Guerre de Sempach
L'empereur Charles IV de Luxembourg était parvenu, grâce à ses largesses, à faire élire roi des Romains son fils Wenceslas, souverain de la Bohême (1376). Deux ans après, Wenceslas succédait à son père et son avènement au trône des Allemands était ratifié par le pape, selon l'usage abusif qui s'était introduit et contre lequel avait protesté en vain plus d'une diète impériale.
Le règne du troisième des Luxembourg est marqué par le déclin croissant de la puissance impériale. Le nouveau roi lui-même semble
* Furrer, I, 138. — Segesser, eidg, Ahschiede de 1245 à 1420, 50.
prendre à tâche d'afT;iiblir celte puissance par la vente à prix d'arirent de tous ses droits ré;{aliens. C'est ainsi que Zurich, Uri, Berne, Lucerne obtinrent la cession de la haute justice ou du droit de glaive (Blufhann).
Les rapports des confédérés avec l'Autriche avaient beaucoup chan,2é. L'acquisition de Uapperschwyl par les ducs en 1358 avait mécontenté lesZuricois; leur animosité s'accrut lorsqu'ils virent le duc Léopold fortifier la [X'tite ville de Wesen sur le lac de Wallen>tadt. \k'vi\e- et Soleure n'avaient pas vu non plus, sans colère, l'appin donné par ce [)rince aux comtes de Kybourg dans la guerre de BerthouiT : Lucerne, de son coté, aspirait à l'immédiateté impériale et se plaignait amèrement de la mauvaise monnaie frappée à Zofingue, ainsi que du péage autrichien de Kolhenbourg, nuisible à son commerce. Loin de se rendre aux doléances des Lucernois, Léopold III entre[)rit de faire de Hothenbourg une ville rivale de celle de la Heuss et un boulevard de sa puissance dans ces parages.
Mais les faveurs faites à Rothenbourg parle duc Léopold, en irritant les Lucernois, lui aliénèrent aussi ses sujets de Sempach, très-dévoués jusqu'alors, mais jaloux d'une prospérité qui menaçait la leur. Les habitants de l'Entlibouch se montraient encore plus hostiles à cause des tailles nouvelies que leur imposait le bailli Pierre de Thorberg, le n»'*gociateur de la paix de ce nom. En 138^. un complot lui ourdi par l'Entlibouch, de concert avec l'Obwald pour secouer le joug ducal. Il fut découvert et les chefs châtiés dans leurs corps et leurs biens. Ces rigueurs et le serment annuel qu'on imposa aux pâtres de l'Entlibouch, ne les empèchèi'ent pas de s'entendi'c secrètement avec Lucei'ue. Vu magistrat originaire de Sempach, l'ancien avoyer Petermann de (iundoldingen, était le chef du parti (jui voulait la guerre avec l'Autrii'he v[ donnai! la cond)()urgeoisitî à tous les sujets du dur (|ui témoignaient le désir de la recevoir, au iné[)i"is de la BnlJc d'Or. Le livre des bourgeois n'indique pas moiii> (If liMT» DVcplion.N de Itoiu'geois inlcrnes et fol'ains (ausbiirger) pour les trois aimées LUS."), S(i et S7\
' M. Tlu'odorr »!<• I,i(>l»iMiaii {Arrhir Jur schicciz. GcscliichU\ XVll. l'I) no croit pas à cet appui, It» <\ur rtant alors en Italie avec ses troupes. Mais les baillis thicaiix et les siM^iiciirs ne l'avaient pas tous suivi au delà des monts et agirent i>our lui.
" Sopesser, licchtstjeschiclitt'^ 1, 170. Mielielet. dans sou Uiatoire dr Francf\ juge sévèrement ee proeédé irassimilation : < L'avidité des Suisses était l'etïroi de leurs « voisins. ]>(> toree ou d'aniitie. avee ou sans prétexte, sans onilue d'héritage, d'al- ^ liance eu de coniltourgeoisie, ils prenaient toujours. Ils ne voulaient rien connaî- < tre aux écritures t>t aux actes, ces bonnes et simples jjens (pii ne savaient pas « lire. l'U de leurs moy«Mis iMilinain»^ p«Mir dfpdnilltr les seigneurs voisins, c'rtait
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Un grave conflit s'était élevé aussi entre Underwald et le bailli de TEntlibouch au sujet de la seigneurie de Wolhousen. Les Zougois avaient également maille à partir avec les ducs dont le fort de St- André près de Cham inquiétait la campagne environnante.
L'ambition du duc Léopold III soulevait à la même époque contre lui les villes impériales de la Souabe, du Rhin et de la Franconie. Les Bâlois, entre autres, se montraient fort inquiets de ses prétentions sur le Petit-Bâle qu'il s'était fait donner en gage en 1375 et de ses visées sur toute la ville. La bourgeoisie de Bâle avait invoqué l'appui des Confédérés et frappé d'exil plusieurs nobles, ainsi que le grand tribun Werner Eriman, accusé de connivence avec le duc Léopold (1374)\Deux ans après le duc Léopold III étant parvenu à se faire donner l'avouerie de Bâle par l'empereur Charles IV de Luxembourg, le grand tribun fut réintégré dans ses honneurs.
Aux ennemis de l'Autriche se joignit le roi Wenceslas. Sous les auspices de ce monarque, il se forma une grande coalition de 51 villes de l'Allemagne, dont faisaient partie Bcàle et Saint-Gall, et à laquelle adhérèrent également Zurich, Berne, Soleure etZoug (21 février 1385) *. Lucerne ne figurait pas directement dans l'alliance ; elle y était comprise cependant, mais sous le patronage de Zurich qui prenait l'engagement de requérir pour elle le secours de ses alliés du Rhin et de la Souabe ^ Cette position exceptionnelle de la ville de la Reuss tenait ou bien à ce que Lucerne, à peine sortie de la vassalité des ducs, n'avait pas qualité pour figurer au rang des villes impériales, ou bien encore au fait que les Waldstsetten, en vertu de leur alliance plus étroite avec Lucerne, s'opposaient à un rapprochement avec les villes de l'Allemagne qui eût par trop renforcé l'élément citadin, en opposition à l'élément campagnard prépondérant jusqu'alors, dans l'alliance perpétuelle. On attribue aussi à l'influence des Waldstaetten le peu d'empressement que mirent les Confédérés à répondre à la première demande de secours des Bâlois contre l'Autriche. Quelques-uns des États de la Ligue désiraient mainte-
« de protéger leurs vassaux, c'est-à-dire d'en faire les leurs ; ils appelaient cela « affranchir. Les prétendus affranchis regrettaient souvent le maître héréditaire, « sous cette rude et mobile seigneurie de paysans » {Histoire de France, V, p. 24), Ce que Michelet ne dit pas, c'est que tout le monde prenait alors. Les Confédérés imitaient les seigneurs.
^ Heussler, Verfassungsgescfi. der Stadt Baseï, 273.
^ "Wilhelm Yischer, Gesch. der schwàbischen Stàdtebûnde. Gôttingen, 1861, 56. — Hagen, Ueher die poUiischen Verhàltnisse zur Zeit der Sempacherschlacht. Arcinv fur schîv. Gcschichte,X., 11.
^ Segesser, eidg. Abschiede de 1245 à 1420, appendice, 312. — Vischer, 56 et
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nir la paix et travaillaient à un accommodement. Le duc Léopold chercha à profiter du peu d'accord qui régnait entre les Suisses et se rendit en personne k Zurich. Mais sa présence dans un mauvais lieu de cette ville fut accueillie par des menaces*. Dans un second séjour, il trouva un accueil plus favorable et se montra disposé à faire des concessions. Mais son refus formel de supprimer le péage de Rothenbourg fit échouer les négociations.
Les premières hostilités partirent, à ce qu'il paraît, des gen> du duc qui commirent quelques dégâts. Aussitôt un corps franc (juitte Lucerne et va surprendre et raser le fort de Rothenbourg (28 décembre LW."))'. Presque en même temps les Zougois démolissaient le fort de Saint-André près de Cham, et peu s'en fallut que Zurich et Glaris n'en fissent autant au château fort de Rapperschwyl, qui devait être pris et enlevé un jour de foire, le 20 décembre. La découverte â temps du com[»lot et les mesures prises par les officiers ducaux, le bailli de Griiningen, Henri Gessler entre autres, firent manquer le coup. Mais les esju'its s'en ressentirent et s'enllammèrent de plus en plus'.
Les premiers jours de l'année 138G furent marqués par de nouvelles hostilités de la part des Lucernois qui prenaient et rasaient le château de Wolhousen, la bastille de l'Entlibouch. Le (> janvier, les bourgeois de Sempach devenaient concitoyens des Lucernois, et ces derniers mandaient â leurs alliés de Zurich qu'ils eussent â prendre les armes €t à requérir le secours de 200 lances (1,000 cavaliers) promis par les villes impériales dans le traité de Constance de l'année précédente. Aussitôt lesZuricois d'entrer en campagne et de dévaster l'Argovie où les châteaux de Raldegg, Liela, Rinach tombent entre leurs mains, ainsi que les deux petites villes de Meyenberg et de Richensee ijue les Lucernois se hâtent de faire entrer dans leur combourueoisio.
Le gant élait jeté au duc d'Autriche. Léopold 111 le releva et s'apprêtait â attaquer les confédérés. Les villes im[)ériales, Constance, riiii. Strasbourg, Râle, llberlingen, Memmingen, Ravensbourg, intervinrent dans l'espoir de inainlciiir la paix. Des conférences eurent lien au ciuivtMit de Wettingen, â l^iden et ii Ziiiich, où les villes iiitMliaii-u-CN n'ii-Mreiil il ménager une IrêNc. l'nt' paitic (l(>s villes im[>êriales. celles on
* Tlieodor von Li«»l)(Miau, Arrhiv fitr schir. (*V^T/^»(7l^^ XVII. 71.
" Srion M. dv LiolxMuiu, co sont los corps francs Incornois «jni, on pleine paix ot au mépris des f^cus jjnivos du Conseil, prirent rinitiati\e des hostilités. Ils saisirent le nionuMit où la population de ilothcnlmurir assistait dévotement à la messe à lîug- ,iîerini,MMi, où était l'église.
' lUuntschli, ilisrh. von Zurich, 1. L'tiO. ^ r.lumer. Jahrb. dc^ fÙ6t. Vcreins Ohints. l'ikidulrn, IV, JUS.
dominaient les corps de métier et l'esprit démocratique,étaient très-bien disposées pour les confédérés; elles ne demandaient pas mieux que de détruire avec leur aide la puissance des ducs d'Autriche en assurant leur propre indépendance. D'autres villes, Nuremberg, par exemple, blâmaient hautement les faits et gestes des Lucernois. Elles proposaient de rendre au duc les places prises depuis le commencement delà guerre, moyennant quoi elles s'engageaient à obtenir une paix de 40 ans \ Zurich et Berne n'étaient pas éloignées de souscrire à ces propositions. Mais le refus formel des Waldsta?tlen rompit une seconde fois les négociations, et à l'expiration de la trêve les hostilités recommencèrent ^ Les Schwyzois, les premiers, se jetèrent sur la Marche et le bourg d'Einsiedeln qu'ils incorporèrent à leur territoire. Les Glaronnais, suivant l'exemple de leurs alliés, prirent et détruisirent le manoir d'Oberwindegg. Zurich étant l'un des points les plus exposés de la Ligue; c'est de ce côté que se portèrent d'abord les forces des confédérés. Mais ces derniers s'étaient trompés sur les intentions du duc. Après avoir réuni des forces considérables, ce prince se dirigea de Brougg à Zofingue, puis sur Willisau, seigneurie de Madame de Valangin, et que celle-ci avait fait recevoir dans la combourgeoisie de Berne. Au bout d'une semaine, le duc quittait la ville après y avoir fait mettre le feu, au mépris de sa parole, et marchait par Sursée sur la ville de Sempach dont il se proposait de châtier en passant les habitants avant de se jeter sur Lucerne. Mais à la nouvelle de la direction inattendue que l'armée ducale avait prise, les troupes des Waldstî3etten et de Lucerne, laissant aux Zuricois et aux Zougois le soin de défendre leur propre territoire, s'étaient portées à marches forcées au-devant des Autrichiens. Elles se trouvèrent tout à coup en leur présence devant Sempach, que le duc était en train d'assiéger et dont il avait menacé de pendre les défenseurs, en cas de résistance'. C'était le 9 juillet, par un soleil ardent et par une chaleur suffocante *. Le terrain était on ne peut plus désavantageux pour les évolutions de la cavalerie. Mais le duc, jugeant indigne de lui de rétrograder devant des paysans, fait mettre pied à terre à sa noblesse. L'armée autrichienne comptait de 6 à 8,000 hommes, les Confédérés 1,400 seulement et mal armés. Un grand nombre de ces derniers avaient sup-
^ He uel, Stâdtcchronilcn, I, 100.
'-' « Devrions-nous être seuls, disaient les montagnards, nous garderons nos con- « quêtes. ;>
^ Chronique autrichienne de Konigshoven de Strashourg.
^ Les clironi(iueurs ne sont pas d'accord sur l'heure de la bataille; quelques-uns la font commencer à mi i, d'autres à liuit heures du matin.
LES HUIT ANCIENS ÉTATS. iGl
pléé aux boucliers par de petites planches et des fascines attachées à leurs bras.
A l'aspect de l'ennemi, les confédérés invoquent à genoux le Dieu de leurs pères, puis s'avancent rangés en coin, selon leur ordre favori de bataille, et cherchent à entamer la muraille de lances que leur oppose la phalange de la noblesse. Mais ce mur de fer résiste à tous leurs assauts. 60 confédérés, pres(jue tous Lucernois, ont mordu la poussière; déjà les deux ailes du corps de bataille autrichien s'avançaient pour étreindre les confédérés comme dans un cercle de fer. Tout ii t'ou[> une voix se fait entendre; c'est celle d'uii chevalier d'Underwald, Arnold de Wiiikelried. « Confédérés, je vous ouvre un chemin, songez à ma femme et « à mes enfants. » Il dit et s'élançant sur les lances autrichiennes, le héros en saisit le plus (pi'il peut de ses bras nerveux et tombe en ouvrant une large trouée par laquelle les confédérés se préci[)itent sur l'ennemi. Une mêlée alTreuse s'engage, les casques, les armures des seigneurs volent en éclats sous les terribles coups des massues et des hallebardes. La lutte, toutefois, était encore acharnée lors(ju'une partie de la noblesse s'enfuit du champ de bataille'. Les confédérés redoublent d'elTorts. Trois fois la bannière principale de l'Aud'iche tombe des mains mourantes de ceux (pii la portent; trois fois on la relève eii>aiiglantée. Enfin la victoire se décide en faveur des ennemis de l'Autriche et le carnage devient terrible. Les cadavres de près de i2()0 seigneurs et de milliers de soldats jonchent le sol. Le duc lui-même est au nombre des morts. Il aurait pu s'enfuii'. Mais après avoir combattu comme un lion, il n'a pas voulu survivre à tant de vaillants hommes de sa noblesse*. Un homme de Schwyz, dit-on, l'ii frappé sans le connaîtn\ L(^ l'orps de Léopold III reçut la s('pullure à l'abbaye royale de Kdiiigsfeldeii. Son cr.iiie, (ju'on y voyait (Micoi'e eu LSOC), portait la liai'e (\c \0>um< profondes.
Trenle-ijuatRî nobles et bourgeois de SehalThonse ('laieut L'IoiuMi-emenl tombés eu (l(''feii(lant la bannière de leui- ville. Le bauiuMVt de Len/bourg. Wei-nei- de Lu, .\i('ola> Tluit. avoyec de /oliiiLMie et lavoyer d'Aarau avec I 'i de ses concitoyens, avaient troinc' également un li«''pas héroïque. Sentant veiin- la mort, Thnl a\ail (h'i'hirè sa bannière pour ntei' nn troplit-e à rennenn ; UKun-anl. H en tenait ein'ore la hampe (Mitre ses dents.
' Tliooilor voi) Iap|ifM;i'i, ;;. un\\> t;»it coiuKUtn^ 1»«^ cImM.n il«' roti»' n<tltlo<iM» p«Mj luMouiiitv «•'(•l;ii«'nl liriiilianl (!«» Vclim ;«>ii et lldirarl ill'.llrrl<:irli. I>ailli tiual (Ml Soiiahc, ANju'tM't .VnroNn».
^ LiM-linMiium'ur jititr.ilr«Mi Sncliniwn t iui Lut li.n' : .l'amu' im.'uv pir,r.'»\oc * tant (If ItiiiMVs l;(mi> «[iH' ilr v vn' < ^lu>nor^•. »
Les Confédérés avaient perdu 120 hommes dont 20 Lucernois*. Le chef de ces derniers, Pelermann de Gundoldingen, avait été emporté mourant du champ de bataille, avec la bannière ensanglantée dont il s'était enveloppé pour mourir. Il n'expira cependant que trois jours après et eut encore le temps, selon la chronique, de donner à ses concitoyens une utile leçon : « Ne laissez pas votre avoyer plus d'une année « en charge. » Contrairement à la loi, Gundoldingen fils et frère d 'avoyer, avait alternativement, avec d'autres personnes de sa famille,, presque constamment occupé cette charge éminente, de 1361 à 1384^.
Les Confédérés, au lieu de poursuivre l'ennemi, se livrèrent au pillage. Le butin était considérable : 15 bannières, celles de Schafïïiouse, Mellingen, Fribourg en Brisgau et la cotte de mailles du duc furent les prix de la victoire. On donna cette dernière à Louis Fehr de Buttisholz, en récompense de sa valeur. Elle se voit à l'arsenal de Lucerne avec la bannière ensanglantée de Gundoldingen ^ Une chapelle commémora-
^ Des Von Moos, ab Yberg, Meyer, Kuss. Ulrich de Hertenstein survécut à la journée où il s'était signalé. Les Hertenstein ont donné des avoyers et des hommesillustres à Lucerne.
* Kopp, Url'imden, I, 171.
^ « 11 y a quelque chose de plus grand au monde que les Alpes, de plus haut « que la Jungfrau, de plus majestueux que le lac de Lucerne. C'est la plus an- « cienne relique de la liberté en ce monde ; la tache et le sang de Gundoldingen,. « la soie et le drapeau où il s'enveloppa pour mourir à la bataille de Sempach > (Michelet, Histoire de France, V, 244.)
On n'a pas encore nié Gundoldingen, mais on a voulu démolir Arnold de Winkelried, celui qu'un écrivain du XVI™^ siècle (Rodolphe Gwatter) appelait le Codrus ou le Décius helvétique. M. Lorenz, à Vienne, l'auteur de l'écrit intitulé Lcopold IJI vnd die Scliweizerbïinde, 18G0, M. le baron de LUiencron à Meiningen {Die hist. Lieder des deutschen Volks), et plus récemment M. Otto Kleissner, à Fribourg en Brisgau, dans sa thèse doctorale intitulée : Die Quellen der Sempacher Schlaciit (Gottingen, 1873), ont fait le procès aux héros de Sempach et ont trouvé un certain écho en Suisse.
L'argumentation de ces érudits repose sur les trois points suivants :
I. Deux actes de dévouement à peu près semblables à celui de Winkelried sont racontés par le moine chroniqueur du XIV""*" siècle, Jean de Winterthour, savoir : le trait d'un vassal de l'Autriche en 1271 et de Stùhlinger de Ratisbonne en 1332' (voir p. 134 de ce livré). Un troisième fait analogue est consigné dans le livre que le patricien Pirckheimer, de Nuremberg, a consacré à la guerre de Souabe (1499).
L. Il n'est pas parlé de Winkelried dans les chroniques suisses et autrichiennes, du XIV'"^ et du XV'"« siècle, sauf dans la chronique qui porte le nom du secrétaire d'Etat Justinger (1384-1426) qui a subi des remaniements postérieurs.
III. Son nom ne se trouve pas dans les nécrologes ou Jahrzeitbncher connus de ce temp-:. Aux yeux de M Kleissner, les trois épisodes héroïques de 1271, 1333 et 1386, auxquels il associe l'acte glorieux de Wolleb en 1499, ne seraient que des broderies anecdotiques qui se sont cristallisées petit à petit en une légende.
Plusieurs savants suisses ont répondu à ces objections : Rauchenstein, d'Aarau^ Théodore de Liebenau, de Lucerne, Georges de VVyss, de Zurich, entre autres. La.
live et une fête célébrée chaque année sur le champ de bataille perpétuent le souvenir de la journée de Sempach, chantée aussi par les poètes contemporains dans des chants nationaux qui sont venus jusqu a nous.
Les villes impériales, auxquelles le temps et peut-être la volonté avaient manqué pour venir au secours des Ligues, se montrèrent alors pour ménager une nouvelle trêve de quatorze jours. Après quoi la guerre continua, guerre de conquête, de dévastation, de brigandage.
Berne, que préoccupait le mauvais état de ses finances et qui blâmait les procédés expéditifs de Lucerne, était resté jusque-là étranger à la guerre.
Mais après la victoire de Sempach, les Bernois se dédommagent de leur inaction précédente en portant le fer et le feu sur le territoire de leurs ennemis.
La première victime de cette ardeur belliqueuse fut la comtesse Mahault de Valangin, coupable d'avoir cédé aux menaces de l'Autriche et livré Willisau au duc, après avoir consenti à son alliance avec Berne. Ce fut le pauvre peuple du Val-de-Ruz qui [)àtit pour la dame de Valangin. Les Bernois brûlèrent là vingt-quatre villages. La flamme de l'incendie dévora aussi le château de Hasenbourg prè's Wilhsau et les manoirs de Pierre de Thorberg, à Thorberg même, et à Kop|)iiigen. Les Bernois avaient pour auxiliaires dans ces guerres les bourgeois de la ville de Neuchàtel qui avaient déjà assisté Soleure et Berne dans (\es> expéditions précédentes. Si l'on en croit la chronique du chanoine Visemeau, les bourgeois de .Neuchàtel cherchaient à ressembler aux confédérés et plusieurs membres du chapitre favorisaient ces tendances.
Les Fribourgeois ne furent pas oubliés. Ils avaient montré un LM'and zèle pour la maison d'Autriche, qui en retour d'un prêt de 1700 llorins avait mis en tia^e entre leurs mains la moitié des châteaux et sei-
(•hroni(iuc /uricoiso du W""' siorle, (lécoiiv(M-to par ce dernitT, aurait dû, stMiiMot-il, fermer la l)()uche aux srepti(|ues. Cette chronique, sans nommer Wmlelried aiiircmcnt quen ditiant : un fidèle Confédéré {ein (fctriiurr Kids(fenoss) raconte Je fait qui Va rendu imnu)rtel. Mais on a fait de ce silence une nouvelle arme contre le héros national en recourant ;\ une criticpie aij^nie ;\ huiuelle ne résisterait aucun fait rrel, pour peu qu'il renfermât ([uehiue chose de iloutcux, de contradictoire ou d'invraisemblable, contrainMuent j\ cette maxinu» de rexi)érience : le vrai peut (|uel(|uefois n'être jias \raiseniblable. La possibilité du fait est tleniontrtS^ d'ailleurs justement par les traits analoijucs ipu» cite M. Kleissner et auxijuels il aurait \m joindre encore c(>lui du cavalier lucernois Conrad Koyt (pii. à la bat lille de Nancy, se précipita dans les rangs «>nnemis, mais pour y trouvcT la mort sans pnwit pour la cause suisse. Chronick der Kuîgcnosscmchaft von FAterlin n<uh ihren Çuelîai untersucht, von A. Hernoulli. Jahrh. fur setiw. GesihieJite, /urieb. 1S77, 1. IJS.
gneuries de Wietlispach, Olten, Bipp, Nidau et Biiren, sous réserve des droits de fief et de chevauchée *.
En août 1386, les environs de Fribourg furent horriblement dévastés par les Bernois qui y détruisirent trente-six églises et une foule de châteaux, épargnés dans les guerres précédentes. La ville elle-même fut attaquée le jour de la Nativité de la Vierge, mais courageusement défendue. L'attaque du château fort de Viviers, à deux lieues de Fribourg sur la Sarine, échoua également. Mais la discorde régnait entre la population de la ville et des campagnes de Fribourg très-dévouées à l'Autriche, et les nobles ^ qui penchaient pour Berne. L'un d'eux, Guillaume de Duens, seigneur de Planfayon, était allé porter au duc le message suivant : « Si Fribourg n'est pas secouru par son prince, il sera forcé « de se rendre aux Bernois ou d'accepter la protection de la Savoie. »
Le duc Albert III, qui avait remplacé son frère Léopold III dans le gouvernement des pays de V Autriche antérieure ^, ne commit pas la faute qu'avait commise Albert II envers la ville de Zoug. Il envoya 200 cavaliers commandés par un officier autrichien, Henri de Mœrsperg. Avec ce renfort, les Fribourgeois ralliés à leur souverain firent une pointe sur Berne. Mais arrivés à Biimplitz, à une heue de cette ville, ils se virent assaillis par des forces supérieures et durent se retirer en laissant 400 hommes sur le carreau. L'expression d'aller à Biimplitz (à Fribourg on dit Pimpktz) a passé dès lors en proverbe sur les bords de la Sarine, pour dire : courir à sa perte. Fribourg fut contraint de faire la paix (22 février 1387).
Le parti autrichien subissait encore un échec dans les environs de Zurich, où le bailli Truchsess de Waldbourg attaqua en vain cinq fois les Zuricois au Krsehenstein et dut se retirer avec perte. Les Zuricois ravagèrent impunément les environs de Begensberg. Dans cette campagne se signala par ses exploits la Société des Benards, volontaires intrépides et audacieux que commandait le chevalier strasbourgeois P. Tijrer.