Première alliauee perpétuelle flîi!)l
Toujours occupé de ragniudisseinent de sa lamille, Rodolphe de Habsbourg avait vainement cherché, avant de mourir, à faire élire son lils aîné Albert comme son successeur. Sans doute, ce piiuce avait {plusieurs des (jualit('s (|ui font le héros et l'homme d'Ktat. 11 était sobre, économe, ix\uuliei' dans ses moMM's, brave à la guerre cl toujours parfaitement maître de lui-même. Mais on eût \ainement cherché chez lui celte loyauté de caractère et ces (jualités joviales (jui avaient rendu Rodolphe si cher aux bourgeois (rAllemaLrne. Son aboi'tl Iroid et sévère, son reirard teiMu;, sa taille voûtée, irélaieiit pas propres à corriu'er l'impression défavorable (|iie faisait ('pi'oiiver à eeii\ mii l'approchaient le caractère dur el iiillexible de l'e |trmce. On le >avail d'ailleiii-s père de nondireuK enfants et homme à user de toutes sorl(\>^ de moyens piuir pourvoir à l'enlrelieii de >a laiiiille.
Dans ra(lmiiii>tralioii de xvs Miats héréditaires, Albert avait donné la mesure^ dt^ son peu de res[)ect pour les driuts acijuis des seigneurs et (\v> vilhs: il avait vu se soulever contre lin les bouruvois de Vienne. toute la noblesse lin |)avs. la Rohèmt\ la SlMie et Sal/bourj:. Pour SC
concilier les Viennois au temps de sa guerre contre Ottokar, roi de Bohême, Rodolphe, père d'Albert, leur avait octroyé de grandes franchises et la liberté impériale. Albert refusa de reconnaître la charte paternelle, bloqua sa capitale par terre et par eau, et força les députés de la bourgeoisie avenir pieds nus et tête nue lui apporter sur le Calenberg, où il était campé, les clefs de leur ville avec la charte du roi son père qu'il se donna le plaisir de lacérer sous les yeux des opprimés. Joignant la cruauté au mépris du droit, Albert fit crever les yeux, arracher la langue et couper les doigts à un certain nombre de prisonniers \ Ceci se passait le 18 février i288^ Aussi, à la mort du roi Rodolphe, la crainte de lui voir succéder Albert émut-elle toute la Haute-Allemaofne.
Zurich jeta le premier cri d'alarme ^ Neuf jours après le décès du premier des Habsbourg, le Petit et le Grand Conseil de cette ville jurèrent de n'obéir qu'au monarque dont le choix aurait obtenu l'assentiment de toute la bourgeoisie (24 juillet 1291).
Peu de jours après (le dix-septième depuis la mort de l'empereur) les Waldstsetten risquèrent un pas bien autrement décisif. Uri, Schwyz et le Nidwald ou Bas-Underwald (le Haut y adhéra plus tard) conclurent
^ Malgré sa partialité notoire pour les Habsbourg, l'historien lucernois Kopp n'a pas pu déguiser ce fait que Jean de Muller avait déjà mis en lumière (p. 54 du 2*"^ vol., traduction de Monnard). Les sources communes oi^i ont puisé ces deux historiens sont la chronique autrichienne de Grégoire Hagen et la chronique rimée d'Ottokar. L'avarice d'Albert et sa soif insatiable d'agrandissement sont attestés par tous les chroniqueurs contemporains, même les plus dévoués aux Habsbourg : le moine de Winterthour, Matthieu de Neuenbourg, la chronique de Fiirstenfeld, celle d'Osterhofen, de PTaselbach, les annales léobiennes, celles de Worms et de Mayence. Voici le langage de Jean de Winterthour: «Huncregem « Albertum fama vicio avaricie minis excessive irretitum testatur : castra, « civitates et oppida suorum consanguinorum sibi indebite usurpavit quod causam ante tempus morti « sue dédit. » Parlant de sa fin tragique, l'annaliste de Mayence prétend qu'Albert ne fut pleuré par personne, attendu qu'il n'y avait en lui ni vertu ni justice (Pertz,Monumenta, XYHI, 317). La chronique du moine de Fiirstenfeld (Volmarc) accuse Albert d'avoir tourné les électeurs contre Adolphe de Nassau à force d'argent et ne dissimule pas le fort soupçon d'empoisonnement que fit naître contre le fils aîné du roi Rodolphe la mort subite et si opportune pour lui du roi de Bohême Wenceslas et de son fils, beau jeune homme plein de talents et d'avenir (1305, et 1306) (V. Bôhmer, Fontes rerum Germanicariim, 1845). Ce savant n'en a pas moins traité de calomnie tout ce qu'on dit d'Albert, donnant pour raison de ce dénigrement systématique selon lui, le besoin qu'ion avait cVun tyran pour servir de cadre à Vhistoire de Guillaume Tell. Mais comment Bohmer et les écrivains suisses qui ont reproduit ce passage pourraient-ils concilier avec ce besoin les jugements des chroniqueurs contemporains auxquels Guillaume Tell était parfaitement inconnu ?
'-^ Kopp, Gescliichte, Buch H, 532, d'après la chronique rimée d'Ottokar, 618.
^ « Zurich gab den ersten Anstoss. » Kopp, Urkunden, I, 34.
FONDATION IJK I.A Co.NKKDKini l'J.N SLiSSK. lo'J
leur première alliance perpétuelle (l'^'" août 1291). Le document de celte alliance, muni des sceaux des trois vallées, a été retrouvé', en allemand, dans les archives de Stanz et en latin dans celles de Schwyz. Ce pacte de \2\)\ est la pierre an,aulaire de l'état fédératif des Waldstîjotten et le noyau d'une Gontédération plus étendue et destinée à rallier en faisceau toutes les forces nationales é[)arpillées autour d'elle, dans la plaine et sur les mnnta<znes. Le nom (YEidrjenossen (compagnons du serment), déjà consacré dans l'alliance à terme de Berne et Lucerne (1251), reparaît dans le pacte du L'" août 1291. « Tous pour un, un pour tous, )> telle est l'âme de l'alliance perpétuelle.
Voici, en français, le résumé aussi fidèle que possible de ce document à jamais mémorable :
Au nom de Dieu, Ameu.
Considérant la malice des temps, à l'elVcl de se déteiidri' avec plus d'eflicace ainsi que de se conserver dans la situation désnx'e, les honnnes de la vallée d'L'ri, tous les hommes de la vallée de Scliwvz et ceux de la vallée intérieure de rEnlremont -, ont promis de bonne foi de se soutenir mutuellement au dedans et au dehors du pays avec toutes les forces d(Mit ils peuvent disposer, envers et contre <[uiconfpu; tenterait de leur faire violence, de les impiiéter ou de porter atteinte à leurs persomu's et à leurs bi(Mis. Ils s'eiififaiîfent par serment à se secourir les uns les auties à leurs fi'ais, à résister aux allaipus des méclianls, à vtuip^er les injures qui pourraient leur être faites, renouvelant ainsi l'ancienne forme df (lonledération ^ scellée par serment. Tout cela sans préjudice des services ipie chacun, selon sa condition, doit rendi'(> à son Sei^-neur et qu'il l'endi'a comme par le passé. Nmis sonunes unanimes à convenii' qne nous m- recomiaiti'ons pas pour Jn^e celui qui aura acheté sa charge ou (pii ne serait indigéiu» et habitant de ces contrées. Si quelque conllit vient à surgir entre les (loid'édérés, les plus prudents inlerviendront |)ar arbitrage pour apaistu' le dilVérend selon (|iril 'iMU' païaîtra expéiliiMit, et si l'une ou l'aulre des parties reliisait de se sounu'ttre, tous les auti'es C.ontV-dérés se déelareraieiit contre lui. Si quidipinn tue un autre sans être en état de légitime ilélense qu'on le saisisse et ipi'il soii mis ;i nn)rt, ;i nuMii> ipi'il puisse démontivr son innociMice. Va s'il soil du pays, (|u'il n'ait |»as l'audace d'v rentiei'. Les l'autems el liailisans d'un mallaiteui' sont bannis des vallées jus(pi';'i ce qu'ils soi«Mil rappelés par les (lonfédéi'és. Si quoli|u'uu dVulre ces doiiiicr^ pi'olit»' du silence de la nuit pour ((tiuintMlit' un incendie, il aura cessé d't'lre notre comiloven.
Tons c(>s statuts établis pour IHlililé générale sont faits pour dnrei' à j^tupé-iuilt' avec la gi'àce de Hicu. l-'.n loi de (pioi nous lédigeons le pi"é>ent acte et nous \ apposons les sceaux (\i'> liois ('.ommnnanti's el vallées *.
' l'ar le sav.int (ilcscr, do r»."il(\ cm ITtiO.
-' (\)iniiii(ii/t(is InnninKin inlr(ii>i(»iln)>tin(in c.j/Zo tnjtiutns. Nous avons ilojà tait obscrvcM" <|uc c'est aMi>i ijik» s'appelait b> Nidwald on ITinlorw ald du l'.as. ' « AutKiuain (•(•iitc:lcrati<Mns t'ormam jiirain«MUo \allatani. * Seucsscr, J'ulijrnossischc Ab^chialc, de IJi:» à 1 IJO. Appemlico. -51
iCO FONDATION DE LA CONFÉDÉRATION SUISSE.
Certes, il faut être grandement égaré par l'esprit de parti ou de système pour trouver, avec certains publicistes, une rébellion de sujets dans cet acte d'union où tout respire, au contraire, le souci et le respect du droit. On a accusé les auteurs du pacte de 1291 d'avoir usurpé l'autorité du landgrave ou du bailli impérial, en décidant de leur chef que « tout (( confédéré qui en attaquerait un autre injustement et par surprise se- « rait mis à mort. » Mais dans un temps d'anarchie, où la majesté impériale était foulée aux pieds par les seigneurs et par Albert d'Autriche lui-même, où y avait-il hors de soi pour un peuple quelque garantie de justice? Et quand chaque dynaste et hobereau, chaque ville et commune cherchaient, de l'aveu de l'historien Kopp lui-même (Urhmden, I, 34), à étendre son pouvoir privé aux dépens de la puissance publique, peut-on faire un crime aux hommes libres de s'être protégés euxmêmes et d'avoir fait usage de l'arme de la légitime défense? Là où cesse le droit positif (et quel droit que celui de ces temps de ruse et de violence?), là commence le droit naturel et imprescriptible de l'homme créé moralement libre et à l'image de Dieu.
Deux mois après l'établissement de cette Confédération, si frêle en apparence, et en réalité si riche d'avenir, une alliance défensive de trois ans fut jurée entre Uri, Schwyz et Zurich (16 octobre 1291)'. L'Underwald, où les Winkelried et d'autres nobles tenaient des fiefs de la maison d'Autriche et où les éléments féodaux entravaient encore le développement national, demeura à l'écart de cette seconde alliance.
L'alliance d'Uri et Schwyz avec Zurich reposait sur les mêmes principes que celle des trois Waldstsetten et avait évidemment en vue les ducs d'Autriche, bien que leur nom ne soit pas prononcé dans l'acte. Les droits des propriétaires fonciers y étaient reconnus et tout homme lige d'un seigneur féodal tenu de rendre ce qui était dû à ce dernier, comme cela ce pratiquait avant les temps de Rodolphe de Habsbourg, preuve qu'on envisageait ce prince comme ayant empiété sur les droits des villes et pays libres.
« Si quelqu'un fait la guerre à Zurich, disaient les représentants des « confédérés, et endommage ses arbres et ses vignes, nous le défendrons « de tout notre pouvoir, et si nous ne parvenons pas à le garantir, nous « porterons le pillage et l'incendie sur les terres de l'ennemi. Zurich « prend le môme engagement envers nous. Si l'un dés pays confédérés (( veut se lier envers un seigneur, les autres ne sont pas tenus de « suivre son exemple. »
^ Segesser, Die eidgenôssische Abschiede, de 1245 à 1120. Appendice 242.
Le traité d'alliance se terminait par les noms de douze citoyens désignés pour procurer l'exacte observation des dispositions qu'il contenait et prendre en commun les mesures nécesssaires. Six de ces douze notables avaient été choisis par les Zuricois dans les Waldstcetten, les six autres par les Waldstanten ciiez leurs alliés de Zurich. L'histoire ignore les noms des notables qui ont signé le mémorable pacte, conclu par les trois Waldstcctten, entre eux, le l'^'" août 1:291. Mais ces noms étaient, selon toute [)rol)abilité, les mêmes que ceux qu'on lit en tête du pacte du M) octobre conclu avec Zurich, savoir : Conrad ab Yberg, landamman de Schwyz, et Arnold de Silinen, landamman d'L>i. Sont cités ensuite dans le corps de l'acte, avec dix autres notables, comme garants de l'alliance : Rodolphe Stauflacher, qui devait remplacer ab Yberg dans la magistraturi; suprême, et le baron Werner d'Attinghausen, qui succéda à Silinen et que l'on trouve dès lors presque constamment à la tête du pays, comme landamman, jusqu'en ÏX\[ \ Ce sont là les vrais fondateurs de la Confédération Suisse. Deux Zuricois marquants, Roger Manesse et Rodolphe Miiiiier tigurent aussi parmi les douze.
En même temps qu'ils s'alliaient aux Waldstanten, les Zuricois avaient aussi conclu une alliance, contre Albert d'Autriche, avec l'évêque de Constance (un Habsbourg cependant) et la comtesse de Rapperschwyl, de la maison de liomberg. La guerre ayant éclaté entre les deux partis, les Zuricois avaient mis le siège devant Wiiiterthour et serraient de près cette place habsbourgeoise, loi*siju"uii chef du parti autrichien, le comte Hugues de Werdenberg, la sauva par une ruse de guerre bien ourdie. Il lit [)reiulre à ses troupes le drapeau de l'évêque de Constance et pénétra, grâce à ce stratagème, jusqu'au milieu dos assiégeants qu'il mit en déroute après leur avoir Inè cent hommes et enlevé leur bannière (l'A avril ltîl)l^)^
Un mois api'ès, \o. '> mai, le ciunle Adolphe de Nassau, priiit-c brave et humain, ayant èl(' pr('IVM'(' au (\\ic Albert d'Aiitrii'hc par li'< princes électeurs, le duc refusa (\o. le reconnaître et tout le [>arti auti-ichuMi l'ourut aux armes. Lis boiu'Lreois de Wiiitei'thour et les vassaux de llabsbours, jugeant lesZui'icois d(Mnoralis(''s et alTaiblis pai* leur dt'faitc, (xM'suadèrent au duc d'Autriche de tenter un coup ih' main snr la villt» do la Limmat. Albci'l >'a[)pi'()cha eu cll'et ave»- un ciH-p^ de Iroupc^. Mars, tin hani ,|ii
' Voir 1.1 liste des I;uui;iimn;nis dans lîlunior. ronrad ;il> Vl'cri: (*>t \o preinior l;iiul;imiii;m comiii de Scliwv/.
-' r.linitsclili, \, \-2S. Kopp. (tcscIi., lUicli \\. M.
UISTOIHK SUISSE. 11
162 FOiNDATION DE LA CONFÉDÉRATION SUISSK.
Zuricliberg, les troupes ducales virent avec surprise les remf)arts garnis d'hommes armés et des bandes de guerriers stationner sur les places publiques. Croyant à une méprise ou à une trahison, le duc trouva à propos de se retirer à Winterthour. Or ces bataillons nombreux qui avaient imposé au duc étaient, si l'on en croit la tradition, formés en partie des femmes et des jeunes garçons de Zurich qui s'étaient revêtus à la hâte des armures des guerriers morts ou absents. Cette attaque soudaine n'avait pas laissé d'intimider les Zuricois. Ils firent la paix avec l'Autriche et annulèrent ainsi les fruits de leur alliance antérieure avec Uri et Schwyz'.
Le nouveau roi n'hésita cependant pas à confirmer les franchises des Zuricois, par un acte daté de Colmar(li janvier 1293), et y ajouta même le privilège important de disposer du droit de glaive (Blutbann) pendant les interrègnes^. Le même jour et dans le même endroit, Adolphe de Nassau favorisa les Bernois de chartes analogues ^ Deux ans après, il recevait un splendide accueil dans la cité de l'Aar, ne dédaignait pas de s'arrêter dans les murs de Laupen (appelée alors Loyes en français), la petite ville impériale, et se rendait de là à Zurich. Mais une coalition dangereuse était en train de se former contre la puissance croissante de Berne. Les trois comtes de Savoie, Neuchàtel et Gruyère s'armaient contre elle avec les Fribourgeois. Ces derniers, tour à tour amis zélés ou ennemis redoutables, s'étaient solennellement réconciliés avec leurs voisins dans une conférence tenue à Laupen entre les magistrats des deux villes, trois ans auparavant (avril 1295). Ce n'était qu'avec le consentement des Fribourgeois que Berne avait renouvelé une alhance avec Soleure (29 avril 1294). Mais les sympathies des vassaux de l'Autriche l'emportèrent sur la politique des amis de Berne. Une armée de 10,000 hommes alla camper au Dornbiihl, près d'Oberwangen, à une lieue de la ville de Berne (2 mars 1298). Mais ce fut pour y essuyer une sanglante défaite, où les Fribourgeois seuls perdirent 60 hommes et ce qui, dit la Chronique de Berne, est le comble de l'ignominie, leur grande bannière. 400 morts, 300 captifs, 18 étendards, tels furent les fruits de la journée*. La même chronique donne pour chef aux Bernois Ulrich d'Erlach, le père du vaillant capi-
^ Bluntsclili. Gesch. der Repuhlih Zurich, I, 130.
2 Ibid., 133. — Kopp, Buch VI, 102. Adolphe octroie aux Zuricois deux char^ tes, la première du 23 décembre 1292, la seconde du 11 janvier 1293.
3 Wattenwyl-Diesbach, I, 174. — Kopp, Buch YI, 141.
* AVattenwyl-Diesbach, I, 187, 188. — Kopp, Buch YI, 251.
FONDATION DK LA CO.NFKOÉRATION .SLTS>K. Klo
taiiie (jiii vaincra à Laupeii VI ans plus tard*. La bannière de Berne (jui dès le conrimencement de celle ville portail Tonrs noir pour t^inblèine, sur un fond blanc, comme le pi'ouvent les monnaie> et le pju> ancien sceau de la Hépublique, subit un cliangement pour le fond, (jui devint rouge avec une bande jaune*.
I^a guerre aux châteaux fut la suite naturelle de celte expédition téméraire. Bremgarten, Iklp et Gerenstein tombèrent sous les béliers des Bernois dirigés par deux ingénieur.^ liabiles. maîtres Ik)ur('ai(l et Bieder.
Les Waldsla'tlen avaient pris les armes eii l^l):2 j)Our lenr> ;illié> de Zurich dans la guerre de ceux-ci coiitn' lAntriche. L'aniit'c >uivante, ils refusèrent d'assister au Lmidt(uj ou plaid général convoqué par les otficiers ducaux pour jni'cr la paix puljjiijuo (htndfrifulen). ]\< en fuient punis par le bailli auli'ichien de liade «pii inlei'dit le transit des marchandises d'Italie par la vallée d'Uri, hostile à la maison d'AulF-iche \
Le nouveau roi comptait également de nombreux partisans dan> le Vallais, à Bàle, Soleure et Sainl-Gall dont Adol[)he venait de conlirmer les franchises à Ueberlingen (23 janviei' 121)3). Les Lucernois, quoique sujets du duc, s'étaient laissés entraîner dans le parti d'Adolphe par le contact des Waldstîctten. Mais les armement.- du [)arli des Habsbourg les engagèrent à se soumettre et ;i prêter U) serment au dur Albert (31 mai 1292). Le duc jugea à propos d' les maintenir dans ces bonnes dispositions en renouvelant la ronlirmalion de leui's h'anchises et par la promesse de leur en donner de nouvelles, ce (]ui n'empêcha pas les bourgeois de I^icerne de s'éniaucipei- de nouveau en hJDT et de se donner de leur chef un bourgmeslie ;i la place de l'ammau ducal*. Celle magistrature ne fut pas, il est vi-ai, de lonLrut^ dina'e et lit jtlace à un avoyer élu parles ducs. Les (ilanumais iiV'Iaieul pas plu> >oumis, en dépit des liens de dépendance (pii les unissaient ii Seckingen. avouerie de Habsbourg: ils lirent cause connnune avec les vallées foreNiieres. Uri et Schwyz nu'ent l'i'compensés de leur dévouement à Adolphe jKir
* Los rnidits Itcniois ont t'iov»' des doutes sur lo coiumandtMiKMit et la préstMicr d'Uiricli d'Krlacli au Dorultidii, attendu (pio ce gentilhonune otait vassal d»' Nidau, l'un des bellii^erants, et ^\m plus est, copropriétaire avec ce soiuMicur d'un di's châteaux que les IJernois tléniolircMit après l(» coiidtat, le château de iJreiniiarten. A cela, un autre érudit, M. I",l. dt> Murait, répond dans la Gaieric suisse que le
une charte de ce prince, qui se bornait k reproduire textuellement dans sa teneur le fameux document de Faënza, mais sans en indiquer l'origine première, à l'effet sans doute de prévenir toute contestation k ce sujet.
Sous le règne d'Adolphe de Nassau, les trois vallées respirèrent librement. De cette époque date la première landsgemeinde authentiquement connue. Elle eut lieu k Schwyz môme, en 1294 ', et fit des lois poui' astreindre les couvents de la vallée k contribuer aux charges publiques, avec menace, en cas de relus, de leur i*etrancher le bois, l'eau, le feu et la jouissance des pâturages communaux (Wunn und Weid). En même temps, défense fut faite aux cloîtres d'acquérir des biens-fonds dans la conlrée. « C'étaient là, dit le savant Kopp, des me- (( sures acerbes et que ne se permettaient alors ni les seigneurs ni les « villes impériales. En rapprochant ce fait de la lutte de Schwyz avecEin- « siedeln, on peut y voir le germe de la haine des anciens Suisses pour « les monastères'.» Mais cette haine elle-même, comment les cloîtres l'avaient-elle fait naître, sinon par leur convoitise insatiable, d'une part, et par leur dévouement k l'Autriche, de l'autre. Le fait que la noblesse cherchait k accaparer les monastères enrichis, celui d'Einsiedeln, par exemple, k l'exclusion des classes inférieures, ne devait pas contribuer k les rendre populaires. « La noblesse, dit un historien d'Allemagne, ne « voulait prier et chanter Dieu qu'avec ses égaux dans les chapitres et « abbayes \ » Nous retrouvons ici comme landamman de Schwyz Conrad ab Yberg, et k la tête du pays d'Uri Werner d'Attinghausen, le premier des landammans de cette illustre famille de barons populaires.
Mais le roi Adolphe, abandonné par ceux-lk même qui l'avaient mis sur le pavois, ne se soutenait plus qu'avec effort en Allemagne. Le parti d'Albert et le sien en vinrent aux mains k Gôlheim, k cinq lieues de Worms, où l'abbé de Saint-Gall, l'héroïque Guillaume de Montfort, fit des prodiges de valeur et où une foule de chevaliers de la Thurgovie versèrent leur sang pour la cause d'Adolphe *. Mais la victoire se déclara contre ce prince qui tomba lui-même sous les coups de son rival (le 2 juillet 1298). « Aujourd'hui un brave cœur a été brisé, » s'écria avec larmes l'archevêque Gerhard 'de Mayence, un des électeurs qui avaient abandonné son parti pour celui d'Albert ^ Le vainqueur n'eut
^ Blumer, Staats-und Bechisgeschichte cler schw. Demokratien, I, 135.
2 Kopp, Geschichte, Buch, VI, 116-118.
^ Schmidt, Histoire des Allemands, trad. de Laveaux, III, 91.
^ L'opinion commune était qu'Albert avait tué lui-môme Adolphe.
^ Kopp, Buch A^, 271.
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pas de peine alors à faire confirmer son élection dcjà convenue avec plusieurs princes dans une assemblée antérieure. Le règne d'Adolphe, si favorable à la liberté dans le Waldstajlten, ne l'avait pas été au même degré à la ville de Sainl-Gall dont ce monarque avait, en dépit de ses privilèges, hy[)Othéqué l'avouerie au prince-abbé, Guillaume de Monfort. pour le récompenser de son dévouement. Mais à la mort d'Adolphe, l'abbé de Sainl-Gall perdit l'avouerie que le nouveau roi n'était [)as disposé à lui reconnaître et la ville de la Steinacli échappa au danger de tomber au rang de villes sujettes '.
2. Albert d'Autrioho, roi d<'s All<>iiiaii<ls. - Kôsisfaiice de^* WaUlNta'lfeii ( r2!>**- i:iOH).
Élu roi à Francfort le 27 juillet, Albert reçut la couronne le 24 août k Aix-la-Chapelle, au milieu de l'immense concours (jui ne man(]ue jamais aux. victorieux et aux heureux de ce monde. Nous donnons à Albert comme à son père Rodolphe le titre de roi plutôt que celui d'empereur. Ni l'un m l'autre, en eiïet, n'ont l'eçu la couronne impériale de- niamdupape. Cederniei', (jui était alors l^onifaceVlll, ne voulut nii^ineilalinid pas reconnaître comme roi des l\omains et futur empereiii'. celui qu'il flétrissait du nom de meurtrier d'Adolphe: il n'y coiiveiitit i]ue l(»iv.|u'il y fut contraint en quelque sorte par sa lutte pro[)ie avec le roi de France et qu'Albert se fut liumilié devant le Saint-Sié^e*. Kopp, de Lucernc, et les historiens récents qui l'ont suivi dims cette voit' pn-tendent que le règne d'Albert n'a. absolument rien chang»' ii l;i >itiialion des trois vallées et (|u'il n'a pas failli y tuer daii>son germe la (lonfédéralioii du 'l''"* août 1^21)1 ^ Nous croyons, au contraire, avec pliisieui's savant-, (jue le règne d'All)ei'l fut uiu? période de loiiiiiienie ei de crise pouil'alfranchissement de.s Waldsla'lten. Fclose au souille de libeitt' i|iii mmivent s'était fait sentir en Furo[)e |»eiidaiit les croisades, mais eut'ore au maillot et icsserrée dans un coin de- \lpe-. la GonftMh'ralion avait
' Wartiii mil, />/'• f/rsch. f'.'ntirickrlunp der Sfdilt St-(t(iîU'n, 7.
■ Albert dut envoyer plusieurs ;iiiii)assailes au {lape. dont faisaient partie entr»' autres le chevalier Conrad der Mom'li. de lîàle, et le prévôt du (îraïul Mtuitier de Zurieli, .leau, seert'taire d'Alliert ; te dernier lit plus tard cvripie d'I-liilistadt. puis de Strasboiirij:. Kop|>, llucli \' il . l'i).
^ * Aucli ist niir keine l'rkunde Itekannt aus weUlu'r sieh lu>wei>en li« sse. ilass « Konii; .Vllu-eelit den dvoï i.andern aueli uiir ««in llaar i;ekrunimt lia' o. * Kopp. Urkundrn, \, ~\ . M. it^ prot'essimr Haj^en a émis des opinions analosjues dans sa dissertation intitulée : Ihr l'olidl: tlrr Kaisir l\iith{t' von II<ihshnrij ttmi Alhrecht^
besoin, pour se consolider, du baptême de sang de la lutte contre le despotisme ambitieux de la maison d'Autriche.
Une fois assis sur le trône, objet de son ambition effrénée, Albert se montra appliqué tout entier k réaliser les plans d'agrandissement dynastique dont son glorieux père lui avait légué la pensée et l'exemple. La Haute-Allemagne fut l'objet de sa sollicitude spéciale, comme on le voit par les nombreux séjours que ce Habsbourg fit dans son pays d'origine, à Zurich surtout, en 1299, 1300, 1302, 1303, 1306, 1307 et enfin lors de sa mort tragique en 1308 \
Mais attentif à ne pas s'aliéner d'un coup tous les esprits, il commença par octroyer la confirmation de leurs franchises à un certain nombre de villes de ses États héréditaires : Winterthour, Diessenhofen, Sursée, Mellingen, Frauenfeld. Il agit de même envers plusieurs villes impériales : Zurich, Saint-Gall, Berne, Bâle. Il se garda bien, toutefois, de renouveler le privilège accordé par son prédécesseur à Berne et à Zurich, de nommer des Juges du sang pendant les interrègnes ^ L'impôt impérial fut aussi exigé avec rigueur. Les vallées d'Uri et de Schwyz n'obtinrent pas non plus la reconnaissance des chartes du roi Henri, de Frédéric II et d'Adolphe de Nassau. La vallée de Claris fut grevée d'un impôt plus lourd et incorporée malgré elle au bailliage autrichien du Gaster. Fribourg, privée déjà sous Bodolphe du droit de nommer un premier magistrat, se vit de même que l'Alsace assignée en douaire à un fils d'Albert, à l'occasion de son mariage projeté avec une fille de Philippe le Bel, roi de France '\ Lucerne ne fut pas beaucoup mieux traitée et sollicita en vain la confirmation des statuts reconnus par le roi Bodolphe.
Albert avait consenti à rendre k l'abbé de Saint-Gall l'investiture de ses fiefs, mais il eut soin de garder pour ses fils l'avouerie de Wyl et de Pfeffers et refusa de laisser démolir le fort de Schwarzenbach dont il comptait se servir pour réduire l'abbé au rang de ses vassaux. Les Ramschwag, ces tyrans * de TAppenzel!, furent maintenus dans leur office. Plus tard il fit démolir la ville, non le fort de Schwarzenbach, et contraignit les habitants de se transporter k Wyl devenue ville autrichienne, et qui s'enrichit par le fait de 227 maisons nouvelles construites par les émigrés.
* Kopp, Gesrhichte, Bncli VIII, 220. On compte une foule d'actes scellés de ce prince dans les villes de la Suisse, Schaffhouse, Bâle, Zurich, Bade, Lucerne. Treize de ces actes sont datés de Zurich. Bégestcs de Bôhmer.
^ Kopp, ibid.
3 Par acte daté d'Ulm, le 5 février 1300. Kopp, Buch VII, 52 et 53.
* Von Arx, Geschidilen des Cantons St-Gallen, 1,407-428. Kopp, Buch VIII, 225.
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Un prélat thiirgovien, Conrad de Klingenberi:, prévôt do la cathédrale de Constance, avait encouru la disgrâce d'Albert ; il le fit sai>ir et obtint des Zuricois qu'ils le retiendraient prisonnier dans leur ville.
Au commencement du XI V™*^ siècle, la carte des possessions de la maison d'Autriche dans les contrées qui portent un [)eu plus tard le nom de Suisse, était déjà fort étendue. Avec les trois comtés de Lenzbourg, Kybourg et Habsbourg, elle comprenait entre autres les villes d'Aarau, de I^aden, Diessenhofiîu, Stein, l^remgarten, Rlieinfelden, Schafîliouse, Frauenleld, Fribourg, Lucerne, Sursee, Winterthour, le Fricklhal, l'Entlibouch, Tavouerie de Claris, celles d'EinsiedeIn, Mûri, Heromunster, Dissentis, Wyl, le péage lucratif du Gotthard et une foule de seigneuries disséminées dans les (irisons (Laax), dans la Thurgovie (Arbon), dans l'Argovie (Aarl)ourg, ancienne propriété des Kybourg), Herthoud, dans l'Oberland (Oberhofen, Unterseen , Unspunneu , (irindehvald), Homberg et le Sisgau, aux portes de Hàle. Pour régir ces Etats héréditaires, le chef de la maison d'Autriche avait établi un Juge du pays ou Landrichter dans le Zurichgau et TArgovie. uu autre eu Thurgovie, un bailli à Bade et un second à Holhenbourg prè> dti Lucerne. Mais ce dernier et la ville de Lucerne elle-même étaient p.utbis subordonnés au bailli de Bade.
Ainsi, sur les bords (hi Rhin, de l'Aar et de la Reuss, allait se formant insensiblement une principauté pareille à celle que Rodolphe avait créée d'un seul coup sur les bords du Damdie et de la Muhr. La crainte (ju'inspirait le vainqueur de Colheim était telle qu'Ainéih-e V de Savoie jugea à |)ropos de restituer à rem[)ire les villes de Moral, I^lyerne et la Tour de liroie dont il s'était remis en possession à la mort de Rodolphe (août 121)1). Le roi des Allemands se hâta de faire j)rendre possession de ces contrites par un l)ailli impérial. Olhon île Slrasberg, résidant à Lau[)en et qui se donna un substitut à Pitycriio. « Payerne et Morat, nous dit l'historien dynasti(|ue delà maison irAuliiilu'. avauMit un intérêt stratégi(jue pour le roi *. »
C'était le même terrorisnn^ (|ui avait engagé j^lusieurs seigneurs à se dessaisir malgré eux de leur patrimoine on lavour (l'AlliiMt ou de ses (ils. l)(M*e nombre ('tail lo coinle Weriier de iloinlHM'g-Rap[>ersiliwyl (jui en avait en vain appelé au droit et qui ^c mmitra (\v> \ov> un (Miiiomi déclaré de la maison d'Aulriclio. L'ancien seigneiu' (ILnlerseen et d'Unspunnen, Walthei' (ri^scluMibai'li, devitMit ('jaliMiitMit un dt^ imiiiomis les plus achariu's d'AlbiMt.
Mais un anneau essentiel inaii(]iiait aux posses>itui> de la luaixui
* Lifhiu)wslvy, (hschiditr drs Ilaui^rs IIaf)d>ur(j.
d'Autriche dans la Haute- Allemagne, tant qu'elles ne s'étendaient pas aux Waldsta3tten, cette ancienne avouerie des Habsbourg et où ils possédaient encore de riches domaines, surtout dans l'Underwald. Dans les premières années de son règne, Albert semble cependant prendre son parti de l'autonomie d'Uri et même de celle de Schwyz dans ses rescrits aux landammans des deux vallées. Ces rescrits avaient pour objet de nouveaux conflits entre les montagnards et les cloîtres. La commune de Schwyz, présidée toujours par le landamman Conrad ab Yberg, avait imposé aux monastères des dames deSteinen une contribution de sept livres et un schelhng. La reine Éhsabeth, femme d'Albert, ordonna à ce magistrat de s'en désister par lettre datée de Nuremberg (13 janvier 1299). La vallée d'Uri continuait à grever d'impôt les gens de l'abbaye de Wettingen, établis sur son territoire. Le roi lui-même en écrivit au landamman (ministro valhs uranise) et prit sous sa protection les immunités de l'abbaye (1^^ avril 1302)'. Le landamman d'Uri auquel écrivait Albert était encore ce Werner d'Attinghausen que nous avons vu paraître sous le règne de Rodolphe. Obéré de dettes qui le contraignent k vendre une partie de ses terres, ce gentilhomme campagnard n'en conserve pas moins la confiance de ses concitoyens et figure comme chef de sa vallée dans des actes de 1308 et 1317 ^.
On ne sait pas si les vallées d'Uri et de Schwyz se soumirent cette fois aux injonctions du couple royal. Un fait semblerait indiquer le contraire et déceler un état d'hostilité persistant envers la maison d'Autriche. C'est l'alliance conclue par Schwyz avec le comte Werner de Homberg et la guerre portée par eux dans le Gaster autrichien où l'abbaye de Schaennis éprouva de sérieux dommages (1 302). C'est que, non content de dépouiller les Homberg de leurs domaines dans le Sisgau, Albert leur avait enlevé le Waeggithal et la Marche, pays assez voisins des Waldstaetten pour que ceux-ci, à leur tour, pussent être inquiétés de ce nouveau contact avec les domaines héréditaires de l'Autriche. La guerre que le roi Albert soutenait en ce moment pour le trône de Bohême où il essayait de placer un de ses fils, ôtait tout espoir, de secours prochain à l'abbesse de Schaennis. Elle préféra se désister de la plainte qu'elle avait d'abord portée au tribunal d'Albert et s'accommoder avec Schwyz, où Rodolphe Stauffacher avait succédé à Conrad ab Ybers; comme landamman.
Il y a un autre indice de l'état de guerre dans lequel les WaldstaBt-
^ Kopp, Urkimden, II, 167 et 172.
"^ Blumer, Liste des Landammans. Geschichte der Democratien, 564. Kopp, Buch VIII, 235.
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ten se trouvaient avec l'Autriclie. Suivant le conseil de son père Rodolphe, le nouveau roi avait chargé un greiïier argovien nommé Bourcard de Frick de dresser un inventaire ou terrier des domaiiie> et seigneuries héréditaires qui appartenaient ou avaient appartenu à sa maison dans la Haute-Allemagne. Or, dans ce terrier que le greffier Fri<k mit huit ans à rédiger (de 1303 à 131 1), il n'est pas fait mention des domaines que la maison d'Autriche possédait dans les troi> vallées, el ce silence a été interprété avec raison même par les lii>toriens favorables à l'Autriche comme un signe non équivoque du mécontentement qui régnait dans la contrée contre le roi Albeil. il prouve aussi l'impuissance de ce dernier à procurer k son agent l'accès des vallées el de rUnderwald entre autres, où sa maison possédait cependant 1»* plude biens fonds et de droits féodaux.
Aussi peu de temps après, voyons-nous les communes de cette vallée. se dégageant enfin de l'étreinte féodale, se donner lui premier landamman avec l'unité territoriale et politique qui lui avait niaiii|iit'' jusqu'alors. Le nom de l'Underwald et celui de son prcniitT lanilanniian Rodolphe d'Oedisried paraissent du même coup daii> un acte scellé des armes de ce dernier, daté du 7 niai's 13()i. où ce inaLîi>>li'at iiilcrMi'iil comme médiateur entre Lucerne et la libre vallée du llavii. (lituinifiit s'était accom[)lie cette centralisation des communes jus(iue-là isolées dont se composait le pays que la forêt de Kei'us sépai-ail fii deux .'nu- Irées distinctes? Les documents n'en disent rien, mais n<)u> nuMilrcut rUnderwald formant en ce momeut un tout polili(|ue el demeurant Id jusqu'au milieu du XI V'"*^ siècle où s'opérera la séparation i\('> deux côtés de la forêt de Kerns ou de ce (ju'on apjielait déjà aloi's le NidwaM et de ce qu'on a appelé au Will""' siècle seuliMueiit robwald. Ou «lisait le pays de Stanz et celui de Sarnen. Les historiens de Ifcnle feu(li>le ont voulu voir dans l'épanouissemenl des comnuines de II uderwald en un seul l^lat |)olili(|ue un synq)tôme du régime bienveillaiil el paternel d'Albei't dans les valItMS forestières. Ne peut -on et ne doit-on pas y voir, tout au couli-au'e. une suite de r«''loigneineiit crois>aut de- inonlagnaidde> Irois vallt'(>s (^t de rriideiwald eu [tarticulier, |)oui' le> llalwbouri: '
La même aiiiu'e où rLuli'euKuit aiTivail à l'unit»' et à la hlxM't»' avec son landamiuau, le niauistrat i|ui avait pri'sidt' iuM|Ui'-l;i -luiv j.nom d'annnau au Conseil de Lui'eiiie, >e Irau^formait en avoyer. La ville de la Ueuss avait précédemment cliert'he ;i l'M'happer ;i l'Auli'it'he par ses alliances avci' lis WHliUut on lioniiui'- dt'S rnllcrs fon'shVrrs. mais elle s't'lail vue ('(Midaniin'e pai- vciilcni'i' arlutrale à l'enont'er ;i celle i]U 'elle aval! contracltN' a\ei' le- jt'ii- de Ku^-nachl .
La juridiclioli de Kussiiacht, dépendante du Chapitre de Lucerne et partant soumise aux Habsbourg qui en avaient l'avouerie, était régie, au commencement du XIV"'*^ siècle, par un châtelain ou bailli héréditaire nommé Eppo, dont le père, nommé Jean, avait pareillement exercé ces fonctions. C'est contre ce bailli que les gens de Kussnacht avaient cherché un appui à Lucerne et contre lui qu'ils soutinrent un procès devant le prévôt de l'église de cette ville. Celui-ci, assisté de deux gentilshommes du pays, siégea comme juge, en plein air, dans une prairie du village de Meggen, aux bords du lac de Lucerne, le 15 mai 1302, en présence de sept témoins, prêtres, chevaliers et bourgeois. La sentence rendue à cette occasion fait connaître les griefs des deux parties et jette un certain jour sur les rapports des serfs et des baillis à cette époque.
Le bailli et chevalier Eppo se plaignait que ses serfs de Kussnacht, aidés de ceux de Hiltikon et d'Immensee, l'eussent assailli deux fois et affirmait qu'ils lui eussent même donné la mort s'il ne s'était pas trouvé là de braves gens pour le défendre. Cependant, le seul motif de plainte qu'il reconnaissait avoir donné à ses sujets consistait à ne pas tolérer la jouissance abusive des pâturages de l'endroit, pâturages auxquels ils n'avaient droit que dans la mesure de leurs propriétés. Loin de les opprimer, disait-il, j'ai diminué leurs « redevances et réduit les 100 livres « qu'ils payaient à mes ancêtres à 27 livres pfenning, un quarteron « d'avoine, mesure lucernoise, un coq de carnaval pour chaque feu et « quatre jours de corvée par an. Mais au lieu de se montrer reconnais- « sants, les gens de Kussnacht mettent de la négligence à s'acquitter « envers moi et cherchent même à contracter des alliances illicites. »
Dans leur réplique aux griefs de leur bailli, les gens de Kussnacht avouaient ne pas avoir ménagé les paroles et même les voies de fait à l'endroit de leur seigneur et déclaraient en être marris. Mais, aussi, pourquoi exploitait-il les pâturages uniquement à son profit et ne leur en accordait-il aucune part? « Tailles, avoine, poules et corvée, nous ne contestons aucune de ces redevances au seigneur, » ajoutaient les sujets d'Eppo. « Mais ne pouvait-il pas nous imposer la corvée dans un « autre temps qu'en été, au moment où elle nous est le plus onéreuse. « Nous avons, de vrai, cherché alliance et protection ailleurs. Mais « c'était par peur du bailli et de ses amis, et à cause de la violence à h- « quelle nous nous étions portés envers lui. »
Ouï les parties, les trois juges prononcèrent : « Les habitants de « Kussnacht n'ont droit aux pâturages que dans la mesure de leurs <( biens. Ceux qui n'ont pas de biens-fonds ne peuvent avoir part aux
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« [i;Uur;i,!:Cs qu'autant que It.' bailli ou le maire y t:uii>eiit. Mai- il ii"ap- <( partient pas au bailli de diminuer les parts sans Taulorisation du pré- « vôt. Il est défendu aux [laysans de dévaster les pâturages, bois, « champs, eaux. Tous les serfs du baillia^i:e, homme- et femmes, sont (( tenus k la corvée. Celui ipii a un attelage y va avec ses bêles de « somme; celui qui n'en a [)as se sert de ses bras et cela pendant <jua- <( tre jours de l'année, un au printemps, un en été, un en automne, un <( en hiver. Il est formellement interdit aux habitants (]i;> trois villages «. de faire alliance contre leur bailli, soit avec les seigneurs, soit avec <( les pays voisins. Une amende de 100 marcs sera infligée à celle des « deux parties (jui enfreindra la sentence \ »
Pas (jnestion dans les griefs des gens de Kussnacht de ces attentats à la chasteté (\e> femmes, dont les baillis de ce temps se rendirent cependant plus d'une fois coupables, témoin ce bailli deLowerz que rappelait au siècle suivant un chroniqueur du parti autrichien, le prévcM Hemmerlin de Zurich, quand il dit (|ue ce seigneur fut assommé par deux jeunes sens d'Art dont il avait déshonoré la sœur. Les meurtriers du bailli de Lowerz auraient trouvé asile et protection chez les Waldsta'tteii et auraient même été les instigateui's de la conjuration qui aboutit à l'expulsion des baillis ^
En tout cas, si ces attentats à la pudeur n'eussent pas été bien réels, l'un (\(i> pi-incipaux magistrats de Berne, Nicolas de Die-bach, eût-il osé les donner à l'empereur Frédéric III comme une des causes de la défection des Suisses, dans une audience (jue l'empertMir accordait aux députés de la Suisse ;i Hàlc (Mi septembre I47i>\
Nous louchons ici à celle (piestion tant conli'oversée des oi'igines de la Confédération et des dernières années du roi Albert, c'est-ii-dire à l'établissement d(i> baillis pai' ce prince, aux faits et gestes de Tell, au serment du (ii'utli et à l'insurrection du peuple des vallées forestières, Muvie de la dcsliaictiou (\r> cli.iteaux torts cl de rexpul>ioii des baillis.
'.i. Ti'iKlilioiis rdalîvos a'k In t.^raiiiiio «l'AIbt^rf. à <>iiilliiuiiio T<^ll vt au soriiioiif «lu <;rhtli i i:i<»T vt i:(Os.
a's liadilitiii> doiil nous pailoii^ m' ti(Mi\;iit'iil dt'jà en L't'i'Uit' dan<
' \'oir le texte dans Kopp, rrhuntlm, 1, .'»<, et le rt'cit ilaii>i riii>toire ilii nu'-mo, Hurli m, 1:î1.
■ 'riiesamiis Ilclvct, I.c thnru'ovitMi Mutins, auteur d'iine chronique iln XVl'"*" siècle, place U> nieurtr»» à Tan i:>0().
•' Kneliel, Chronik. Hasel, 18.')1.
la chronique de Justinger, secrétaire du Conseil de Berne, qui était déjà un personnage vers 1386, dans le siècle même, par conséquent, où ont dû s'accomplir les événements auxquels elles se rapportent. Justinger, il est vrai, ne parle ni de Guillaume Tell ni du Grutli. Il se borne à dire que les Waldstaetten se soulevèrent contre les Habsbourg parce que les baillis et officiers de ces derniers s'ingéniaient à leur imposer de nouvelles charges et faisaient violence aux femmes \ C'est dans les chroniques postérieures du Livre blanc de Sarnen (ainsi nommé de la couleur de sa reliure, 1470) de Melchior Russ, conseiller de Lucerne (1480), d'Etterlin (1525) dans la chanson de Tell, contemporaine du Livre blanc et dans YUmerspiel ou drame d'Uri, que se trouvent narrés tous ces détails qui sont venus ensuite, deux siècles et demi après l'événement se fondre en uu tout continu et systématique sous la plume à la fois nerveuse et naïve d'Egide Tschoudi, « l'Hérodote et le Plutarque de la Suisse, » comme l'appelle un savant critique ^ Jean de Muller, le plus éloquent et le plus philosophe, sinon le plus exact et le plus impartial des historiens suisses, n'a eu que la peine de rajeunir et de moderniser un peu ce tableau épique pour électriser les âmes et inspirer à un poète comme Schiller et à un compositeur comme Rossini leurs splendides créations.
Voici en raccourci et réduit aux traits principaux, l'exposé des traditions des chroniqueurs du XV"'*^ et du XVI"'^ siècles :
L'empereur Albert n'avait pas encore terminé ses différends avec le pape, ses guerres avec les princes et la Bohême, qu'il voulut engager les Confédérés à renoncer à la liberté dont leurs ancêtres leur avaient légué l'héritage immémorial, pour devenir sujets de sa maison. Les Waldstaetten ayant envoyé à ce pi'ince le landamman Werner d'Attinghausen pour en obtenir la confirmation de leurs franchises, Albert refusa net d'y consentir. Mais il fit faire, en revanche, les pins belles promesses aux hommes des vallées s'ils consentaient à suivre l'exemple des Lncernois et à accepter comme eux la domination autricliienne. L'empereur, dit-il, créera parmi vous des chevaliers. — Nous préférons, répondirent les hommes des Waldstaetten, la liberté de nos pères à tous les avantages de la condition de vassaux de la maison d'Autriche. Ce fier langage blessa le roi. Mais il dissimula sa colère jusqu'à ce qu'il eut réussi à se débarrasser de ses ennemis les plus redoutables. Alors, au lieu de désigner un bailli impérial des Waldstaetten pris parmi les seigneurs amis des Waldstaetten, comme l'avaient fait ses prédécesseurs, il envoya dans les vallées plusieurs baillis ou gouverneurs munis d'instructions rigoureuses. L'un d'eux, Gessler ou Gissler, gentilhomme argovien, s'établit à Altorf; un second,
' Studer, Archiv des liist. Vereins des Kantons Bern, IV, 4. ^ Rilliet, Les Origines de la Confédération suisse, 248.
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i^r'iitillioiiiiiic lliijrguvien, llcriDanii de Laiideiiherg, s'installa à Sariieii. Un sonsbailli, pris parmi les genlilshomriies du pays dévoués à l'Autrirhe, lïil placé par I.andciilicig à Holzbcrg. (les ofliciers s'entourèrent de gens armés, levèrent des tailles, entravéïeiit les relations cormnerciales et condamnèrent les liabitants des vallées à l'amende et à la prison pour le moindre délit, (ne forteresse destinée à achever la soumission des Waldstx'tten s'éleva par les niihvs dt- Gessler à L'h et reçut le nom de Dompte-l.'ri (Twing-L'ri). (lonliant dans son lion droit et l'aide de Dieu, le jieuple des vallées soullrit longtemps en silence. Mais une série de menaces et d'attentats à la pi'opriété, à la pudeur, à la liberté, viinent exaspérer les montagiiaiïls et provoipu'r une insuri'ection générale.
Dans l'automne de l'année 130f), le sous-bailli de lîot/.beig, Wollèuscbiess, rev<!nait du couveiil d'Kngelbcrg el passait par Alzelleu. il y vit luie belle femme dont le mari était occupé à l'aire du bois dans la forêt voisine. Il lui lit des jintposilioiis offensantes et ordonna (pi'oii lui piéjiar.M nu b.iin. La fenniic de l>;mmgai't«'ii ' feignit d'accpiiescer à ces désirs, mais alla (piéiir son mari. Celui-ci étant accouru, tua d'un coup de hache, dans sa baignoire, riiomme ipii voidait pcntei- le déslmnneur sous s(»ii toit.
A Melchthal, à l'entrée de la buvi de Kerus, vivait un lionmHe paysan n(unmé In (1er llalden. Son (ils Krni ou Arnold, n'ayant pas payé une ameiule à laquelle il était condamné, LandiMdierg lit saisir ses boMifs. Hors de lui, le jeune montagnard frap[)a lageiil du bailli de sa houssiue el lui cassa deux doigts de la main. Il s'enfuit ensuite dans la solitude des llaiiles-Aliies. Mais la vengeam-e de Lau«lenberg tomba sur le pauvit* père du proscrit ; il eul l(>s yeux crevés et ses biens confisqués parce (ju'il lU' voulait ou ne pouvail révt'Ier la retraite de son iils'.
Vers le même temjis, le bailli (lessler, passant par Steiuen, avisa eu deea ilu pont où est maintenant luie chapelle, uiu' belle maison ipii appartenait à Wei'uer Staullacher, lils de I»odolphe Staulfacher, ancien laudammau et l'un des princi|>aux de la contrée '\ Voyant le propriétaire devant sa denuMU'e, (lessler lui denuuula d'un t(m ii'oniipie à ipii appaiieuait cette maison. — A moi, Mmiseigneur, répliqua Staulfacher, sous le bon voidoir et plaisii" du roi. — De si belles maisons, reprit le gouverneur, ne sont pas laites pmu' les paysans, et il s'éloigna d'un air menaçant. La femnu' (b* Staullacher demanda à s(mi mari, (jue les paioles du bailli avaient laissé pensif, jusipi'à ipiainl il fainlrait sidiir de sendilables alfronts*. Ce dernier ne répondit pas, mais il se l'eiidit à Alltuf jiour s'aboucher avtu' les honmu's de cmmu" (pli soulfraieiil cdunne lui de la tyranine, et lorina avec deux d'entre eux un triumvirat pour la liberté. Ces deux Inmnnes étaient Aiiiold de Melcbthal et Walter Ki'irsl on (luillaume Tell lui-même. Le Criitli, Kiilli ou Uuilli était Tendi-oit où se réunissaient les conjurés. C'est une piairie solitaire, escarpée, au-dessousdu Seelis-
' Le Linc hlttiK \)i\v\v simplement (rime femme d* \l.'i'll<n.
'^ Tsclioiidi a jdacé cet épisode à raiinee ji'.dT.
•' Le JJrir lihuic l'appelle Stoupacher.
* Selon le Livre hlunc, c'est la femme de Staulfacher ipii conseiliii à son mari d'albr trouver ses amis à Uri et lui inilique ou même temps les noms do FUrst et de /er Kroweii connue ceux des hommes auxipiels il peut accorder sa contianoe. Cette fenuiie, dont les auteurs du .\V"'" et du XYI'"" siècles no savaient ou no disai(M»t jias 1(> iioni, un auteur tle la liu du WII'"' siècle, Lanir. l'aïq^ellera, le i»remiei'. Marguerite llerlolti-i'.
berg et en face de Brunnen. C'est là que se tinrent, en septembre et en octobre 1307, les conciliabules des amis de la liberté.
Plus tard, selon le Livre blanc de Sarnen, des conciliabules auraient eu lieu dans un autre lieu isolé, nommé Trencbi. Ces entrevues furent d'abord très-peu nombreuses, pour ne pas éveiller les soupçons. Enfin, le mercredi avant la Saint- Martin^ se tint au Grûtli une dernière et solennelle assemblée. Cbacun des trois libérateurs avait amené avec lui dix compagnons ou conjurés des trois vallées. Ces trente-trois liommes, les mains levées au ciel, jurèrent devant Dieu et les saints de défendre la liberté et de vaincre ou de mourir pour elle.
Cependant Gessler n'était pas tranquille et avait conçu des soupçons sur l'apparente soumission du peuple. Pour l'éprouver, il fit planter (c'était le jour de la Saint-Jacques 1307 selon Tsclioudi) une perclie surmontée d'un cliapeau aux couleurs de l'Autricbe, avec ordre de saluer ce symbole de la souveraineté des Habsbourg. Le dimancbe avant la Saint-Othmar ^ un liomme d'Uri nommé Tell, Guillaume Tell selon certaines traditions, et selon le Livre blanc « le Tliall, » c'est-cà-dire le simple ou le niais (ce nom pouvait être ainsi un simple sobriquet) vient à passer et ne s'incline pas. On le saisit et Gessler l'interroge en vain sur les complices présumés de cette action téméraire. Tell ou Tliall était connu comme un liabile arbalétrier et aussi comme un père tendre. Le tyran ordonne qu'on amène un de ses fils et qu'à cent pas de distance Guillaume Tell aliatte une pomme de dessus la tète de cet enfant. Tell refuse d'abord, puis hésite et obéit en frémissant. La flèche part, abat la pomme sans toucher l'enfant. Mais Gessler a remarqué qu'avant de lancer sa flèche. Tell en avait caché une autre sous son pourpoint. — Pourquoi cette seconde flèche, fit-il? — Pour te percer le cœur, tyran, si j'avais atteint mon fils. — Plus furieux que jamais, Gessler fait garrotter Tell au fond d'une barque et y prend place lui-môme avec des archers pour conduire son prisonnier dans un château fort sur le lac où il serait plus en sûreté qu'à Altorf. On s'embarque à Fluelen. Mais le lohn se lève et souffle avec violence, une tempête menace d'engloutir la nacelle entre les rochers hauts de 600 pieds, qui se dressent sur trois lieues de longueur entre Fluelen et Brunnen. Les bateliers que la terreur a rendus pâles et muets s'écrient : (( Tell seul, qui est fort comme un chêne, peut nous sauver. » Le bailli ordonne qu'on le délie et qu'on lui remette le gouvernail. Tell le saisit d'une main vigoureuse, manœuvre habilement vers les rochers de l'Axenberg, puis arrivé en face de la plate-forme qui a reçu son nom et un oratoire en son honneur (heilig hlissli, comme dit Tsclioudi), il s'élance d'un bond sur la terre ferme, repousse la barque du pied. Tell est à l'abri du danger, Gessler à la merci des flots. Échappé au péril. Tell gravit le rocher et court à travers le pays de Schwyz ; mais c'est pour aller attendre Gessler dans le chemin creux de Kussnacht, où le tyran tombe, atteint par la flèche de Tell, embusqué dans un buisson ^
La nouvelle de la mort de Gessler fut accueillie par les conjurés avec une joie
^ Tschoiidi fixe ce mercredi au 8 novemhre 1307.
2 Tschoudi place ce dimanche au 18. Il tombait, au contrair-e, sur le 19 novembre.
^ Ainsi dit le Livre blanc de Sarnen. Cependant une autre chronique du XV'^^ siècle, celle de Melchior Russ, place la mort non au chemin creux de Kussnacht, mais à l'endroit même où Guillaume Tell s'élance en sautant de la barque et où un roc en saillie porte encore aujourd'hui le nom de TeUorplaUe, la plate-forme de Tell.
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mêlée de crainte, car si l'aclioii de Tell l'ortiliait (ruiic part les courages, de l'autre elle pouvait, en donnant l'cveil à la tyrannie, compromettre ou anéantir à jamais la liberté. Mais Albert avait alors sur les bras une guerre avec le landgrave de Tbniingc, suivie d'inie nouvelle guerre en liobénie et était absorbé tout entier lorsqu'éclata l'heure de la colère et de la vengeance populaires.
Le château du Rotzberg lui emporté le premier. La veille de l'an, un jeune homme de Stanz qui selon la coutume du pays allait à la veillée iKilt) dans ce manoir et (pie sa maîtresse avait hissé dans le donjon au m(jyen d'une coi'de, y hissa à son tour vingt compagnons qui désarmèrent la garnison et s'emparèrent du sous-bailli qui avait remplacé l'homme ({n'avait tué lîaumgarten.
Le lendemain, le jour de l'an l.'iOS, ce tut le tour du château deSanuMi. Comme le bailli se rendait à la messe, une vingtaine d'houunes aimés s'approchèrent de lui, portant les pi'ésents et les redevances d'usage à jiareil jour. On les lit entrer dans la cour du cbilteau. Mais arrivés là, ils tii«Mit leurs armes (pi'ils avaient cachées s(ms lems vêtements, et au signal (pm donne l'un d'eux avec son cornet, trente auti'es conjurés accourent de la lorét voisine et se joignent aux premiers. Le château de Sarnen est pris comme celui du l»ot/.berg. Des feux de joie bi'illeiit sur les Alpes et se confondent avec bs llanmies de rincendie qui dévorent les bastilles autrichiennes, le Twing-L'ri entre autres, tombé sous les coups des montagnards. Aucune l'hutte de sanur n'a souillé leur victoire. Les baillis ont été reconduits à la IVoutière sains et saufs, mais humiliés et confus, l'm^ semaine après, le 7 janvier 1308, les Waldstajtten concluaient entre eux pour dix ans un pacte semblable à celui ([u'avaient juré les trois Tell au Grutli,
« Wo Demuth wcint uiid Iloclnnutli lacht « Da ward der Schweizerbund gemacht ^ >•
Tel est le récit des chroniqueurs, accompagné, il est vr;ii, île bien des variantes et surtout d'une confusion de dates étonnante.
Les plus anciens chroniiiueurs, en particulier, dilTèient tcllt'ni.'iit dans leurs donnj'^es que les uns rapportent les événements que l'on vient de raconter à l'an l^DO, sous Adolphe de Nassau, peinlaiil (]in' d'autres les placenta Lan IIU)()et d'antres encore ii la veille de la haiaille de Morgarten (mi \'Mï, voii-e imi \X\'i.
Cette confusion extrême de dates n'a pas peu conlriluié à jeliM* du doute SU!" raulheFiliciti' des l'tM'its li-a(litu)nnels et a fourni ini «le ses principaux arguments à I'im-oIi' ('i"ilii|ue inaugui"t''e par 1 aielii\i>le lu("ernois Sclmeller, |M'ésideut de la Siu'ii'h' dlustoire divs cinq l'antons. et le professeui' Kulychi's Kopp, de Lui'erne. din^ b' tr('v<-sa\anl ouvrage (pi'il a iiililule : Histoire drs Llifurs suisses (^(iesi'liuliti' di'r eidgCllossi-
' « Alors (jue l'hmnilid pbMirait et t|Ui> \'()r,]it'{! rinif.
« La ('onfédèration prit naissance.
Cctto inscription toncli;int(M't suldiine dans sa sin»pli»ile m> lit ï.ur la fa«;ado do la chapelle d(> l\Ms>narbt (>t do plusieurs ei^li-' - 'î-' la Suisse.
schen Bïmcle), mais qui est plutôt une histoire d'Allemagne que de Suisse. M. Kopp a été suivi dans la lice par beaucoup d'écrivains, au premier rang desquels on peut citer M. Guillaume Vischer fils, de Bàle, auteur d'un remarquable volume sur la manière dont s'est formée la tradition de l'affranchissement des Waldstaetten', et enfin M. Albert Rilliet, de Genève, auquel on doit un lumineux ouvrage où il a condensé et analj^sé toutes les recherches relatives aux origines de la Confédération l
La confusion des dates est le P'" argument de l'école critique contre l'authenticité des traditions. Il en est d'autres plus graves que nous résumons comme suit, pour mettre à même nos lecteurs de porter un jugement sur la question compliquée qui a exercé et exercera encore la saojacité des investi2:ateurs de nos annales.
II. Les chroniqueurs contemporains du règne d'Albert, l'abbé Jean de Victi'ing en Carinthie, Matthias de Neuenbourg sur le Rhin et le moine Jean de Winterthour ne savent rien et ne disent mot du serment du Grutli, de Guillaume Tell et des autres scènes qui se seraient passées dans les Waldstaetten et auraient provoqué un soulèvement et l'expulsion des baillis. Ces chroniqueurs cependant ont parlé des Waldstaetten et devraient connaître les événements qui les concernent, le moine de Winterthour surtout, assez rapproché du théâtre de ces événements pour les connaître par le menu.
III. L'existence de Guillaume Tell n'est pas authentique. On ne connaît aucune famille de ce nom à Uri ni dans ce Burglen que dans son histoire des Suisses publiée en 1598 (De rébus Helvetiorum) l'historien fribourgeois Guilhmann a désigné le premier comme le lieu natal du héros d'Uri. Ce même Guillimann d'ailleurs, après avoir parlé de Tell dans son histoire comme s'il avait réellement existé, de peur de déplaire à ses compatriotes, ne s'est pas gêné dans la suite pour dire tout le contraire dans sa correspondance intime avec le savant thurgovien Goldast. « Après y avoir mûrement réfléchi, disait-il, je tiens le tout pour « une pure fable, d'autant plus que je n'ai pu encore découvrir un « écrivain et un chroniqueur anciens de plus d'un siècle qui en fassent « mention. Tout cela semble avoir été inventé pour donner plus d'ali- « ment à la haine contre l'Autriche. Les gens d'Uri ne sont pas d'ac- (( cord entre eux sur l'endroit où résidait Guillaume Tell; ils ne peu-
^ Wilh., Vischer, Die Sage von der Befreiung der Waldstœtten. 86. ^ Les Origines de la Confédération suisse. Histoire et légende, par Albert Rilliet. Genève, 1868. 2""^ édit., 1869.
« vent donner aucun renseignement ni sur sa famille ni sur ses des- *( cendants. »
Il en est de même aujourd'hui que l'on a fouillé les quatre aicliives des cantons forestiers*. L'existence de Tell fût-elle démontrée, il faudrait encore reconnaître qu'on a sin^irulièrement exagéré l'importance du personnage en en faisant, à l'exemple du poète (ilaréan, le Bvutus de l'Helvétie ^ et le principal fondateui* de la Confédération suisse, [)uisque la première alliance éternelle remonte à l'an l!21il. Ce n'est donc pas en 1308 qu'a piis naissance la Confédération, quoiqu'on ait eu la mauvaise idée de reproduire cette date au palais fédéral.
On allègue les chapelles commémoratives des événements de i3U7. Huss, qui écrivait à la fin du XV'"® siècle, vers 1482, parle de la plateforme de Tell, mais ne dit rien d'une chapelle. Ces chajjelles, Kojip l'a prouvé, doivent leur origine à de tout autres circonstances. La chapelle de Burglen date de l'an 1582 et un acte relatif à la dédicace de cet édifice, du 10 mai 1584, nous apprend qu'il a été érigé comme tous les autres édifices de ce genre en l'honneur d'un saint et sous le vocable de Saint-Sébastien, martyr et patron des tireurs. La chapelle construite entre Kussnacht et Immensée, au lieu où, selon le Livre blanc de Sarnen, (iessler aurait été tué par Tell, n'a rien de commun avec ce personnage, si, comme le rapporte Melchior Russ, ce n'est p;i< dans le chemin creux de Kussnacht, mais près de la Tellenplalte (piaurait été tué le bailli Gessler. Kussnacht d'ailleurs, l'histoire du bailli Eppo est là pour le prouver, n'appartenait pas aux gentilshommes argoviens du nom de (iessler. Ces gentilshommes n'étaient encore, à l'époque où aurait vécu Tell, (jue de simples paysans, voire des serfs, et ne passèrent dans la classe des nobles qu'iiiMMi>iltltMneiit. (!<" \'.\\') ii L]H), selon les curieuses recherches de M. Kochholz. I\i> de (iessler hailli avant ce temps, ni de bailli assassiné de ce ikuii dans les Waldsla'tten ou ailleurs, l^u (icsslei* au j)i-«'mioiu do lleiui et non de liermanii ligure dans l'histoire de rentrée de Liicciiic dans la CoiilV'déralion. Kest(^ la chapelle érig(''(i ;i l'cndroil du saut de Tell. Oi- cet oratoire iK^ remonte pas au delii du nnlicu du W'I""' sitM'lc cl ne prouve par C()iiS(M|U('nt rien pour raulliiMilicili' i\v> liants fail> de (iinllannir Tell.
* « WoliliintcMiichtctc woUcii in alleu I Artliivcii ilir l'rkantono und in i1<mi a'lt('st(Mi .lalu/oitbiiclioin koino Sylin^ von rimni Wilhclm Trli tiiulrn. p ScIuioIUm', JiHsscn'^ Chrnnih., IS;'.!.}). r)8.
- r.iutus (M'ftt noliis Uro (Jiiilioliims in aivo, Assprtor itatrin' viiuli'x ultoniuo tyrannum.
(raiiciryritt'u llt>lv<'tia\ 220.) msioiui: si:is.SK. 12
Ce n'est que plus lard qu'on a imaginé de rattacher l'origine de cette chapelle au nom du héros légendaire '.
Pour étayer la tradition vacillante du héros de Burglen contre les ohjections de la critique, on a eu recours à des fraudes pieuses et à une véritable fabrication de documents. De ce nombre est le fameux décret qui aurait été rendu par la landsgemeinde d'Uri, présidée par un landamman d'Unteroyen, le dimanche 7 mai 1387 et instituant une procession d'Altorf à Burglen en l'honneur du premier restaurateur de la liberté helvétique. L'original de ce décret, inconnu à Tschoudi, n'a été vu par personne et le texte qu'en a produit l'historien d'Uri, Schmid, en 1788, renferme des preuves matérielles d'erreur. Ainsi, le 7 mai ne tombait pas sur un dimanche, mais sur un mardi. En 1387 et 88, le landamman était Walter d'Erstfeld et non un Unteroyen '.
A cette imposture, les défenseurs de la tradition en ont joint une autre. Un curé du pays d'Uri, falsifiant pour les besoins de la cause les registres de sa paroisse, a transformé le nom de la famille Nell en Tell ^ Jean de Muller lui-même avoue ne pas être au clair sur la question de l'existence de Guillaume Tell. « Je garde en moi mes « doutes, écrivait-il à un ami, n'osant les communiquer au public à « l'état de simples conjectures. Tu as vu la manière dont je m'en (( suis tiré *. »
IV. Le serment du Griltli ou Rutli, dont le nom fait place à celui de Betli dans la chronique d'Etterhn, ne repose sur aucune base positive. Les chroniqueurs qui en parlent varient beaucoup dans leurs indications sur les personnages qui y prirent part, et on y met en scène tantôt Guillaume Tell, tantôt Walter Furst, dont on a fait le beau-père de Guillaume Tell, avec celui qu'on nomme Baumgartner ou Conrad d'Alzellen, Arnold de Melchthal et Stauffacher ou Stoupacher, auquel le Livre blanc attribue le rôle capital et qu'il donne comme chef de la Société qui se réunissait non-seulement au Riitli, mais aussi au Trenchi. On ne diffère pas moins en ce qui concerne celui de ces personnages qui a pris l'initiative. Chacune des trois vallées tenait à honneur d'avoir joué le principal rôle dans le récit de l'affranchissement. Le serment du Grûtli, mentionné par le Livre blanc de 1470 et décrit
^ Kopp, Ziir Tellsage : Geschichishlditer aua der Scluveiz, Lucerne, 1853, 320.
2 Walter d'Erstfeld est indiqué dans le Geschichtsfreund. YIII, 68; XII, 31. La liste docuraentale des landammans dans Blumer donne comme landamman en 1387- 89 Conrad de Frowen.
3 Kopp, Tellmge, 234, 316.
^ Jean de Muller, Lettres à Bonstetten et Gleim. Zurich, 1820.
FONDATION DK L\ CONFEDKRATIO.N SLIS>E. 171)
avec quelque détail par Tschoudi, a été singulièrement embelli par Jean de Muiler, qui en a fait la scène électrisante que chacun connaît et qui <i saisi toutes les imaginations.
V. Ceux qui ne veulent pas admettre que l'lii>loire de Tell et du (Iriitli soient une légende oublient que l'imagination des chroniqueurdu XV*"*^ siècle s'est donné carrière dans bien d'autres traditionfabuleuses, comme celle de l'origine Scandinave ou gothique de- Waldstîetten. Le secrétaire d'Etat Friind, de Schwyz, qui vivait ver- 1440, assigne pour fondateur à ce bourg les deux frères Switer eî Scheyg, espèces de Komulus et Ilemus helvétiques dont l'un. Switer. aurait tué l'autre, absolument comme le [)remier roi traditionnel di Rome immola son frère. I^e landamman Puntiner d'Uri, qui écrivai' <lit-on en 1414, parle d'une expédition faite par les Goths pour secourir le pape et l'empereur vers l'an 400 et à la suite de laquelle mu partie d'entre eux seraient venus s'établir dans les vallées forestières, sans cesser de guerroyer pour le pape et l'empereur contre les Hun>. les Vandales et autres barbares. De là tireraient leur origine la croix qui figure dans l'étendard de Schwyz, les clefs qui décorent le drapeau d'Underwald et l'anneau qui orne l'écusson d'Ui'i. Il e-t rare qii. le berceau des peuples ne soit pas entouré de récits mystiques ou légendaires. Cette origine Scandinave servait d'ailleurs merveilleusement à étayer le système qui consistait à montrer les premiers Suisses en possession d'une liberté immémoriale. VlYsclifceizertluon «le .leaii df Muiler. Mais la critique sérieuse a fait justice de celte origine.
VI. Le règne d'Albert n'a pas été non plus le règne oppressif et ini- ^jue qu'ont voulu y voir Kgide Tschoudi et Jean de Muiler. C'était ui primée sage et modéré, bien «pie jaloux de ses droits, de ceux île l'Kmpiri^ et de sa maison. Ce (jui a été dit par (luelijues chroniqueurs contemporains de c(», j)rince est pure calomnie. Les premiers Suisses. <[Uiv. (ju'on en dise, ne j)euv(Mit être absous du reproche de violeiu'e et d illégalité. L'origine même de leui- libertt' impériale n'est j)as légitime, les liohenstaul'eii n'ayant pu octro\er cette liberté qu'aux di''j>ens dedroits de la maison d'Autriche et ne l'ayant l'ait (lu'à r(''p<H]ii,' on il étaient exconuuiini(''s et partant dans {\('> conditions où l'fui peut sr demander s'ils avaient (|ualiti'' poiii- le l'aire.
Nous croyons a\(tir, dans le> lignes iiu'oii \ient di' lii'e. i«''-tunt coinine on peut le faire en (pielqiies paiies liv< pi-iii"'ip,iii\ aruunient> des eiiidits (|ui, depui- iSiî'i. ont st)unns au scalpel de leu; critique iiici-ivi» hs oriLMiu^s de la Confédération. r>ien tiu'adoplt'cs en jhtrfii' par un ^rand noinbi'e tl'i'crivains sui--e,- cl étrangers, les opi-
nions de Kopp et des écrivains de son école ont Ironvé néanmoins plusienrs contradicteurs et ont suscité des contre-observations que l'histoire impartiale doit enregistrer à la suite des objections de leurs adversaires. Nous les résumons en quelques points, comme nous l'avons fait pour les précédentes.
I. La chronologie des événements relatifs à la révolution de 1307 et 1308 laisse sans doute beaucoup à désirer au point de vue de l'exactitude. Mais on sait jusqu'à quel degré le moyen âge poussait le laisser aller k cet égard. La confusion des dates, quelque grande qu'elle puisse être, n'autorise point une négation aussi tranchante de Thistoire traditionnelle. Les erreurs de dates ont dû aussi souvent n'être que des erreurs de copistes.
IL Le silence des trois chroniqueurs, Victring, Matthias de Neuenbourg et Jean de Winterthour ne prouve absolument rien, en raison du laconisme excessif de leurs récits. Ce laconisme, en effet, est tel que dans leurs narrations on chercherait vainement un seul nom propre d'homme et de magistrat. On ne voudrait pas cependant nous faire croire que l'alliance éternelle de 1291 se soit faite toute seule et que la Confédération ait été l'œuvre du hasard. Cette alliance même de i291, la Magna C/iarta de la Suisse, n'est l'objet d'aucune indication dans les trois chroniqueurs et ne se trouve pas plus relatée par le proche voisin des Suisses, Jean de Winterthour, que par ses deux confrères en histoire. On peut en dire autant de l'alliance d'Uri et de Schwyz avec Zurich (octobre de la même année) qui devait être connue cependant de Jean de Winterthour. Il est même probable que, sans la bataille de Morgarten, le chroniqueur de Winterthour n'aurait pas parlé des Suitenses, attendu qu'il n'a l'habitude de parler, comme il le dit luimême à plusieurs reprises que des choses qu'il a vues ou qui le touchent personnellement. Si cet annaliste a daigné entretenir ses lecteurs de la bataille de Morgarten, c'est que son père s'y trouvait sous les drapeaux du duc et que Jean de Winterthour, alors encore sur les bancs de l'école, étant allé à sa rencontre, vit arriver « le duc d'Autriche pâle et le désespoir dans l'âme. » Le silence des chroniqueurs, dit avec raison le savant auteur de V Essai sur la Féodalité, Edouard Secrétan, ne prouve qu'une chose, c'est qu'avant la bataille de Morgarten on ne s'occupait pas des Waldstaetten ' .
III. Que l'importance de celui que le Livre blanc de Sarnen appelle
^ Edouard Secrétan, Les Orifjincs de la Confédération suisse. Le Griitli et Guillaume Tell. Lausanne, 1868.
le T/iall (le sim[)le ou le niais), de (iuillaume Tell, eu un mot, ait ♦'•t/^ surfaite par la tradition, il n'y a rien là que de très-naturel. Les imaginations populaires ont toujours éprouvé le besoin de concentrer >ur une seule tête tous les hauts faits et les événements d'une é[)oque. La légende, sans contredit, s'est mêlée à l'histoire, notamment en ce tjin concerne le trait de la pomme emprunté probablement aux légendes Scandinaves et anglo-saxonnes. Mais parce que sur le canevas des faits léels on a cousu des broderies et des enjolivures et qu'il soit parfoi> difficile de discerner la part de l'invention et celle de la réalité, certains faits n'en existent pas moins. Le gouvernement des baillis et leurs attentats sont attestés par Justinger, dont on a, jiour les besoins de la cause, cherché en vain à affaiblir ou à nier le témoignage authentique et presque contemporain. Où l'honnête Tschoudi aurait-il puisé ses l'enseignements? Il ne les a, à coup sûr, pas inventés, lui, l'homme des parchemins et dont la résidence de (jiepplang renfermait une si riche collection de manuscrits? Ceux qui nient l'existence du nom même de Gessler dans les vallées, oublient qu'il se trouve daii> le livre des anniversaires de Seedorf. De ce c|ue la poésie |)opnl;iire s'est <»mparée des origines de la Confédéi'alion, il ne s'ensnil pas (|iit' tout >oit faux dan^ les récits qui y sont l'elatifs. « La |)oésie populaire elh'-inême, disait « naguère l'auteur de cette histoire, ne doit pas être confondue avec ft la fable. La saga nationale, parlée, écrite ou chantée, a un fond lii>i( torique. Et malgré le ton épique ou merveilleux (|ni la caradérise, elle « exprime souvent avec plus de vérité le génie (riin temps (mi d'un *( peuple (jue l'histoire savante élaborée sur d'arides document^. (!"e>l « ce qu'a un peu trop oublié l'école scepli(|ue, de mou C(^nipatnol<' « Guillimann à M. Kopp (|ui en est aujourd'hui le chef. L'un et l'antr»' « aflii'ment (|ue la haine (Ui^ Suisses pour l'Autriche a doniK' nai>- « sauce à ces récits exaaérés. Mais lu l'un m l'aiilrt' n'oni j)ris la jmmiic « de nous explique!' ct^tle haine de ton! un pi'iqilc. >
« Une source oi'ale, dit un autre historien, admiM' avci- iin i'ouinmI « unanimtî |»ar toute une population sui' dc^ (lnK('s(|iii >•» son! pasM'('> « chez elle est assurémtMil assez l'espcflablc. On dit (|ii(> celte iiiMoua' a <( <''tt'' forgé(^ j)ar la vanité nalioiiale. Celles, an \I\"''' siècle, les « \Valdsla*tten pouvaient se vaiilei* dCxitloiN aiili-eineiit hnll aiil- ^\\\n\\ '( j)lus beaux que loul ce qui a t'h' a(*coin|^li en réalité le jniir de .< l'an l;iOS '. .
IV. Le nom di» (iriiHi n'a t'ertaiiuMiUMil pa^ t'Ie iii\('iili' pai' le^ (-liî-n-
' Kii. StHTi'tnn, il)id., y. S.
aiqneurs et se rapporte, sans contredit, à quelque chose de réel, c'està-dire à des assemblées nocturnes tenues dans cette prairie immortelle par les chefs des vallées. La Confédération, nous le répétons, na pas pu se faire toute seule. Les contradictions des chroniqueurs relativement aux noms s'expliquent comme les confusions de dates. Le moyen dge manquait tout k fait de cet esprit de clarté et de précision qui distingue notre âge et que nous voudrions retrouver dans les âges précédents.
L'impression que laissent k tout esprit sincère et impartial les épisodes de Tell, du Griitli et des baillis n'a été mieux rendue par personne que par M. Georges de Wyss dans ce passage d'un discours prononcé k Zurich : « Tous les faits que rapporte la tradition, (c pris dans leur ensemble et leur signification, sont en parfait accord « avec l'histoire des Laender ou pays forestiers. Maintenant, en ce qui « concerne le détail, les dates, les noms de heux et de personnes, il y « règne une confusion de souvenirs réels et de circonstances fictives que « les documents sont impuissants k confirmer ou k convaincre de « fausseté \ »
V. En ce qui touche aux traditions relatives k l'origine Scandinave, il n'y aurait certes rien d'invraisemblable k l'établissement dans nos montagnes de colons Scandinaves au IX'"*^ siècle, k une époque où les invasions des hommes du Nord sont attestées par l'histoire authentique de divers peuples, témoin cette expédition où un chef normand du nom célèbre de Ragnar Lodbrog prit d'assaut le château de Wiflisbourg. Ce château n'était pas celui d'Avenches, puisque de Wiflisbourg !es Normands marchèrent sur Lunabourg et Romabourg. Ce Wiflisbourg a cependant été placé k Avenches par le prélat islandais Saemundarson, abbé du monastère de Thingeyrac dans son pays et qui traversa la Suisse en allant dans la Terre Sainte, de il 51 k il54\
La ressemblance étonnante du nom de Suecia avec celui de Svitifi, les analogies non moins étroites qui ont été reconnues exister entre les mœurs et !a langue de certaines contrées Scandinaves et de plusieurs vallées suisses avaient frappé beaucoup de voyageurs, plusieurs savants suédois entre autres, bien avant que Jean de Muller les eût signalées dans son histoire. C'était aussi une tradition reçue en Suède que des
' Georges de Wyss, Ueher die Geschichte der clrei Lànder. Zurich, 1858, 19.
^ L'itinériirc de cet Islandais a vu le jour en 1821 dans l'ouvrage de Verlauf, SymhoJa ad geographiam medii œoi, HafniîiR (Copenhague). Indic. d'histoire. Zurich, 186»), 48.
('-migres de cette nation avaient trouvé asile dans nos montagnes, et Gustave Wasa, le premier, puis Gustave Adolphe y ont fait allusion dans des écrits publics.
VI. Tschoudi et Jean de Muller s'appuyant sur les chroniques contemporaines autant que sur la tradition suisse, avaient assombri la ligure du roi Albert; l'école de Lucerne l'a, au contraire, idéalisée, et non contente de cela, elle considère et approuve comme légitime besoin d'agrandissement chez les Habsbourg ce qu'on condamne comme rébellion chez les Confédérés. Le droit populaire et naturel n'existe pas pour les Feudistes ; il est complètement sacrifié au droit positif, à un droit positif appuyé sur des [)archemins obtenus bien souvent par la force ou la ruse. Mais ces mêmes parchemins dont on exagère la valeur quand ils sont en faveur des Habsbourg, on se permet d'en contester ou d'en nier la légitimité et de les déclarer nuls et non avenus quand ils consacrent la liberté des peuples, comme les chartes du roi Henri et de Frédéric II.
Quoique se rapprochant h certains égards de l'école de kopi>, M. Hilliet, c'est une justice à lui londre, a pleinement reconnu (jifen plaçant les Schwyzois sous sa protection immédiate et la mouvance de l'Empire, Frédéric II était com[)létement dans son druil*. AillLMir> il proclame cette belle maxime de di'oit populaii-e et philoso[»hi(iue : « Pour qu'un peuple devienne légitimement libre, il snllit qu'il -oit « digne de la liberté *. »
Nous croyons avoir mis sous les yeux de nos lecteurs les principaux arguments des champions de la tradition et nous pouvons nous dispenser de conclure, laissant à chacun le soin d'en déduire son jugement propre. Mais comme on aura pu le remarquer dans ce qui précède, nous disons hancluMiient (jue nous ne croyons pas (jue le dernier mot ait été dit sur la question controversée des événements de liînT et de liU)8. L'école traditionnelle nous pai'ait avoii" ètt' troj» loin dans ses affirmations et l'école criti(iu(> n'a pas été moins excessive tlans |tlu>u'iirs de ses conclusions uéLiatives: la vérité doit S(» trouver tMilrt» ces tleiix extrêmes. Les pages (jui suivi-onl feront inieux r<'s>orlir et toucher du doigt la justesse de cette opinion.
I. iiii frau;i4|ii4' «lu roi \lbort. — \<'iik<' an <><'«» «Ir lu taiiiillc royale (1' mai i:(OS à aoiil i:(0!» .
La guern^ nwc la nolièine terminée, et t!'(MS inoi< aprè< l'expulsion
' Killiot, ()ri{jinrs de hi Cont'aîcration, (îî). '•' KiUiet, ibià., lU.
réelle ou supposée des baillis, le roi Albert arrivait en Suisse par Bâle, vers la rai-avril 1308. L'évêque-prince de cette ville était Othori de Grandson, auquel le roi Albert refusait depuis longtemps d'accorder l'investiture de ses fiefs, celle du comté de Homberg, entre autres, qu'il tenait à procurer à son fils pour assurer la communication entre ses possessions du Sundgau et celles du Frickthal. Le bouillant et audacieux Othon de Grandson, exaspéré par le refus d'Albert, allait se jeter sur le roi et le percer de son épée, lorsqu'un bourgeois de Bâle, Hugues Zur Sonne qui l'accompagnait et faisait l'office d'interprète entre le roi allemand et le seigneur romand, jugea à propos de donner un autre sens aux paroles royales. L'irritation du prélat n'avait cependant point échappé à Albert ; il trouva opportun de quitter Bàle \
Mais Albert n'avait esquivé le fer d'un seigneur romand que pour succomber peu de jours après sous celui de son propre neveu Jean de Souabe, dont le roi persistait également à retenir l'héritage paternel, c'est-à-dire le duché de Souabe qu'avait possédé son père le duc Rodolphe, le vainqueur des Bernois à la Schosshalde. Voyant ses cousins, les fils du roi pourvus d'apanages pendant que lui restait Jean sans Terre, ce jeune prince conçut des projets de vengeance qu'il n'eut pas de peine à faire partager aux chevaliers argoviens qui l'entouraient et qui étaient la plupart si hostiles au roi qu'on a pu croire à une conjuration de la noblesse contre les Habsbourg. C'étaient Rodolphe ou Ulric de Balm, Conrad de Tegerfeld, Rodolphe de Wart, son écuyer Russaling et ce Walter d'Eschenbach que la pénurie de sa maison et les menaces du monarque avaient contraint de lui vendre les seigneuries de l'Oberland et des environs de Zurich.
De Bàle, le roi s'était rendu au château de la Pierre, à Bade en Argovie. Apprenant que sa femme venait de Rheinfelden pour le rejoindre, il se dirigea le l*^' mai vers Brugg à sa rencontre. On passa en bac la rivière de la Reuss. Le duc Jean et ses amis s'embarquèrent les premiers avec le roi et prirent soin d'écarter les chevaliers dévoués à Albert, dont un seul, Walter de Castelen, trouva place à côté du roi. Au sortir du bac, Albert remonta à cheval et s'avançait au pas vers Windisch en s'entretenant avec le chevalier de Castelen, quand tout à coup Rodolphe de Wart donne un signal. Aussitôt, pendant que Russaling saute à la bride du cheval du roi, le duc Jean frappe Albert de son poignard, Rodolphe de Wart le transperce de son épée et Ulric de Balm lui fend la tête d'un coup de hache. Walter d'Eschenbach,
^ Albert de Strasbourg, cité par Kopp, Biich VIII, 394.
FONDATION DK L\ CONFKDÉE\A'HON .SLISSK. I8o
présent à cette scène affreuse, demeura simple spectateur *. Albert tomba sans vie. Le crime commis, l'épouvante saisit les régicides. Ils >»dispersèrent dans tous les sens. Le chevalier demeuré iidèle à son maître, Waller de Castelen, les poursuit et réussit à ramener trois liomnic> d'armes de la suite de ces gentilshommes et sur lesquels on punit un crime qu'ils n'avaient pas commis, en les faisant périr dans les su[)plices.
Le meurtre du chef de l'empire avait répandu ralai'nie dan> tout.' TAllemaane. A la lucrubre nouvelle, les boui'L'eois de Zurich ferment leurs portes qui ne l'avaient pas été de[)uis trente ans et se hâtent de libérer le prisonnier d'Etat que le roi défunt avait mis sous leur gard»* plusieurs armées auparavant, le prévôt de Constance (Conrad de Kliii- 2fenber2[. Les Bernois renouvellent leui- alliance avec le Hasli ( \H mai 1308) avec Soleure (30 septembre)' et se mettent en [)ossession du fort de Laupen, de concert avec les habitants de cette villette. A Bàle. les deux partis, celui du roi défunt et celui de révétjue en viiH*>Mit aux mains. Un bourgeois, partisan de ce dernier, Nicolas Zerkindeii. ayant été blessé par un gentilhomme du parti d'Albert nommé Schaller, l'évéque, à la tète des bourgeois, dévaste l'abbaye de Saiiit-Pit'irc Les Lucernois, brouillés avec les Znricois, cherchent leur sûreté danune réconciliation sincère \ Uuo foule de villes et de seigneurs se foi*tifient par des alliances, dans la crainte des événements.
Pendant ce tem[)s, les dé|)utés des villes de TArgovie rt''uni< à H;id.' juraient entre les mains du bailli du lieu de sévir contre les meuilneiv De ces derniers, tous étaient encore dans le pays, à l'exception du (lii«- Jean. Ce prince s'était enfui on Italie, sous un froc de bént'dutiii arraché à la pitié de l'abbé de i\otre-l)ame-des-Ki"nutes. Loin d»' -enfuir, les autres régicides songeaient à se défendre dans leurs elifiteaiixforts,Balm;i Altbin'en, LschenbachiiSchnabelbourg, Wai'tii Kalkenslem. Ce deriner même était assez osé [)our se moulrer publiquement à Hàle. Escheidjach, dont le voisinage iiKjui^'tail à l'e qui! |)arait le moiiastèn» de Wetlingen où les dépouilles moilelles d'AlluMt avaieiil Iroiivc un.-
* Toi ost (lu moins h» récit du rlironiciucur contoniporain Albert do Strasbourg. Co rôoit s'ôloi^Mo un pou do cr\m d'autros ohrouiiiuours (pii donnont un rôlo dans cotto traj,'ôdio au chovalior i\o T(\i;ortVlil. Ksohonbarh. prosonto ici oonuno sinij^lo spoctatour, aurait frappe AlbiMt au visaijo sobui la ohronitjuo rimoo d'Ottokar. Voir Kopp, lîurh Vlll, 100. (\^ dornior traito do fablo lo reoit (l'apros lotpuM l'omperour aurait oxpiro sur lo soin d'uno vioillo fomnio.
■ Kopji, Uurh I\. i:'>.
' Ibid., lllundrn, 11. ITC».
sépulture provisoire, faisait acheter sa protection aux moines, au prix de quarante mesures de vin et d'autant de muids de grains.
Effrayés de l'audace des régicides et craignant l'existence d'un vaste complot, les princes de la maison d'Autriche sentirent le besoin de se rapprocher de leurs sujets. Les bourgeois de Fribourg en Uechtland recouvrèrent le privilège de nommer leur avoyer et leur curé, dont les avait dépouillés dix-neuf ans auparavant le roi Rodolphe. Les Lucernois reçurent à leur tour du duc Léopold et de sa mère Elisabeth, la veuve du roi assassiné, la confirmation de leurs franchises et l'assurance d'une confirmation analogue du duc Frédéric et des autres fils d'Albert'.
Mais les craintes des ducs ne s'étant pas réalisées, et le nouveau roi Henri VII de Luxembourg, réconcilié avec ces princes, ayant mis au ban de l'empire les meurtriers de leur père, Frédéric et Léopold d'Autriche se rendirent dans l'Argovie en avril 1309 pour se livrer tout entiers au besoin de vengeance qui dévorait leurs àme.s altières. Cette œuvre sanglante prit plusieurs mois et dura jusqu'en août.
Le duc Léopold, ce nouveau Jéhu, selon l'expression d'un sujet et partisan de l'Autriche, Jean de Winterthour, se signala par son acharnement impitoyable : il détruisit les châteaux des régicides et confondit, dans sa fureur, innocents et coupables. La chronique de Matthias de Neuenbourg fait mourir cinquante personnes à Altbiiren, la chronique rimée d'Ottokar, quarante-quatre à Schnabelbourg. Plusieurs centaines de personnes perdirent la vie sous la hache des bourreaux ou par l'épée des soldats de Léopold. Quant aux régicides eux-mêmes, trois d'entre eux étaient parvenus à se mettre en sûreté et à gagner la frontière. Balm finit ses jours à Bàle caché dans un couvent de religieux. Eschenbach vécut encore trente-cinq ans sous le sarrau des bergers dans le Wurtemberg. On ignore ce qu'est devenu Tegerfeld*.
Un seul, Rodolphe de Wart, trahi par le seigneur de Rlamont, cousin de sa femme, auprès duquel il avait cherché un asile, fut livré aux ducs d'Autriche et condamné à périr de l'horrible supplice de la roue au lieu même où Albert avait péri '\ Il eut beau alléguer pour sa défense que celui qu'il avait tué était lui-même un malfaiteur et qu'il s'était souillé par le meurtre du souverain auquel il avait pi'êté serment de
^ Charte du 1" juin 1308. Kopp, Buch IX, 9-10.
2 Kopp, IX, 113.
^ Quelques auteurs disent à Winterthour, dont le manoir était voisin.
lidélilé, la sentence fut exécutée dans toute sa rigueur. « Wart, dit le « moine de Winterthour, fut rompu vif sur la roue et vécut trois jours '< entiers pendant lesquels sa femme, la noble Gertrude, ne cessa de « prier pour son salut sous le bois infâme. Ah î le glaive de la douleur « dut transpercer son àme'. »
Le malheureux Russaling, l'écuyer de Rodolphe, avait coopéré à son crime, il partagea son supplice et expira miv la roue à Ensisheim en Alsace. Les chronicjueurs autrichiens Hagen et Ottokar, prêtent à deux princesses de la maison d'Autriche, à la veuve du roi Albert, Elisabeth, et à sa fille Agnès, reine de Hongrie, un rôle actif dans le drame sanglant accompli pendant l'été de Tannée \'M)\). En apprenant les exécutions qui avaient lieu, une de ces [)rincesses aurait dit : « Je me baigne dans la rosée de mai. » On sait aujourd'hui par les documents que la reine Agnès a été calomniée et (ju'elle ne vint en Argovie (pie dans l'automne de l'année KMO pour assister à la pose de la première pierre des deux couvents (jue sa mère fonda aux lieux mêmes où le régicide avait été commis. Ces couvents, riin <le ri'ligiciix, l'autre de religieuses, reçurent le nom de Kœnigsfelden fChamp du roi). La reine Agnès s'y relira plus tard, probablement vers LUT, et n'est connue dès l(irs (ju»* par sa sollicitude pour les cloîtres et par le beau rôle de médiatrice (jue nous verrons cette fille du roi Albert remplir à plusieurs reprises dans les guerres des peuples et des seigneurs de la Haute- Allemagne*. C'est donc à la reine Elisabeth, la mère d'Agnès, (jue revient le triste honneur d'avoir été la principale instigatrice des actes de vengeantM' rominis [)ar les ducs d'Aulriclie cl en particulier par le nouveau .Ictui. le duc Léopold, [)remier du nom.
Un fait dont l'aulhenticité n'a été contestée par aucun liistoiicii. mais dont la signilicatiou n'a [)as été relevée comme elle aurait dû l'êli'c, se passa en août \M)\). Au moment où les ducs Frédéric et Léopold d'Autriche allaient mettre le siège devant le (li.Ucau de Schnabelbourg sur
' \'it()(lur(iHi Clironiroti d'iiwi^ Archir fur sclur. Cit'scfiiclih\ \1, 17.
"^ Il y a toute une bihliojxraphic sur l;i iciu»^ Aj^nès dont se sont orcupés on particulier' 1" K(>i)p, f'rkunilcn, 1.^.5'), p. 84 et S"), et (hschichtr (Ur eidfjnux'isischt'n liiindc, Ihuh 1\, {'ù\, US, IIU, 270, 271, et Huch \, 'M, 2C»S, etr. 2^^ Aebi. Jilickc in (l<is Lrhrn ilrr Knn'ujin Af/n-s, ISll. :>'> Ilerniann et Théixlore île Liebenau, rrluiuilichc Xarhircisc -j/r Ltfn'ns(jtschi('htr drr Konitjin ,1//M«\silans Ari^ovia.V, 18()C), (>t L('l)t')is(j<S(hichti' der Kotiiffin Aipirs, Ivejfensburi:, 1 StîS. J" (îeorues de ^Vyss, dans Jdhrbuih fur die LUkratur der ^rhtrri:vr(}tsihu'fd(\ rediirirt \o\\ Meyer von Kuonau, 18(17, 118 et 1S(;8, 282. Ilerinaini de l.ieltenau, ronnuf Va tait voir (j. de Wyss, a {)ar trop id«''alisé Ajjnès «|u'il appelle une \\cv\o du beau so\e et la plus grande des pritwesses de la tnaison île Ilidislnmrg.
i88 FONDATION DE LA CONFÉDÉRATION SUISSE.
TAlbis, ces princes firent, en date du 2 août 1309, avec la ville voisine de Zurich, un traité par lequel celle-ci s'engageait non-seulement à approvisionner l'armée ducale, mais encore à ne pas fournir de vivres au comte Werner de Homberg ou aux Waldstsetten s'il prenait fantaisie à ces derniers d'attaquer les troupes autrichiennes pendant le siège, à moins d'un ordre formel du roi. Ce traité, toutefois, cessait d'être valable pour le cas où les ducs d'Autriche se décideraient eux-mêmes à attaquer les Waldsta3lten. Le traité du 2 août démontre de la manière la plus évidente qu'un état d'hostilité réel existait entre la maison d'Autriche et les Waldsta3tten, et a été invoqué à l'appui de la tradition qui fait expulser les bailhs en 1308.
5. li'empereur Henri VII de liUxeiiibourg. — Protection accordée à la liberté des Waldstsetten et des villes
Henri VII de Luxembourg que l'unanimité des électeurs avait porté au trône d'Allemagne dans la réunion à Francfort, le 27 novembre 1308 était un prince non moins remarquable par sa douceur, sa circonspection que par sa taille élevée et sa bravoure chevaleresque. Mais son esprit entreprenant se trouva sans cesse aux prises avec le manque d'argent qui paralysait souvent les desseins des rois de Germanie. Il y avait une srande rivalité entre les Habsbourg; et les Luxembourg. Aussi Uri et Schwyz, apprenant que le nouveau roi se trouvait à Constance, lui envoyèrent-ils des députés pour lui exposer leur situation et solliciter la confirmation des chartes de Frédéric II et d'Adolphe de Nassau, Henri VII y consentit gracieusement et y joignit même pour les vallées le privilège de ne pouvoir être cités hors de leurs limites devant aucun autre tribunal que celui du roi. C'est ce qu'on appelait en latin, la langue officielle du temps, le privilège de non evocando. Les députés d'Underwald s'étaient joints à ceux des deux autres vallées. Bien que cette contrée constituât depuis 1304 une unité politique et administrative sous son landamman, la sanction royale manquait à cet état de choses. Elle lui fut accordée comme à Uri et à Schwyz et f Underwald se trouve dès lors sur un pied de parfaite égalité avec ses deux sœurs des Alpes.
Les chartes qui consacraient ces libertés sont toutes datées de Constance et signées et scellées du même jour, le 3 juin 1309 \ Un
* Bôhmer Begesta, d'après Tschoudi, 275. Kopp, BiichlX, 53.— Wartmann, 178.
FONDATION DK LA CONFÉIJÉI'.ATION SUISSE. 189
seiffiieur ami des WaldsUotteii et leur allié <:oijlr»j rAutiicliL'. WcriiLT (le Homberg, leur fut donné comme bailli impérial. I/liislorien kopp prétend que par cette immédialeté assurée non-seulement à Uri mais a Schwyz età Underwald et le privilège de ne dépendre d'aucun autre tribunal que de celui de l'empereur, les ducs d'Autriche étaient encore une fois dépouillés de leurs droits légitimes et héréditaires. C'est toujours le même système de ne voir que spolialioii dans tous les actes des monarques favorables aux premiers Suisses.
Pendant un second séjour que fit Henii Vil dans la Haute- Allemagne, les ducs d'Autriche firent de nouvelles instances auprè> du roi alors à Zurich, pour l'engager à reconnaître leurs prétentions sur les Waldstietten, et ii révocpier la charte [)récédente. Mais les députés de Schwyz se rendirent auprès du monanjue et exhibèrent des lettres de rachat et d'émancipation à l'appui de leurs libertés impéiiales. Sans même [)rendre la peine de les lire, si l'on en croit l'inteiprétalion gi'atuite de Kopp, le roi i]e^ Allemands leur donna gain de cause et les déclara complètement alïranchis envers la maison d'Autriche (5 mai
i:;iO)\
Les villes de la Haute-Allemagne n'oin'ciil p;i> nit)in> à >»> loin r du nouveau roi. Bàle, Berne, Zurich, Soleure, Saint-(iall, SchalTIinuM' reçurent d'Henri de Luxembourg de> droits nouvcnix et la reconnaissance des anciens. La ville de Payerne obtint son pardon de la faute (ju'elle avait commise aux y<Mix de l'Empire en acceptant la domination d(}^ comtes de Savoie. Mais la plus favorisée de ces villes fut Zurich dont Henri VII confirma le droit de glaive pendant les interrègnes en y ajoutant le |)rivilége de ne pas être soumise au même bailli im|M'rial au delà de deux ans. La ville de Berne, la plus favoris»'»* après Zurich, obtint le privilège de non crocundo aci'ordè aux Walilsta'tlen.
A cette é[)0(jue Henri VU parcoiii ni une grand»' parlu» de la Haute- Allemagne et visita la plupart (l»s villes n(»mm»''es plus liaul. \ mmi imilrè(î il B»'rne, le M) avril \'M)\), lleiiii \ Il cnmpiait mic vnil.' .le mille chevaux, il >'anèla aussi ;i l'YibourL: »mi r»'('litland. »)ii il »'»Milirma les privilèges et d(>nation> du cloilii' de^ lejuicu^'^ de la ^l;li»:ran'»o, el à Laup»Mi doiii la IxMii'geoisie lut gratilit-e de- niriiit'- iVaiu'hises (jue la vill»^ d«î Bei'ii»^ (IS mai). Le g»)Uvern«Mir nu bailli du licii iii-titii»"' par Albert, Otiion de Slnisberg, parvint à (•(tii-eixei* »e- lonetioii- «-t m' vit même (Mirichi de> di'pnnilItN di' l'iiii de^ !-(''.:hide-. Bodolph»' d(' Balm. .i litre de lief !nip»''nal.
' luipi). i'.urli 1\, 107.
Les Liicernois avaient donné des sujets d'inquiétude aux Waldst^etten pendant que les vengeances ducales s'accomplissaient dans TArgovie. On y craignait une attaque de la part de ces sujets de l'Autriche. Néanmoins la paix se maintint et la ville de la Reuss obtint, par l'entremise du bailli impérial Homberg et du landamman Conrad ab Yberg, la libre circulation sur le lac jusqu'au pont de Fluelen.
L'ancien conflit d'Uri et de l'abbaye d'Engelberg au sujet des pâturages des Surènes et des Stoben et qu'on avait cru aplani par la sentence du juge régional ou Landrichter de l'Argovie et du pays de Zurich, sous le règne de Rodolphe de Habsbourg, trente-quatre ans auparavant, avait recommencé de plus belle. Des dévastations et des incendies avaient marqué cette nouvelle phase de la querelle. Mais comme l'abbesse de Schaennis en 1303, l'abbé d'Engelberg préféra s'en remettre à un tribunal arbitral pris parmi les montagnards euxmêmes. L'abbé d'Engelberg choisit trois notables d'Underwald, savoir le maire Henri de Stanz, le chevaher Jean de Waltersberg, et Rodolphe, l'amman ou syndic de Sachselen ; Uri, de son côté, désigna son landamman Werner d'Attinghausen. le maire et chevalier Arnold de Silinen et Rodolphe Stauffacher de Schwyz. Les deux parties nommèrent comme sur-arbitre non le bailh impérial ou un délégué du roi, mais tout simplement le landamman de Schwyz, Conrad ab Yberg. Réunis au cloître même d'Engelberg et en présence de nombreux témoins laïques et ecclésiastiques de Zurich et des deux vallées, entre autres le curé de Stanz, Pierre de Spiringen, Nicolas de Wiserlon, Jean de Wolfenschiess, Walter de Winkelried, les sept arbitres unanimes prononcèrent à l'amiable sur les difficultés pendantes entre les montagnards et les moines, firent la part des uns et des autres, et marquèrent les bornes des possessions respectives (25 juin 1309) \
Mais Schwyz dont l'influence s'était fait sentir ici d'une façon prépondérante en faveur d'un compromis, était loin de montrer les mêmes dispositions pacifiques en ce qui concernait sa querelle séculaire avec l'abbaye d'Einsiedeln et continuait vigoureusement sa lutte relative aux pâturages de la Sihl-Alp. Henri de Luxembourg, au tribunal duquel l'abbé de Notre -Dame -des -Ermites avait porté l'affaire, renvoya les deux parties à un arbitrage. Mécontent de cette fin de non-recevoir, l'abbé et la communauté jugèrent à propos de recourir à la cour épiscopale de Constance. Celle-ci, sans con-
^ Kopp, UrJcunden, I, 109. Th. von Liebenau, Bliclx in die geschichte Engelhergs, 15.
FONDATION DE L\ CONFKDÉR M KjN SUISSE. l'.l!
sulter le Saint-Siéçje, condamna les Scliwvzois et les mil au ban de l'Eglise. L'excomniunication, nous l'avons vu, n'était pas chose dont on pût rire au moyen âge. Plus d'une fois, sans doute, les Waldstanten l'avaient bravée. Mais si les ducs d'Autriche (inissaient par tourner le roi Henri VII contre les WaldstaHten et qu'au b;ui de l'Eglise vînt .i se joindre, par surcroit, le baii de l'empire, la situation des Waldsla}lten, enclavés dans les possessions autrichiennes et abandonnés par les Zuricois, pouvait devenir extrêmement dangereuse et désespérée même par la rupture des communications et le manque de vivres. On comprend l'émoi des montagnards de Schwyz. Seize des principaux de cette vallée se hàtèi'ent d'adresser au pape Clément V, résidant à Avignon, nn»^ pétition où ils prolestaient contre les allégués de l'abbé d'Einsiedcln ri en appelaient de l'évêque de Constance mal informé au pa[)e mieux informé \
Parmi les seize signataires de la protestation des WaldsUi'llen, (jii voyait figurer en tête le laudamman Conrad ab Yberg et ses deux lil-. Pierre Locholf, Rodolphe Staullacher avec ses fils Henri cl Werner, Ulrich Schorno etWerner Reding. C'est la première mention d.ml'histoire de deux familles, dont l'une, les Schorno, devait marinier dans son canton, et l'autre, les Reding, sur un théâtre beaucoup pluétendu que les vallées forestières et que la Suisse même. Le pape Clément V ne se trouvant pas assez éclairé sur la question et ne se souciani pas de se prononcer lui-même, trouva plus conunode de charger de celle afiaire trois dignitaires ecclésiasli(|ues, ral)bé d'Engolberg, celui de Weingarten eu Souabe el un chanoine de la cathédrale de (^.oustance*. Le tribunal nommé par le Saint-Siège n'était pas composé de manière à ojfrir beaucoup de garanties aux Schwyzois. Eorl heureusement |Hnir eux, il survint un incident (|ui donna une lonnuire iiiallendiie aux choses. l/ai'clievê(iue de Mayence, le mèlropolitaiii de IV'vèquede Constance, s'était brouillé avec ce prélat. Illança rexcoininunicalion ('oiilit' lui et déclara nulles el non-avemio lonles les ^eiiieiu'es émanées de son for.
Mais lorsqu'inleiviiil celle mesure, lirrilalion des e-pnl- a\ail di'jà produil (\{'> n'sullals regrellables. Le> montagnards s'étaient livrés il {\v> voies de lail de loiis genres conlif le- n'W^ d'Einsiedeln. Sur les nouvelles plauile- di» l'abbé, le roi -'interposa à son tour el d(''l"eiidil loiile \iolence sous peine de >a disgràe»'. Mais les espriN ('laieiil lr(»|» ('('liaulTiV- pour obiMi'. PieiM'e Loclioll". l'uii dt's seize siuMialaire-
■ C'iKUte (.lat('(> d'ANiuMion. !'• l' soptiMiibr»' r'<v». K(>pp. rrkiuukn, 1. 117
de la lettre adressée au pape, se mit de vive force en possession des pâturages de Rubinen. Deux autres des signataires de la fameuse pétition au pape, Henri Stauffacher et Werner Reding, firent également irruption dans les campagnes soumises à Tabbaye et le meurtre se joignit au pillage dans leurs razzias diurnes et nocturnes. Le landamman Conrad ab Yberg lui-même, à la tête de trois cents hommes, pénétra dans la vallée de la Linth antérieure, qui portait le nom de Minsterthal. Le sanctuaire de Notre-Dame-des-Ermites ne fut pas épargné davantage. Trois fois, si l'on en croit le rôle des griefs de l'abbaye (Klagrodel) les terribles montagnards envahirent, en armes et bannière déployée, le cloître, pillèrent les caves et s'emparèrent des offrandes déposées sur l'autel.
Au dire de Tschoudi, tous ces excès auraient été les justes représailles des voies de fait commises par les gens de l'abbaye et des moines euxmêmes qui avaient assailh des hommes de Schvvyz, sur le Briihl, à Einsiedeln, le 6 avril 131 1.
Le roi Henri VH ayant, comme nous l'avons dit, renvoyé la cause à un tribunal arbitral, les Zuricois s'offrirent pour médiateurs. Le tribunal arbitral, composé de deux Zuricois et de deux Schwyzois, entre autres le landamman Conrad ab Yberg, avait pour sur-arbitre le chevalier et conseiller Rodolphe Miilner de Zurich, celui-là même qui avait sauvé la vie à Rodolphe de Habsbourg, à la bataille de Marchfeld. Une somme de deux cents marcs d'argent répondait de la fidélité de chacune des parties à respecter le jugement et dix citoyens de Zurich se portèrent garants du payement de cette somme. Un compromis dans ce sens avait été signé par les intéressés le 14 mars 1311. Le jugement définitif intervint le 19 juin suivant et futrendu parle sur-arbitre dans l'église des dominicains à Zurich \ Mais comme il était favorable à l'abbaye et condamnait Schwyz à la restitution et à des dommages-intérêts, les Schwyzois refusèrent d'accepter la sentence et encoururent l'amende fixée de deux cents marcs.
Les cautions de Zurich, prises à partie par les moines, durent se constituer en otages jusqu'à payement intégral de la somme. Les chefs de cet État ayant en vain cherché à ramener les Schwyzois à des sentiments plus modérés, se mirent en guerre ouverte avec eux.
Un autre danger plus grand encore menaçait les Waldstaetten. Le roi Henri VH avait passé les Alpes et était allé recevoir la couronne de fer à Monza et la couronne impériale à Rome (juin 13112). Mais ses efforts pour rétablir le pouvoir impérial dans la péninsule, bien que
^ Segessor, Eidg. Ahschiede do 1245 à 1420. — Kopp, Buch IX, 247-252.
FONDATION l)i: L\ <:OXFÉDÉllATlON SUISSE. 193
soutenus par les Gibelins, le fameux, poète Dante, entre autres, avait rencontré une opposition formidable chez les Guelfes de la Lombardie et de la Toscane, appuyés sur le roi de Xaples, Robert. Le duc Léopold d'Autriche, malgré les sujets de mécontentement que lui donnait le roi, avait suivi ses drapeaux et lui avait rendu un service si^rnalé en venant à son secours dans \e> rues de Milan où Henri de Luxembour^i,' avait faiin perdre la vie. Fort de cet acte de dévouement, le duc d'Autriche jugea le moment propice pour revendirpier les droits de sa maison sur les Waldslx'tten et demander à être remis en possession de ce qui avait appartenu à ses prédécesseurs.
La reconnaissance des droits de l'Autriche avait déjà fait l'année [irécédente l'objet d'une démarche du frère aîné de Léopold, le duc Frédéric le Beau, auprès de l'évéque Jean de Strasbourg dont on connaissait rinlluence sur l'esprit du roi. « On nous empêche, écrivait le « prince à ce prélat, de jouir des droits qui nous appartiennent soit (( dans les pays forestiers, soit ailleurs*. » Pour sortir (Tembarras, flem'i VU statua qu'une enquête serait faite sin* les droits de la maison irAutriclie. Il en chargea deux seigneurs dont l'un était Everai'd de r^urglen, gentilhomme thurgovien, qui combattait sous ses drapeaux et qu'il venait récemment de créer bailli impérial dans la Haute- Allemagne à la place du comte Rodolphe de Habsbourg ijui avait si.ccédé à Homberg lorsque ce derniei* était parti pour rilidieà la suile ^u roi \ Mais, de retour dans ces contrées, le représentant d'Henri VIL loin de travailler dans l'intérêt des Habsbourg, s'ap{)li(pia tout d'abord à réconcilier les Zuricois et les montagnards de Schwyz. H y paivmt en faisant grâce à ces derniers de l'amende de doux cents marcs d'argent qu'ils avaient encourue par leur refus d'accepter la sentence des arbitres. En revanche, ils ihireiit s'engager à indemniser les caulions de Zurich de leui's dépenses et à payer neuf cents livres pfenning de dommages-iritérêts sous la gai'aiilie de sept notables de Si'liwyz. de >i\ d'Underwaldet dTi'i \ Au nombre de ces cautions, nous retrouvons les noms coinius de Werner SlaulTaclKM' (pii avait succédé à son père Rod()l[)he en (jualitt'i de landanunan, de Peler de SpirinjiMi. di' WalItM* Fiirst et du main; IMei're de Silineu i ^l'i avril \'A l'A ).
I^a promesse faite par lleini aux ducs d'Auliiche ou h inoiu'ssc de livescia (ainsi appeh'M» du liiMi ou clic ;i\ait elé laite) n'ayant abouti à
' Kt»lM'i /'■/.///((//•;/, 11, ;;;>. IiuiKMliiuur in i-ivitatibus silvauis et plorumque aliis << lionis et jmibus noliis piMtiiUMitibus. v
- Kopi), (it'schu'liti' tler cidfi. Jînnih\ lUuli 1\, ''•'> 1. ' KoplS Gcscliichtc, \]\u'\ï 1\, 252.
lusrouu: .snssK. 13
aucun résultat, ces princes s'adressèrent à Jean de Luxembourg, roi de Bohême, qui remplissait les fonctions de vicaire de l'Empire pour son père Henri VIL Jean se borna à renouveler l'engagement pris par son père à Brescia. Mais ce dernier avait autre chose à faire qu'à songer aux droits des ducs d'Autriche. A peine couronné à Bome (29 juin 1312) avec l'appui des Colonna, le nouvel empereur était chassé par la faction contraire des Orsini et luttait avec peine contre les nombreux ennemis qui s'étaient levés contre lui dans la Toscane, quand il mourut le 24 août 1313, consumé par un mal mystérieux, pareil à celui qui avait enlevé Frédéric II de Hohenstaufen, 63 ans auparavant. C'est ainsi que l'Italie redevenait ce qu'elle avait déjà été plus d'une fois : le tombeau des Allemands.
6. Sac de l'abbaye «l'Einsiedeln.— liUtte entre liOuis de Bavière et Frédéric d'Autriche pour le trône.— Guerre de Morgarten
La mort d'Henri VII fut le signal de nouvelles hostilités des Schwyzois contre les moines qui avaient tant travaillé et travaillaient encore à leur ruine temporelle et spirituelle par l'excommunication et le ban de l'Empire. L'abbaye d'Einsiedeln, presque entièrement peuplée de gentilshommes, venait de célébrer joyeusement les fêles de Noël, lorsque, le 6 janvier 1314, au miUeu de la nuit, elle se vit assaiUie de nouveau par trois bandes d'hommes armés que conduisait en personne le landamman Werner Stauffacher. «Toute résistance est inutile, les « caves sont forcées, les archives livrées aux flammes, le sanctuaire violé, « les vases sacrés enlevés ou foulés aux pieds, et cette œuvre de destruc- « tion et de profanation accomplie, les hôtes du monastère sont traînés « k Schwyz où ils font leur entrée au milieu des huées de la multitude.» Tel est le tableau lamentable que nous a laissé de cette invasion l'un des prisonniers des Schwyzois, le moine et maître d'école Bodolphe de Badegg, dans son curieux poëme latin sur Notre-Dame-des-Ermites*.
Arrivés k Schwyz, selon le même annaliste, une bonne partie des moines furent remis k la garde d\iphis m^c//an?des citoyens du lieu, Peter Locholf,,que nous avons appris k connaître dans les scènes précédentes. Après onze semaines de captivité, les conventuels d'Einsiedeln recouvrèrent enfin leur liberté. Ce fut grâce k la requête' de puissants seigneurs du voisinage, leurs parents, comme le baron de Begensberg, les
^ Yoir le poëme de Rodolphe de Radegg dans le GeschicMsfreiind X et la trèsremarquable introduction de Kopp au second volume de ses Url-iinclen, 75.
comtes de llabsbour;:-R;i[)[)ersch\\ yl et de To;î,aenljoiir^L^ dont on <^:imriiuniqua les lettres suppliantes à la laridsiiemeinde l'éiinie à lexiraoïdinaire, le 2 mars. Encore, [)onr calmer Tellervescence des montagnard-, ces nobles seignenrs din-ent-ils promettre non-seulement Tonbli du passé, mais protester de leur bienveillance et de celle de leurs amis pour les montagnards de Scliwyz. Mais après ce simulacre de conciliation. la (juestion de di-oit restait intacte. I.c'> duc< irAuliiclu' n'avaitMit r«'noncé ru à l('ur> prétentions in à leur ven,2eance. Le sac d'une abbave placée sous leur protectorat n'était pas propre à les rendre plus tiailables à l'endroit d'une indépendance (ju'ils considéraient comme unt* coupable rébellion. Heureusement j»our le- WaldstaHlen, l'altenlion df ces princes se portait en ce moment sui- une question plu- im[iorlante à leurs yeu\ que la possession des^ vallées forestières et dont la solution favoi'able aux Habsboui-g aurait eu d'ailleurs poiu' conséquence presque immanquable de faire rentrer sous leur domination tous les pays qui en avaient été distraits. La couronne impériale, vacante par la mort de Henri de Luxembourg, tentait leur amliition. Le fils aîné d'Albert V\ Frédéric le Beau, se portait candidat au trône des Allemand.-. Mai- i! avait deux compétiteurs, le lils du précédent tiiipeicnr. .Icaii dt* Luxembourg roi de Bohême, et Louis de Bavière, un des deux dui- ti comtes palatins de ce pays. Les électeurs réunis ii IVaiit'Ioit. le l'.l o.-tobre, se partagèrent. Louis de Bavière fut «'lu |iai- ciiki d'cnliv eux. Frédéric d'Autriche [)ar ipiatre autres *. Ouoiijiie en iniiKinlt'. ce dei'nier refusa de se soumettre. Ses fi'ères, le duc Lé()|iold siiitout. le -<uileiiaient de toutes leurs forces et TAIIemagne entière se divi-a cnlie Itdeux rivaux armés l'un contre l'autre.
Dans la Haute-AlleinaLnie, Frt'ih'ric gagna a -a cause beaucouj» df seigneurs, de couvents, les villes imptM'iales de /iineli. I^àle et «'elle df Saint-(iall. (Vesl inèmt^ la ville de Ilde (|iie Fr»''d(M-ict't -on heic Léopold choisirent poui' y C(''lébre!' leur double liMUi'nt't" : le prenuei* s'alliait ;i la tille du roi d'Aragon et hî second à ('athenne de Savoie. Il \ tMil a cetti^ occasion, en mai lilL'», de iiraiide- Irlc- el un tiMirnoi on -f signala un sei'jniMii' Muirijovieii du iinm de Klm'jenbei'g. Pi'iidant le mois préctMlrni, IVt'diMic a\ait st-joiii-nt' a /iirh'li. Pour -e coiu'ilier cevilles, le rival de Lnui- de Bavièi'e leui' donna de !iou\t'aii\ [iriNilé'JCS el
' I/;ir(li(vrt]m' de MayciUM». ct'lui de Trrvo-, .h>;\ » ili» Liixi'Uibour;;, \o ilur .loan (le S;i\(»-l.uiUMilMHirL: (>t NValtirniar ilc Urainii'litMirir tonaicat \nn\v l.tuiis lU» Baviôro. I/ar('lM'v.'(|iir de ('(ilouMi»». le duc de Saxt'-Witît'ndM'riT, lloiii'i do l'arinthii* qui pri»t(Midait au tronc de r.olicmc, ot lîodolidic ilo Bavière, frère de Louis, douuèrent
l(Mir \(»i\ à l'rcdcric le lîcau.
196 FONDATION DE D.\ CONFKDÉllATION SUiSSi:.
coiifii'ma les anciens. Ainsi Zurich obtint la confirmation du droit de glaive (Blutbann) que lui avaient concédé Adolphe de Nassau et Henri de Luxembourg, de môme que l'exemplion des tribunaux étrangers et la faculté de ne pas dépendre pendant plus de deux ans du même bailli impériale La ville de Saint-Gall fut déclarée exempte des tribunaux étrangers, inaliénable de l'Empire et soustraite au péril d'être hypothéquée par le prince-abbé (14 avril 1315). Jaloux également de conserver l'affection de ces sujets, le duc Léopold rivalisait de générosité avec son frèi'e et octroyait des libertés à Wintertlionr, Rheinfelden et à d'autres villes autrichiennes de l'Argovie et de la Thurgovie.
En dépit des avantages que les ducs d'Autriche faisaient aux cités de leur adhérence, les deux villes impériales de Berne et de Soleure ne purent se résoudre à suivre leur exemple. Mais elles ne se prononcèrent pas non plus pour Louis de Bavière et gardèrent la neutralité.
Les WaldsttCtten, qui avaient tout à craindre pour leur liberté si l'Autriche l'emportait dans la lutte, se jetèrent franchement du côté de Louis de Bavière et envoyèrent une nouvelle députation à ce monarque qui se trouvait à Spire. Louis de Bavière les assura de son appui contre les prétentions des Habsbourg et les exhorta par lettre du 17 mars 1315, k persévérer dans leur constante fidélité à l'empire, en attendant que, de concert avec les princes et les seigneurs, convoqués en diète k Nuremberg, il pût prendre les mesures propres k réprimer l'arrogance des ducs d'Autriche, ces ennemis de l'ordre public ^
Mais, opposant décret k décret, le rival de Louis de Bavière, Frédéric le Beau, déclarait la maison d'Autriche réintégrée dans toutes les possessions qu'elle avait eues dans les Waldstsetten et les autres contrées. Les montagnards, de leur côté, persistaient k ne pas reconnaître celui qui n'était que l'élu d'une minorité d'électeurs. Pour enlever aux ducs la vallée d'Urseren, Uri resserrait son alliance avec les gens de cette contrée dont le dévouement assurait ses communications par le Saint-Gothard avec l'Italie \ Le comte Werner de Homberg, cet ancien ami des Confédérés, s'était réconcilié avec les ducs d'Autriche et avait reçu pour prix de sa conversion l'avouerie de Kussnacht, celle d'Einsiedeln et le péage de Fluelen *. Uri s'opposa k la prise de posses-
^ Kopp, Geschichte, Bucli X, 85.
2 Segesser, Eidg. Ahschiede de 1245 à 1420, 5. — Kopp, Gesdtichte, Buch X, 129.
3 Kopp, Bucli X, 132.
^ Kopp, Buch X, 93.
FO.N DATION iJi: I.A CONFKDÉRATIO.N SLTSSK. l'-'T
sion par Homberg de ce péage (pii aurait [»u devenir impiiélaiil pour sa liberté et pour la libre commuuicatiou avec Lucerne et les autres lieu\ situés sur le lac. Sclnvyz, suivant l'exeniitle d'Uri, ne négligeait rien pour attirer à lui les hommes de la seigneurie autrichienne d'Arlh et s'en faire un boulevard à l'ouest de son territoire ^
Tout en négociant une trêve avec les gen> iriiilerlaken. iriulfiwald se ménageait la possibilité de repousseï- du cûté du iJiiinig les atta(|ues (lu comte Otlion deStrnssberg, bailli du Vi)\ Frédéric pour l'ijberland cl l'ancien landgraviat de Bourgogne sur l'Aar. Une pensée [•ohtiipie animait probaljlement aussi les trois chefs d'Uri. ^^ erner d'Attin,!ihaus('n, Walter Fiirst et Peter de Spiringen, dans leurs elforts ()Our se réconciliL'i* avec Wesen et la vallée iiderieure de Glaris, armées en faveur des ducs (7 juillet li]l5j. Dans une de ces confélences tenue ii Stanz, on voit figurer pour Uri, Werner d'Attinghausen, l^eter de Spiringen, et pour Underwald l'amman ou maire Nicolas de Weisserlen et les deu\ frères Walter et Henri de Winkeliied.
Qu'on ne s'étonne point du soin religieux, avec lequel nous tenons à enregistrer les noms des personnages qui paraissent dans les actes et jouent un lôle dans les événements de la période de \û\H a l;M"). C'est que nous sommes convaincus que nous avons ;i tau'e ici aux \ rais fondateurs de la Confédération naissante.
A l'ouïe de ce (jui se passait, l'irritation des ducs d'Autriche et de Frédéric le Heau, en parliculiei*, ne connut plus de bornes. Les Waldsta'tten hirent mis par ce dernier au ban de lEmpire. Fn même temps, rabbéd'Finsiedeln, Jean de Schwanden, ressuscitait re\C(>mmunicati(^n lancée conti'e lus montagnards j)ar l'i^vêque de (A)nstance. Mais :i la pi'iérc {\r< Waldsta'ltcn, Loins de Havici'c levait le ban dt' rFinjiiii' et pai- nu ('ilil soleimel, dad' de Mniiicli le 17 judlel, \\ faisait savoir à tous les lidèles sujets de riMn[>ii'e (ju'eii coii-idt'i'alinn de riut'branlable lidi'lilt' de Scliwyz el d'I ' ndeiwald. el poiii' ne iia> lii>^ei- pin^ longlenqis ces bi'aves gen^ a la niei'ci de K-nr^ eiiiicnn^. :! Ie\ail d<' >on autoriti' royale lonte> |e> senleni'e> (|ni avaient pu èli»' portées contre eux à la suite du hiii. el |iar ipiel juge que ^e hïl. Il le^ inlnrniait en même temps que l'ai ('lie\ê(pie mr'lropolilam de Mayeiice t'cni-ait aux doyens el cnn''^ pMiir iienli'ali>er les elVel< de rexcoiuiunnwation \
' I,(» An/" ou jiii iilirtioii «l'Art roniprrnait les villair»'"^ •!<• (îol«lîiu. Hu«^in,c«Mi, Lo- Avcr/, OlxMtlor., KntliciK Nicilcnluif l't (n'iikiiimMi. Ct'tto juritliction avait son droit coiitumirr spi'rial. Ivopp, lliu'l» \, 1 lo ri siiiv.
' Soifossor, Kiiltj. AhschU'dv ili» llM.'» {\ 1120. 1S74, «î. — Kopp. (iru^hichte^
r.iich \. i:;:..
Mais accoutumés à ne pas se reposer sur autrui et bien convaincus de la vérité contenue dans cette formule moderne d'une vérité ancienne : (( Aide-toi, Dieu t'aidera, » les Waldstsetten s'appliquèrent à fermer toutes les issues de leurs pays et à compléter le système de défense inauguré en 1310. Des tours semblables à celle de l'Altmatt s'élevèrent kUothenthurm, à Schorno et à Lowerz. Un retranchement solide (Letzi) protégeait le pays de Schwyz du côté de Zoug. Mais non moins pénétrés de cette idée que, sans le secours du Dieu de leurs pères, tous leurs efforts seraient vains, les religieux montagnards cherchèrent à se rendre le ciel propice par le jeûne, les processions, la prière. « 0 Dieu, « s'écriaient-ils, selon le chroniqueur autrichien, Jean de Winterthour, « ne permets pas que nos demeures soient détruites par l'ennemi, que « nos troupeaux deviennent leur proie, que nos femmes et nos filles (( tombent dans leurs mains et que leur vertu et leur pudeur succombent « à leurs outrasfes'. »
Les Confédérés n'étaient pas assez insensés pour ne pas désirer d'obtenir par les voies pacifiques ce qu'ils ne pouvaient attendre, en cas contraire, que des succès toujours hasardeux d'une guerre à outrance. Ils eurent donc recours aux négociations. Le comte Frédéric de Toggenbourg, sous les auspices duquel s'était conclue au château de Windeck la trêve des Glaronnais avec Uri, se prêta de bonne grâce à faire l'office d'intermédiaire auprès du duc Léopold. Mais ce prince reçut avec colère (c'est Jean de Winterthour qui le dit) les humbles ouvertures des Waldstœtten, exaspéré qu'il était contre les pâtres de Schwyz et résolu k les anéantir^. A partir du 3 novembre 1315, Léopold III est à Baden, tout occupé du soin de lever une nombreuse armée de nobles et de bourgeois et se disposant à aller envahir Schwyz, le principal objet de son ressentiment et de sa vengeance. Voici quel était son plan. Pendant qu'il se dirigerait en personne vers le Sattel, entre le lac Aegeri et la montaçjne, le comte Othon de Strasberç^, son lieutenant sur les bords de l'Aar et dans l'Oberland, avait ordre de passer le Briinig et de tomber sur l'Underwald. La ville de Zoug avait été désignée pour le lieu de rassemblement de l'armée ducale, fixé au 14 novembre. Au jour précis, à côté des contingents des villes autrichiennes de l'Argovie et de la Thurgovie, on vit arriver ceux de Lucerne et de Zurich, liés par
^ « Clam.iverunt unanimiter ad Deum ne darentur ad prsedam pecora eorum et « uxores eorum in divisionem et loca eorum in exterminium et honor, virtus ipso- « rum in poilu ioncm » Chrorncon Vitodnraui. Wyss, Arcliio f'àr schiv. Gesch., XI, 71.
'^ Yitodurani clironicon, 72.
FONDAIION I)K LA CO.NFKDKUATKjN SLI.nSE. l'Jli
leur traité avec l'Autnclie. La noblesse, dévouée en grande partie aux ducs, ne se fit pas attendre et avait à sa tête les comtes de Toggenbourg, de Habsbourg-Laufenbourg et les Kybourg eux-mêmes, contraints par l'Autriche à se reconnaître vassaux des ducs pour le landgraviat de la f)etite Tlmrgovie et à les assister dans leurs
uuerres*.
Le plan du duc s'exécuta à la lettre. Ce prince se mit en marche avec ses troupes, évaluées à 15,000 et même à i20,000 hommes par des chroniipies autrichiennes". Léopold ne doutait pas de la victoire et se faisait suivre de chariots pleins de cordes destinées à emmener les troupeaux et peut-être aussi les rebelles des Waldstcelten comme le conjecture Jean de Muller'. Dans le moment critiijue, une grande anxiété régnait dans les vallées sur le point du territoire où s'etTectuerait Tatta(iue de l'ennemi. Une main secourable (jue la tradition dit être celle d'un chevalier voisin des WaldstaHten, Heiu'i de Hiinenberg, les tirad'in- (juiétude et lança dans leurs retranchements unellêche portant ces mots : (( Soyez sur vos gardes au Morgarten la veille de Saint-Olhmar *. » Postés sur le Sattel, au nombre de LiOO hommes, dont 700 de Schwyz, 'iHO d'Uri et 300 d'Underwalden, les Confédérés attendirent l'ennemi dont ils virent bientôt au matin du IT) novembre, briller les lances. k'> t'uirasses et les casques au soleil. Le duc avec sa noblesse à cheval avait [tris les devants et dépassé le chennn («iroit (jui s'allonge entre le lac et le Morgarten et commençait à gravir les pentes abruptes des monts.
Tout à coup des blocs de pierre et des troncs d'arbres, lancés par des bras vigoureux, roulent sur la cavalerie ducale et y jettent le dési^rdi'e. C'était, dit-on, l'œuvre de 50 bannis (jni n'avaient pas obtenu la laveur de combattre avec leurs concitoyens. PiotilanI du désarroi des hommes et des chevaux, les montagnards se précipitent siu- l'ennemi à grands coups de hallebardes. La cavalei'ie ayaiit l'ail un niouveiut'iil rt'tnvjraile, la déroute se mel parmi l'infanterie (jui suivait, l ii ^Tand noudu'c de chevaux et d'honunes sont précipités dans le lac où ils l'herchent en vain à se sauver à la nage. Mille cinij cents Autrichiens périrent dans celte joniiK't*. fatale à la cause ducale; la noblesse y perdit beaucoup dt» vaillants che\aliers, [larnu lexpiels un (iessier et un Landenberg. Les
' Wattciiw vl-l>irsl»a(li, <iischich(c dfr :Stiuît utul Landsrhott linn, IT. 1^5.
'^ .Iran <!<' Wiiitcrtliour parle do 20,000 honinies. Ibiil., 71.
' Kopp lie veut pas qui* cr\n soit rt oiiltlio roxprossi«>n de m>uvo;iu Ji'lm que (lonnc à l.cupoltl .Icaii di» Wmti'ithour.
' Ce tait (le las crt isscnuMit est positif ot s»^ tnmvo attpsté par .Iran il»' Wiiitortlioiir. Mais le nmii di' cidui qui donna l'avis n'i'si ]ias aussi sûr.
Confédérés n'eurent à regretter que 16 braves, parmi lesquels Henri d'Ospenthal, Rodolphe Fûrst et Conrad de Beroldingen. De la ville même de Zurich, il était tombé 10 hommes, de Winterthour un seul '. Le duc Léopold s'était montré digne de son surnom de Glorieux par sa valeur chevaleresque ; mais, entraîné par la déroute générale, il dut prendre la fuite comme ses soldats et arriva le même soir pâle et la mort dans l'àmeà Winterthour, selon un témoin oculaire, le moine chroniqueur Jean, souvent cité dans ces pages.
Pendant que cela se passait sur le versant du Morgarten et aux environs, le comte de Strassberg avec les hommes de l'Oberland et les vassaux de Kybourg avait fait invasion dans l'Underwald, dans le dessein de se joindre au duc, quand il aurait subjugué la contrée. Mais à peine victorieux au Morgarten, les guerriers de l'Underwald volaient avec un certain nombre de Schw^zois au secours de leur pays. Assailli par les montagnards, le comte de Strassberg, confus et humilié, se hâtait de mettre le Briinig entre les vainqueurs et ses troupes et rentrait dans rObeiiand. Mais les guerriers de l'Underwald l'y poursuivirent et firent pour plus de 1000 marcs d'argent de dégâts sur les terres de l'abbaye dlnterlaken, dont l'avouerie appartenait aux ducs d'Autriche.
7. Renouvellemeut de l'alliance éternelle.— Suites de la guerre de Morgarten. — Siège de Soleure (1315 à 1319).
La première chose que firent les montagnards après leur merveilleuse délivrance, ce fut de s'agenouiller pour remercier Dieu, la Vierge et les Saints de la victoire qu'ils avaient remportée. Une fête commémorative d'actions de grâce solennisée par un jeûne fut instituée et placée sur le vendredi après la Saint-Martin ^
L'union qui avait fait leur force, car Uri, Schwyz et Underwald s'étaient montrés tous pour un et un pour tous, ne fut pas oubliée. L'aUiance du 1*^' août 1291 reçut une consécration nouvelle et fut jurée à Brunnen le 9 décembre 1315. C'est à cette seconde alliance, ennoblie et scellée en quelque sorte par le sang de ceux qui étaient morts pour elle que fait allusion l'inscription allemande qui frappe l'œil du
^ Jean de Muller s'est trompé, et Bluntsclili après lui, en faisant mourir les 50 Zuricois. Le plus ancien livre d'anniversaire n'indique que 10 morts et donne leurs noms. Kopp, Buch X, 151. Jean de Muller a commis encore d'autres erreurs en faisant mourir 4 sires de ïoggenbourg, 2 de Ilallwyl et 3 barons de Bonstetten. Voy. Kopp, ibid., 150.
'^ Kopp, Buch X, 249, d'après les livres anniversaires d'Altorf, Attingliausen et Steine:i, en latin et en allemand.
fo.mjaho.n ui: i.a co.nfkukiiaiio.n >lissi-:. 201
voyageur sur la façade d'un édifice public de Brunnen : « Uifr uurâe der ewirje Bund geschworen ■» {Ici fut jurée l Alliance éternelle).
L'alliance du 9 décembre 1313 a été considérée longtem[»s comme la première des alliances perpétuelles; elle n'est à plusieurs égards qu'une répétition de l'alliance perpétuelle aussi de l!21)l. Elle renferme cependant quelques adjonctions importantes. Ain>i. par exemple, il est dit qu'aucun des trois pays forestiers (Laender) ni des ressortissants de ces trois pays ne pourra accepter de maître (Voi ou bailli impérial), sans entente préalable avec les Confédérés. Comme dan- l'acte de 1291. il est recommandé aux censitaires des seigneurs de leur rendre ce qui leur est dû, mais avec la restiiction suivante : « .1 condition ijut/ le seigneur ne se soit pas licré à des hostilités contre un des patjs forestiers ou n'ait jxis commis d'autres injustices. » S'il est dans ce cas, on n'est teFui à rien vis-à-vis de lui, tant qu'il ne se sera pas mis en règle envers les trois pays. C'était une allusion évidente aux ducs d'Autriche eux-mêmes qui avaient, comme nous l'avons dit, des droits domaniaux et féodaux considérables dans les trois vallées.
Le nouveau pacte interdisait formellement toute alliance et même toute négociation avec les seigneui's du dehors, à IHi^u et sans l'assentiment des autres pays confédérés, aussi longtemj)s ijue ces derniers n'auraient pas l'econnu de maître.
Par une antre disposition était déclaré infâme et parjure, avec perle de la vie (;t des biens, quiconque commettrai! niie trahie m à l'endroit d'un des pays confédéi't's ou violerait une des prescriptions dt» l'alliance. La proscription locah^ était ainsi substituée au b:in de l'Hinpiie '.
Le parte du L"'" août 1291 avait fondt' le droit itiil»!ii- interne de la Conféd('i"ation naissante. Le pacte du 9 di'i'enibre \'M7) jm donnait un nouveau développeMienI el consolnlail JV'diliee t'Ievi" pai' lev tnM> vallt''e> forestièi'es.
Kn conqiaïaiil le- deux li'ailés de LJ9 1 el de LIL"). dn >eiit. dil un lii>lorieii >iii-se. !(•> progrès acconqtli< pai' les Conféilérès daii> l'intervalle qui en si'pare la rt'daclioii el -ui'loiil i-enx qii il- m' pia'paraienl à iaii'e eiii'ore pitiir eiilrei' en pleine possession de raulMiionue pi'hli(|ue\
Lue alliance d'une nature bien dilTi'ii'iitt' avait «'t«' coui'lue trois an-
* lUuntscIili. (iiscli. (lis srhuriz. Jiiniih'urechl.'*, Zurich, l'^Jtl. 7:i. — Kopp, Gtsrhichif. Un» h \, 1.'):;. Sej^cssor, Kil(/. Ahschit'ih' , 7. Les actes «le ralliance ilo Hniniu'M (>\i>trnt aii\ nnliivcs (roiiwaltl et ilc Nitlwal»! avec les sco.iux.
'-' Killict, (hiiliirs th liî ('onfrih'nitatn fuissr, ITl».
nées auparavant, lorsque Henri VII de Luxembourg vivait encore et sous les auspices de ce monarque, entre les villes impériales de Zurich, Constance, Saint-Gall et Schaffhouse (24 mai 1312). Cette alliance, d'abord, n'était faite que pour quatre ans. En second lieu, elle ne présentait pas le caractère d'autonomie politique qui distinguait celle des trois pays forestiers; enfin, elle réservait les rapports de dépendance de Constance envers son prince-évêque et ceux de Saint-Gall vis-à-vis du prince-abbé. C'est que cette alliance avait pour but la sécurité plutôt que la liberté. Aussi voyons-nous les quatre villes accepter pour protecteur Frédéric d'Autriche, avant même son élévation au trône par une partie des électeurs*. Les Waldstaetten, au contraire, avaient recouru de nouveau au roi Louis de Bavière, demandant aide et protection contre les ducs d'Autriche. Par acte daté de Munich le 24 novembre 1315, c'est-à-dire 9 jours après la bataille de Morgarten, ce prince avait promis aux hommes de Schwyz de venir en aide au printemps à eux et à tous ceux qui lui demeureraient fidèles, avec toutes les forces dont il pourrait disposer \
Alors que toute la protection du roi Louis se réduisait à des promesses stériles, il était heureux pour les Waldstaetten qu'ils n'eussent compté que sur eux-mêmes et se fussent comportés en hommes de cœur et d'énerofie.
Pour le moment, les ducs d'Autriche n'étaient pas à craindre. Après avoir songé un moment à la vengeance, le duc Léopold et son frère Frédéric réunis à Bade, le 1 1 décembre, s'étaient séparés pour se rendre, le premier en Alsace, le second dans les États héréditaires d'Autriche.
Louis de Bavière songeait cependant à exécuter, à sa manière, la promesse qu'il avait faite aux Waldstretten. Quoique très-occupé du siège de Herriden en Franconie, où, si Ion en croit la chronique de Tschoudi, 200 hommes des vallées forestières seraient allés renforcer l'armée impériale ^ il trouvait moyen de convoquer à Nuremberg une assemblée où, de concert avec de nombreux seigneurs, il déclarait la maison d'Autriche déchue de tous les droits, biens et possessions qu'elle
^ Kopp, Urkunden^ II, 2G0. Le savant historien montre plus de sympathie pour cette alliance que pour l'autre.
^ Segesser, Eidg. Ahschiede de 1245 à 142 \ 7. — Kopp, Geschichte, IV, II, 152. Voir Tschoudi pour le texte de la lettre impériale. Chronik, I, 174.
^ Kopp révoque en doute ce fait, parce qu'il ne se trouve consigné dans aucun document à lui connu et qu'il ne comprend pas comment le contingent des Waldstaetten aurait pu se rendre à Herriden. Buch X, 16o.
FONDAI ION Di: l\ CO.NFKOKRATin.N >LI»K. :2')3
avait dans les WaldsUx'tteii et dans tous les pays d'alentour ut le> atli'ibnait à l'Empire sous peine de la disgrâce royale pour tous ceux qui tenteraient d'y contrevenir (20 mars 1310)*.
Quelques historiens suisses blâment cet acte du roi Louis comme entaché d'arbitraire et constituant une spoliation au détriment de la maison d'Autriche, ils oublient (jue les princes de cette maison étaient en rébellion ouverte avec l'élu de la majorité et qu'ils faisaient en ce moment même le siège de la ville impériale d'Esslingen à cause de son dévouement à la cause du roi légitime. Le décret de Nuremberg fut suivi (l'aulres actes royaux par lesquels Louis de Bavière conlirmait à chacune des trois vallées toutes les franchises et libertés octroyées par ses prédécesseurs et absoliunent comme si les mêmes chartes eussent été accordées à chacune d'elles. La charte de 1231, on se le rappelle, ne regardait que ceux d'Ui'i, celle de 12iO ne concernaitipie les Schwyzois. La vallée d'Underwald ne pouvait produire aucun de ces anciens docimients, n'ayant été aiïrauchie que beaucoup plu> tard. VAk' n'en lut pas moins gratifiée tout comme les autres. « Louis de Bavière con- « firmait ainsi, dit M. Wartmann, de^ chartes de liberté dont ceux qui « les recevaient n'avaient |)as été favorisés. Les tiois vallées forestières, « ajoute le même historien, liées par une étroite solidarité et qui avaient « subi en commun Tépreuve du feu à Morgarten, avaient rxliib»' au « roi les chai'tes octroyées ;i Srliwyz simiI. cl Louis tout iM'joui les ra- <( tifie sans réilexion. Ces chai-tes avaient ch' choisies de préférence, « parce qu'elles donnaient une base juridique j)lus appréciable à la « liberté des vallées et ijiie h» pays de Schwy/. avait »'•;»'' plus en vue « dans la dernière lutte \ »
La guerre de Morgaiteii avait nus aux prisiv^ le< Si'liwy/.ois avec les ofticiei's autrichiens de la vallt'-e de (ilaris. Plusieurs châteaux de celte conti'ée, eiiti'e autres Windeck et Ueit-heubourj. tombèrent entre les mains \W< nioiilagnards. Mais le> deux coiilrecN dont se i*oiujio>ait le pays de (il.u'is, (iiionine >oiiiiii^eN ;i la nii^'ine ;i(hiiinisti'alioi). iii' tt»rmaient pas un loni polilique et iii' nionn'aienl aiit'iin dtAoïii'meiil an diii' d'Antriche. Scli\\\/ se n't'oin'ilia aNc»' le bailliage snpèrieiii' ( Ober.iinl I on de (iliri^ pi-ii|ireiiienl dit. pt'inlant (jue la guerre continuait a\e(' le(ia>ler et We^en ijui fonnaient le bailliaL'e inférieur
' Kopi). ({r^iliirhtf. ISmli \, \\\\. — Segosspr, Kùhj. Abscliidït iIq 124.'> ;» 1420. - \\ iirtin.iim. I hi' kOniijlicUen Frcihrii'Jc von rJiU-IHlC». Archic Jùr ilie sctuceis,
(ieschicliir. Mil. 1 :.:.- i:>î».
(Niederamt) '. Le gouverneur de ces contrées était le noble comte Frédéric de Toggenbourg qui avait cherché en vain à réconcilier le duc Léopold et les Suisses ; il fut plus heureux eu cette circonstance et opéra un rapprochement entre les WaldstcCtten et les hommes du Gaster et de Wesen. Un autre accommodement se négociait sur le Brûnig entre les gens de Thoune et les trois vallées forestières (1317). Un rapprochement s'opérait également entre le clergé et Schwyz où un archevêque envoyé d'Avignon venait bénir des autels et des oratoires.
Le comte de Homberg, Tavoué d'Einsiedeln et deKussnacht, brouillé avec Uri depuis son retour d'Italie pour le péage de Fluelen, jugea également à propos de signer un compromis et de laisser libre le passage du Hacken aux pèlerins qui allaient à Einsiedeln.
Une autre conséquence de la guerre de xMorgarten fut l'acquisition de la vallée d'Urseren et de la Léventine adjacente par un bourgeois d'Uri nommé Conrad von Moos. L'avouerie de ces deux contrées passe ainsi en quelque sorte à Uri avec la possession des passages. du Saint- Gothard.
Pour maintenir sa neutralité pendant la crise que traversait l'empire, Berne avait jugé à propos de former une alliance des villes de l'Uechtland. Berne, Soleure, Morat, Bienne et même la ville autrichienne de Fribourg étaient entrées dans cette Confédération nouvelle fondée à Gumminen (27 février i3i8)^
Le duc Léopold, déjà très-mécontent de la neutralité de Berne et de Soleure, le fut bien davantage encore à l'ouïe de cette alliance qui menaçait la puissance de sa maison sur les bords de l'Aai' et de la Sarine. Il se décida à reprendre les armes et k aller attaquer Soleure avec le dessein bien arrêté de tourner ensuite ses armes contre les Waldstœtten, lorsqu'il aurait soumis la ville de Samt-Ours. Le concours du comte Hartmann de Kybourg, landgrave de la Bourgogne allemande, lui paraissait nécessaire poui' réussir dans cette double entreprise. Il s'attacha ce seigneur en lui donnant le gouvernement de la ville de Fribourg et en obtint l'engagement écrit de le suivre contre les Soleurois et contre ceux de Schwyz (8 avril 1318) \ Un engagement du même genre fut souscrit par le baron de Weissenbourg et par Jean de
^ Blumer, Jahrhitch des liist. Vereins des Kantons Glarus, II. Heft, 1866, 142. ^ VVattenwyl-Diesbach, Gesch. der Stadt und Landschaft Bcrn, II, 30, 2, 1867. ^ Kopp, Geschichte, Buch X. appendice 2, 31. — Segesser, Eidg. Abschiede de 1245 à 1420, 9 et 10. '
FONDATION Iji: LA CONFÉDÉRATION SUISSE. 20o
la Tuui'-Cliàtillon, seigneur très-puissant dans le Vallais, l'Oberhiiid et aux environs de Fribourg où les seigneuries (Tlllens et d'Arconciel reconnaissaient ses lois.
En m»^ine tem[)s, pour masquer ses desseins ultérieurs contre Scliwv/ t't assurei- le succès de son entreprise contre Soleure, le «lue Léopold signait une trêve de quel(|ues mois avec les WaldstcCllen (19 juillet DUS)*. Toutes ces précautions prises, ce prince, à la tiu d'août de cette même année I31<S, allait mettre le siège devant Soleure avec une nombreuse armée composée des bourgeois et de^ chevaliers de l'Argovie, de l'Alsace, du lirisgau, des troupes du comte de Kybourg, des guerriers de Fribourg eu Ueclitlaiidet de MKH) Vallaisans (juc lui avait amenés Jean de la Toui'-Cli;ïlillon. Les Bernois, (pie cette expédition menaçait aussi bien que leurs voisins, se hâtèrent de jeter 400 hommes dans la place assiégée et poilèrent le (ev et la tlamme >ur les terres de Kybourg. Mais, malgré le secours des Hernois, il est douteux que les Soleurois eussent pu se soutenir longtemps contre les ellbrls de l'armée ducale sans la circonstance extraordinaire qui sauva leur ville. Une crue subite des eaux emporta le pont (|ue le duc d'Autriche avait jeté sur l'Aar et précipita dans les Ilots les soldats autrichiens dont il t'tait couvert. On vit alors uu beau spectacle: les Soleurois oublianl (jnils avaient alïaire à des ennemis pour sauver ceux qui se noyaient et les arrachant à la mort à l'aide de cordes et de perches*.
Désarmé par la grandeui" d'âme de ses adversaires, le duc leva le siège qui durait de|)uis dix semaines (novembre UUS) et renonça pour le moment ii faii'e aux Waldstalten une guerre pour laipielle il avait cependant encore enrôlé des gens pendant le siège. L'année suivante, il jugea à propos de renouveler à deux reprises la trêve conclue le 11) juillet L» Ls ciiti'e les oflit'iers et les Waldlat. Par celte trêve, les ducs et leurs sujets rcMitraient en jouissance de> métairies (hofe), redevimces, tailles et droits (lomaniau\, aiii>i (pie des juridictions ipi'ds possédaient eoinme pi'opriétaires l'onciers dans les vallées avant la Liiierre et an leinps de rein[»er('iii' Ilciiii \ Il de Luxembourg. Les trois vallées s'engageaient de plus à ne porter au("iiiie atteinte aux dmiti\i'< (\\n'< el de leurs vassaux en ('(Mitraelaiil A('> allianciN illieiles avec ces derniers.
Les princes, «mi revanche, pi'ometlaient de laisser en paix les paysans iLandliil) dTri. Schwv/. et Lmlerwald''.
' Sogessor, L'idy. AbsrhiciU ilo 121'» ;i 1420.
^ Co l'ait est attesté par Depensrhor et Jusiingor. Kopp scml»le railmoitro par ces mots : * />■ iriid ('r:dhlt, » Iliuli \, 2:ir». ^ Sogesser, Kithi. .\f""îi{nh\ api>' n' •• , 21 1.
206 FONDATION DK LA CONFÉUFJIATION SUISSF.
La libre circulation garantissait le retour du commerce et de l'abriculture. Les Confédérés, comme on le voit, ne crurent pas devoir se prévaloir du décret de Nuremberg, par lequel le roi Louis de Bavière dépouillait de leurs biens les ducs d'Autriche.
La victoire de Morgarten n'avait pas mis fin aux conflits des moines de Notre-Dame-des-Ermites avec les pâtres de Schvvyz. Le prince-abbé, qui était toujours Jean de Scbwanden avait renouvelé ses doléances contre les montagnards auprès de la cour épiscopale de Constance, en désignant nominativement Conrad ab Yberg et Werner Stauffacher, sans doute en leur qualité, l'un d'ancien, l'autre de nouveau landamman. La cour épiscopale de Constance, frappant de nullité l'appel fait par Schwyz à l'archevêque métropolitain de Mayence, avait confirmé purement et simplement l'excommunication de 1309. Le pape d'Avignon la confirma à son tour et donna une bulle à cet effet. L'évêque de Constance étant mort sur ces entrefaites, l'évoque Jean de Strasbourg fut chargé de l'exécution de la sentence. Ce prélat cita à sa barre le landamman de Schwyz qui était alors Henri Stauffacher et onze autres montagnards, parmi lesquels nous trouvons, à côté de personnages obscurs, les noms bien connus de Peter Locholf, de Schorno, de Hunno. Mais au jour fixé (26 mars 1319) les douze citoyens cités ne parurent pas, alléguant pour leur justification l'hostilité des comtes de Werdenberg, Toggenbourg, Tengen, qui rendait trop peu sûre la route de leur pays à Strasbourg, et sollicitant la translation de l'audience dans un autre lieu. Un clerc nommé Ortlieb se présenta seul pour soutenir la cause des Schwyzois, et voyant qu'on passait outre malgré ses protestations, il en appela au siège apostolique. L'évoque Jean de Strasbourg, dévoué à l'Autriche, maintint toutes les sentences lancées contre les montagnards et lança des lettres monitoires aux prêtres de Constance, Lucerne, Zoug, Einsiedeln. Mais les ennemis des Schwyzois avaient compté sans l'intérêt que le duc d'Autiiche prenait en ce moment à la paix et sans les renouvellements successifs de la trêve conclue par ce dernier \ Cette trêve finit par s'étendre aussi au conflit religieux qui divisait Schwyz et les hôtes de l'abbaye dont le duc Léopold était l'avoué.
Le duc lui-même insista pour que l'abbaye renonçât tout à fait à faire valoir la bulle papale qu'elle avait obtenue contre 'les montagnards, et Jean de Schwanden dut par un acte formel, déposé entre les
^ La trêve de DUG fut renouvelée successivement le 21 mai et le 15 juin, le 2G juin, le 3 juillet 1010, le 6 novembre 1320, le 24 octobre 1322.
FO.NDATir»- I)i: I.A CONFÉDÉRATION SLISSE. 207
mains du chapitre, se désister formellement de ses plaintes (10 novembre 13I9)\ '( C'est ainsi, dit l'historien Kopp, que rabbaye de Xotre- « Dame se vit dépouillée par la (li[)lomatie de son propre avoué du seul « moyen qu'elle eût à opposer à la force brutale, c'est-à-dire les armes « spirituelles*. » C'est ain^si, dirons-nous, qu'une [)etite peuplade contraint les grands de la terre, par son énergie et son iridoni{italile courage, à resj)ecter son ind('[)ondance.
H. IColafioiiH <l('s \\ aldstsi'tf <'ii avoo leurs voisins <lo C^laris ot de lieriie et reiiipereiir I^ouis de Ilavière lîJI.l à 1 :(:(:( .
Dans leur lutte avec les Waldstretten, les ducs d'Autriche comptaient au nombre de leurs partisans et champions les deux comtes de Kybourg, Hartmaïui et son frère Everaid. Ces deux seigneurs s'étaient engagés par serment, le 8 août 1318, à seconder le duc Léopold contre Schwyz et à couper les vivres aux monta,l:^aI'ds^ Mais la concorde ne l'égnait pas entre les deux frères dont le cadet avait été voué à l'état ecclésiastique malgré lui, et que sa famille voulait tVustrer de son patrimoine au profit de l'aîné (1'-''' décembre 13:^0). Ce dernier, feignant de se réconcilier avec son frère cadet, l'invita à se rendre auprès de leur mère au château de Landshout, situé entre Berne et Soleure. Là, Hartmann accueillit son cadet avec de grandes démonstrations de tendresse et partagea avec lui sa chambre et sa couche. Mais tout à couj» il le fait saisir et garrotter au milieu de la niiil d TtMivoie son^ Im.hii,' escorte au château de Hocheforl, ajtparleiiaiil au cniiitc de Neuchàtel, dont Ilailiiianii de KyltiuiiLr avail t'[)ousé la lille (entre lévrier et mai 1322). Le |)risonniei' ne recouvra sa liln'itt' (|u'aii prix d'une renonciation com|>lète ;i sa j>arl de l'Iu'ritage pateiiit'j. On ne lui laissait (juc SCS biMU'li('('< ('i'cli''sia<li(|n('^ ('! la jouissautN' eu Ma^fi'dii t'hàlt'aii de Thouiic, >a r<''>id(Mic(' liabiliicllc. .Mal^ les diMix rr('rc> >t' li'(Ui\anl r«'Unis il (|uel(jue lemps dv là au château de Tliounc pour y di-e<ser Taclc forint'l de rcnoiicialinn dl'lNcraid. cl le hcrc allié ayant fait au l'adcl robscrviilioii (in'cii ^a (|iialih'' de cltTi'. la pit'sence d'un Inleurt'lait nécessaire pour validei- Tacic. M\erai'd. e\a^pen'' par ('t' iju'il l'onsidérait C'Hume une iinn\elle ininre. plongea son couleau dan- le >eiii de li.iilniaiiii. Un genlillioniine i\\\ parti dl*'\erai(l acheva le (omle en le |)ré-
' V ..il r>( li.Muii. Spgosscr, Kùhj. Ahschicde, l'J. — Kopp. Geschichk\ Buch \. :io;i.
" Kopp, iliid., :)\ 1.
•' Ki'pp. (h'scliichtf. \Uu'h X. apptMuliro :il.
208 FOiNDATION DE LA CONFÉDÉRATION SUISSE.
cipitant par les fenêtres du château. Les bourgeois de Thouiie voulaient venger leur seigneur. Mais Everard se couvrit de la protection des Bernois, dont il avait eu la précaution de s'assurer la combourgeoisie, en leur engageant la ville de Thonne. Le duc Léopold, au tribunal duquel l'affaire avait été évoquée dès le début et qui s'était posé en médiateur entre les deux frères, prononça alors une sentence qui taxait Everard de fratricide et le dépouillait de ses biens au profit de sa propre maison. Mais l'opinion publique, tout en condamnant le crime, ne vit dans le jugement rendu par le prince autrichien qu'un acte de convoitise mal déguisé sous ses formes juridiques'. On le rapprocha des actes de spoliation auxquels le meurtre d'Albert avait servi de prétexte et dont avaient été victimes plusieurs gentilshommes des environs de Berne, comme Thuring de Brandis, Toncle du régicide Rodolphe de Balm, Dietrich de Ruti qui avait épousé une dame de cette famille et Werner de Kien, apparenté à cet autre régicide nommé Eschenbach. On rappelait la manière dont quelques années auparavant les ducs d'Autriche avaient su extorquer aux comtes de Bouchegg la cession du Landgraviat de la rive droite de l'Aar et de la Bourçjosfne allemande '.
En Allemagne, la cause du roi Louis de Bavière semblait avoir remporté un succès décisif à la journée de Miihldorf où Frédéric d'Autriche fut vaincu et fait prisonnier par son rival (28 septembre 1322). Mais l'échec des armes autrichiennes n'avait fait que redoubler l'ardeur du duc Léopold à s'assurer du concours des villes et de la noblesse dévouées à sa maison-, dans la Haute-Allemagne. C'est ainsi qu'un des dynastes les plus puissants de ce pays, Jean de Habsbourg-Laufenbourg, comte de Rapperschwyl, seigneur de la Marche et du Wseggithal, consentit au prix de 600 marcs d'argent à combattre ses voisins de Schwyz et les habitants de la vallée de Glaris. Ces derniers avaient excité la colère des ducs d'Autriche en promettant aux Schvvyzois de ne pas les attaquer en cas de guerre avec l'Autriche. Cette convention, datée du i*^^ septembre 1323 est la première trace vraiment historique des relations étroites qui s'établirent dans la suite entre les Waldstaetten et les Glaronnais ^
^ Soîothurner Woclienblatt, 1825, 264. Wattenwyl-Diesbach, II, 51.
2 Wattenwyl-Diesbach, II, 19.
^ KopiD a voulu mettre en doute l'existence de cette convention, parce que l'original dont parle Tschoudi manque ; mais son authenticité est mise hors de doute par l'acte relatif à Jean, comte de Habsbourg, dont nous venons de mentionner l'engagement pris envers les ducs d'Autriche. Voir Segesser, Eidgenôssische Ahscliiede de 1245 à 1420, 13.
N'étant soumis aux ducs d'Aulriche qu'en tant que censitaires de l'abbaye de Seckingen, les gens de (ilaris voyaient d'iiu u'il iiitjui»jt les elîbrts de ces princes pour les assimilei" complètement aux sujets de leurs États héréditaires. C'est pounjuoi ils s'étaient i approchés des Waldstajlten et en particulier de Scliwyz. Aussi les ducs d'Autriche se disposaient-ils à les traiter en ennemis et enrôlaient des gens contre eux et les Schwyzois. « Nous ne pouvons qu'être réjouis, dit un « histoi'ien glaronnais, en voyant chez nos ancêtres les aspirations cou- « rageuses à rindépendanc(^ (jiii devjiil être le [»rix d'une lutte de « soixante années '. »
Scinvyz, Ui'i et Undei-wald entrent aussi à la même époque en rai)ports [>lus intimes avec les liernois. Une conférence de ces (piatre |)ays eut lieu à Ijingern dans l'Underwald, le 8 août 132.*]. Les Hernois avaient pris l'initiative de ce rapprochement, prélude de l'alliance intime (jui devait unir les deux jKMiplcs tr.iiti' an> plus tard *.
La précaution n'était superllue ni pour les Bernois ni pour les WaldstaHten, car le duc Léopold était en ce moment occup»'» d'un nouveau [H'ojet (|ui, s'il s'était réalisé, aurait pu avoir les [)lus graves conséquences poui" tnn> les pays libres de la Haute- Allemagne. Désespérant de délivi-er son frère des mains de Loms de Bavière par ses |»ropres forces, le prince autrichien, cédant aux suggestions du i»apt' .Jean WIl. l'ciinemi jui'é du roi Louis, s'était abouché avec le roi de France, Chaiies IV le Bel, et dans une entrevue avec ce [>rince à Bar-sur-Aube en Bourgogne (juillet LI2V), il av;iil promis à ce monar(|ue de le faire l'oi des Allemands à la place de Louis de Baviêia». Kii revanche, Charles IV s'était engagé à aider Lj'opold à se metlif en possession des WaldstaMten et de tous les bien> d'Kverai'd de Kybourg, l'allié des Bernois. Lu même tt'uqis, le [>,q»e Jean XXll avaii lanct' liiiterdit contre Louis d«3 Baviêi-e. Ce monarque, de son cnt»'. se préparait à la guerre, (M pal' lettre (In 'i mai \'A)1\, invitait le^ lnMiinifs de Schwvz à lui envoyer leur f(»iiliie:eiil pour la caiiipajne qni allait s'ouvrir \ Le texte de cette ('pitre nous a[i[»!t'ii(l (pie les Seliwyzois s'étaient servis de i'enlremi>e d'iin iiioiiie pour reclamer auprès de Loui> de Bavière contn» la conce^sion {U'> liefs opérée à leur delnineiil. Le r(M y répondit en redressant les griefs énoncés et en iiiaintenaiit la conliscalion des biens i\i'> ducs d'Anlriclie an pr(^lit de rLinpiit» i ." mai L'-'i). Dans l'inler-
' niiuiirr, / ;•/.. >(iiiiiiilunif ;ni' Ol; •• \V;itlnnvvl-l)i(«sliju-li. li, :>J. — ' K»»1'1S Urknndin, I, \:]\).
IMSlulKi: sriS8K.
^/(irM.N. li, lC.r> et GG.
valle, un seiç^neur de la maison de Neuchàtel, Jean d'Aarberg, sii'e de Valangin, avait été désigné par le roi pour remplir les fonctions de bailli impérial dans les Waldstœtten. Il s'était rendu k Beggenried sur le lac de Lucerne pour y recevoir l'hommage des montagnards (7 octobre 1323). La teneur de cet acte indique de nouveaux et importants progrès dans la situation politique des trois vallées. Le bailli impérial y reconnaît positivement que le serment des Waldstsetten ne lie ces derniers qu'aussi longtemps que l'empire acceptera leur inaliénabilité, et que ce serment perdrait toute valeur le jour où l'on entreprendrait de mettre hypothèque sur leur pays. De plus, les trois vallées étaient déclarées affranchies non-seulement de tous les tribunaux situés hors de chez eux, comme sous l'empereur Henri YII, mais même du tribunal de l'Empire dont le for avait été expressément réservé par cet empereur dans sa charte en faveur des Waldstanten \
Ces concessions étaient le résultat de la politique de Louis de Bavière pour s'attacher de plus en plus les peuples de la Haute-Allemagne. Après sa victoire à Mùhldorf, le vainqueur avait eu un moment l'idée de faire périr Frédéric d'Autriche, et ce prince qui en était prévenu s'attendait chaque jour à voir entrer le bourreau dans sa prison. Mais abandonné de plusieurs princes et attaqué par d'autres, Louis de Bavière avait pris le parti plus noble de mettre en liberté son rival et même de l'associer au trône (5 septembre 131^5).
A peine admis à partager la couronne, Frédéric songea à tirer parti de sa position nouvelle pour améliorer celle de sa maison, et inféodait à ses frères les biens d'Everard de Kybourg (10 février 1326). Mais les dispositions du nouveau roi ne devaient être d'aucune utihté pour le duc Léopold, car quelques jours après, le 28 février, il était enlevé aux siens encore à la fleur de l'âge (il n'avait que 34 ans). Il mourut à Sels en Alsace, et reçut la sépulture au cloître de Kœnigsfelden, fondé par sa famille.
Léopold P^ fut remplacé dans le gouvernement de ce qu'on appelait les pays antérieurs, c'est-à-dire situés dans la Haute- Allemagne, par son frère Albert II, surnommé le paralytique, parce que ses infirmités l'empêchaient de voyager autrement qu'en litière, et le Sage parce qu'il était habile, prudent et magnanime. Le duc Othon, le plus jeune de ces princes, ressemblait davantage à Léopold, et manifestait les mêmes desseins d'agrandissement. Aussi les Waldstnetten, de concert avec Berne et Zurich, jugèrent-ils opportun d'adhérer k la grande asso-
2 Voir le texte dans Kopp, Urhinden.^ I, 138.
l'O.NDMIo.N l)i: LA (.(J.NFLDKKMKj.N >LI->L. li 1 1
ciîilioii on Confédération des villes impériales qui s'organisa le ."> juin 13:27 et lut renouvelée ensuite pour trois ans. le W janvier 13:21). Everard <le Kyboui',cr, menacé pour le nioin> autant (jue ses amis de Berne et les Waldslailten, formait de son cùté avec ces derniers une alliance de seize ans (1^''' septembre 13^7).
Peu de tem[)s auparavant, Louis de Bavière, laissant le gouvernement de l'Allemagne à son associé au trône, <'lait ail»' recevoir la couronne im[)ériale;i Bome, au mépris des anatlièmes du pape Jean WII. Cedei'mer est déclaré li('réti(iue, et le nouvel empereur lui oppose un antipape sous le nom de Nicolas V (1328)'. .Mais en Italie comme en Allemagne, les Waldsta3tten sont l'objet de la' sollicitude de Louis de Bavière. De Cùme, en date du 1'-''' mai 1327, le roi des Bomains déclarait les maintenir dans les franchises et libertés de leurs ancêtres et annonçait son dessein de donner une nouvelle sanction à ces droits (juand il aurait reçu la couronne impériale'. C'est ce (ju'il fit à Pisc le 18 octobre de l'année suivante, et huit niois plus tard il y j(»ii:iii( un rescrit daté de Pavie (21 juin 1321)) par lequel il conlirmail à nouveau toutes les chartes précédentes : il y ajoutait la défense à tous ses baillis de toucher au\ biens et .lux personnes de ces contrées autrement (ju*il> n'y t'taienl autorisés jiar la coutume ^
Les \Valdsta3tten avaient olitenu ces nouvelles faveurs. >i l'nn en croit Tschoudi, par Tenvoi d'un contingent de leurs vallées à r:iriii»'e de Louis de Bavière en Italie. Le péage lucratif de Fluelen enlevt' à Homberg par Louis de Bavière, depuis la conversion de ce seigneur au parti de l'Autriche, avait ét(' doniK' poui^ cent marcs à un autre seigneur plus di'voué à rempiM'eur. Cepi'ince en avisa le landamman et les gens des trois vallées en leur recommandant de se conformer à ses ordres (lOoctobri^ 13211). La moi'l du i-(ti l'riMléric d'Autriche, arrivée en janvier 13il(), devait reiidi'e la uiaiMHi d'Aulrulie plus hostile encore à Louis de Bavière. Le duc Othon alla assi(\L:tM' la ville inqtériale de Colmai* av(»c 30. ()()() limniues de pied et l.'i(M) chevaux. Louis de Bavière, de l'etoui- île xui expédilion d Italie, marche avec une armée nombreuse au secoiii> de celle mUi» on ses partisans étaient connus sous 11' nom de //o//N, par opposition an\ roKi/rs (pu tiaieiit les adhèl'eiih (le r \nliirlit'. l ne rolli>ion stMublait nninnienle, k>rs(|ue Jean de LuNcinbourg, l'oi de Bohème, se posant <'ii médiateur, détermine Tem-
' r>i)hnu'r, l{t'(j(\tt<t h'urolnnnn^ .'ijl. ^ nolinuT, Jiait'.sta Ktinthnuim, .')C».
^ Holmirr, ivVf/f*/«, Gl. - l\"Pl>, Huch XI. ">^'
212 FRONDA riON DE LA CONI^^ÉDÉRATION SUISSE.
pereur, le 6 août 1330, à accorder aux ducs d'Autriche en indemnité pour les frais de guerre, évalués à 20,000 marcs d'argent de Constance, une hypothèque sur les quatre villes impériales de Zurich, Saint-Gall, Rheinfelden et Schaffhouse\ Cet événement produisit un émoi extraordinaire à Zurich dont les bourgeois, en perdant leur inaliénabilité, risquaient fort de pci'dre leur indépendance. Car, ainsi (jue le fait observer M. Bluntschli, en engageant aux ducs d'Autriche la souveraineté de la ville de Zurich, l'empereur Louis aliénait cette cité de l'Empire pour aussi longtemps que l'hypothèque ne serait pas levée. Les habitants de la ville engagée prêtaient serment de fidélité au détenteur de l'hypothèque et lui restaient soumis tant que le rachat n'était pas opéré. L'effroi redoubla lorsqu'on apprit que les seigneurs chargés de l'exécution du décret proposaient à l'empereur de s'armer avec le duc d'Autriche pour contraindre le> deux villes, si elles refusaient de se soumettre. Le chroniqueur Jean de Winterthour nous décrit la population de Zurich prosternée jour et nnit aux pieds des autels et invoquant avec larmes le secours céleste. Mais tout en priant Dieu, on ne négligeait pas les moyens humains. L'abbé d'Einsiedeln, Jean de Schwanden, s'engagea à plaider la cause de Zurich auprès du duc Othon. Cette démarche n'ayant pas eu de succès, des députés des deux villes se rendirent alors, à ce qu'il paraît, auprès de l'empereur. Ce monarque, en revenant de Colmar, avait traversé l'Argovie et visité les villes de Brougg, Winterthour, Frauenfeld, Baden, mais n'avait eu garde de s'arrêter dans les deux cités si légèrement sacrifiées. Les députés de Zurich trouvèrent Louis de Bavière à Ratisbonne. Mais dans celte cour toujours besoigneuse des césars allemands, l'argent faisait plus que les paroles. Zurich fut déclaré derechef inaliénable à perpétuité, moyennant le paiement de 2,500 livres (27 février 1331). Quelques semaines plus tard, les députés de Saint-Gall obtinrent la môme concession (22 avril) -.Deux autres villes impériales, Brisach et Neuenbourg sur le Rhin, fui'ent hypothéquées au duc d'Autriche à la place de Saint-Gall et Zurich. Le duc Othon lui-même déclara se désister de l'hypothèque et chercha à faire entendre aux deux villes que, de même qu'il ne leur savait pas mauvais gré d'avoir décliné cette situation, elles ne devaient pas lui en vouloir et chercher à tirer vengeance (1331). ^
1 Yerpfânaung der Reichstiidte Zurich imd St-Gallen an Oesterreich. Kopp, Geschichtshldtter, 21, 1. Un premier traité signé à Haguenaii le 6 août est suivi d'un second conclu à Bâle le 18 du même mois et relatif à l'hypothèque. Bôhmer, Eegesta^ 14:.
-^ Bôhmer, Begesta, 78 et 79. — Wartmann, hc. cit.
Ff)M)\llO.N iJi; LA CM.M'KDK^MlnN SLISSK. ^13
ïsclioudi, dans sa cliroiiiiiue. rai)porlt' <iue les députés des W'aldslîotten avaient accompagné ceux de Zurich, dans leur démarche auprès de rem[)ereur à Hatisbonne, et contribué à libérer cette cité ainsi que Sainl-Gall, ipii était entrée en rapports avec eu\ par l'entremise de Zurich (juolijues années auparavant. Délivrés de la crainte de devenir vassaux de l'Autriche, les Saint-Gallois prennent i»hi< de confiance en eux-mêmes et se donnent bientôt un bourgmestre*.
Les Glaronnais avaient dû envoyer leur contingent ;i l'armée du duc Othon (\\n avait fait le blocus de Colmar. Les troupes de cette vallée, armées de hallebardes à la façon de leurs voisins des Waldstanten. attirèrent les regarda de riiéroïijue Jean de Bohême dans la bouche duquel le chi'OJiiqueur de Winterthour place ces paroles enthousiastes : « Oh! « (juel terrible aspect avait le bataillon des Glaronnais rangé en forme « de coin et pourvu d'armes formidables* î »
A cette époque, le roi Louis de Bavière était disposé à se rapprocher complélementdes ducs d'Autriche. Le pape Jean XXIl.au contraire, ne s'était pas réconcilié avec Louis de Bavière et conlimi ut à lancer ses excomnuHucations et ses interdits non-seulement coiiliv remp.'reur, mais contre les villes et les seigneuis de son itaili. (> lui d'al^oid le cas de la ville de Zurich, fi'appée d'interdit (•(nniiit' en hJ'iS. Mais en cette circonstance encore, comme au >ie('le piiM-i'ilciil, les cordeliers restèrent fidèles à la ville abandonnée j)ar le* reste du clei'gé.
Un envoyé du saint-siège s'était présenté ;i lîàle pour aflicher des sentences dirigées contre Louis de Bavière et ses partisan^. Les bourgeois irrités le saisirent et le précipitèrent «laiis leUhin.du haut de l'esplanade (pii entoure la cathédrale. Jean de \Vinterthi>iir. qui rai»porle le fait'*, nous apprend (pie les cordeliers de Bàle et l'ordre tout entier étaient dt'vou(''s à l'empereur et considérés comme herclhpiespar lepape Jean Wll qui df-titiia leur giMit-ral. Michel de GeM'iia. et condamna les dociriiKK du coniclier allemand Lekard païa'e «piil i-a|>pelait l'église à sa pauvi'el»' prinutivc cl oppo>ait Jt'^iiN-Ghrist au poiilile d'.\M-!i<»ii.
«. l»r«*iiii«^iM's <>oiM|ii<'>loM <l«'s \% JiltKtii'f l4'n <*ii llali*' «>l loiir*. rolali4»iiH ii\4'<* l4>s \ alliiiNtiii*-» «'1 l4>s 4;ri**(>ii««.
Du règne de Loui> de Bavièi'e et di' l'année [X\\ dati-nl !('> pre-
' \.o i>rt'mi<'r iMniruMiiolro tonnii d»' St-(l;ill «'si Uiluori >i>i>or I13Ô4). i'o ni:i;;i>trat, iiviint vtr artMisr de .ju''iMil!\t. tut banni pour 10 ans (io 31 ocIoImv i:i7>t. * Vitoiliuani ("lironirou. S2.
•'' Ali hir fur Schircizcrt/i'^^ch., M. '.»'. llt'u>>\'r. Vt'.'f'tissmri\icMh. <Ur Sia'i' ^' ■-
214 FOiNDATIO.N DK LA CONFÉDÉRATION SUISSi:.
mières conquêtes des Waldstaetten en Italie. Les relations des Waldlût avec leurs voisins du Milanais avaient été jusque-là essentiellement commerciales. Les montagnards allaient vendi'e leur bétail, leur beurre et leur fromage sur les marchés de la Lombardie et en rapportaient le blé, le viu et autres produits. L'extension des pouvoirs du bailli d'Urseren dans la Léventine semblait devoir favoriser ces relations pacifiques. IViais c'est cette extension elle-même qui probablement aura mécontenté les Milanais. Quoi qu'il en soit, des marchandises en transit par le Saint-Gothard furent saisies et ceux qui les transportaient, maltraités. Le bailh d'Urseren appela Uri à son secours. Uri, de son côté, requit le secours de ses voisins de Schwyz, Underwald et même celui des Zuricois, intéressés à la chose par leurs relations commerciales.
Les Confédérés en armes descendirent dans la Léventine et, sans se laisser arrêter par les anciennes tours des rois lombards à Airolo et à Quinto, marchèrent sur Faido, le chef-heu de la vallée, qui se rendit sans coup férir. Les Confédérés poursuivaient leur marche vers Giornico, lorsque Franchino Rusca, seigneur de Côme et plus tard de Belhnzona, qui remplissait les fonctions de vicaire général et de défenseur de ces contrées, intervint et s'aboucha avec le chef de l'expédition, le landamman d'Uri, Jean d'Attinghausen. La paix fut signée à Côme le 12 août 1331, à des conditions équitables pour les deux parties. On convint entre autres qu'aucune ne serait tenue de transporter les marchandises plus loin que l'hospice du Saint-Gothard. La liberté des communications était rétablie pour tous, sauf pour 26 personnes désignées et qu'on voulait punir. La Léventine fut rendue au Milanais. Mais Rusca et ses deux frères se virent contraints de signer l'ens^aofement d'unir leurs forces à celles des Waldstaetten contre celles des Léventins, si ces derniers enfreignaient le traité. Une amende de 6000 florins d'or était prononcée contre les contrevenants \ Le prix que les Rusca mettaient à la continuation des bons rapports avec les Confédérés se montra encore dans un traité subséquent, où ces seigneurs, de concert avec Beccaria, podestat de Côme, et le Conseil communal de cette ville, affranchirent les commerçants de Lucerne, Urseren et des WaldstcCtten des péages qu'on acquittait à Côme et à Bellinzona (30 janvier 1335).
A la même époque, une chapelle s'élevait près de l'hospice du Saint- Gothard par la munificence d'Azzo Visconti, le protecteur des Rusca,
^ Segesser, eidgawssische AhscJtiede de 1245 à 1420, 16.
FONDATION DE LA CONFÉDÉRATION SUISSE. âlo
dont riiilluence devint prépondérante dans le Milanais, après la chute de la faction opposée (\e<< Délia Torre.
Des querelles de famille, pareilles à celles des factions des Montaigus et (\e<< Capulels, qu'a inunortalisées le drame de Shakespeare, désolaient de[)uis des siècles les belles contrées (ju'arrosent le Pô, rA<li,;:»* et leTessin. Les familles des Muralto et des Orelli dominaient à Lugano, les Quadro et les Paravicini dans la Valteline; mais la puissance de ces familles était souvent écli|»sée par celle des évêques de Gùme, alliés des évéques de Coire. Ces derniers étaient, dans le principe, les plus puissants seigneurs de laUhétie ou des Grisons: mais leur pouvoir avait bien diminué au XIV'"" siècle, où les'barons de Vaz jouent le principal rùle et se montrent souvent favorables ii la liberté et au [irogrès. Ils protègent le peuple des campagnes, alïranchissent les colons Vallaisans de Davos, les colons allemands du Klieinwald et s'allient avec les Waldst^etten contre la maison (rAutriche*.
Le grand baron Donat de Vaz, chef gibelin et partisan de Louis de Bavière contre l'Autriche, battit les troupes de révOiiue de Coire, [>aitisan de l'Autriche, à Greifenslein et dans la v;illée de Dischma, grâce au\ secoiii's des guerriers de Schwyz (l.*]25). Neuf ans a[)rès on l't'nterrait avec le casque et le bouclier comme le dernier de sa race". Ce ijue le moine .h^an de Winterthoui* raconte de sa férocité naturelle (il aurait fait ouvrir le ventre à des [)risonniers pour savoir comment ils avaient digéré), jiarait une caloiniiie invenlée pour noircir ce seigneur (|ui aurait rehisi'', selon le iiiénu' chronicpieur, île recevoir le< sacrement>, en disant: « h' ne me confesserai [>as, parce ipieje ne nie st'n> aucun re[)enlir de ce que j'ai fait. »
Les biens des Vaz |>assèi*enl, en l'absence d'enfant^ mâles, aux comtes de TogLieiduMug cl \\ i rdenberg-Sargans, gendres du grand baron, ludiardis pai" la uiorl de Donal. les ennemis des Wald^la^Uen lèvenl la lèlc daii^ les Grisons. .Martin de Sa\. abbt' de Dis>enli>, se laisse engager par r\iilricht^ à fei-mer le^ passages eiilic l'ii et Ursereii, parlant iMiIre l'ii, la Li'M'iiline et l'ilalic. Mais les lr<»upes dt' Tabbê et de la noblesse du rdieiiillial-aiiteiieui- ^ont battue^ à l'rseron et laisMMit r)()(l liomnu'.N sui' le (-aireaii. L'abbi' ipii >ucceda il .Martin do Sa\ était un Allinghauseii dl ri; il lit a\e(" le> \Vald<t;elt«Mi une alliance (»lVensive et di''l'e!i^i\e i Llil'.h.
' I)';H)r("'s la rliaito acroitliM» j\ ceux »!«' l)avos. le non-atM|uitttMUont ilo la mise irantoii>aif pa^ Ir ^iMuiu'ur à rxiMojirior \o soif rtabli sur s«^s tt^rrrs. Celto charte ost i>«'nt-rtn» tl(> Tau IJTO.
' MotM", ///^^)/■/S(7^-«7<;v<»fJ/'»^»^( //' r \\ ( <iin isrr. Il ot ICi. ("juir. 1>73.
Les relations du Vallais avec les Grisons étaient devenues déjà assez fréquentes au XIII'"*^ siècle où nous voyons l'évêque de Sion, souverain de ce pays, signer des alliances avec les évêques de Goire contre Rodolphe de Habsbourg. Plusieurs milliers de Vallaisans auraient émigré aussi à la même époque pour les Grisons et le Vorarlberg, où Ton reconnaît encore aujourd'hui leurs descendants aux noms qu'ils portent et au dialecte parlé par les Walser (c'est le nom qu'on donnait à ce peuple en souvenir de son origine étrangère). Conches et Viége avaient fourni le principal contingent à cette migration volontaire ou forcée, on ne sait, car il se pourrait qu'ils eussent été vendus au puissant comte grisou de Montfort, dont ils ont conservé la bannière, comme le furent plus tard, en 1346, plusieurs centaines de paysans cédés à l'abbé d'ïnterlaken par les seigneurs vallaisans de la Tour, pour coloniser les montagnes de Gsteig.
Les nobles vallaisans, les sires de la Tour - Ghàtillon en particulier, étaient en guerre continuelle avec l'évêque, leur suzerain, auquel ils refusaient de prêter hommage. Cette noblesse hautaine voyait aussi à regret s'accroître le nombre des hommes libres et la force des communes et dizains, Sion et Viége en particulier. L'évêque, s'appuyant à la fois sur Berne et sur le peuple, avait bâti plusieurs forteresses, entre autres celle de Tourbillon sur l'emplacement, dit-on, d'un castellum romain. Les nobles de la Tour, unis à des Raroanes et à des sires de Saxon, conspirèrent pour livrer la forteresse à la Savoie. Mais la trahison fut découverte et vingt des conjurés eurent la tête coupée sur le grand pont à Sion (30 avril 1300). Les Rarognes perdirent l'office de vidomnes ou avoués de l'évêché. En 1318, une armée conduite par des nobles vallaisans et oberlandais envahit le Vallais ; elle fut surprise et mise en déroute par les montagnards dans la journée de la Prairie des Soupirs. Pierre de la Tour, les seigneurs de Wimmis et Weissembourg restèrent sur le carreau. C'était un peu avant le siège de Soleure, où Jean de la Tour, échappé au massacre, n'en amena pas moins, comme nous l'avons dit, 3000 hommes au duc d'Autriche pour combattre les \Valdsta3tten. La défaite des nobles profita non-seulement aux dizains en général, mais aux communautés de Sion et Viége dont les franchises prirent un nouvel essor. La ville de Sion, par exemple, avec son bourgmestre et ses syndics, siégeait de droit comme arbitre dans les querelles qui s'élevaient entre l'évêque et les pays voisins.
' Fiirrer, Geschichte von Wallis, I, 123. M. Roger de Bons en a traduit le premier volume avec quelques moditications. Sion, 1873.
FONDATUt.N I)K I.A CONFÉUKUA I loN SUISSE. 217
D'après les statuts (Je Sioii, personne ne pouvait être jugé par le liibiinal épiscopal sur de sinnples soupçons, sans avocat, sans la présence de quelques bourgeois, ni mis arbitrairement à la torture. Si quelque serviteur de l'évêque s'avisait d'employer la violence contre un bourgeois, la résistance était permise à chacun. Les libertés de la ville reçurent en IXW) la sanction de l'empereur Louis de Bavière.
10. TjU<*eriic foriiio It- qiiaf rit^'iiic VAni (Orfi <!<' la C'oiiiVMlt'ratioii (\ ierwaldstii'ttebiiiicl) (i:{:i;i.i:ii:i).
Pendant les luttes du li'ûue et de l'autel, (pii av;iienl marqué le Xlll""" et le XIV""' siècle, ainsi que plus laid, pendant les guerres des ducs d'Autriche avec les WaldslcCttcii. Lncerne, alors la ville pi'incipale de l'Argovie, avait été tour à tour I amie ou l'ennemie de- mont.ignards, selon qu'elle suivait sa pi'opie impulsion ou celle des ducs d'Autriche et des nobles du voisinage.
Pendant la uuerre de JMoraarten. elle ;ivait beaucoup soiillerl de> incursions de ses voisins et de l'interrnplion du connnerce (ju'elle faisait par la voie d'Cri et d'Urseren avec lllalie. La cession de leui- ville à Kodolphe de Habsbourg par les abbés de Murbach, le 1 1 avril ll^S.■). accomplie contre leur gré el au méi)ris de tlroits acquis à j»ri\ d'argent, avait aussi laissé un ressentiment profond au fond du coMir des Lucernois '. Les |)rogi'ès de la liberh' dans les Waldsla'lten étaient d'ailleurs d'un contagieux exenqile. l ii parti >uisse existait depui> longlenqis ;i l'état latent dans la cit»' de la Keuss : il leva la lèle. l*renaiil UFK^ inilialive hardie, vingt-six citoyens. lon> mend)res des conseils, juièi-enL une alliance de cinq ans pour le maintien des droits de la ville contre W bailli aulrichien de Uolheid)oui"g, «lans la juridiction duquel se trouvait la ville dt' Lncerne ciS janvitM* Lt^^S^ Parnn ces citovens IJLMU'aienl (Ie< nobles el de- clievaliei'< ('omnii' Jean de Hiamberg, .laC(^U(^^ et Orloll'de Lillaii. .Jean i\c Malleis. de- bourget^is el d('s aiMisans comme Peler de llochdori', nonuut' aiii-i ilu villa'je dont U
' L:i (|ii"stinii (If savoir si TalilM' de Mnrbucli avait oui ou non violé son sennont a beaucoup occuiio los aucious liist»)riiMis suisses, ot tous se sont prononers pour l'atïirniative. I/iiu d'eux, le laieoruois llaltliasar, raconte nii^uic dans son explication des TnhU'dK.v (Ir I.mrrnc (jue diMix moines du doitre de St-!i«''ger, qui s'opposaient à la vente, subirent la prison pendant une année. Mais les documents faisant détatit, Kopp eu a pris occasion de prêter aux bour;;eois »le Lncerne une indit^ereiu'e coinpléte ;i l'emlroit tb» ce cliauirenuMit. M. dt» Sesjes^er ne parlai;»' point c(Mte opinion et. en ce .|ui concern<> la «piestion de droit, il tait observer avec raison (jue l'alibe (b' Murbat'li s'était en-iai^e parnn traité synallaïrmalique :\ ne pas aliéner Lncerne. l\''cht<iii'<ch. der St(i>lt f.n:rni, I, IJ»! et suiv.
était originaire. Cette alliance reçut l'appoint, le 13 octobre suivant, de douze nouveaux citoyens, tous conseillers également, entre autres de Werner de Gundoldingen, encore un simple bourgeois, et reçut deux ans après la sanction du conseil et de toute la commune, réunie dans la chapelle du pont de la Reuss (21 octobre 1330) \ Vainement le bailli de Rothenbourg chercha-t-il à dissuader les Lucernois d'une association qu'il estimait préjudiciable aux intérêts de son maître, leur souverain. En vain aussi le duc fit quelques concessions aux bourgeois. Elles n'étaient pas suffisantes pour contre-balancer les sentiments contraires qu'avait fait naître en eux l'aspiration à l'indépendance, jointe au souvenir pénible de l'injuste aliénation dont ils avaient été l'objet de la part des abbés de Murbach. Un des auteurs de l'alliance avec les Waldstielten, l'ancien avoyer Jean de Malters, ayant fait défection au parti patriote, fut puni par l'exil et la confiscation de ses biens. L'un des chefs du parti suisse, Jean de Rramberg, avait été élevé, le 25 décembre 1328, aux fonctions d'avoyer sans l'assentiment du duc et du bailli de Rothenbourg, son représentant dans ces contrées. A l'expiradon de ses fonctions, fixée à une demiannée, on le remplaça par le chevalier Ortolf de Littau, un autre chef du même parti et l'ennemi personnel de Malters qu'il avait osé poursuivre de ses menaces jusqu'à Zofingue, sur le tprritoire autrichien. Les prières et les supplications de Malters pour rentrer en ville et amadouer ses compatriotes demeurèrent infructueuses.
Voyant l'inutilité de tous les efforts tentés pour ramener les Lucernois à l'obéissance, le bailli de Rothenbourg essaya de surprendre la ville dans une attaque nocturne (le 29 juin 1332). C'est là ce qu'on appelle la conjuration des manches rouges (Mordnacht) de Lu cerne ^
Mais cette tentative échoua et n'eut d'autres résultats que d'amener
^ Kopp, Ur'kunden., I, 142.
- L'épisode des Manches rouges est racontée comme suit par la chronique : A une lieure un peu avancée de la nuit, les conjurés en armes et portant des manches rouges pour signe de ralliement, attendaient le signal du massacre dans un souterrain au bord du lac, sous une salle de l'abbaye des tailleurs. Un jeune garçon avait, par aventure, suivi les conjurés et entendu leurs projets. Découvert, on voulut le mettre à mort. On se borna cependant à lui faire prêter serment qu'il ne révélerait à âme qui vive ce qu'il avait entendu. Le jeune homme ne pouvait laisser périr sa ville natale. Pour concilier son patriotisme et son serment, il se rendit à l'abbaye des bouchers, où se trouvaient encore attablés à boire et à jouer un certain nombre de bourgeois. Là, «'adressant non aux buveurs, mais au poêle inanimé, il raconta ce qu'il avait vu et entendu. En un instant l'alarme fut donnée, on s'empara des conjurés et on requit le secours de l'Underwald.
FO.NUATIo.N l)K L\ CO.NFKDKKMluN sUSSK. iI9
de nouvelles représailles suivies de radliésion dtMinilive de Lucerne à l'alliance perpétuelle des Waldslc'etten. le 7 novendji-e IX):1 \
JJeux communes voisines, Wiiggis, soumise jusqu'alors au duc, et Gersau, «jui s'était maintenue indépendante, entrèi'ent également dans la ligue des Trois- Vallées '.
Cette alliance des Orfr ou rpiatre [iremiers Etats confédérés est connue sous le nom de Li,i:ue des Quatre Waldstietten ( Vierwaldstcetlehund).
Lucerne, en sa qualité de ville et dont l'importance primait celle (]e^ vallées foi'estières, obtint le premiei* rani: dans l'alliance et devint l'Etat dirigeant { Vor-Ort) de la Confédération nouvelle. Mais en même temps les confédérés des montagnes [irirent la sage précaution de lui interdire la conclusion de toute alliance sans le consentement des I>ays conlV^lérés.
l/obligation pour cliaiiuc Etat ou Oit de secourir immédiatement ses allié.N menacés est aussi netteint'iii iiidlipn-e dans l'alliance du 7 novend)re. Ce recours est accordé à la reipiéte positive {Mnhuung) de TEtat menacé.
Dans leui' traité avec les Waldsta^tten, les Eucernois avaient formellement réservé les di'oils des ducs d'Aulriclie et lein* juridiction dans le pays. Mais, connue le fail olisei'vei* l'Iiistoi'ien Kopp, c'était là une réserve illusoii'e et nue ^iluall0u fau>se (pu, en cas de guerre, les exposait ;i rall<'niative ou de mani|uer à la foi jui'ée aux Waldsta'tten ou à la lidi'lilé envei's les (liic> d'Autriche, dont \U réserv;iienl les droits égalemeni jurés par eux le V mai l-^'')^ et plusieurs fois depuis lors^.
« Ijs droits dc's |)euples et de la nature sont saci'és. dit à ce sujet '< un ancieu historien lucei'imi-, Hallhasai': mais il seiM toujours assez " dllhcile de h\ei" le pniiit p|-«''i'is ou le >ahll puhhc [lei'Ulet de s'émail- « cipei' et (le rompre les liens di^ la lidt'liié et de l'obéissance. »
L alliance de> Lui"erii(>i< hit considérée connu»' une féloiue jiar la ii('ble>M' et les villes d'ArjuMe el par Icn parli^aii> (!(' rViilnclu' à Lu('ei!ie. Le rehis (ra('cepter la iiioiiiiaie ducale frappée à Zi»lin;jue i'iuitribu;i ;i eiiveimiier le> (|iierelle>. La guerre éclata entre les ilucs el la ville (le la Ueuss, .>cMiteiiue par les Waldsla'tteu seuK ; l'ar les villes, ZiiiacJi. heiiie, S(»leii!-e. Saiiit-Ciall. phi^ lard allit''e< de Lu(*erne et des
' Sci^osscr, t'i'lf/rnùs'ii'ich'' .[h'^chiidr «lo IJi') à 1 IJO. 17 ot apptMuIico. 2'>C». ■ On irucronlii iM'pcmliUit à cos »1»mix comnmnoî» ni lo droit ilf requérir le secours des Cmifeilcrés (Maiiniinir). ni celui île siéger dans les diètes. ^ K())>p, l'rhnndctK 1. l'i ' .
trois vallées, avaient fait la paix avec la maison cF Autriche (le 20 juillet 1333).
Au bout d'un an, désirant ramener les Lucernois, le duc Othon jugea à propos de leur faire une concession importante: il leur octroya le droit de nommer leur avoyer sur une quadruple présenlation du bailli de Hotlienbourg. Au conseil des douze, il accordait, en outre, la latitude de se compléter lui-même, avec simple droit de remontrance de la part du baiili ducal contre les nominations qui seraient déplaisantes au prince, au lieu du droit d'exclusion qu'avait précédemment l'Autriche. Mais ces concessions tardives n'ayant pas abouti, la guerre se ralluma. C'est du moins à cette époque que l'on place le combat de Buona ou Buchenas, sur la Reuss, où le bailli de Rothenbourg, qui était alors Ulric de Ramschwag, aurait fait essuyer une défaite sanglante aux Lucernois, le i7 mars 133G, et les aurait amenés à entrer en arrangement avec le duc d'Autriche (12 mai)'. On convint de s'en remettre à un arbitrage de neuf citoyens de Râle, Zurich et Berne. Ces villes, qui venaient de souscrire un traité pour la sûreté publique (Landfrieden) avec l'Autriche et les villes impériales, se trouvaient alors en bonne intelligence avec les ducs. Les neuf arbitres, parmi lesquels siégeaient les chevaliers Conrad de Rérenfels, de Râle, et Jean de Boubenberg le jeune, de Berne, assemblés à Lucerne en juin, prononcèrent le 18, diaprés les parchemins et le droit écrit du temps. Ils condamnèrent Lucerne à se reconnaître vassale des ducs, à recevoir leur monnaie, à amnistier Jean de Malters et trois autres citoyens proscrits pour leurs opinions favorables à l'Autriche, et enfin à renoncer à toute association tant extérieure (\\i intérieure, par conséquent à l'alliance de 1330 conclue entre bourgeois et à celle de Lucerne avec les vallées.
F^our quelques années alors, les Lucernois se voient séparés de leurs amis des Waldsta3tten et replacés sous la domination autrichienne, qu'ils subissaient encore en 1340, lorsqu'un affreux incendie dévasta leur ville. A la vue de la sinistre rougeur qui empourprait l'horizon, les hommes de lUnderwald, si Ton en croit les chroniques, s'embarquèrent aussitôt pour porter secours à leurs anciens alliés. Mais la défiance avait remplacé l'amitié confédérale. Les gardes de la ville demandent à leurs voisins ce qu'ils veulent. Ceux-ci, les larmes aux yeux, répondent:
^ Kopp, Urkiinden, I, 180. Casimir Pfyffer et Otto Henné après lui, place:it le combat de Buchenas en mars ISHS et racontent que les Lucernois, battus par Rothenbourg, mais secourus î)ar 200 Schwyzois, reprirent l'offensive et tuèrent 200 hommes à l'ennemi.
FONDATION I)K LA CONFÉDKRATION SUISSE. i2[
\(m> poiiei" secoure en bons amis et conrédérés. Vo> soiiUVances sont nos souffrances (K]4()) \
De tels procédés étaient laits pour l'éveiller, >j nirnie elle avait [mi s'éteindre, la sympathie ihs f.ucernois envers les WaldstcCtten. Cette sympatiiie ne fut pas ('iF'angère aux nujnv('nienl> liuniiltiieux dont la ville de Lucerne fut le théâtre trois années plus tai-d, le join- de la Saint- Jacijnes, le ^5 jnin cl le \(\ noviMnlirc >nivaiil rt «im aboutirent a une nouvelle expulsion i\r< principaux partisans de l'Autriche et à un renouvellement dt'liniiir et irrévocable de ralliaiice avec les \Vald>ta'tlen (I343jr Défense l'ut faite alors sous peine de nmi-t de i-épéter avec les amis de rAnliiche : 1" (pie le serment [)rété aux confédérés était nul et ^" (jue LuceiiKJ était vassale des fines au même titre (pie Sempach et Sui'sée'.
Le gouvernement de Lneeiin.' t''()i-()uva un clian,i:ement mutable pai" suite de son incorporation a la li,L:ue des vallées forestières. On commen(;a par (Hablii*, à C(*)té de Tancien et du nouveau conseil des Douze, un "irand conseil (hs (fois cenls. (jui lit [ilace bienl(*)t api'ès à une assemblée réduite de cent membres. L'avoyer, conseil et cent de Lucerne, tel est dorénavant le titre (|ue incml l'autorité souveraine. I/av()yer ou chef de l'Mtat ne devait être, comme le reste du conseil, «[u'une demi-aiint'e en charge. A ré[)Oi|ne (ui Lucerne s'émancipait de la puissance des ducs d' Autriche, l'iiiderwald se sépai'ait en deux parties, ayani chacune son gouvernement. Du nmins Ks premiers documents constatant la séparation de cette contrée en Obwald, pays situé au-(lessus de la forêt de Keiais, et XidwaM, situé (»n dessous de «'ette f()i"êl, dalent du milieu du \1V""' siècle '.
II. l'iiîssaiM'C (>roissaii(«> ^lv Horiio: y:n<M'r«*s «lo <>iiiiiiiiiiioii
vt <io i.aiipoii I i:t:i:e-i:;iii.
Kenie, raiicieiine forteresse zaM'ingienne, (|ne Ie> llols di' l'Aai- défendaient de li'ois ('nh'S. ciuitinnait à (Woiti'e Ions le> jnni"s en force et en puissance sous le gouvernement de >i's avoyers, de son conseil des vingt-ipiatre et des dtMix cenls (pi'elle avait ('labli à 1 1 lin du siècle derniei". Les avoyers ('laienl lirt's ordinairemtMit de la noblesse cl le j)his soii\enl de la lamille pui»ante des Houbeidiei'j * on dts |-ich(»< familles boiirueoises comme les .Miinzor.
' .Mcltiiior KiissiMi's (Vironilx, |». ll'.i. Kiliti^n iIp M. Srluiollrr.
" Sojîi'sser, l\('cliu'ii/esrh. ron Lii-rmi, I, 247
■' So,Lr<*î^^»'i% cidih'ii. Ahsvhit'dc iU^ 121."» j\ lljn, l, jd.
* Le nivinitT avt»y«M' du nom do DoubonlMMi: t'iLMn»^ ;\ la ilato do 12^:». l'n .lutro.
^^^ FONDA Il(>.\ 1)1-: LA CONFEDEHATIO.X SUISSE.
« Deux occupations principales, dit Jean de Muller, se pai'tageaient « la vie des nobles, l 'agriculture et les armes. Quatre métiers occupe paient les mains du peuple, ceux de boulanger, boucher, tanneur et « maréchal. Il n'y avait qu'un commerce, les draps'. »
Mais la jalousie de la noblesse environnante allait grandissant à proportion de la prospérité de la ville de l'Aar. Une nouvelle coalition pareille à celle qui l'avait assaillie en 1^98 était en train de se former contre elle. Elle se composait à peu près des mômes seigneurs allemands et romands qu'elle avait vaincus alors, savoir les comtes de Kybourg, Valangin. Gruyère, Louis de Savoie, baron de Vaud, les sires des Weissenbourg, Montagny,Wuippens et Maggenberg. Ces derniers étaient deux gentilshommes fribourgeois, châtelains de Gumminen et Bumplitz, à peu de distance de Berne.
Le duc d\\utriche, usant de son droit d'élire lavoyer de Fribourg, avait appelé à ces fonctions le plus grand ennemi des Bernois, le comte Pierre III de Gruyère. Des sympathies bernoises existaient certainement au sein de la population de Fribourg, ville zseringienne comme Berne. Mais cette dernière avait pris soin de paralyser toutes les sympathies fribourgeoises en s'attribuant la petite ville de Laupen (Loyes en français), située à mi-chemin des deux villes, dont les Fribourgeois avaient cru s'assurer la possession par les liens étroits d'une combourgeoisie qui datait de plus d'un demi-siècle, et par le droit de rachat que leur avait octroyé l'empereur Louis de Bavière. Berne alléguait contre cette concession que les décrets d'un monarque excommunié n'avaient pas force de loi. Tous les ennemis des Bernois se coalisèrent. Les Bernois, de leur côté, s'attendant à une guerre sérieuse, s'étaient procuré le secours des évêques de Bàle et de Sion, du comte Pierre d'Aarberg, du comte Aymon de Savoie, d'Othon de Grandson, ainsi que des villes de Baie, Soleure, Bienne et Thoune. Bodolphe de Wuippens, châtelain de Gumminen, commence les hostilités en s'emparant des troupeaux appartenant à des bourgeois de Berne. Le château fort de Gumminen sur la Sarine est pris d'assaut et détruit par les Bernois. Le château de Landshout et d'autres forts dépendant des Kybourg tombèrent également sous les coups de ces hommes courageux. Un épisode très-curieux de cette guerre est raconté par le moine de AYinterthour. Dans un combat livré par les Bernois et leurs alliés de
Ulrich, en 1292. Nous suivons en partie dans ce chapitre le récit de AVattenwyl- Diessbach, GeschicMe der Lanâsdiaft Beru.
' Jean de Muller. traduction Monnard. II. 407.
FONDATION DK LA CONFÉIjKKATH iN SLTSSK. 223
Soloiii'O aux li'oiipcvs kyljouriieoises el aulricliiemic^, un ^liULMrii.T intrépide, Sliiliii;:er de Ueiiensberg, se précipite sur le bataillon des HerFiois et des Soleui'ois ranimé en forme de coin, l'enfonce et tombe percé de lances en ouvi-ant un passage aux troupes ducales \
Cette guerre, qui menaçait de prendre un cai'actère d'acharnement extraordinaire, se termina tout à coup pai- la médiation de la reine Agnès. Cette princesse, retirée à Kœnigsfelden, inteF'vint à la prière du comt<; Everard de Kybourg et ménagea ;i Tlioune un accommodement (Mitre les deux p.irties (8 IV'vrier l.'jijiîj. Une œuvre de pacilication plus «'tendue occupait la reine de Hongrie el s'etïectua à Haden, où cette pieuse dame [)arvint à faire jurer le maintien du Landfrirfh'n ou loi de la paix publi(jue. poui' huit ans, à une foule de villes el [)ays de la Haute-Allemagne. Mais de nouvelles gueri'es éclataient peu de temps après entre les Hei'nois, d'une part, les dynastes de Weissenbourg, de la Tour en Vallais et les comtes de Gruyèi'e, de Tauti'e. Les Bernois |)rii'ent d'assaut le château de Wimmis et celui d'Unspunneu, où ciFKjuante [)aysans du Hasli, cet ancien pays d'empire .'dlié de Berne, expiaient dans les cachots des Weissenbourg une tentative de soulèvement pour li'ijiit'l l'L'nderwald leni- avait fait espérer son concours. Les dynastes obeiianilai> >e virent contiaiuts non-seulement de mettre en liberté les captif>. mais encore de céder aux Bernois la vallt'e du Hasli contre le remboursement de la sonnne pour la(|uelle rempereui* Hemi VII de Luxemboiu'g leur avait hypothéijué ce pays lilire, vingl-i|ualj'e ans auparavant. La pénurie d'ai'gent commtMieail d'ailleurs à se faire sentir rudement à la nol)le>se, en particuliei' et aux Weissenbourg, dont plusieurs seigneuries étaient hy[)othé(|uées aux lieriiois. Tout l'Oberland arrosé par l'Aar recon ■ Fiaissait les lois de la la-pubtnpie et assurait en cas de guerre ses communications slrat('LMijues avec les vall«M\>; forestières.
Mais la gi'andeur <le Bei'iie. en itorlanl au r<»iidile la jalousie des voisins, devait être eau>e d'une troisième coalition plu> tlangereuse (|ue le< deux prect-deiiles : cai-, celle lois-ei. à tou> les seigneurs ipii avaient pn> pari à la guerre de (innunmen. t'taienl venus se joindre les r'vè(|ue> de Laii>aniie. de Bàle, de Sion avec les barons de la Tour, de Strasberg, sans pailei- des din-^ dAutriehe et de l'emjiertMir IaiuIs {\{\ Bavière. Ce dernier iiardail raiiiMine aux I^mihms. »pn avaient déclaré n(^ pas 1(^ reconnaître tant nue le paj>e n'aurait pas levé l'excounnumcalioii pi'oinuna't' l'oiitre lui.
' Vit<Hlur;ini cliinuM iMi. Airhiv fiir >vliiit(:, ur:<chicht(, \i. e»
Presque tous ces seigneurs avaient échangé la combourgeoisie de Berne contre celle de Fribourg. Le comte Rodolphe de Nidau, qui hésitait entre les deux, fut sommé par les Fi'ibourgeois de se prononcer dans un délai de quinze jours; il se rangea sous la bannière de la noblesse, et dut se faire recevoir bourgeois de Fribourçr.
L'historien bernois Justinger désigne un vassal de l'Autriche, Jordan de Hurgistein, comme le principal artisan de la coalition nobiliaire formée contre Berne. Inquiets sur l'issue d'une lutte si inégale, les Bernois essayèrent d'une conciliation avec les Fribourgeois et la noblesse. Les chefs des deux partis se rencontrèrent dans l'église de Neueneoi?, le 25 avril 1338. Les F'ribourgeois reprochèrent aux Bernois l'annexion de Laupen, et les seigneurs se plaignirent amèrement de leur facilité à admettre leurs sujets à la bourgeoisie et à les soustraire ainsi à leur domination. Les concessions des Bernois parurent un moment faire impression sur les adversaires; les Fribourgeois surtout s'en montrèrent touchés. Mais les sentiments hostiles reprirent le dessus, et la guei-re éclata par des dévastations réciproques au temps pascal de Tannée 1339. Le parti autrichien et nobiliaire se préparait sérieusement à châtier les rebelles. Le iO juin, une armée nombreuse alla camper devant la petite ville de Laupen. Elle se composait de 15 à 20,000 hommes de pied et de 1000 casques'.
Laupen, petit bourg fortifié sur la rive droite de la Singine, non loin du confluent de cette rivière avec la Sarine, était défendu par une garnison de 600 hommes que commandait Jean de Boubenberg le jeune, fils de l'avoyer de ce nom. Le père présidait en ce moment le sénat de la république, vaillamment secondé par les quatre bannerets ou chefs des quartiers de la ville et par cinq magistrats appelés secrets et chargés du soin de la défense nationale. Les chefs de l'État trouvèrent encore un important auxiliaire dans le curé de Berne, Diebold Baselwind, qui, en véritable chevalier de l'Ordre teutonique, marchait la croix d'une main et l'épée de l'autre. Quant aux secours extérieurs, Berne ne pouvait en attendre que des Waldsta3tten, de Soleure, de Bienne, du Hasli et du Bas-Simmenthal dont le sire Jean de Weissenbourg lui était resté fidèle. Le comte Aymon de Savoie, sur lequel Berne avait cru pouvoir compter, détacha sa cause de la leur dans ce moment critique et se renferma dans la neutralité. Il en fut de même de Louis de
^ La Chronica de Berne parle de 24,000 hommes ; la Chronique anonyme porte à 30,000 le cliififre des ennemis de Berne.
FONDATION DE LA CONFEDERATION SUISSE. 22o
Savoie, baron de Vaud, qui avait fait cause commune avec la noblesse dans la guerre de Gumminen. Les forces bernoises comptaient de 5 à G, 000 hommes, y compris les auxiliaires du Hasli, du Siebenthal, de Soleure, des Waldstx'tten. Le Hasli et le Siebenthal avaient envoyé chacun 300 hommes. Soleure, se souvenant du généreux secours de lierne en 1318, avait fourni 18 casques ou cavaliers bien armés, les Waldstœtten, un contingent de 900 hommes. Ces derniers avaient passé le liniuig et étaient aux ordres du landamman d'Uri, Jean d'Attinghauseii. A la demande de secours de Berne qu'un vénérable magistrat avait été chargé de porter aux vallées forestières, celles-ci avaient répondu : « C'est dans le malheur qu'on connaît ses amis; nous vous « ferons voir que nous sommes les vôtres. » Toute l'armée portait en signe de ralliemient des croix blanches, qui sont devenues plus tard avec le rouge les couleurs nationales'.
Toutes les chroniques contemporaines, d'accord avec la tradition, donnent pour chef aux troupes bernoises le chevalier Hodolphe d'Erlacli. « Les deux cents, disent ces chroni(iues, étaient à riiùlel de ville et délibéraient sur le choix d'un général chargé de déblotjuer Laupen, quand on vit entrer dans la ville le chevalier Hodolphe d'Erlach, lils de ce vaillant Ulric d'Erlach, qui, quarante et un ans auparavant, avait vaincu la noblesse au Dornbiihl. Rodolphe d'Erlach, tout comme son père Ulric, était vassal du comte de Nidau, mais il était en même temps bourgeois de Berne et avait même obtenu cette combourgeoisie pour les (ils mineurs de son suzerain, dont on lui avait contié la tutelle (t2() février 1330). Ayant à opter entre deux devoirs, Hodolphe d'Erlach (it part au comte de Nidau de son dessein de conibattre avec Berne, pour ne pas s'exposer à perdre tout ce qu'il possédait sur le territoire de cette ville, à moins (jne le comte ne se chargeât de l'indemniser. Le comte ayant répliqu»' »iii'il ne pouvait prendre un engagement de cettiî nature, en ajoutant (lu'iin homme de plus ou de moins ne faisait rien à la chose, d'iM'lach se sentit profondément blessé de la conduite du comte et se rendit à Berne. Nommé général en rlu'f. il accepta, mais en exigeant une obéissance absolue des artisans qui combattraient sous ses ordres. *( Vous êtes des lioinmes libres, mais
• C'ost la inciiiiric ment ion de co si^no do raHi(Mnont. Elle se trouve dans la yanafio prdiii lAiui>nisis, d»<si ri|>ti(>ii de la bataille due à un eonteniperain anonyme, en manuscrit à la bihliotluuiue de Uerne. H'«^>/'»-m (/<r scAuv/j. /'j(/</(-?j<»>r;i>< /j<i//, par le D'Stantz. An h. des hist. Vcrcinsdc.<tKant. licni, II. i.t'.:?. On trouve !»> ilrapeau rouge avec la eroix Manehe i|nel(|ues années jilus tar»! dans la iruerre des ISernnis rentre Jean île Vienne, et au XV"'" siècle daus plusieurs combats des guerres de Hourgogue.
HISTUIKK »l'I8SK. 1^
« VOUS ne demeurerez libres que si vous savez obéir. J'ai fait six cam- « pagnes où le petit nombre a toujours vaincu le grand ; c'est que la « discipline est nécessaire pour vaincre. »
Les chroniques nous montrent ensuite la consternation régnant dans la ville, où les femmes et les enfants remplissaient les églises dans une anxiété profonde sur le sort de la garnison de Laupen, jour et nuit occupée à repousser les attaques incessantes de l'ennemi; chaque jour, la position des assiégés devenait plus critique.
Le 20 juin, les Bernois et leurs alliés étaient réunis devant Berne ; le curé de la ville, Diebold Baselwind, monte sur un tertre et harangue les guerriers :
(( Bourgeois, dit-il, en mourant pour la patrie on monte au ciel, et « celui qui ne meurt pas acquiert une gloire immortelle. »
Fortifiés par la communion et précédés par leur curé^ Tostensoir en main, tous les soldats, d'Erlach en tête, se dirigent vers Laupen, traversent la forêt de ce nom et arrivent sur la hauteur de Bramberg. Les chroniques que nous suivons ' parlent de mots piquants et de bravades échans^és avant la bataille, notamment entre les Fribouro^eois et les Bernois : « Vous êtes plus nombreux que de coutume, il doit y « avoir des femmes dans vos rangs, s'écria l'avoyer Jean de Maggenberg, « chef du parti autrichien à Fribourg. — Si nous sommes des « hommes ou des femmes, vous allez le voir tout à l'heure, répond « un ofentilhomme dévoué aux Bernois. » Le banneret de Friboura-, Pierre Fùlistorf, déconseillait d'inutiles provocations ; Maggenberg lui dit : « Tu as peur, banneret ; tu aurais mieux fait de rester près des « femmes. — Je tiendrai haut ma bannière, répond Fùlistorf. Soyez « seulement aussi ferme que moi. »
L'action s'engagea vers le soir du 21, et, pendant deux heures, on lutta avec acharnement autour de Laupen. Les frondeurs bernois commencent l'attaque, puis se retirent et font place aux chariots de guerre, ai'més de faux, qui rompent les rangs des ennemis ; viennent ensuite les hallebardes et les morgenstern. Prenant l'évolution des frondeurs pour une reculade, un corps de troupes bernoises s'est mis à fuir vers la forêt et menace d'entraîner le gros de l'armée. D'Erlach a raffermi les courages et réparé le désordre en criant : « Laissez fuir les lâches, « ils ne triompheront pas avec les braves. » Puis, se tournant vers les tribus des bouchers et des tanneurs : « Allons, vous, toujours si
* Ces chroniques sont la Chronica de Benio, la Chronique anonyme et le récit intitulé Conflictus laupensis.
FONDATION UE KA CONFKOKHATION SL[S>K. 'l'I s
<( anJ(:![il> au plaisir et à la danse, eu av;iul maïuteuaul pour riiuuu'iii' « de la ville. Ici la bannière î ici Erlach ! )>
Animés par ces discours, les Bernois, formés en coin, uut fait des [)rodi;:es et mis en pleine déroule les vaillants P'ribourgeois, dont un grand nombre jonchaient la terre. Là a mordu la poussière Tavoyer de i\Iag<zenber,c% aussi brave qu'insolent; là encore, le baimeret Fu!i>torf s'est fait tuer avec quatorze de ses parents pour défendre le svujbole de sa ville natale, ipie sa valeur n'a pu empêcher de tomber entre les mains des Bernois avec vinut-six autres étendards. Les Waldst;etten, aux prises avec la noblesse, avaient aflaire à des adversaires aussi nombreux (ju'acharnés et à la fleur de l'armée, dont les Fribourgeois formaient le noyau. D'Erlach, renonrant à poursuivre les Fribourgeois, vole à leur secours et repousse l'ennemi. Beaucoup de seigneurs ont préféré le trépas à une fuite honteuse. De ce nombre étaient deux des chefs de la coalition : le comte Girard de Valangin et le comte liodolphe de Mdau; avec eux est tombé Jean de Savoie, beau jeujie prince, l'espoir de sa maison, (lue sou père Louis, baron de Vaud, avait envoyé à Berne pour négocier la paix, avec la défense formelle de prendre part à la guerre. 11 paya de la vie sa désobéissance. On évalue à 1,500 le nombie des morts du côté de la noblesse. D'après Tschoudi, les Bernois n'auraient perdu que 2^ dt'^ leui's et les Wal(l>ta'ltiMi I'-k ce qui n'est pas du tout vraisemblable *.
La bataille de Laupeu, dit un historien, faisait un ili'Ui' pendant ii
' La critiquo historique sVst attaqurc à uii antro point ])lus important, la préscnco (lo lîoilolplio (rKrlarli :ï Lauprn. r)aiis le récit latin intitulé liilttio cotijUctus hiupcusis, et qui a servi (!<» iiase aux chroniques , Jean tle lîouhenherg le ^ieux, l'avoyer ilr hi llépul)li(|ue, est imliiiué eonnne eonunandant do l'armée à la bataille (h' LauiH'u, iicndant (|ue Kodolphe d'Krlarh n'aurait jiaru que Tanuéc! suivante dans l'expédition des volontaires contre Fril)»>urj;. Quand la Jurande hannière était déployée, c'était l'avoyer lui-même, dit-on, qui commandait l'armée, comme à Kome elle était commandée par h^s consuls en personne. Mais, ♦l'autre ]>art, ou :i (h-cctuvcrt la preuve (pu» Kodolphe d'Krh\ch ct;iit la veille de la bataille ;i l'.enic, »>u il ne se serait certes pas montré en ce moment s'il n'eût déjà épouse la cause de la ville, comme nous l'avons vu plus haut. Kusuite il est :\ remarqiu'r (pu' la Ix'rlddn conjUrdis, dans le passai;»' relatif à l'expédition contre Frihour:;, iioiunie elle-même l'.rlach connue le vainqueur de Laupeu et le lion qui ne redoutait hs (t<s(iu(s (l'itiiciiiif hi'lr f(tnrr. La critique a prétendu que ces expressions n'étaient pas de la nuine nuiin ipu^ l'écrit primitit et y auraient été ajoutées après coup. Mais n'est-ce i)as \h de la critique exagérée, de cette hi/jtercrUitine qui. à la moimlro difticulté, crie à l'interpidaiion et ;\ rimi)osture. l*our les détails de cette controverse voir Stuiler, Aulne des hcrntsclwn ]'vreins, IV, .S, Jj 17. Anzeitfcr fur schuriz. Gt'uch., 1.S70. Watten\vyl-l)iessl»ach pense que la question n'est pas complètement éclaircie et tpu^ la controverse n'a pas dit son «lernicr mot [Geschichte dcr Lnndschoft 7>Vn», 11, 122).
celle de Morgarten * ; mais elle avait exaspéré l'ennemi plus qu'elle n'avait abattu ses forces. La guerre dura encore quatre années. Les Moratois, dont les sympathies pour Berne s'étaient décelées en dépit de la neutralité de leur seigneur, le comte de Savoie, eurent beaucoup à souffrir de leurs voisins de Cerlier et de Nidau et durent renoncer à leur alliance avec cette cité. Les dix citoyens les plus dévoués aux Bernois furent envoyés en exil, et le baron de Vaud contraignit même les Moratois à leur déclarer la guerre en 1340. Bienne et Payerne, Soleure elle-même, cette amie inséparable, durent renoncer à l'alliance bernoise. Les Soleurois qui, à l'exemple des Bernois, avaient refusé de reconnaître l'empereur Louis de Bavière, consentirent à prêter hommage à ce prince, moyennant libération de l'impôt impérial pendant trois ans et la remise des arrérages. Les Thounois, quoique devenus sujets de Berne, se détachèrent de son parti et firent cause commune avec les Fribourgeois. Fribourg était le principal foyer de la haine contre Berne. Les amis que cette dernière conservait dans la ville de Berchthold IV essayèrent de parler en faveur de la paix; ils furent réduits au silence par la prison et l'amende. Les Fribourgeois prirent pour leur commandant Pierre d'Aarberg^ un grand ennemi des Bernois, dont les exploits consistaient principalement dans la dévastation et l'incendie des villages sans défense. Enfin les Fribourgeois se virent réduits à s'enfermer dans les murailles et à laisser leurs alliés à la merci de leurs ennemis.
Les premiers coups de ces derniers tombèrent sur le comte Everard de Kybourg, dont la défection les avait profondément irrités. L'avoyer de Boubenberg marcha contre la petite ville fortifiée de Huttwyl, que l'avant-garde prit d'assaut avant l'arrivée du corps principal (10 avril). Deux semaines après, les Bernois, commandés par Rodolphe d'Erlach, tournaient leurs armes contre Fribourg. Campés sur le Schonenberg, qui domine la vallée du Gotteron, ils attirèrent les Fribourseois dans une embuscade, leur tuèrent 5 à 700 hommes, brûlèrent un faubourg et eussent pris la ville sans l'héroïsme de deux citoyens qui coupèrent à temps le pont de bois (24 avril). La troupe d'Erlach rentra chargée d'un riche butin. Une tentative des Fribourgeois, conduits par un nouveau capitaine, Bourcard d'Ellerbach, gentilhomme du Brisgau, que leur avait envoyé le duc d'Autriche, pour surprendre la ville de Berne, échoua complètement. Au son du tocsin, vieillards, enfants, tout le monde enfin s'arme pour repousser f ennemi.
^ Berchtold, Histoire de Fribourg, I, 124.
FONDATION DK LA CONFKDÉRATION SUISSE. 229
Les premiers jours de mai, la colère des Bernois atteignit le seigneur Jordan de Bur^iiistein, qui passait pour le principal auteur de la coalition de la noblesse contre Berne. On racontait aussi qu'abusé par la fausse nouvelle d'une victoire des seigneurs à Laupen, il avait laissé voir une joie extrême et dit en ricanant : « Elle était bien forgée la « llèclie qui a tué l'ours de Berne. » Son château fut pris et rasé par les Bernois. On raconte que lui-même, s'étant montré aux créneaux, tomba sous la flèche d'un archer habile, nommé Wiffli, lequel aurait <lit à son tour : « Elle était bien forgée la flèche qui a tué Jordan de Burgistein. » On peut regarder encore comme une des victimes de la guerre de Laupen, l'évêque de Sion, Philippe de Gaston. Ce prélat, qui avait paru en personne à î^aupen, à la tête de ses Vallaisans, perdit, à la suite de cet ex[)loit, tout crédit auprès de son peuple, et finit, dit-on, ses jours dans Texil \ Berne n'en fit pas moins sentir sa colère aux Vallaisans par des incursions répétées.
Les armes bernoises répandirent la consternation dans tontts les contrées environnantes; paysans et seigneui's disaient en luKiiant la tête: « Dieu est devenu bourgeois de Berne; (\m oserait lin résiste ter'?» Cependant, le besoin de la paix se faisait sentir partout. Une trêve fut conclue à KdMiigslelden, sous la nit'ilialion d'Agnès de Hongrie (4 août). Les Bernois, que représentait leur avoyer, Jean «K* Boubenberg, promii'ent de ne plus faire de hourf/cois cxfenies, c'està-dire de ne j)lus accorder leur coinbourgeoisie aux gens des villages soumis à la juridiction des seigneurs.
La paix entre les Bernois et les Eribourgeois se fit à Ueberstorf. situé entre les deux cités. Les anciennes alliances fiirenl renouvelées, et Eribourg consentit à celle (jne le> liernois avaient faiti» avec* les WaMst;etten, moyennant (lu'ils donnassent le pas à leur association avec !(•> vdies.
Tout en s'occupant {h> inlérèls (W> peuples de la Ilaule-.MIemagne, la reine Agnès n'oubliait pas ceux de >a maison. Elle parMiil ;i cnli'ainer Berne dans une iîi"and(^ coalition l'oi"iné(* contre rcmpcrciii- Lmii^ d(; Bavièn^ et qui a\ait à sa tète, avec les diit's d'Aiitiu'Iii'. iiiic parlh' <l('s princes électeurs. In iioiivean roi, Charle> (lt> Liixt'inlioiii .:. liU du loi Jean de Bohème, lut oppos('' à LiMiis de Baviric', niaiv ne trouvait pas grand écho dans l'empire, lorsipii' l'tMnpeiaMir Limii> nionriil d'iiii 4'oup de sang à Miinii'li. le II oi'tolu'e I.TiT. l'iit' iioii\elle l'Iceluiii
' KiirrcM-, I. l.M.
* v (iott JNt r.iiiLTcr wordi'ii /i' r.iMii. '^
litigieuse a lieu alors et met aux prises Charles de Luxembourg avec Gunther de Schvvarzbourg, dont la mort inopinée assure le trône à Charles, qui prend le nom de Charles IV et gouverne de i347 à 1378. Sans avoir le caractère chevaleresque de son père, Charles était brave, mais se distinguait surtout par une grande prudence et beaucoup d'empire sur lui-même. La Bohême fut redevable à son administration habile de sa prospérité et de son développement intellectuel. La première université allemande, celle de Prague, est une création de ce monarque éclairé. Mais, comme beaucoup de ses prédécesseurs, Charles IV eut le tort de mettre les intérêts de sa maison au-dessus de ceux de l'empire. Pendant les trente-trois ans de son règne, Louis de Bavière n'avait jamais pu se faire reconnaître des Bernois. A peine Charles IV élu, Berne envoie une députation lui porter ses hommages, et obtient la confirmation de ses libertés le 15 janvier 1348. Le chevalier bàlois Conrad Miinch de Landscrone fut chargé par le nouveau roi de recevoir les serments des Bernois.
12. RéTolntioii démocratique de Zurich. — Entrée de cet État «lans la Confédération. — Zoug, Glaris et Berne suivent son exemple (de 13:^6 à 1S5S).
A Berne, chevaliers et bourgeois travaillaient d'un commun accord au bien de la patrie ; à Zurich, un esprit tout différent se faisait jour. Trois ans avant le commencement de la guerre de Laupen, cette ville libre et impériale fut le théâtre d'une révolution qui eut deux résultats importants : le premier fut de rendre le gouvernement plus démocratique à l'intérieur; le second fut d'incorporer Zurich à la Confédération de la Suisse ou Haute-Allemagne. L'acteur principal de cette révolution fut le conseiller et chevalier Bodolphe Broun. Cet homme d'Etat célèbre, né en 1285, d'une ancienne famille zuricoise, obéissait moins à ses convictions politiques qu'au désir de se venger d'une amende de 500 livres, qu'il avait dû payer, on ne sait pour quel motif, quelques années auparavant.
Les bouro^eois et artisans de Zurich, dont le nombre s'élevait à [)lusieurs milliers, se réunissaient deux fois Tan sur la place du Lindenhof, pour assister au renouvellement partiel des mem'bres du conseil; mais tous les gouvernants, au nombre de trente-six, étaient pris dans les rangs des familles nobles ou des familles bourgeoises, anciennes et riches {Geschlecliter). Les simples bourgeois et artisans continuaient à en être exclus comme issus dans l'origine de condition servile. Le
,L^ouvernemerit avait même cherché, au siècle précédent, à empêcher par (les peines très-fortes la formation des trihm ou de corps de métiers, dont l'existence paraissait de nature à compromettre le pouvoir des constahles; on appelait ainsi les nobles et les riches réunis. .M;iis le gouvernement des principaux avait pris lui-même à tâche de se déconsidérer par sa mauvaise administration et des abus dont les gouvernants eux-mêmes avaient fait l'aveu en 1335, sans avoir le courage ou le savoir-faire nécessaire pour y porter remède.
Le l^'"" mai 133G, la communauté s'étant réunie selon l'usage, et au son de la cloche, sur la place des Tilleuls, un bourgeois invita le conseil à rendre ses comptes. La motion fut appuyée par Broun et ses [•artisans. Les conseillers feignirent d'accéder au vœu du peuple; mais comme on remarqua qu'ils cherchaient à tergiverser, il s"éleva ini tinnulte (jui fit craindre pour leur vie : la plu|)art s'enfuirent de la ville. C'était justement ce que désirait Broun. Il convoqua aussitôt la bourgeoisie dans l'église des Cordeliers et fit adopter une nouvelle constitution.
La constitution de Broun était un mélange de démocratie et d'aristocratie, car l^roun n'abolit point, à proprement parler, le pouvoir des constahles. Aux treize nobles et riches bourgeois (orfèvres, drapiers, banquiers) qui restèrent au conseil, il se borna à joindre les tribuns ou chefs des treize corps de métiers de la petite bourgeoisie \ Puis, à côté de ce double pouvoir aristo-démocrati(jue, rirlif/ihlc tous les six mois, il en établit un troisième, (jui faisait de lui le chef de l'Etat. avc(' le (itrt' de hotirrpnestre à rie. Deux fois par an, tous les membres de la coinnuinauté, réunis au (irand-Moùlier, devaient [U'êter entre ses mains serment de lidélité et d'obéissance, sous peine (le perdre leur droit de bourgeoisie. Le bourgmestre, de son côté, jurait de rendre bonne jii>lice et de protéger les tribus.
(-elle iiniivejie coii.stiliilioii ( erster gescinvorner Brief), datée du II» juillel. lui soumis«; pour la forme à Tapprobalion du [ucxùi cl de l'abbesse, anciens souverains dt^ Zurich; elle reçut également lasanclioii de l'empereui- Louis de H;i\ièri^ ( L' inai's L'i.'IT). La même année,
' Los troizo trit)us on corps do mrticrs (!<> Znricli rtaitMit im>ux : 1 1 ilos luarchamls: 2) dos taillours ot i)t'll(>tifrs ; :'.)drs marc amis do vin, solliors; 41 dos ltonlan,i;rrs et mcimiors ; f») dos tissoramls de toile it Idancliisst'nrs ; fi) des tisserands do drap et oliapoliors ; 7) dos marocli.nix, t'ornerons, annnriors ; S| dos tannonrs ; ;»i lios Itoncliors; 10) dos rordomiiors ; 11» dos monnisiors, oliarpontiors, tonnoliors. vignerons; 12) dospôohonrs,l)rttoliors; 13) des jardiniers. HInntsolili, (rtschich'idtr Rfp. Zm-ich^ 1, 170.
" Holimer, 7ù'/'^/'f, d'après Tscbondi, ll;î.
Zurich se liait avec Lucerne par un concordat relatif aux droits réciproques des citoyens des deux pays situés dans la même circonscription monétaire.
Le renversement du pouvoir n'avait pas suffi à assouvir la soif de vengeance qui animait Broun contre ses anciens collègues. Il fit condamner les plus compromis des conseillers, au nombre de douze, à un exil de deux à six ans, pendant lequel la jouissance de leurs biens leur était interdite, et à l'exclusion de tout emploi public pour eux et leurs fils. Dix autres conseillers obtinrent l'autorisation de rester en ville, mais ils étaient également déclarés indignes d'occuper aucune magistrature. Les conseillers qui étaient rentrés à Zurich durent prêter serment de ne rien faire contre la constitution nouvelle et le nouveau pouvoir. Sur les trente-six magistrats qui composaient le précédent régime, dix seulement furent admis à faire partie du gouvernement de Broun '.
Mais les magistrats si durement frappés ne purent se résoudre à accepter la situation qui leur était faite; ils cherchèrent asile et protection auprès du comte de Rapperschw^yl, de la maison de Habsbourg, et excitèrent ce seigneur à les replacer à main armée sur leurs fauteuils. Ce seigneur se rendit enfin à leurs prières et arma contre les Zuricois ; mais, après quelques avantages, il fut tué au coml)at de Grynau, et les exilés contraints à la paix (25 octobre 1337). Treize ans plus tard, le fils du comte de Rapperschwyl, nommé Jean comme lui, conçut le dessein de venger son père et s'entendit avec les exilés. Leur plan était de surprendre Zurich par un de ces coups de main nocturnes si communs alors, de massacrer Broun et les principaux partisans du nouvel ordre de choses (23 février 1350).
Au jour fixé, les nobles arrivèrent dans la ville, les uns publiquement, sous toutes sortes de prétextes ; d'autres en secret. On était convenu qu'après s'être rendu maîtres de la ville, on ouvrirait les portes aux troupes qui viendraient de Rapperschwyl. La nuit venue, les conjurés se réunirent dans l'auberge de VAtitriiche, tenue par l'un des affidés. Mais tout cela ne put se faire si secrètement qu'on ne
^ La constitution de 1336 est un chef-d'œuvre aux yeux des Zuricois Hottinger et Bluntschli, et de Heussler de Bâle. Mais si les deux premiers portent un jugement favorable sur Broun, le dernier, d'accord en cela avec Tsclioudi et Muller, ne voit en lui qu'un démagogue habile à déguiser sa dictature sous des formes démocratiques. Des révolutions analogues eurent lieu, du reste, à la même époque dans une foule de villes d'Allemagne et furent accompagnées de troubles sanglants à Mayence, Strasbourg, Ratisbonne, etc. Voir Arnold, Verfassungsgesch. der Freystàdte Deutschlands. — Bluntschli, Geschichte der Eepublik Zurich, I, 169.
remarquât quelque mouvement inusité dans les rues. Broun, prévenu par ses espions, était accouru, couvert de sa cuirasse, à l'hùlel de ville. Les cris : Aux armes! se firent entendre, et le tocsin donna l'éveil aux citoyens. Les chanoines, qui se rendaient à matines, et les vaillants gars de la corporation des boucliers, furent les premiers au lieu du danger. Les conjurés surpris songeaient à se retirer, mais les femmes se mirent k lancer sur eux, du haut des fenêtres, des pierres, des pot> de terre, tout ce qui leur tombait sous la main. Sur la place du Marché, les conjurés rencontrèrent Hroun, à la tête de la bourgeoisie. Un combat désespéré s'engagea. La valeur des bouchers, armés de leurs haches, l'emporta. Un grand nombre de conjurés restèrent sur le carreau; d'autres furent faits prisonniers. Parmi ces derniers se trouvait le comte Jean de Rappcrschwyl, qui fut jeté dans la tour de Welleiiberg, prison d'État célèbre dans l'histoire de Zurich.
Broun se montra cruel dans la victoire. I^es cadavres des conjurés tués dans le combat furent laissés sans sé[)ulture [lendant trois jours et foulés aux pieds des chevaux, de manière à devenir méconnaissables. Trente-sept citoyens qui avaient participé à la conjuration furent décapités ou roués vifs devant leurs maisons. Ikoun marcha ensuite contn^ Bapperschwyl, ce foyer de la conspiration et de toutes les manœuvres de la noblesse. La forteresse, prise d'assaut, fut démolie, la ville brûlée, les habitants, sans distinction d'âge ni de sexe, chassés de leui"> demeures au milieu des rigueurs de l'hiver.
La conduite de Broun sauva sa ville natale; mais elle reini^lil d'horreur toutes les hmvs honnêtes. Les ducs d'Autriche, restés neutres jusqu'alors et dont la médiation avait même terminé l;i guerre jH'éi'édente, firent entendre un langage nienacanl [)onr Zurich. L'habile bourgmestre comprit toute l'étendue du péril. I)en\ moyens se présentaient à lui de le conjurer : ou bien Zuiich, renonçant à sa liberté impériale, se reconnaîtrait sujette de l'Autriche et mettrait sa noiivt^lje constitution sous la j)r()tecti()n des ducs; on bien, rompant onvt'rlement avec 1 Aiilriche, (>lle s(^ joindrait aux Wal(l>ta'lleii et fttiinerail !•' plus important (hvs ciiiti Liais de la ligue. Hroun diMiieiira queltjue temps indécis entre ces deux alternatives tM lui même au momeiil de conclure une alliance étroite ave(' rAiilrielie. coinnie lt> prouve un |)rojet de traité l'édigé par cet liouune d'Ltat el retrouve aux an'luves (le Zurich avec la date du 4 août KMO; mais, au moment voulu, des considérations qu'on ne connaît pas changênMil les disj>osilnMi< du bourgmestre et tirent juMicliei' la balance vim's le< confédérés '. Ses
' Sogossrr. (•/'/;. Attschtah- do 12 i.') à MJO, 'J'.>. Lo savant historien Hollinger
offres furent accueillies- avec joie par les vallées forestières, dont Zurich allait devenir k la fois le marché et le boulevard.
L'alliance perpétuelle des cinq États fut jurée le l^'' mai 135'L dans des termes qui révèlent le plan d'une confédération bien plus vaste que ne l'était alors la ligue helvétique. Broun, qui avait une arrière-pensée, y fit insérer la clause pour Zurich de pouvoir conclure des alliances partielles, contrairement au pacte de Brunnen, qui avait sasfement interdit ces sortes d'alliances ou SondeHmnd\
L'alliance de Zurich avec les montagnards mit le comble au mécontentement du duc d'Autriche, Albert IL II alla mettre le siège devant Zurich, à la tête de 20,000 hommes tirés de ses pays héréditaires, des terres de la noblesse (Montfort, Kybourg, Frobourg, Heiligenberg, Aarberg, Wirtemberg, des évêchés de Bàle, Constance, Strasbourg, Freisingen) et des villes alliées, parmi lesquelles figuraient, bien malgré elles, Berne et Soleure à côté de Bàle, Fribourg en Brisgau et Fribourg en Uechtland (septembre 1351) \
Le duc avait aussi requis les Glaronnais; mais ces pâtres énergiques refusèrent leur concours en disant : « Nous ne sommes pas tenus de suivre les drapeaux des Habsbourg dans leurs guerres particulières, mais seulement lorsqu'ils agissent en qualité de protecteurs ou avoués de l'abbé de Seckingen. »
A la première nouvelle des armements du duc, les Zuricois avaient député une ambassade h l'empereur pour réclamer sa protection ; mais la meilleure égide était celle des confédérés, qui envoyèrent plusieurs cents hommes à leurs amis de Zurich. Cependant, de toutes parts on demandait la paix et faisait des offres de médiation. C'étaient, du côté des seigneurs, le comte Frédéric de Toggenbourg et Jean de Bechberg, commandeur de l'ordre de Saint- Jean à Wsedenschwyl ; du côté des villes, les Bâlois et les Bernois, qui servaient dans l'armée du duc. Après quelques pourparlers, les Zuricois et leurs alliés de Lucerneet des
attribue à la Mordnacht de Zurich du 23 février 1350 le changement de Broun et l'annulation du traité. Mais le projet de Broun et ses pourparlers avec les gouverneurs autrichiens Jean de Ferrette et Jean de Waldshout sont postérieurs à la Mordnacht.
^ Segesser, eidg. Abschiede^ de 1245 à 1420, I, 260. Voir aussi du même Bechts- (jescli. der Stadi und Republik Luzern, II, 28.
2 Chronique contemporaine de Matthias de Neuenbourg sur le Rhin, éditée par M. Gott. Studer, p. 200 et suiv. Cet écrivain parle de 2000 casques et de 20,000 hommes de pied. La chronique de l'Alsacien Kœnigshoven (1386) extraite par Otto. Henné, donne le même nombre. La chronique de Henri Truchsess de Diessenhofen va plus loin et parle de 30,000 hommes de pied.
FONDATION DE LA Co.NFKDKl'.A IKtN SUISSE. 235
\Vald>tceUen se laissèrent déterminer par le danger présent à ao^epler un arbitrage présidé par la reine Agnès de Hongrie, la sœur du duc Albert II. '
Sous la réserve de leurs alliances et libertés, les Zuricois, dans leur empressement à voir les Autrichiens lever le siège, se portèrent garants de l'arbitrage et livrèrent en otages au duc seize des plus notables citoyens de leur ville.Mais la sentence dini pareil tribunal était aisée à prévoir. Les arbitres, dont deux avaient été choisis par le duc et deux par les confédérés, ne s'entendirent pas, et ce fut la reine Agnès qui ti'ancha la question dans le sens le f>his favorable à sa maison, et partant le plus fâcheux aux confédérés.
Les Zui'icois étaient condamnés à rebâtir le vilmix Ua|»pers<dîwyl et à indeminser les ducs d'Aiiti-iche pour tous les torts (jui leur avaient (Hé faits dans la guerre. Les Lucernois étaient tenus de rentrer dans l'obéissance (\(i> ducs, les Waldsta'tten de l'econ naître les droits de ces derniers comme landgraves: enfin, défense était intimée à ceux d'Uri, (Jnderwald, Scinvyz, Zurich, Lucerne, de former des alliances avec les sujets de l'Autriche. Lettres patentes de Inuies ces choses devaient être dressées par les confi'dérés et remises an (lu.- (Ian> le ih'lai de «juatre semaines, pendant lesquelles les otages demeureraient à Haden ou Hrougg, comme garants de la >tricte exécution de la sentence.
Onéreuses et humiliantes à la l'ois, ces dispositions, >i elles eussent ét('' exécutées à l,i lettre, eussent mis en grand danger l'alliance des confédérés (|ue les arbitres avaient jni-i' de respecter. Cependant, non content de ce jugement It'onin, le duc d'Auti'iche exigeait encore des Zuricois (ju'ils missent en libeili' son vassal et cousin, le comte Jean de Habsbourg. Sur le refus de ces dei'niers. leurs otages furent jetés dans les cachots. Le< WaldstaMten ne se montraient pas disposés non plus à siirnei' les fameuses lelti'es patente^. La guei'i'e rei'ommenca de plus belle. L'(''V(''nemenl le plus inqiortanl de la rt'prise de la guerre lut ce (]ii'(in a appelé la nmnurlt', mais ce y\\\\\ >erait plu> in>te d appeler IrmanriiHifitin dr (ilart's. Zurii'li, l ri, Si'liwy/, et Indei-wald occiipèieiit celle vallée avec \r\u'< Icoupes (en iiovendtre I.">.'»1 ' '.
An Ill(•l^ >iii\anL vcivs .Noi'i. Hodol|»he Hroun. ;i la léle d(> l,!U)() hommes, (il une expi'dition vei's Haden juMir v ^nrprendri' un ('orps eiiiicini. .\iai\('' Irop lard pour exei'ulei' t'e dessein, iirouu >•' mit à ravauer le^ bord^ de la Lmunal. dt'lruivii If uiaiinir di' J-Vt ndtiian.
' lUimi'M-, ril:ii)t(lntS(Uiimh(H(j :nr Gesch, tk^ Kantons Glnrits. .îahrl»uoh des
liist. Vcrt'ins, IV, jsi.
puis se mit à remonter le long de la Reuss jusqu'à Birmenstorf pour passer la Limmat et regagner Zurich. Mais 4,000 Autrichiens, aux ordres de ce Bourcard d'Ellerbach qui avait commandé à Fribourg en 1340, campaient à Tœttwyl et se mirent en devoir de couper le retour aux Zuricois. Broun, se voyant cerné par des forces supérieures, crut la partie perdue et s'enfuit vers Zurich. << Ce n'était pas lâcheté, « dit un historien zuricois, mais calcul, et dans l'intérêt de l'Etat « qu'il dérobait sa précieuse vie au péril. Mais, dans les moments su- « prêmes, les calculs de ce genre sont faux, et Broun, bien que person- « nellement courageux, a passé pour un lâche aux yeux de plusieurs et « a été noté ainsi dans l'histoire '. » Le rôle héroïque, que Broun n'avait pas pu ou pas su jouer dans cette journée, échut à son lieutenant et ami, le chevalier Roger Manesse. Le soleil était à son couchant lorsque la bataille s'engagea à Tsettwyl, lieu élevé entre Baden et Mellingen. ïl y allait pour les Zuricois de leur existence. Mais, en dépit de leur bravoure et de l'héroïsme de leur chef, les Autrichiens l'eussent emporté par le nombre, lorsque tout à coup des cris se firent entendre : c'était un détachement de 150 hommes des bords des lacs qui venait au secours des Zuricois.
Les Autrichiens, qui ignoraient le nombre de ces auxiliaires, crurent avoir affaire à des forces considérables et se retirèrent sur-le-champ après avoir perdu 450 hommes. La ville de Baden seule laissait sur le carreau 31 guerriers, entre autres son avoyer von Lienheim. La, perte des Zuricois était de 60 hommes. Une foule de drapeaux, parmi lesquels l'étendard du chef même des Autrichiens, Bourcard d'Ellerbach, allèrent orner la salle du conseil ou Rathimus. Une procession annuelle à Notre-Dame des Ermites fut instituée en commémoration de la victoire et se célébra jusqu'à l'époque de la Réformation, en 1527.
La fuite de Broun ne lui avait pas ôté la faveur du peuple. La bourgeoisie, qui lui était dévouée comme au fondateur du gouvernement démocratique, alla le chercher bannière déployée et au son des trompettes à sa maison de campagne de Schœnenwerth, où il s'était réfugié, et le ramena triomphalement en ville.
Zurich, considérée par les confédérés comme la tête de leur ligue, n'avait pas cessé, pendant tout ce temps, d'être occupée par une garnison tirée des divers États confédérés, bien que 'ceux-ci fussent eux-mêmes exposés aux attaques de l'ennemi. Les Glaronnais, les vassaux du duc, avaient fourni 200 hommes.
^ Bluntschli, Geschichte der Bcimhlik Zurich^ 1847, I, 210.
Au commencement de l'année 1352, Walther de Sladion, le bailli autrichien, chassé de Claris, entreprit d'y rentrer de force, mais ce fut pour essuyer une sanglante défaite et pour perdre la vie avec nombre des siens au Winfekl, près de Nsefels, dont le château fui pris et rasé par les patres victorieux \
Les Glaronnais, délivrés de leurs ennemis, mais exposés à leur vengeance, demandèrent et obtinrent leur entrée dans l'alliance perpétuelle (le 4 juin 1352). Le sceau appendu à l'acte d'alliance i)orte ces mots : Sigillum connnunilatis prorinciœ Glaris (sceau de la communauté delà province de Olarisj, avec l'image de saint Fi'idnlin. It* patron du pays*.
Dans le mémo temps, les Lucernois {)renaient d'assaut et ruinaient \^Nouie(ui llahsbouvfi, près de Lucerne, et, réunis auxZiu'icois, faisaient des incursions dans l'Argovie. Les troupes ducales incendièrent par représailles le village schwyzois de Kussnacht et emmenèrent beaucoup de bêtes à cornes. Les confédérés, en petit nombre, ayant allarjué l'ennemi, fort de 1,400 hommes, furent repoussés avec une perle de 17 des leurs.
Les Zougois, dévoués aux ducs d'Autriche, ayant voulu pénétrer à leur tour sur le territoire schwyzois, durent se retirer avec une perle de 12 hommes. Le pays de Zoug, séparant les territoires de Zurich de ceux de Schwyz et de Lucerne, la Confédération naissante avait |)eine à se maintenir si cette contrée leur demeurait étrangère ou hostile. Des sympathiesd'ailleurs pour la cause (h'^ confédérés, existaient dans la campagne zougoisesiu'tout, amie [)articulière des Schwyzois. Lu juin, 2,000 confédérés environ allèrent mettre le siège devant la ville de Zoug et tirent pour la première fois usage du canon, dont on s'était déjà servi six ans auparavant, à la fameuse bataille de Crécy, si funeste à la France. Les citadins d(î Zoug, lidèles à ieui- prince, demandèreni un délai de trois jours et implorèrent le secom-s du dut' Albei't, (|ui se trouvait alors à Kcenigsfeldeii : mais ce pi'ince, tout occupt' de chasse et île fauconiuM-ie. répondit avec hauteur (|ue si les confédi'n's pi-enaient la ville, \\ saurait bien la leiii- roprendi'c. lilessés au vd' de ces paroles méprisantes, les bourgeois de Zoug ouvi'irent leurs (lorles aux coidedérés et demandèrent leiu' admission dans ralliaiice perpt'tuelle. Llle leur fut accordée le 27 juin, ([uelipies semâmes aprè> l'admission di^ (ilari<. ('e dernier
' l!liiin(>r, .Stiuits- und }iitlits(i(\<ch. dey Ikniocratiffi^ JJl. M. Stricklor iiulitiuo le 2 février 1352 rommo le jour ilu coinhat de Hiiti, Ci.").
- l'ii sceau i)lus aneieii et »attril>ué au XI II'"*" siècle porte riinatre de Marie avec l'enfant Jésus, et doit avoir été octroyé par Tabbess»» île Seckinijeu.
pays n'avait été admis dans la Confédération qu'avec des clauses restrictives qui le plaçaient dans des conditions bien inférieures à celles qu'on avait faites aux autres États confédérés. Ainsi, aux termes de l'acte du 4 juin, l'amman et les paysans de Claris prenaient l'engagement de ne conclure aucune alliance sans le consentement des autres Étals de la ligue. Leurs alliés se réservaient, d'autre part, le droit de ne leur prêter le concours de leurs armes dans leurs guerres que dans le cas où, après examen de leur cause, ils la ti'ouveraient juste et légitime. La position faite à Claris par ce traité ressemblait beaucoup à celle de ces alliés du corps helvétique qu'on appellera plus tard, dans le droit public suisse : les Etals associés (zugewandte Orte). Cette position s'explique par la circonstance que la vallée de Claris était un pays conquis sur l'ennemi et dont l'émancipation récente avait besoin de confirmation*.
Les conditions faites aux Zougois étaient beaucoup plus favorables. C'est que la ville fortifiée de Zoug jouissait déjà de franchises municipales considérables sous les ducs d'Autriche. Elle donnait aussi d'autres garanties de consistance que les pâtres de Claris, plus novices dans la vie politique.
Malgré le dédain apparent avec lequel le duc Albert II d'Autriche avait accueilli le siège de Zoug, il n'en fut pas moins très-irrité de l'admission de ces deux pays dans l'alliance des confédérés. Trois semaines après l'incorporation de Zoug, il revint mettre le siège devant Zurich (juillet 1352) avec 30,000 hommes. Berne et Soleure avaient dû fournir, comme la première fois, leurs contingents. Le duc avait avec lui le margrave Louis de Brandebourg, fils du défunt empereur Louis de Bavière, le comte Everard de Wurtemberg, le burgrave de Nuremberg et une foule de seiofiieurs de la Haute et Basse-Allemagne. Mais les Zuricois, renforcés par 2,000 confédérés, se défendirent avec intrépidité et détruisirent pendant la nuit un pont que le duc avait fait élever sur la Limmat. Le margrave de Brandebourg, bien vu des Waldstsetten à cause de la protection dont l'empereur Louis les avait couverts, se posa en médiateur et réussit à conclure une trêve sur des bases plus équitables que l'arbitrage de la reine Agnès. Toutefois, la convention acceptée était encore bien dure, puisqu'elle imposait à Zurich l'obligation de ne plus admettre à sa combourgeoisie aucun sujet du duc et de mettre en liberté le prisonnier du Wellenberg, Jean de Habsbourg; à Zoug et à Glaris le devoir de rentrer sous le joug autrichien, dont
^ Blumer, Jalirhacli des liist. Vereins des Kantons Glaris, III, 219.
FONDATION DK I.A CONFÉOÉRATION SUISSE. 239
Lucevne et Scfucgz étaient tenus également de respecter les droits, et à L^n la tâche de faciliter la perception des revenus ducaux partout où Ton y mettait obstacle (l septembre 1352).
Pendant le siège de Zurich, Berne avait pu se convaincre encore une fois par ses propres yeux de la force et du courage des confédérés. Le i\ u\[iv<. 135)1, l'avoyer, le conseil et les bourgeois de Berne formèrent une alliance perpétuelle avec Uri, Schwyz et Underwald'.
Zurich et Lucerne étaient représentés Tun et l'autre dans la Diète où fut négociée Falliance des Waklstietlen avec Berne. Sans >'allier directement avec Berne, Lucerne et Zurich promirent aux Waldstictten de prendre les armes en faveur de cette ville, lorsipi'ils en seraient requis (gemahnt) par les premiers, l^erne, de son cùté, promit de s'armer en faveur de Lucerne et de Zurich à la requête des WaldstaHten. Les relations directes de Berne avec Zurich ne s'établirent qu'un siècle plus tard. Viiv une alliance directe avec Zurich el Lucerne, Berne eût craint peut-être de s'attirer des complications avec les ducs d'Auliiche. On a voulu y voir aussi la répugnance que devaient éprouver les gouvernants bernois pour la constitution démocratiijue et la prépondérance des tribus et cor[)S de métiers à Znricli. L'alliance de Berne avec les \Valdsta3tten n'avait pas non plus le caractère étroit de celle des autres États de la ligue. Ainsi, au lieu de s'engager à j)rendre les armes n la première requête de ses alliés, cette ville se ménageait la latitude d'examiner chaque cas particulier. Le village de Kienholz, dans l'Oberland. était désigné comme le lieu des conférences des deux parties contr;n'tantes.
Lorsque s'accomplit l'admission de Berne à ralliance éternelle, la noble famille des Boubenberg avait cessé depuis ti'ois ans de présider ;uix destinées de la rt'publicjue. De 1350 ;i L)(>'i, le fauteuil des avoyers est occupt' par des magi>lr;ils assez obscurs [unw la plupail. el dont un seul, l*ierre de Balni. païait avoii- t'It' wuc personnalit»' remar- (|uable. Il aval! pniti' le L^iaiid ('leiidai'd de la it'pnliliqiie à la bataille i\(\ Laupeu el ii^int'' au iioiulire de> deux ailulre^ iioinuies par les couh'ch'rr's en 1351, lois du jugement di^ la reine Agnès. La disgrâce dos BoubeidieiL! a eit' raconliV connue suit par li» chroniijueur bernois Justinger : h L'avoyer de Boubeidierg le vieux gouvernait avec ti'op iVi^v- « gueilel «'lait accessible aux préseuls. 1! lui déposé dosa charge et baiiin « pour cent ans el ini jour av(»(' d'aulre> magistrats honorable>. Mai> <i au boni de (jualorzeans on s'aperçnl «pit' hs successeurs de Boubeii-
* Sescssor.W(77. Ah^'lticilalv 121.') à 1 I20.:î(î. I.os actifs à Vapinmlicc, 28r)0ts'nv.
(( berg ne gouvernaient pas mieux que lui, et Pierre de Schwar- « zenbourg, qui remplissait alors ces fonctions, s'étant rendu tout à fait « impopulaire, la bourgeoisie, réunie selon l'usage dans l'église des « Cordeliers, témoigna le désir de voir rappeler son ancien chef. Mais « le greffier ne trouvant pas, ou affectant de ne pas trouver le passage « de la Handfeste qui donnait à la bourgeoisie le droit d'élire l'avoyer « comme elle l'entendait, un bourgeois jeta une poignée de cerises noi- « res contre la charte qui en fut maculée. L'article se trouve enfin, on « en fait lecture et la bourgeoisie court au domicile de l'avoyer de « Schwarzenbourg pour y prendre la bannière de l'État et aller en « grand cortège chercher son ancien avoyer qu'elle promène en triom- « phe à Berne, où, pour l'honorer davantage encore, on faisait son fils « avoyer ou chef de la répubhque. »
L'histoire et la légende sont venues se confondre dans ce récit. Le fait que pendant l'espace de quatorze ans les Boubenberg demeurèrent exclus de la suprême magistrature est réel. Mais les documents nous apprennent d'abord que l'ancien avoyer de ce nom a conservé ses fonctions jusqu'à leur expiration légale aux élections pascales de 1350. En second lieu, Jean de Boubenberg et son fils Ulric, loin d'être frappés d'ostracisme, siègent l'un et Tautre au conseil. Tout se réduit donc à
une éclipse momentanée de la première dignité de l'Etat, à laquelle nous voyons Jean de Boubenberg le jeune porté de nouveau en 1364. La cause de cette éclipse se rattache probablement à la lutte des familles patriciennes contre les artisans qui travaillaient à obtenir, comme à Zurich, une part aux affaires pubhques. Mais pendant qu'à Zurich la démocratie triomphe, l'inverse a lieu à Berne où le pouvoir reste aux mains des familles nobles comme les Boubenberg ou des bourgeois enrichis. Les associations destinées à procurer plus d'influence aux tribus ou abbayes furent interdites et punies d'une amende. La réintégration des Boubenberg à la première magistrature marque le triomphe de Taristocratie, tempéré cependant par quelques concessions aux métiers, comme l'institution des Seize et celle des Bannerets ou chefs de quartiers, qui datent de la révision constitutionnelle de 1294*.
^ Gottlieb Studer, Studien ûber Justinger. Arch. des liist. Vereins des Kantons Bern, YI. und VII. Pleft.