme un homme dangereux qui distillait dans un vase de miel le veniii de V hérésie. Le novateur continua sa propagande. Au bout de six ans, jugeant le moment opportun, il
^ Schmidt, Histoire des Allemands, traduite par Laveaux. Reim?, 1784, IV, 128.
LKS HOlIt.NSTAUFK.N. 1J7
passe les Alpes, suivi de 2000 hommes', avec l'aide desquels il prive le pape de son pouvoir temporel et fonde sur les bords du Tibre une lépubliiiue qui fut de peu de durée; car les Romains, eiïrayés par l'interdit, livrent le malheureux Arnold à l'emjjereur Frédéric I", qui le laisse brûler comme hérésiarque par le [)réfet de Rome (18 juin 1155).
Les historiens ne disent [)oint ce que devinrent les montagnards des Alpes qui avaient suivi Arnold dans son expédition périlleuse. Mais les doctrines du réformateur ne se perdirent point sur les rives de la Limmat, où Tabbesse souvei'aine du rraumdnster se vit, petit à petit, d(3pouillée de ses droits régaliens au profit de la l)nurgeoisie*.
Frédéric h'"", qui avait laissé périr Ai'Fiold de Hrescia et qui, peu d'années après, donnait les mains à Télnblissemeiit de l'Inquisition par le pape Lucius au synode de Vérone, ne tarda pas à se brouiller avec le saint-siége et les villes lombardes. Il rem|)orla d'abord plusieurs victoires, détruisit Milan, chef-lieu de la ligue loud)ai*de et lit nommer un antipape; mais il fut vaincu à I.egnano (1 17G) et obligé de baiseï* la mule du pa})e Alexan<h'e III à Venise (1 177").
Les Gibelins (le la Haute-Allemagne avaient vaillaunufiil condtattu jiour leur chef. Ulric de Lenzbourg avait conduit (|uelques cents hnmmes à Frédéi'ic et pi'is part au siéue de .Milan avec rt-véïpn' de Hàle, Ortlieb de Frolioui'g. Le successcui- de ce pn-Ial ipu t'iail de la même fanulle (Hait aussi un ai'dt'iil (iihclin. H lut (lé|H)S('' par le pape Alexandi'O III pour avoii' coopéré ;i l'électioii de l'antipape Pascal (Il7lli. La ville de \Vd\e |)ersistanl ;i considérci- Loiu> de Frobom*g connue son |)rélat légitime, encourut un interdit de dix ans. Mai< re\C(^nnnuni('ation pesa peu à celle ville. par('e que le clergé. f(Mt de l'appui di' Fia'Mléric et de son aiihpape. (•(•iilinua, coiume par le jtassi', >es r<uicli(ti)v sa('(M'(lotale>.
L"inti;rdit atteiginl ('ualeiiieiil la \ille iiilieliue de Lui-enie ( I 1<»S): et cc/unni». l(\s chanoines l'efusaieiit de lai^>er iiiliuiuer le> morts dans \o\iv ciineli("'re, ou se hàla (W'W C(Hi>lruiit' un avei- une ('liapelle Ik^i's de l'en- (•(Miile du leii-aiii qui apparleiiait au chapitre'.
Le \ allais avait au>si ses (iibelius ei sf^ (iiielfes. Le> prenner^
' Anioldiis ;il|)iniMiiin tnrliaiu iu\ se traxit rt IJomam iMim inultitiulino vonit. J'tisll ('(irhcicnsi:^. \'oir mit Arnold dr ni(»s«<(', Otlion «le i"'riesiii«fUO, De (jCf^tis I^yi- <h'rlri\. — (iiiiuInLrniiu. \'tlit <li Anmlda. l'avia, 171M1.
-' Les droits de t'oiir. d(> inonnaio, do pcaLriv^, l'idootion du ftMisoil, etc. liluntsrlili, deschiclilt'. (Icr Ixi'iiiihllk Zurich, I. 7:î.
•'' Casiinir rt'vfVrr. arscliirlitr roii Iji:i)n, 1. 22.
avaient pour chef l'évèque Louis de Sion; les Guelfes, l'abbé Rodolphe de St-Maurice, partisan dévoué du pape Alexandre.
s. Les Zseriiigen, ducs, recteurs en Alleniannie, en Bourgogne,
et fondateurs de villes.
Berthold IV, neveu de Berthold ïll et fils de Conrad de Zseringen, appartenait au parti guelfe par tradition de famille. Mais en sa qualité d'avoué de Zurich et de recteur de Bourgogne (titres que lui donnent les actes officiels depuis M 57), il crut devoir suivi'e l'empereur Frédéric P'' dans sa campagne contre Milan et lui amena d'excellents tireurs de la Haute-Allemagne, commandés [)ar les comtes de Lenzbourg et de Habsbourg (1162). L'empereur lui sut peu de gré de ce dévouement de circonstance. S'étant fait couronner roi des Deux Bourgognes à Besançon et à Arles, il disposa sans façon de la Bourgogne cisjurane en faveur de ses propres fils, laissant pour la forme, en échange, à Berthold IV, l'avouerie de Sion, Lausanne, Genève. Mais les évêques de ces trois villes, accoutumés à ne relever que de l'empereur, résistèrent avec énergie. Le comte du (ienevois, d'auti'e part, soutenait le duc. Mais le pape Alexandre III vint en aide aux prélats avec une menace d'anathème, et Ardntius de Faucigny, évêque de Genève, obtint de Frédéric P'" lui-même non la Bulle d'ur qui est une pièce apocryphe, mais une charte qui lui restituait tous les droits régaliens ([u'il lui avait déjà reconnus par charte de l'an 1154- où il le tiaitait de Prince de r Empire (il 62) \ La clef de Saint-Pierre devint le symbole héraldique de cette indépendance, en opposition au lion ou à l'aigle des Zéieringen \
L'évèque et les dizains du Vallais n'avaient pas les mômes moyens de résistance légale que les prélats. Ils prirent les armes et soutinrent trois guerres acharnées et meurtrières (1160, 1182, 1185).
Parmi les nobles du pays de Vaud, la répulsion n'était pas moins grande. Sauf le comte de Neuchàtel et un petit nombre de gentilshommes (|ui pi'éféraient la domination des Za3ringen à celle des comtes de Bourgogne, toute la noblesse romande faisait des vœux contre Berthold IV et cherchait à se soustraire à sa domination. Berthold V,
^ Régeste genevois, 93, 102, 103.
- L^aifjle paraît avoir été l'emblème patrimonial des Zéieringen, le lion celui de ces princes comme recteurs de la Bourgogne. Un sceau provenant du cloître d'Hauterive porte un lion tourné à sénestre. Voir l'excellente Wirtcmhev(]ische GeschicUie de Stàlin.
LKS FiOHE.N'STAUFE.N. 110
lil> et saccesseur du pnjcédent, eut encore [)lu.> de peine à se faire obéir. Le croyant en Palestine, à la suite de Frédéric \'', les seigneurs vaudois, en tôle le comte du Genevois et l'évêque Roger de Lausanne, se préparaient k envahir rUechtland lorsque l^erlliold V accourt, fond sur eux et les défait entre Avenches et Morat (M 00).
Le Vallais, toujours hoslile, n'avait pas attendu ce moment pour reprendre les armes. Hertiiold V dut poi'ter cinq fois les armes dans ce [)ays ' et finit par essuyer une défaite sanglante à la journée d'Ulrichen (1212), où le cornet d'un pâtre sauva ses concitoyens du danger d'une attaque inopinée. Ce brave homme paya cher le service rendu à sa patrie ; il fut brûlé vif par les soldats du duc*.
Les ducs de ZaM'ingen eurent de grands démêlés aussi avec les comtes de Savoie. L'un de ca^^ derniers, Thomas ^'^ déjà maître tlu Chablais, qui comprenait l) i^as-Vallais et la contrée qui s'étend de Saint-Maurice à Vevey, obtint de l'empereur Philippe de Souabe la cession de la ville de Moudon ipie venait d'agrandir et de fortifier Wcv- Ihold (1207). Une guerre s'alhuna ; elle fut malheureuse pour le duc (jui, malgré tous ses efforts, ne put m i'e[)rendre Moudnn, ni débusquer du Jorat les troupes de Savoie lenforcées de celles de beaucoup de seigneurs romands révoltés contre lui. (iràce aux elïorts de l'évêque Koger de Lausanne, la paix fut conclue au cloître de' llautcrest i I iM I ).
Pour contenii' la noblesse romande, les Zceringen s'élaieiil a\isés du même moyen (|ui avait si bien réussi à Henri I'"" l'Oiseleur. Ils avaient cherché à (înlacer les seigneurs romans dans un réseau de villes et de forteresses za'ringiiMUies. A ftwenqjle de son oncle Herlhold 111. (|ui avait fond»! la ville de JMiboui-g en Hrisgau (de 1 1 12 ;i 1 120'. Hei-thold IV éleva, vei's I I7S, la ville lorttMle Fribor ou l''iMbourg en TechllandN'l en lit un reliiL^e pour les serfs, les marchands et le> petits nobles ipn craignaient la tyraïuiie des grands. Les seigneurs du voisinage, si l'on en croit la tradition, virent de mauvais (eil cette (-oiiNtrui'tion: ils piareiit plus diiiie lois le< arnu'> [loui- l'eiilraNei'. Tant ([iie dura la bâtisse, les ouvriers durent ^ans cesse avoii- rt''[>ee (l'uni' inain. la truelle de l'aiilre. Il lalliil aussi ("omposeï- avei* le» uioiiies de Payerne, (jul n'clainaieiil la [tr(»[»rii''le du leiTain »ui" lequel la Nillfctail bfitie.
^ 1180, ir^T, ll'.»J, IJll, IJIJ.
'•* Viw ('ri)ix ("oinmcinorativi» t'rim'M^ à l'IrifluMi portait n'tt»' iiixMiption iii allfinand : >« Ici, m l'JlJ, tut liaftu I«m1u(' lU^tlinhi de /..rrinir'Mi. > A TrirlistMlo Miind on voit cncon' un draitcau (|ui pi>rtt* la date «!»' IJIJ. l'urrcr, Cuschichtc von Wallis, 1. s:,.
-' Ou plutôt on r.ouii:ou:n(\ iMuinio on lo dit dan» la llandtVsto t\o 1210 et dans
Poursuivant le système de défense adopté par son père, Berthold Y fit bâtir la ville de Berne dans une presqu'île de l'Aar, près du château de Nydeck (1191). Gonon de Boubenberg, premier membre connu de l'illustre famille de ce nom, fut chargé d'en diriger la bâtisse . Précédemment déjà, Berthold avait élevé au rang de villes les bourgs de Moudon, Thoune et Berthoud. Sur la porte de cette dernière, on lisait cette inscription triomphale : « Berthold, qui vainquit les Bourguignons, a construit cette porte. » Yverdon, Morges, Gerlier, Landshut sur l'Emme, etc., furent munies de tours et de remparts ; on répara les murs d'Avenches et de Morat, dévastés dans les dernières guerres ' .
Bien que lïntérêt plutôt que la générosité guidât les Zseringen dans la fondation ou la restauration de ces villes, la reconnaissance populaire s'est attachée à la mémoire de ces princes et s'est exprimée de nos jours même par des monuments pubhcs\G'est que, non contents d'élever des murailles et de créer des centres de population, les Zseringen ont doté leurs peuples de franchises étendues et de constitutions libérales. La Handfeste ou charte de Fribourg en Uechtland, était calquée sur celle de Fribourg en Brisgau, empruntée elle-même à celle de Gologne, une des plus anciennes villes impériales de l'Empire. La bourgeoisie, dans ces cités privilégiées, obtint de bonne heure le droit d'élire elle-même son conseil, ses principaux fonctionnaires et le magistrat suprême qui, sous le nom de bourgmestre ou d'avoyer, présidait à l'administration municipale et commandait la force armée, composée de tous les citoyens âgés de plus de seize ans. Fribourg, moins favorisée que Berne parce qu'elle n'avait pas été bâtie sur un sol libre, et ne relevant pas directement de l'empereur, ne devint ville libre et impériale qu'après son émancipation delà Savoie, au XY"'° siècle. Berne, au contraire, avant la fmdu XIII"'^ s'élevait déjà au rang des villes libres et impériales. Néanmoins, un traité de combourgeoisie étroit unit les deux villes, appelées à vivre en sœurs par leur puissant protecteur.
Le noble exemple donné par les Za3ringen trouva des imitateurs dans les comtes et seiçfneurs de la Haute-Allemagne. Le comte Hartmann lY de Kybourg, landgrave en Thurgovie, octroya des libertés communales à sa nouvelle ville de Diessenhofen (1178) et à celle plus ancienne de Winterthour (1181). Quelques années après, la ville de
le sceau de 1225. Handfeste veut dire une garantie écrite, par opposition sans doute au droit coutumier des serfs (Hofrecht).
^ Forel, Réfjeste, 175. Vulliemin, Histoire de la Confédération suisse, I, 85.
2 Témoin la statue érigée à Berthold dans la ville de Berne en 1848.
LKS HOHKNSTALFK.N. 1^1
Neiicliàtel recevait des comtes Ulrich et HertlioM une charte Hbérale qui ne l'assimilait cependant pas, comme on l'a dit. à la ville impériale de Besançon et ne lui accordait point l'autonomie municipale (pi'elle n'obtint qu'au XV""' siècle (1212). La plus ancienne charte de franchises du pays de Vaud est celle qu'octroya à Villeneuve le comte Thomas de Savoie; elle est de la même année que celle de Xeuchàtel et a servi également de modèle à d'autres, celle d'Ai,Lde, par exemple'. Un peu plus tai'd l'évèque de Siori, le chapitre et les bourgeois de Sion signaient nu (*ompi'omis (Civilegium) pour la reconnaissance iiintiielle de leurs droits (1217).
Berthold V mourut en 1218 et avec lui s'éteignit la dyn.istie iM'dontable qui avait dominé pendant plus d'un siècle sur une grande partie de la Suisse actuelle et des pays (jui foi-ment actuellement le grand-duché de Bade. Si favorable qu'ait été aux villes la domination de cette famille, on ne peut regretter qu'elle n'ait pas duré davantage, car un |>lns Ion.: règne, en consolidant l'autorité de ces princes, eût changé, :i la lin. leur vice-royauté en une monarchie véritable et élouiïédans son germe la libre Confédération dont les fondements étaient jetés au sein des x\lpes, parmi ce peuple de pâtres (jne le pnhliciste allemand i'ossell .i proclamés « les premiers-nés de lu liberté. »
Les alleux et les fiefs vacants [)ai' l;i nioit <\\\ dernier des Z;eringen. passèrent à son beau-hère Ulric, comte de Kybourg, dont les domaines s'étendii'ent alors du .lura an lac de Constance. Le mariage du lils de cet Ulric, LLarlmann V de kybourg, avec Marguei'ite de SaviMe. tille du comte Thomas L', vint favoriser les entreprises de cette dernière maison sur la partie occidentale delà Suisse actuelle. Ou reste KrédéiK' II, (pii occupait le li'ùne impérial depuis 1212, se iiarda bien de donnciun successeui* aux ZaM'ingen, connue rii-r-rois de eev conir/M'^. Uelcnant ce pays S()n> son antoi-ilt' lunniMliale, il >e borna à v ii()!ninerde> baillis ou avoni's. Ainsi le comle Bodolphe le N'ieiix dt' Habsbourg. l'aïeul (In roi on einiiereni' de ce nom dcMiil avout' ou bailli impérial d'Ui'i. de Scliw \/. cl iirnileiuald on >a maison avait (h'jâdc uiunbreuses propi'iét(''s l'oncièi"e>. L'exliiution de> /aMingen avait an»i moilitié la
' 1". l'orcl, Chdftt's coiiunundlcs (lu jtdt/s (If ]'(ni<L Mim. et Dnr.thhi Soc. romande, \^12. \,\\ charte (1(> i'imnct en l'iiuci^ny riMnonte en l'iJS et les einl)rimts ([n'oii y a laits à la Ihindùstr de l'rilu>nr,!; ou l'eelitlaml luouveiit «iiio la charte aeeorilrc à ct'ttc ville par l(\s Kyhimrtï en 121*.) n'était jias la |ireniière. mais une sccoiulc cilition (huit la lU'einière n'est pas venne jnsqn'à nous. Lî^ Ha»i(ifestc de l'rihoiiru en Suisse siMvit de modèle encore à plusieurs des chartes accordées par leb sei<ïncurs ri leurs sujets, à celles dv H(>rthoud, Cerlier. .Varberi:. Huren, Corbière.
1 M«ri
LKS HOIIENSTAUFEN.
situation des pays occidentaux. Le pouvoir du landgrave, exercé sur la rive gauche de l'Aar par le comte de Neuchàtel, échut en partage sur la rive droite aux comtes de Buche^o:, voisins de Soleure\
L'administration des Habsbourg paraît avoir été favorable aux vallées et à Schwyz en particulier dont le comte Rodolphe le Vieux réussit à apaiser le différend séculaire avec l'abbaye d'Einsiedeln par un jugement équitable et une délimitation bien entendue des pâturages en litige. Lorsque ce seigneur mourut en 1232, ses biens furent partagés entre ses fils Albert et Rodolphe, surnommé le Taciturne.
î$. Frédéric II octroie la liberté impériale à plusieurs villes et peuples de la Haute-Allemagne (1218-1218)
Frédéric IL fils d'Henri VI et petit-fils de Frédéric P^ Barberousse, avait reçu en parlage, selon l'expression du grand poëte gibelin Dante, toutes les qualités et toutes les grâces avec un cœur généreux. Heureux s'il eût borné son ambition à la seule .Vllemaone. Mais il s'obstina à vouloir dominer sur l'Italie, et cette prétention funeste, jointe cà l'incrédulité notoire dont sa cour et lui donnaient l'exemple, attirèrent sur ce monarque les foudres de trois papes et eurent pour résultat la ruine totale de sa dynastie *.
Frédéric, à ses débuts, promettait tout autre chose. Ce pupille du pape Innocent III s'était montré plein de solhcitude pour les droits des couvents et des seigneurs ecclésiastiques. Les bourgeois de Zurich, de Soleure, ayant voulu soumettre leurs chanoines à l'impôt, reçurent l'ordre de respecter les immunités cléricales.
Les Bàlois avaient été favorisés par l'empereur, auquel ils avaient fait une brillante réception à son avènement en 1212; ils en avaient reçu l'autorisation de nommer librement le conseil de la ville. L'évêque Henri de Thoune fit révoquer ce privilège ^ Les associations
^ Kopp, Geschlchte, Buch IV, 49.
* « Frédéric, disaient ses ennemis, est toujours entouré de mahométans et d'oda- « lisques. Il a traité d'imposteurs Jésus-Christ et Moïse, qu'il place sur la même « ligne que Mahomet. » Frédéric chercha en vain à se disculper de ces accusations dans un manifeste adressé aux souverains de l'Europe. — Dans la chronique du moine Jean de Winterthour, composée vers 1340, on raconte de Frédéric II que, traversant de beaux champs de blé aux bords du Rhin, il aurait dit ironiquement aux seigneurs de sa suite : « Que de dieux vous allez faire avec ce froment, » faisant allusion au froment dont on se servait pour faire les hosties consacrées. Chronicon Vitodurani. 8. Archio fiir sckweiz. Geschichie, XI.
^ 1.3 septembre 1218. Trouillat, Monuments ciel' Évêché de Belle, I.
LES UnilKNSTAUFKN. H-:i
entre villes, la formation des corps de métier et la création de conseils municipaux, non autorisés par les seigneurs du lieu, furent sévèrement {)rohibées dans toute l'étendue de l'empire. La réception de bourgeois «'xlcrnes, c'est-à-dire domiciliés hors des villes, et sujets des seigneurs, donna lieu à la même défense. En même temps, le raillem' et incrédule Frédéric, im[)iloyable aux hérétiques, comme son aïeid, les livi'ait sans sourciller aux incpiisiteurs, pour se conformer à la maxime reçue alors que le glaive temporel doit servir d'instrument au glaive spiiituel.
Nul règne cependant n'a été plus favorable à la liberté au sein des villes et peuplades delà Haute-Allemagne (c'est le nom sous lequel on ••ommence à désigner la Suisse).
Les cités de Zurich, Berne, Soleure, SchafThouse et Morat reçoivent la faveui' de relever directement de la couronne, c'est-à-dire Yimmédintdf' impériale (Reichsunmittelbarkeit). Un bailli impérial (Reichsvogt), institué par le monarque lui-même, y exerce le droit de glaive et les autres di'oits régaliens au nom du suprême justicier de l'empire. Les Bernois, [)ar un privilège tout exce[)lionnel, obtiennent que leur avoyer soit investi des fonctions de bailli impérial*. Ce fut un graml avantage pour la constitution de cet Ltat naissant de se voir ainsi alïiaii.lii de toute autre domination ipie celle du cliuf df l'Empire représenté i»ar son pi-emier magisti'at.
Les vallées forestières pai-licipèiiMit <!«'> lavrurs des Ib^lu'nslaufrii. Par (liplùine daté de llaguenau le ^0 mai l:^iU. W lils de FrédiMic II. lïeni'i de Hohenstaufen, (pu poilail le titre de roi des Bomains. déclara la vallée d'Ui'i paux d'finiiiri', inaliénable et alVi'anchi de toute sujétion à l'endroit des Habsbouru\ Dotée de la liberté imuiMiale, la vallée d'Uri en prolita pour se donner un landanunann ( Minister vallis), un sceau, et j)Oui' lever un impôt sur l()ii> W< liabitaiils. Mais comme on vt^ilait y soumettre les Liens ipii dependaienl de l'abbaye de WetlinLMMi. le ri»i Henri en t^'inoigna ;i deux i-epi'ises son vif ih'plaisir au landaunnanu et :i toute la connnunaiiti' (\'Vv\ (Miiusti-o vallis v\ univer>is honnnibus Urani.'e), menaçant de ^a disgrâce et même de cli;tliments corporels ctMix (jin persisteraient dans leurs /y/'<7e/i//o/iA' \
' W;itf(Mi\wl!)it'sl);ich, Gcschirhtc der Slndt itnd Landitchafl liern^ lv%7, :U.
- I\«»i)i), iJncli III, 272. — S(»m»ssor, cidijcuossisvhe Af'srhit'dc, lS7i, S«îO. ^ Vos n liitiiiiiKS et i.riininKs de i)()ssrssioiic conntis dt- Uid>-s},uv(i. v 'rcnno ilt» l;i rhartt* iiiipcrial»'.
' La incmirn' lettre du roi Henri, datée tl'I\»linLrtM>. ."» juin 12.Î.Î. t>t la seeomle (le llaiiuenau. 2(5 avril 12;>l, Kopp, II, 2iîl. Li> lajnlanunann, dans les proniiors temps du moins, était élu ou rontirnie par Tempereur ou par l'aMiosse de /uricli, raneitMuu» souveraine. M. lUuntsehli estime «pio la libre élection
124 LES HOUENSTAUFEX.
Mais c'est surtout lorsque Frédéric II eut été excommunié pour la seconde fois et qu'il entreprit de porter la guerre au cœur des Etats romains, que ce monarque éprouva le besoin de s'attacher les peuples de la Haute-Allemagne. A la demande des Schwyzois, ce prince leur octroya, en décembre 1!240, une charte de liberté qui les affranchissait de la juridiction des Habsbourg et les plaçait à peu près sur la même ligne que leurs alliés d'Uri : « Nous, Frédéric, par la gi'àce de Dieu. « empereur des Romains et roi de Sicile, k tous les hommes de Schwyz « (Swites), nous déclarons qu'ensuite des messages et des députés que « nous avons reçus de vous, nous vous prenons sous notre protection « et celle de l'Empire comme des hommes libres qui êtes venus à nous « de votre plein gré.... promettant de ne jamais vous aliéner de la cou- « ronne^ » Cet acte mémorable était daté du camp de Faenza, ville des États romains que ce prince assiégeait et dont il se rendit en effet maître le 14 avril 1241, après huit mois de lutte. Un certain nombre de guerriers de Schv\7z avaient probablement suivi dans cette campagne le Lion des Hohenstaufen, et Frédéric II aura voulu les récompenser de leur fidélité ^
Une charte analogue à celle dont fut gratifié Schwyz aurait été octroyée également àUnderwald, d'après Tschudi, le père de notre histoire, dont Topinion a été adoptée par Jean de Muller et même par M. Bluntschli, dans son Histoire du droit fédéral, publiée en 1848. Mais, si l'on en croit les recherches les plus récentes, l'Underwald k cette époque ne formait pas un tout comme Uri et Schwyz et se composait de parties hétérogènes qui ne portaient pas encore le nom collectif d'Undei'wald sous lequel il est connu un peu plus tard et qu'on ne peut nommer ainsi que par anticipation. Il y avait des communes organisées comme celles de Stanz, Buochs, Sarnen, Wolfenschiess, mais point encore de communauté générale chez les Waldlilt, hommes des forêts, appelés aussi gens d'Entre les Monts ou d'Entremont (Intramontani). Le reste du pays était encore engagé dans les liens de la dépendance féodale envers les couvents et seigneurs qui se partageaient la contrée, notamment les couvents d'Enaelberi^ et de Mûri, les comtes de Lenzbourç. Frobouri?, Habsbourg, les sires de Wolhusen, etc.
n'était pas possible au XIU'^^ siècle. Gesch. des scliio, Bimdesreclds. Zurich^ 1848,
^ Kopp, Gesch. der eidqenôssischen Bande, Buch III, 327. — Blumer, Staatsund Bechi.sgesehichte der schivelz. Deviocratien, 1850, p. 124. — Rilliet, Origines de la Confédération suisse, 46 et 82.
2 H. von Liebenau, ziir Gesch. des St-Gothardweges (Arcliiv fiir scliweiz. Ge-
LKS HUHENSTALFK.N. 125
Parmi les guerriers de la Haute-Allemaf^ne qui avaient ^uivi Frédéric Il dans sa gueire contre le pape et au siège de Faenza, figurait un Habsbourg de la branche aînée, filleul de l'empereur dont il avait embrassé la cause avec ardeur et qu'il ne s'attendait guère à remplacer un jour sur le, trône d'Allemagne. Ce jeune seigneur, Uodolpli».' III d»* Habsbourg, alors âgé de -îii ans, n"av;iii encore d'autre lorliiiiL' ijiif son é{)ée et vivait en véritable condottiere, de guerres et de rapines '.
C'était même très-probablement Rodolphe lui-même qui avait conduit les hommes d'armes de Scjiwyz sous les dra[)eau\ de Tempei^eur. Il était encore auprès de Frédéric en Italie, rannée «jui suivit la prise fie Faenza. Mais l'année suivante, nous le trouvons de retour à Bremgarten, en Argovie, sa résidence ordinaire, et en îruerre avec son cousin Godefroi de Habsbonrir-LautéidjourL! dont il lava.»les leri-es et (pii n>e de représailles en brûlant la ville de Rrougg. (iodeli'oi de Habsbourg-Laufenbourg appartenait vraisembhiblemenl au parti guelfe ou papal. Ce parti conq)tait alors pour chefs dniis la Haute-Allemagne l'abbé Théobald de Mui'bach iduijut'l dt-pendail Lucerne), l'abbesse de Zurich, IV'vèiiue de Constance, l'abbé de Sainl- Gall et le comte Hartmann de Kybourg di»iit les possessioiis (Franeiifeld, Diessenhofeii, Winlerlhoin-, etc.), entouraient la ville de /iwich. et le comte Piodol[)he de Habsbourg, Toricle de Rodolphe 111'.
f^es (]il)elins, en revanche, dominaient dans les villes impériales de Zurich, Schalï'house, Berne, Soleure, (jui foititièrent leur alliance par celle de plusieurs autres villes de l'Alsace, de la Souabe et du Hi'isgau*. Les citoyens de Lucerne, (piolipie sujets de l'ablié de Murbach et soumis aux Habsbourg-Laufeid)ourg en leur (jualil»' d'avoués de ce prince ecclésiasti(|ue, faisaient cause commune avec les (iibelin> tle S(h\\\/. et d'Uri. Il en ('lait de même des conununcs de Stanz, Sai'iien, Huoi'hs dans rUnderwald, inq)alientes de s'alTranchn', connue leui'> voisine^, de l'avouerie hér(''ditaire (\v< llabsbourg-Laufeid)ourg.
Le mouvement l'eligieux et polititjue (pn -\t[M'rait autoui' d'eux MiquK'lail les chefs du pai'ti guelfe: ils se nniciil à clcxei' des fitrle-
scliiclite, \1\, '21 \). ("ost }\ ros oxpéilitions d'au i]o\\ des monts que I.iel>onau rattMflic rrtal)lissoui(M»t tics prcniii'rrs voii\s ilo i-oniniunioation ontro les Walilstjvtton et la l.oinliardii' i)ar l'rscn'u et la inontagni* apiM'lr<< St.-(iottliard. à partir du irgne d'All)(>rt (lL>US-i:U)S).
' Kodolplic de l!al)sl)(>urLr. lit' la liranrlio aiui f de icttc niaxMi. ôtait m^ le l''" mai IJls.
- Georges de Wvss, Abiri Zuridi, p. (;:>.
•' Kopp. IJuch III, I 17. Ces villes rtaient Ilaguenan. Uiieintelilen. bciiicil.^ui.u, lîribacii, Neueubtturg sur le Khin, Mulliou>e, Kai>«'rsl>erg.
!2G LES HOHE>'STAUFE-\.
resses. La construction de la bastille de Neii-Habsboiirg, à trois quarts de lieue de Lucerne, date de cette époque, ainsi que le fort deSchaddorf, construit par les gens de l'abbiye de Zurich, dans la vallée d'Uri.
Une nouvelle excommunication, plus terrible que les précédentes, avait été fulminée à Lyon par le i)ape Innocent IV contre Frédéric, et ce prince déclaré déchu de son pouvoir (17 juillet 1245). Mais les foudres de l'Église ne firent qu'irriter le zèle des Gibelins de la Haute- Allemagne. Les Lucernois, soulevés contre l'abbé de Murbach, lui démolissent son château de Tannenberg et lui rasent sa belle forêt de la Museojçf, dans le voisinage de leur ville \
Le lac de Lucerne est témoin de luttes acharnées entre les partisans de l'abbé de Murbach et desHabsbourg-Laufenbourg, d'une part, et les Lucernois aidés de leurs voisins et alliés des vallées, de l'autre. Des scènes plus violentes encore se passaient dans ces dernières où des nobles dont l'histoire ne sait pas les noms étaient chassés et leurs forteresses détruites, ce qui a fait penser à Hermann de Liebenau et à d'autres historiens que c'est à cette époque qu'il faut reporter les scènes que la tradition place à 1307 et 1308.
Dans sa détresse, le comte de Habsbourg-Laufenbourg dénonce au pape les Lucernois et leurs alliés des Waldstaetten, comme rebelles à ses droits héréditaires et à l'unité de l'Eglise-. Innocent IV menace les récalcitrants des foudres de l'Eglise, par monitoire daté du 28 août 1248. Mais ce pontife, à ce qu'il paraît, s'en tinta la menace, signifiée par le prévôt d'OElenberg dans le Sundgau.
Il n'en fut pas de même pour les Zuricois. L'interdit avait été lancé contre cette ville, et le légat du pape, Petrus, cardinal de Saint-Georges, défendit d'administrer les sacrements à ceux qui ne prendraient pas l'engagement de se croiser contre l'empereur excommunié. Les Zuricois répondirent à cette défense par l'expulsion des partisans du pape. L'évêque de Constance ordonna alors au clergé de quitter la cité mise au ban. Les Dominicains émigrèrent les premiers et furent suivis des chanoines. Les Cordeliers eurent l'air d'en faire autant, mais ils ne sortirent par une porte que pour rentrer par l'autre. Pendant quelque temps, la ville de la Limmat n'eut d'autre culte que celui de ces moines patriotiques ^ L'année suivante, le pape s'adoucit et donna les mains à un compromis en vertu duquel le clergé reprit sa place,. mais non son influence dans la cité, car les chanoines furent exclus de la société des
^ Kopp, Gesch. der eidg. Bûnda. Bucli III, 148.
^ Kopp, Urkiinden, 15. Geschichie, Buch III, 145.
^ Kopp, Geschichte, Buch III, 147. — Urlunden I, 3. — AVyss, Abtei Zurich^ 65.
LES HOHENSTAUFK.N. l'iT
Coristables ou des principaux de la ville, et les Dominicains qui s'étaient montrés les plus hostiles à la bourgeoisie, confinés au Heiliiienberg (Mont sacré), près de Winlerthour*.
L'alliance des villes de la Haute-Allemagne avait été d'un L'r.md secours pour les Zuricois dans leur lutte avec l'Eglise. La sym[)athie de^ Gibelins et des vallées forestières ne leur fit pas défaut non plus: elle s'exprima dans une lettre d'adhésion où le curé de Stanz et plusieurs notables, entre autres le chevalier Rodolphe de Winkelried faisaient des vœux pour leur triomphe sur le parti contraire. « N'ayant pas de sceau « à nous, disaient à la fin de leur missive les signataires, nous emprun- » tons celui de nos confédérés de Lucerne". » L'imj)ortance de ce document n'a pas échappé aux investigateurs récents des origines de la Confédération. L'un des plus savants a même voulu y voir un indice de cette alliance à laquelle faisaient allusion, environ un demi-siècle après, les auteurs de la grande charte du h'' août 1201 \ Le chevalier Rodolphe de Winkili'cit ou Winkelried est le premier membre aulhentiquement connu de cette famille que devait immortaliser au siècle suivant le dévouement du héros de Sempach *.
Dans l'intervalle de toutes ces luttes, Frédéric II, trahi p;ir les un> et abandonné par les autres, était mort par le poison ou de chagrin danle royaume de Naples (13 décembre 1250). Mais les peuples et les villes gibelines de la Haute-Allemagne n'en furent que plus fidèles aux fils de ce monarque et même à son petit-lils Conradin, le dernier it^jfton de cette race infortunée et auquel la fortune réservait un»* tin >i cruelle, car après lui avoir accordé (luekjues années de bonheur insouciant aux bords du lac de Constance, dans ce village d'Arbon transformé en bourg autonome |)ar la reconnaissance de ce jeune j)rince, elle faisait tomber sa belle tête lilonde de seize ans sous la liai lie du bourreau. à Naples, le 21) octobre 1208 •'.
' Wyss, Die Ahtri Zio-ichih). Voir la li'ttrc du iKVpo du li;'. juiu 1211» aux pièces justitlcjitiv(>s, 101.
- Ivo))!), Gcschichtc, Hucli 111, 117. l'ikundcn, I, 2. ("otto lettre, consorvoo aux archives du rouvent (rKnjïolberir, est sans date, mais se reporte évidemment aux événements de 1211 à Vl'^().
^ K()i)p, IJrl'Hutli'u, lîucli I, ;'».
•* (''est ])r()l»al)l(Mnent au ehevalier Kod«)li>lu' de Winkelried que se rapporte la léj!;ende d'I'ndcrwald ([ui le t'ait mourir eu tuant près d'Oediswyl un dragon ou serj)ent monstrueux i»areil à eelui dont, au sièeU^ suivant, uu chevalier français aurait délivré l'Ile di' Hhodes, Xo'w sur les Winkelried de Stanz la curieuse notice de II. (le l.icltcuau de Luceruc dans les MiWieihnujcn de Zurich. 1\.
' JiC docunieut par lenutj Conradin accorde à .Vrhon un trihunal est ilu 1"^ décembre 12()('>, et date de Schougau.
A l'exemple de la plupart des villes, Rodolphe de Habsbourg se montra longtemps fidèle à la fortune adverse des Hohenstaufen, malgré la rude guerre que faisaient à ces princes les papes Innocent IV et Alexandre IV. Ces chefs du monde catholique leur opposèrent successivement le landgrave Kaspe de Thuringe, surnommé le roi des prêtres (1246), et Guillaume de Hollande (1247-1256), puis Richard de Gornouailles, frère du roi d'Angleterre et Alphonse X, roi de Gastille, simultanément élus par les princes électeurs, et qui portèrent, chacun, le titre de roi des Romains, de 1257 à 1272, où le premier mourut et où le second résigna des fonctions devennes purement nominales.
Quatre ans après le décès de Frédéric II, et l'année même de la mort de Gonrad IV, son fils, Rodolphe de Habsbourg se faisait excommunier une seconde fois, par suite de l'incendie du couvent de Sainte- Marie-Madelaine, aux portes de Râle '.
Au grief relatif à cet incendie d'un édifice consacré, la bulle papale ne manquait pas d'en ajouter un autre concernant l'adhésion de I\odol[)he au parti des Hohenstaufen, ces ennemis jurés de l'Éghse.