Coup «l'œil snr la civiliisatioii romaine
Les Helvètes ont formé la première nationalité au sein des Alpes ; ils y ont établi une confédération plus importante que celle des peuplades vallésiennes et donné au pays son plus ancien nom, celui de Civitas-Heketia, restreint toutefois, (!omme nous l'avons dit, aux quatre tribus nommées plus haut.
La civilisation, au contraire, est un produit de la domination romaine et pénètre dans les Alpes avec la servitude. Rome, en ôtant aux Helvètes et aux peuples voisins la liberté politique, leur donna la vie intellectuelle, mais, hélas! avec ses raffinements et ses excès. Des cités florissantes prirent la place des bourgades primitives. La Suisse occidentale surtout voit s'élever successivement trois centres de la culture latine : Noviodunum (Nyon, la colonie 7?^//^^^^) ; Raurica (Basel- Augst, la colonie auguste) ; Aventicum, la colonie flavienne.
Chaque colonie était une petite Rome : elle avait, à l'instar de la grande, son forum, ses temples, ses arcs-de-triomphe, ses aqueducs, ses thermes, ses portiques, des villas disséminées dans les campagnes environnantes et ornées de colonnes, statues, hypocaustes, pavés mosaïques.
Raurica devait son origine au çfénéral romain Munatius Plancus,
ce '
que César avait fait proconsul de la Gaule chevelue. Une inscription trouvée k Gaëte, dans le royaume de Naples, nous fait connaître qu'il avîiit fondé également la colonie de Lugdunum (Lyon)'.
Le Vallais avait aussi sa ville privilégiée, c'était Octodure, favorisée
* La fondation doit remonter aux années 44 et 43, où Munacius gouvernait la Gaule. L'inscription de Gaëte parle d'une victoire remportée par lui sur les Khètes et dont le butin aurait servi à la construction d'un temple de Saturne.
DOMINATION HOMAI.NK. 1^3
de l'établissement d'un tribunal par l'empereur Claude, et appelée dès lors Forum Claudii \
Outre ces quatre cités, la Suisse occidentale comptait encore un iirand nombre de bourgs importants, quoique simples vici, c'est-à-dire ouverts et sans juridiction propre. Parmi ces localités, on cite Eburodunum (Yverdonj, Lausonna, Vibiscus (Veveyj, sur le Léman •.
La Suisse orientale, (pioique moins peuplée et moins llorissante, renfermait cependant la riante bourgade d'AqucC (Bade), Y \\\ helvétique, avec ses eaux thermales célébrées par Tacite; la forteresse de Vindonissa, quartier-général des troupes romaines^; la station de Turicum (Zurich), siège d'un péage, le (juarantième de la Gaule, selon l'épitaphe deTaffranchi Uniocpii y remplissait les fonctions de percepteur; ïenedo (probablement Zurzach), avec son fort démantelé, dont, grâce au voisinage des soldats romains, on avait pu, sans danger, confier la garde aux milices indigènes*. A l'extrême limite des Helvètes, là où le Rhin s'échappe du lac d'Untersee, se trouvait le village de Tascaetium (Burg- Eschenz) % avec un fortin surveillant le passage du lleuve. Cette localité fut, dans le cours du H'"'" siècle, annexée à la Bhétie qui comprenait de nombreuses bourgades: Ad Fines (^Pfyn), Arbor Telix (Arbon), sur le lac de Constance {lacus Brigaufinus), et Ad Bhenuin ( Bheineck).
Les lettres et les sciences avaient suivi les colons romain> dans leur nouvelle patrie. Aventicum, capitale des Helvètes roman isés, avait une académie où s'enseignaient le droit, la médecine, »'t un théâtre
* Le mot Forum, employé do cette façon, désignait à la lois le droh de foire, une place do délibération et un lieu de sacritice. (Marquardt, mmi^rfie StaatsccnvaUung.)
'^ Il est ;i remar([uer que Capua (Capoue), capitah^ de la C'ampanie et la seconde ville de l'Italie, n'était (ju-un simple ricus.
^ Lesterions cantonnées successivement à Vindonissa et dans les environs furent la XXI'^ (la Rapacv) et la XI" (la Fidclc). La i)remière y vint sous Claude et y resta juscpie sous Domitien. Mais après sa destruction dans la «ïnerre contre les ttermains, elle est remi)lacéo par la XI"" ipii resta à Vindonissa ius([ue sous Trajan. La pn'^seuce do ces légions est attestée par les nomliriMisos l>ri(|Uos romaines (priui a découvertes dans leurs cantonnements. CIkkiuo Irgion a\ait son Kiiat ou général, ses tribuns militaires qui on étai(Mit comme les colonels, ses centtirions ou capitaines, ses priiiiipilain's ou lioutonants, ses porto-rtcndards ilo ilivors ordres, ses vétérans, son médecin, ses tromjtettes. ( Voir Henri Meyer, Gci^chichte tUr A'/- und XXI" Iaujwu. MUthfiltuKjcn (le Zurich, \>X\.)
* Voir, dans Kollcr, nimisikc AnsioU'littKjin. MitOuilNiK/tu de Zuruh, Xll'"vol., p. 2S(I. Les raisons sur lesquelles s'appuie ce savant pour prouver «pie la garnison helvéti(pH' était placée il Tonodo et non à Acju.t. — disi, (^hullnlhu^h, 11'.».
'• .I.-.l. Mullor, Inilii'dtcur (r(uitiiii(itt\< iit(ist.es, 167.') n" 2, ISTl» n" 2, clCh.Morcl, CasU'U urni ricuii T(isc(Ctium inRdtitn, dans les Commentât iones pfiiIolog<c in honorrm Th. ^fn^n)ns(•n^, p. l.')l et suiv.
pour 8,000 spectateurs. On distingue encore très-bien les fondations de la scène et du pourtour ' .
Raurica possédait un théâtre plus vaste encore; Noviodunum, un barreau ou collège d'avocats dont Tun des plus jeunes membres, Aurélius Repertus, mort à 1 âge de 18 ans, jouissait du droit de cité dans la colonie julienne et à Forum Claudii, dans le Yallais'. Un riche personnage de Minnodunum (Moudon), Aelius Aunus, prêtre d'Auguste ou sévir augustaUs, légua 750 sesterces pour l'étabhssement de jeux gymnastiques dans cette ville, avec la clause expresse que si l'on n'était pas exact à 'accomplir les volontés du donateur, le legs reviendrait aux habitants d'Aventicum ^
Mais les vices des Romains et ces sanglants plaisirs que le peuple-roi réclamait comme son pain quotidien, panem et cir censés, avaient pénétré sur leurs pas dans leur patrie adoptive. Les bas-reliefs représentant des gladiateurs et des histrions ne sont pas rares dans les monuments de l'époque romaine, et des vestiges d'amphithéâtres ont été découverts dans plusieurs cités de l'Helvétie : à Aventicum, Raurica et Vindonissa, Octodurum, Aquse ^.
L'amphithéâtre de Yindonissa, destiné aux soldats, avait été construit par eux. Dans toutes les contrées où séjournaient des garnisons, c'étaient les soldats qui exécutaient les travaux publics : castels, retranchements, arsenaux, aqueducs, ponts. Les architectes de ces édifices appartenaient également aux légions. « Les légionnaires, » dit M. Rahn. « ont été les principaux représentants et propagateurs de la culture « romaine. »
Avec leur littérature et leurs arts, les Romains introduisirent aussi leur religion. Aux rites barbares des Celtes, ils substituèrent un culte magnifique, emprunté aux Grecs et aux Etrusques. L'usage des temples, des sacrifices, des cérémonies, des processions, de feau lustrale, des tableaux votifs ; plusieurs ordres de prêtres des deux sexes, distincts par le rang et le costume, furent introduits chez les Helvètes avec une foule de divinités nouvelles. Chaque maison eut ses çlieux pénates; chaque tribu, chaque localité, son génie tutélaire. Les empereurs eux-
^ Bursian, Aventicum. Mittheilungen de Zurich.
* Mommsen, Inscriptiones Confœderationis lielveUcœ, Zurich, 1854. Gaspard d'Orelli en avait donné un premier Recueil qui a été complété et revu dans celui de son successeur. Des suppléments à ces Recueils ont paru par les soins de MM. Keller et Meyer.
^ Mommsen, Inscriptiones.
■* Rahn, Geschiclde der hildenden Kiinste in der Schweiz. Zurich. Staub, 1873, I, 39.
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mêmes (Auguste, par exemple), la maison impériale tout entière, fiirt^nî placés sur les autels et adorés comme les dieux de l'Olympe '.
L'industrie, Tagriculture et les arts mécanique^ parlici[)tM-ent (Je lu vie nouvelle qui s'ouvi'it pour l'Helvétie. La charrue grossière des premiers temps fut quelque peu perfectionnée. Les vaches et le fromage des Alpes acf|uirent du renom. La vigne fut plantée sur les bords du Léman. On tira de l'Italie l'huile, le vin, des objets d'art et de toilette. On exportait en échange de la poix, de la cire, du miel et ilu bois.
Les grandes routes ou voies militaires, tracées par les Homains, servirent à écouler les produits agricoles, comme ii établir des relations commerciales dans les pays voisins. La plus belle, la [)lu> large de> chaussées romaines traversait le Vallais, longeait le Léman, condiii>ail à Aventicum, la raj)itale du pays, et de là à Salodurum par P«*tinesca (entre Nidau et IMenne). De Salodurum, la route se dirigeait ver- Vindonissa et de là à Augusta. Une seconde route mettait (mi cnimniinication Cùme et les (ii'isons avec Augusta Haui-acorum et Augu>la Vindelicorum (Augsbourg). Le Julier, le Septimer dans les (irisons et le Simplon dans le Vallais furent rendus j)i'aticabh's comme le Saint- Bernard. Le Sainl-(iothard n'était pas connu à cette épo<|ue. Les pierres milliaires mesuraient les distances \
* Les anciennos {livinitrs f^anloisos furoiit contondiios avec les divinités romaines. Ainsi Tentâtes devint Merenre; Belenns, Apollon; Ilésns, Mars. Juintcr était adoré snr le mont Pennin (Saint-Hernard) et près de Thoune ; Junon à Moudon; Apnlhn à A venelles, Lansanne, (Jenève, AVindisch (Vindonissa). Solenre; Mercure à Solenrr. Baden (Aqna*), Windiscli ; Minerve à (Jenùve, i)rôs de Soleure. à Lneens, WindiM'h ; Mars à Avenclies, Yverdon, Cressier près Neuchâtel ; Neptune à Avenehes et près de Tlionne; JiaccJins à Sainte-Croix et à Cnlly (libero patri Coeliensi): Kpona (tU-esse des haras), à Soleure; elle faisait partie des déesses mères, des déités (■liami)étres comme Nnria et Artio(\UQ l'on représente tenant d'une main nue i>atère, tle l'autre des fruits sur son sein, avec une corbeille de fruits et un clién(>. Les marbres helvéto-romains renferment beaucoup d'invocations aux dieux mânes, aux dieux sylvains, aux sylphes, aux dieux des chemins et des carrefours (Biviis, Triviis, etc.).
Le culte des divinités orientales s'alliait à celui de l'Olympe i;réco-romain. L'adoration d'Jsis, par exemide, est attestée ]iar l'inscription d'un t«'mple «ju'avait éri.ué à cette déesse égyptienne un citoyen de Haden (Aqua*), Annsius Mairianus, de concert avec sa femme Alpina Alpinula. L(> culte persan de Mit lira a laissé égalemeat des traces à Au«;usta et i\ (îenèvc.
Les vesti;;es de la mytholof^ie indii^ènc proi)rement dite sont malaisés à saisir dans cette invasion de relijïions étrangères. La déesse éponyme Aventia. patronne d'Aventicum, et les «génies locaux des diverses tribus des habitants de la colonie helvéti(|ue sont les seuh^s divinités auxcjuelles on a cru pouvoir attribuer un caractère indij^ène et national. Teut-étre faut-il ajouter ces Lu<joves, dont le nom est écrit en c:rand(>s lettres de bron/(^ nul sur le chapiteau de marbre blanc d'un temple que les habitants d'Avcnticiun avaient ériij;»' à ces divinités mystérieuses. — L'adoration d(>s tleuves (celui du llliiu, par exemple) était prtd»abbMnent empruntée ;\ la relij^ion primitive. Noir MennnsiMi, Insrripdone^. — (ielpke. KirehrtHjesclnehte.
^ M. Mommsen compte cinq lignes de pierres milliaires conduisant de Scdunum
Les voies d'eau furent utilisées pour le commerce. Les flotteurs de la partie supérieure du lac Léman coupaient dans les forêts de Lausonna le bois nécessaire k la construction de leurs nacelles. Les bateliers de l'Aar avaient à Aventicum un portique élevé à leurs frais et consacré k la Maison impériale (in honorem domus divinae). Les sapins, transportés k Eburodunum (Yverdon), étaient conduits de Ik par le lac de Neuchàtel, la Thielle, le lac de Bienne et l'Aar dans le Rhin, pour servir k la construction des navires. Les Helvètes primitifs ne connaissaient que les métiers les plus indispensables, ceux de charpentier, forgeron, potier, cordier, etc. Les Romains naturalisèrent chez ce peuple tous les arts connus aujourd'hui et leurs corps de métiers ou corporations d'artisans ressuscilées ensuite au moyen âge sous le nom de tribus ou abbayes.
La manière de vivre des Helvètes, leur vie privée et sociale était aussi complètement changée. Il en fut de même bientôt de la vie politique et nationale.
2. État social et politique «les Helvètes et de leurs voisins sous la domination romaine.
Dans le traité conclu avec les Romains, les Helvètes, au témoignage de Cicéron, avaient poussé le souci de leur indépendance au point de réserver qu'aucun des leurs ne recevrait le droit de cité romaine'.
Il ne paraît pas non plus que, dans le principe du moins, les Helvètes aient été tenus k d'autres servitudes qu'k l'acquittement d'un tribut annuel envers les Romains, k la surveillance des frontières du coté des Germains, et peut-être aussi k l'obligation de fournir des troupes auxiliaires^.
Le pays des Helvètes, diminué du territoire situé entre le Rhône, le lac Léman, l'Aubonne et le .Jura, conserve pour chef-lieu Aventicum, qui prend le titre de Civitas Helvetiorum; son surnom de fœderata indique qu'on lui avait laissé certains privilèges importants ^. Les anciens
à Aventicum, du Saint-Bernard par Octodure à Lausonna, le long de la rive méridionale du lac de Genève, dans les champs de Noviodunum, de Lausonna à Vindonissa et de là au Rhin et jusqu'au lac Brigantin. On n'a trouvé aucune pierrre milliaire autour d'Augusta Rauracorura, bien que de là trois routes conduisissent certainement à Argentoratura, Vindonissa et Salodurum {Imcriptiones, 63).
^ Cicero pro Balbo, 14. « Ne quis eorum a uobis civis recipiatur. » Walter, Bômisehe Rechtsgeschichte. Bonn, 1867, p. 97.
■^ Georges de Wyss, Ueber das Bômisehe Helvetien, Arckiv fur die Schiveizergeschichte, XII, 43.
^ Les civitates fœderatœ conservaient en général une administration et une juridic-
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pagi, qui subsistent comme subdivisions rurales, et les nombreux bourgs {vici) qui se relèvent peu à peu de leurs ruines, sont placés sous la juridiction et l'administration municipale du chef-lieu, <)Ât^Q des autorités et des archives*. La direction générale de l'administration appartient à deux syndics chargés également de rendre la justice ( duoviri juri dicundo) ; deux autres magistrats portant le titre d'édiles sont préposés à la [)olice et aux constructions. Un questeur remplissait les fonctions de trésorier. Le soin du culte principal de l'empire était confié à un prêtre ou llamine d'Auguste, choisi parmi les grands personnages de la cité. Toutes ces autorités étaient nommées (pour un an) et contrôlées par un sénat (or^/o) de décurions siégeant dans la cm la (hôtel de ville); le sénat désignait aussi, [)armi les grands de Rome, un patron chargé de défendre les intérêts des Helvètes dans la capitale de l'empire. Plus tard on institua en outre un curateur, qui devait exercer un contrôle spécial sur la situation financière de la ville.
Des corporations, des corps de métiers ne tardèrent pas à se former sur le modèle des corporations analogues d'Italie. La phis iiniiortante de ces associations était celle des Augustales, vouée au culte des lares de Rome et des empereurs, et qui comprenait, à côté de personnages de condition libre, de nombreux représentants de la classe des alTranchis; leurs [)réposés, au nombre de six, portent le titre de sévirs augustaux et sont souvent menlioruiés dans les inscriptions des moindres bourgades-.
I^es pagi et les vici du territoire des Helvètes avaient pour préposés des magistri, des préfets ou (\q<^ curateurs, ilont les attributions étaient restreintes aux nécessités locales les plus urgentes.
A Aventicum se réunissaient [)robablt'mont aussi les membi'es du (hnrrnfns Itf'lrclinis, qui ne sei'ait point, comiiif «m Ta (Tii. iiiif asvcniblée politique, mais une association pour la protection des ciloyens i*om;iins établis dan> le pays*'. A Avenlit'iini l'iV-idait ("'galenieiit nu pei'cepleiu" des impôts., coinine ce Salvianus. allVanilii de rt'iiqien'iir Auguste, dont il csl parlé dans une insrrqttion *.
tion plus iiuh'peiulaiitos ([ne (("lies dos autres cités; ollcs étaient exemptes de l*im|u"»t t'oncier et de lo<,'ements militaires, pouvaient pereevoir des droits de péages pour leur compte, battaient monnaie i^t avaicMit le droit d'asile, le ]>lus bel apanage d'une ville libre. Voir Marcjuarclt, lioniisclw StitdtsvrrudKitfni, 1. p. :>-47 et suiv.
' Ttihularium est le nom ([ui désigne les archives, MomniNiMi, In^rript.^ 195.
^ Sur toute cette ort^Miiisation, voir Marnuardt. Rumischr StaatsvcncaUung, I, p. 40 I et suiv. et l'index des Inscri}>t. tb* Momm>en.
•'' Morel, dans les Mémoires et ilocuments <Ie la Soe. il' histoire de la Suisse roin(in(l(\ toni(> WXIV, p. ISl et suiv.
* Mommsen, Ifi-Hiiptittua, 7, 1^.
Âugusta Rauracorum et Noviodunum, complètement indépendantes d'Aventicum et des Helvètes, avaient des institutions analogues' ; mais comme colonies de vétérans romains, elles étaient plus directement soumises à Rome, dont elles devaient observer toutes les lois. Les quatre peuplades du Vallais^ les Sédunois, les Vibères, les Yéragres et les Nantuates formaient une confédération à part dont le chef-lieu des Véragres, Octodure, on Forum Glaudii, était le centi'e administratif'. A coté de cette ville on rencontrait chez les Vallésiens quelques bourgs importants tels que Tarnaia (Saint-Maurice) et Pennelocus (Villeneuve).
Quant à Genava, elle avait suivi le sort des Allobroges ; elle était devenue un viens dépendant de la colonie de Vienne en Dauphiné, mais vu son importance elle possédait des autorités de police, c'est-à-dire des édiles.
Sous Auguste, lorsque les mœurs et les institutions romaines commencèrent à se répandre parmi les indigènes, les divers pays qui forment aujourd'hui la Suisse furent englobés dans les grandes divisions administratives de l'empire, mais sans offrir plus d'unité qu'auparavant. Ainsi les Grisons, avec les bords des lacs de Constance et de Wallenstadt, faisaient partie de la province de Rhétie, dont Augsbourg (Augusta Vindelicorum) était la capitale ; le Tessin appartenait à la Gaule cisalpine ; le Vallais était réuni à la Rhétie. Genève et le pays des Allobroges étaient incorporés à la province de Narbonnaise (Provence) avec Narbonne pour centre. Le reste de la Suisse fît partie de la Gaule belgique dont le gouverneur résidait à Reims. Toutefois les troupes stationnées dans THelvétie furent placées sous les ordres du légat de la Germanie supérieure qui avait son quartier général à May en ce ^
On a vu les précautions prises par les Helvètes pour sauvegarder leur nationalité. Au bout d'un siècle, elle était déjà cependant forte-
^ On trouve aussi à Noviodunum un iwœfecius arcendis Jatrociniis, qui n'est point un magistrat permanent, mais un commandant chargé, dans une occasion donnée, de combattre le brigan !age aux environs de la ville (Mommsen, Inscript. ^ 119).
^ Civitates IIII vallis Pœninœ. Mommsen, Inscript.., 17. Civitas Vallitisa, ibid,
^ Forum Claudii Valleusium Octodurum. Mominsen, Inscript. ,dli, 315, 316,317.
* Il y a quelques contradictions et obscurités à cet égard. Pline et Ptolémée attribuent les villes de Cologne, Noviodunum et Kaurica à la Gaule belgique, Strabon, au contraire, à la province lugdunaise. La plupart des savants modernes admettent que les Helvètes auraient dépendu pour le militaire de la Haute-Germanie dont le légat résidait à Mayence, et de la Gaule belgique, chef-lieu Reims, pour l'administration civile. Voir Mommsen, Die ScJiiveiz in romischer Zeit, 1856. Mittheihingen, IX.
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meut entamée par le contact des colons et des soldats I•omain^ répandus dans tout le pays. Les colonies romaines ne se composaient pas seulement d'une ou deux classes de personnes. Ou y vo\ait des hommes de tous les états et de toutes les conditions, llamines, [)rêtresses, aflVan- <:his, scribes, avocats, médecins, architectes, artisans, joueurs de Hùte et comédiens, dont les spectacles étaient faits pour aniollir les âmes et les façonner ii la servitude.
Aussi, éblouis par le luxe et les jouissances rjui les environnaient, les Helvètes eurent-ils prompleinent perdu, avec leni' érieivie sauvage, leur individualité et leur patriotisme. Les principaux de la nation donnèrent le mauvais exemple et allèrent jusipi'ii [U'endre de> noms romains ou à mettre à leurs noms celtitjues une désinence latine. '( Malheur au peupk% » dit l'historien Zschokke, « qui oublie les tradi- « tions de ses pères. >* Les Helvètes devaient payer clici- les avaiita.L'es trompeurs d'une culture extérieure sans dignité et >aii> indépendance \
r^eut-être faut-il voir un de ces Helvètes dénationalisés ilans re chef de clan, Camulus ou Camillus, dont parle Appien, et (jiii mil à mort dans sa pro[)re maison l'ancien consul Décimus H; utu-. le cousin et le complice du régicide, Tami politique de Cicéron et tpie César lui-même, (pii l'appelait son premiei' ami, avait investi piéct*demment du gouvernement de la (laule. Pi'osci'it et l'édnit à >'enfuii' chez les Helvètes, Hi'uliis aui-ait demandé à être conduit ii Avenlicum devant Camillus, son ami et protégé d'autrefois. Ce dernier lit un accueil favorable au sujipliant, mais prit les ordres de Marc- Antoine qui hii ordonna de le faire périi' et de lui envoyer sa tête, ce qui valut à Camillus les bonnes gr.ices du Iriuiuvir *.
Ce (jui est certain, ('"est ipie les Camilli «'taieiil une des plus gi-andes lamilles du pays, la piiucipale même de la t'olonie llavieiine à la Iondation de laipielle ils avaient probablement conlribnc. On >"t'\pli(|ne ainsi les li(»nnenr> inn>il(''> leinlnv à Tnn dVnx. ;i Nalt'iin^ Camillus, pai' les Cihuîiis et les llelvele> i|ni ('t'iebrerenl ;i frais communs ses funérailles. Ses coinpaliioles y ajonlèreni de^ slaliies érigées tant au nom {\c la ririfds lliln'fi()rtinn\\\v de chacnn iU'> iHUji en parliculier. La pei'sistauce de ces trduis on l'Ian^ xm^ la iloniinatiiMi romaiiu* e<l al- U'>lee pal" l'e^ inoniiiiicnl> '.
' ( (iiiijKUt'r MoimuMMi, Inscriptiones, lî)2, avpc .\piiiou. Voneius Patcrculus et hi (lisscrlatioii (h? .M. /midi»! iljins Jtthrltmlur tlc^ Veirins von Altcithttnisf'niimlni un lihcinhindr, ;î9 et lU. nonn, ISiîii.
- AppicMK I). ()., m, î)>^. — Ziuulol, dissertation ciwo.
^ Un Jiiitrr lainilliis, .hilins, tils do Caïus, urantl \n'vtvr d'Auunsto. trilMui uiili-
S. Déii>aistres des Helvètes. — C'iaudius Cossus.
(69 ap. J.-C.)
L'un des fléaux attachés à la perle de l'indépendance, c'est le séjour des garnisons étrangères. La légion Rapace, stationnée à Vindonissa, profitant des troubles occasionnés par l'assassinat de l'empereur Galba, à Rome (le 19 janvier 69), mit la main sur la solde destinée à la garnison helvétique. Les Helvètes, indignés, interceptèrent les lettres de la légion Rapace et apprirent par leur contenu qu'il s'agissait de placer Yitellius sur le trône. Fidèles à Galba, dont ils ignoraient la fin tragique, ils jetèrent en prison le centurion et les soldats chargés de porter ces lettres à l'armée du Danube. L'un des chefs de cette armée était Cécina, jeune et athlétique général dont le portrait, tracé par Thistorien romain Tacite, est celui d'un chef impétueux, avide de sang et de butin. « Cécina, » dit Tacite, « qui ne cherchait qu'un prétexte, se met sou- « dain en marche, porte le fer et le feu dans les campagnes de l'Hel- <•( vétie, dévaste un municipe célèbre par ses eaux minérales et la « beauté de ses sites \ et ordonne aux auxiliaires de la Rhétie de « prendre les Helvètes à dos pendant qu'il les attaquera en face avec « ses légions.
« Intrépides avant l'action, les Helvètes avaient choisi pour leur « général Claudius Sévérus. Mais ne sachant plus ni manier les armes « ni garder leurs ran2:s et manoeuvrer avec ensemble, ils se montrèrent
ce '
« timides dans le danger et incapables de se mesurer avec des vétérans.
(f Des villes ouvertes et des remparts tombant en ruines ne pouvaient
« leur offrir aucun refuge assuré. Attaqués à la fois par les légions ro-
« maines, les auxiliaires de la Rhétie et la milice même de ce pays,
« dont la jeunesse est rompue aux armes, les Helvètes sont battus et
taire de la IV"*^ légion raacédonique, reçut de l'empereur Claude une couronne d'or et une lance sans fer pour avoir consenti à reprendre les armes sous cet empereur qui l'avait fait venir dans la Grande-Bretagne. A sa mort, la colonie de vétérans d'Aventicum, dont nous parlions tout à l'heure, lui érigea un monument. La fille de ce Camillus, Festilla, flamine ou prêtresse d'Auguste, probablement à Aventicum, fut une si bonne voisine pour Eburodunum (Yverdon), que les vicani, ou habitants de ce viens, lui élevèrent un monument. (Voir pour les Camilli, Mommsen, Inscriptiones, avec les additions de Keller et Meyer, dans les Mittheilimgen, et un article s-pédsd dans V Inclicatem' cV antiquités, de J.-J. Muller, professeur à l'Université de Zurich.)
^ « In modum municipii exstructus locus » (Tacite, Histor., 1,67). Bade (Aquse) n'est pas nommé, mais il est aisé de reconnaître ici l'Aix helvétique.
« fuient, en jetant leurs ai'mes, vers le mont Vocétius*. Les cavaliers « thraces les poursuivent et les soldats rliétiens et germains les tra- « (juent dans les forêts et les lieux les plus sauvages, Des millier> « d'Helvètes sont tués, d'autres vendus comme esclaves.
« Cécina, dont la vengeance n'était pas assouvie, se dirige sur Aven- « ticum, la capitale du pays. Les citoyens épouvantés oflrenl de >»' (.< rendre à discrétion. Cécina exiae avant tout la mort de Julius Al- « pinus, un des chefs de la nation et qu "il ^désigne comme l'instiga- « leur de la guerre. Gela fait, il déclare laisser à Vitellius le soin de « pardonner à l'Helvétie ou de sévir contre les restes de cette nation « malheureuse*. »
Une députation, composée des hommes les plus considérés de la nation, part en toute hâte pour essayer de lléchir le nouvel em[)ereui-. <jui résidait dans une ville de la Gaule. « Il est difficile à dire, » raconte Tacite, dont nous continuons à traduire le récit, « qui de l'empereur « ou des soldats se montra le plus implacable envers les envoyés des « Helvètes. La soldatesque demande l'extermination de la nation eii- « tière; les épées nues brillent sous le visage des ambassadeurs : la « bouche de Vitellius proférait des menaces, lorsque Glaudius Gossu>. « l'un des envoyés, doué d'une élo(juence remanjuable ( vir notre ta- ((■ cundiae) et cachant habilement l'éloquence sous les pleurs, parvint :i « toucher le cœur des soldats. Geux-ci passant alors, comme il arrive « en pareil cas, de l'extrême fin-eur à l'attendrissement, réclament avec '( larmes et obtiennent la grâce de l'Helvétie entière \ »
Cécina, ai)rès avoir attendu (juelques jours en Helvétie la décision de Vitellius, (juitla co pays ;i la nouvelle du paidoii accordé par ce |)rince.
« C'est ainsi, » dit un él()(|uent historien. « (pi'un seul Imnnnt* « sauva la nation *. )>
Le trait ih^ Glaudius (aissus est en etïet l'un dts miracles df !"•'!< >fjuence patrioti(|U('. 1! n'est pas !•' ^cul (nTauroiii à (MU-(\L:islrei' !••- annales de notre patiie.
' Tous los liistorions suisses ont iilacc co mont Voi'itins au not/bcrg. colline qui sépare le l'ricktlial de la valh'-e de l'Aar. Dans son Jfistoire de V ancien jmifs de 7)\'>'/"' (en alloniand), M. L. Wurstonilx ru'er, seul, penche potir plaeor lo théâtre «le «e coniljat à r>ueheg,i;, prés de Sohnire (11, 'M\\].
■ 'l'aeito, \Jlistor.^ T)^. Tas un mot île .Iulia Alpiuula. tille d'Alpinus, dans ces linnes. I/rpitaplie, souvent eitée ot si t(tuc!iantt> de .Iulia. est l'auivro d'un faussair(\
•' Tacite, Hislnr., ('.!».
* .lean de Muller (tratl, par Moiniartl). I. 08.
4. Gloire d'Avetificuni sous Vespasieii et ses successeurs. (De l'an 70 ap. J.-€. à l'an 200.)
Le règne réparateur de Vespasien et de quelques-uns de ses successeurs releva l'Helvétie de ses désastres et lui procura même un certain éclat extérieur; mais elle ne recouvra pas la dignité morale qui seule peut rendre un peuple libre et honorable k ses propres yeux comme aux yeux des autres.
Vespasien n'était pas né à Aventicum, mais son père Sabinus avait vécu bien des années dans cette ville où il faisait la banque et où il finit ses jours \ Reconnaissant des bons procédés dont son père avait été l'objet chez les Helvètes, et peut-être aussi de leur fidélité pour Galba, Vespasien commença par éloigner la légion Rapace et la remplaça par la légion XI"^»^ appelée Fidèle (Claudia pia fidelis). Ce prince s'empressa ensuite de rebâtir Aventicum qui avait souffert dans la guerre de Gécina, et la peupla d'une colonie tlavienne^ Une population nombreuse se presse dans son enceinte agrandie, embellie de somptueux édifices et flanquée de 80 à 90 tours. Des colonnes miliaires reliaient tout le territoire des Helvètes k la métropole.
Après la mort de Vespasien, son œuvre de protection et d'embelhssement fut continuée par son fils et successeur Titus (79-81).
Touchée des bienfaits de Vespasien, l'Helvétie éleva des statues et des arcs-de-triomphe k ce restaurateur de la patrie. Lorsque Titus marcha contre Jérusalem, 9,000 Helvètes, si l'on en croit une tradition, suivirent ce prince k ce fameux siège où périrent 1,100,000 Juifs. Au retour, frappés d'une ressemblance qui paraît bien réelle même aux voyageurs d'aujourd'hui, ils auraient donné le nom de lac de Génézareth au lac d'Avenches, et de Galilée k la contrée environnante ^
Les bons empereurs, Trajan, Adrien, Antonin le Pieux, Marc- Aurèle (de 98 k 380), ne se montrèrent pas moins bienveillants pour
^ D'après Suétone, dont le texte dit positivement exercuit fœnus. M. Vulliemin (Histoire de la Confédération suisse, 33) se trompe en attribuant à Sabinus les fonctions de percepteur général qu'il avait exercées en Asie où on lui érigea des statues avec cette inscription en grec : « An receveur intègre » (K-AAils: TEAfiNHiANTl', Suétone, I).
^ Dans les Inscriptiones^ Aventicum porte le titre de Colonia pia, Flavia, constans, emerita Helvetiorum fœderata. D'autres fois elle est tout simplement appelée Colonia Helvetiorum (Mommsén).
^ Frédégaire et Fréculphe, dans la Biblioth. Max. Pat. XIV. Indicateur d'histoire de Zurich (décembre 1869). — Voir sur Aventicum, le substantiel mémoire de M. Hagen, professeur à Berne, 187G.
DOMINATION HoMAlNK. 33
l'Helvétie. Des ponts, des routes, des colonnes milliaires, des médailles, attestent leur munificence.
Le règne de Marc-Aurèle voit Genève relever ses murs détruits par un incendie. Les inscriptions parlent d'un Marcianus, mort édile dans cette ville, qu'une main cruelle aurait enlevé k sa famille.
Bien que simple vicus, Lausanne n'avait guère moins d'importance que Genève. Elle avait pour curateur V. Clodius, sévir augustal et du Conventm helvéti(jue. Le lac Léman porte le nom de Lousanna dans l'Itinéraire d'Antouin. Cet Itinéraire, qui est, comme nous l'avons dit plus haut, du III""^ siècle (^1 1 --il 7 ap. J.-C), nous révèle l'exiiteuce d'un nouveau vicus, celui d'Urba (Orbe) dans le pays de Vaud'.
Un monument érigé au corps enseignant d'Aventicum [)ar deux citoyens de cette ville nommé Hygin et Hermès, est un beau témoignage du mérite des professeurs et de la gratitude des habitants. Les noms de ces admirateurs du savoir révèlent une origine hellénique ou massaliote.
Les noms grecs sont très-communs pendant cette période dans les monuments de l'Helvétie ; on en trouve plusieurs dans la liste des citoyens qui remplissaient les fonctions de sévirs à Genava, et Aventicum. Des médailles grecques, frappées en l'honneur d'Hercule ont été découvertes près de la route romaine de TEtraz, au canton de Vaud. Sur les rives du Léman et de la Hroye, paraît avoir tleuri toute une petite Grèce helvétique, dont Aventicum était le centre, comme Massalia (Marseille) formait celui de la Grèce gauloise.
Une délicatesse athénienne res[)ire dans les inscriptions df cotte é[)oque. Tantôt elles |)eignent d'une manière touchante le bonheur domestique', tantôt elles révèlent une gaieté railleuse; tantôt elles trahissent une insouciance maladive ijui louche ii ralïaissement moral et signale le rallinement des esprits, mais aussi le déclin des nations.
C'est (jue, sous des (h^hors séduisants, la corruption morale, comme un vci' rongeur, dévorait la société romaine et cachait le tr(''[>as cruel sous ces Heurs de rarrière-sai>on.
* Lacarto ilc Peutiiif^or (280-30fi) ronformo lo m«*'mo uoiu.
'* •< A son (''pousc iiu'oni]iaral)lo et sainte, artVaiu'hic bion-aiinéo. Mansuotinia .hiliana, son patron Mansnrtinins TatiMiins. » Cctto cpitapho se trouvo onca>trôe dans le mur lie St-riorrc ii (Jrnève. Cette autre inscription: « A /Elia Moilestina,
(pli a vriMi tliMix et six mois ^l\lins Claileus et Caninia Modestina. ses parents ;\ ' leur tille trrs-douee, * se voit à A venelles sur la paroi de la eliap»dle de Ste Mario-Madeleine, l'arnii les noms grées des inscrijitions on trouve roux de Marathoniiis, Carpoidiore, Aiiii>liion, PliiloLrones, Anehialus. Daulalus, riiilagathus. I>iaduiiieiuis.
insioïKi; srissK. 3