EXPÉDITION DES CORPS FRANCS
En montrant alors quelque modération dans la victoire, il eût été [)0ssible au gouvernement lucernois de s'affermir au pouvoir et de se réhabiliter dans la Confédération. Mais le parti dominant ou le parti de Dieu, comme s'appelait par humilité le parti de Siegwart, ne songea qu'à poursuivre le cours de ses vengeances et à anéantir ses adversaires. Les hommes modérés qui étaient encore au Conseil d'État, Kopp et Elmiger en furent éliminés et remplacés par des hommes sûrs comme le relieur Hautt et le colonel de Sonnenberg. Un seul citoyen du Nidwald avait pris part à l'expédition des corps francs, il fut transporté de Lucerne à Stanz, exposé au pilori, fustigé par les rues de la main du bourreau et enfermé pour 16 mois à la maison de force. La condamnation à mort du docteur Sleiger mit le sceau aux actes du pouvoir et remua toutes les âmes sensibles (17 mai 1845). Une pétition de 4000 signatures, jointe à l'intervention des évéques de Lausanne et de Bile, ayant fait commuer la peine en une détention perpétuelle, Steiger, k Tmstar du neuchàtelois Rœssinger, devait être conduit dans une forteresse étrangère. Mais dans la nuit du 19 au 20 mai, la veille du jour fixé pour le départ, Steiger s'évada de prison avec l'aide de ses amis de Zurich et des trois gendarmes préposés à sa surveillance.
La joie que l'on ressentit généralement de cette évasion fut troublée par le meurtre de Leu d'Ebersol. Le fanatisme or);ueilleux de ce matador de village avait causé en grande partie les désastres de sa patrie, mais ne justifiait en aucune façon le crime abominable commis sur sa personne (20 juillet 1845). Une presse déloyale chercha en vain à faire |)rendre le change à l'opinion, en répandant des bruits de suicide. Un corps franc nommé Muller avoua le crime et périt sur l'échafaud au commencement de l'année suivante. Un autre corps franc lucernois nommé Ackermann, avait poussé au crime; il fut condamné à la détention perpétuelle. Le fameux juge Amman, qu'on avait fait venir exprès de Thurgovie, acquit un triste renom dans ce procès par la barbarie avec laquelle il procéda contre les suspecU. Casimir PfyfTer, lui-même, un des hommes les plus éminents du parti libéral, et devant lequel Muller avait parlé un jour vaguement de son intention de tuer Leu et qui l'en avait dissuadé, fut enfermé pendant trois semaines dans un cachot voisin de celui d'un assassin. Le savant et spirituel prévôt Leu qui avait, dans un sermon, parlé de la mort d'Aman condamné au gibet par Assuérus, fut cité à comparaître devant le juge pour rendre compte de cette allusion au Jeffries de son canton.
Trois semaines avant la mort de Leu, les jésuites s'étaient glissés comme des ombres dans la ville de Lucerne (20 juin), où toutefois leur
45â SUITES DE L* EXPÉDITION DES CORPS FRANCS.
réception officielle ne se fit qu'en novembre. La motion d'expulser cet ordre religieux ayant été dans l'intervalle reproduite en Diète, les 4 et 5 août 1845, ne réunit que iO voix et deux demies, et partant pas de majorité. Les cantons hostiles aux jésuites étaient Zurich, Berne, Glaris, Soleure, Schaffouse, Grisons, Thurgovie, Argovie, Tessin, Vaud et les deux demi-cantons de Bàle-Campagne et d'Appenzell (Rodes-Ëxtérieures). Huit cantons voulaient, au contraire, sortir la question du recès, c'étaient Lucerne, Uri, Schwyz, Underwald, Zoug, Fribourg, Vallais, Neuchàtel avec les deux demi-cantons de Bâie-Ville et d'Appensell (Rodes-Intérieures). Mais les progrès qu'avait faits la motion depuis i844 laissaient entrevoir qu'une majorité ne tarderait pas à se former. Aussi les députés des sept cantons de la ligue convoqués a Lucerne le 9 septembre 1845, jugèrent-ils à propos de transformer l'engagement pris deux ans auparavant aux bains de Rothen en une alliance défensive (Schutz-Vereinigung) que signèrent les 15 représentants de ces cantons \
L expédition des corps francs eut des suites importantes pour plusieurs cantons. A Zurich, l'élection de 4 conseillers d'État radicaux amena la retraite du bourgmestre Henri Mousson et du conseiller d'État Bluntschli. Ces deux chefs du parti conservateur continuèrent cependant à siéger au Grand Conseil, mais l'influence avait passé aux chefs du mouvement. Fourrer, Rutlimann, Alfred Escher. En Argovie, le parti ultramontain essaya en vain d'éliminer des affaires les catholiques radicaux. Relier, Wieland, Waller et Tanner.
A Bâie, la menace que fit le parti radical de se joindre a Bàle-Campagne pour culbuter le gouvernement, amena le parti conservateur, qui était au pouvoir, a modifier la constitution dans un sens plus démocratique; mais on ne parvint pas à lui faire changer les instructions conciliantes que cet État neutre avait données à ses députés dans la question des jésuites.
Le revirement le plus complet, une véritable révolution légale ou quasi-légale, s'opéra au contraire à Berne. La cause principale de celte révolution fut la conduite peu digne du gouvernement qui, après avoir en quelque sorte pactisé avec les corps francs, les persécuta après l'événement et destitua une des tètes du parti, le professeur Guillaume Snell.
Neuhaus lui-même, le plus populaire des membres de ce gouvernement
^ Ces 15 représentants étaient : Rodolphe Ruttimann et Siegwart (Lucerne), Millier et Schmid (Uri), Ab Yberg et Dûggelin (Schwyz), Ackermann et Durrer (Obwald), Hermann et Wirz (Nidwald), Bossard et Andermatt (Zoug), Fournier et Griset de Forell (Fribourg), Adrien de Courten (Vallais).
SUITES DE l'expédition DES CORPS FRANCS 453
et qui méritait de l'être par ses vertus privées, l'intégrité de son caractère et la fierté de son maintien dans la politique extérieure, Neuhaus tomba devant le VoUis- Verein, dirigé par Ochsenbein, dont la défaite n'avait pas détruit la popularité, et par Jacques Staempfli, beau-fils du professeur Snell, dont le nom paraît pour la première fois dan:^ l'histoire de son canton, en attendant qu'il se produisit sur la scène fédérale \ Malgré l'opposition deNeuhaus, qui déclara ce mode de révision illégale! inconstitutionnel, la constituante fut votée par 16,000 citoj^ens contre •H ,000 (1®'' février 1846). Ochsenbein et Staempfli entrèrent au Conseil exécutif où fut aussi appelé à siéger Stockmar, rO'Connell du Jura bernois, que l'avoyer Neuhaus avait fait révoquer en 4839 et même mis en accusation en i840 pour ses tendances séparatistes. Le titre d'avoyer, trop aristocratique aux yeux de la nouvelle école radicale, disparut pour faire place à la dénomination plus modeste de président. Pendant que le radicalisme le plus avancé triomphait à Berne avec les corps francs, l'État voisin de Fribourg s'était rattaché de plus en plus au système ihéocralique dominant à Lucarne. Le triomphe complet de la réaction ultramontaine datait à Fribourg de i837, où les élections s'étaient faites de nouveau et plus que jamais sous l'influence épiscopale. Les années suivantes virent frapper d'ostracisme les trois avoyers, Jean de Montenach, Charles Schaller et Joseph de Diesbach, hommes blanchis au service de l'État, mais coupables tous trois d'une résistance plus ou moins décidée aux tendances ultramontaines ^
' « Cari Neuhaus, dit l'historien de Tillier, était un homme doué de noblesse et
< de grandeur d-àme; mais l'ardeur de son sang et l'irritabilité de son amour-propre « le firent souvent paraître passionné et dur. Dans un temps où tant d'hommes « cherchaient à arriver aux emplois en captant la faveur populaire par des brigues « ténébreuses, il dédaigna toujours ces moyens bas et il avait trop de fierté dans « r&me pour renier ses convictions. » C<; portrait, tracé par un collègue qui fut souvent l'adversaire politique de Neuhaus, ne ressemble guère à celui qu'en a donné Crétineau- Joly , dont V Histoire du Sonderhuni n'est qu'une dégoûtante et astucieuse diatribe contre toute la Suisse libérale. Le personnage mis en scène sous le nom de Gaétano est un personnage de fantaisie, inventé pour noircir Neuhaus, que Tauteur ne rougit pas de nommer un Judas, un Gain, l'affilié des sociétés secrètes et communistes. Les communistes existaient certainement alors en Suisse. Mais ils y furent l'objet des poursuites des gouvernements de Zurich et de Nench&tel. Le cordonnier Weitlingfit 10 mois de prison et fut banni de la Suisse (1843). Un très petit nombre d'entre eux appartenaient à notre pays, et le communisme n'a eu de prise ni sur Neuhaus, ni sur aucun homme d'État de cette époque, si Ton excepte peut-être quelques hommes politiques de Yaud et de Zurich. Encore ne peut-on les appeler des communistes.
* L'un des crimes de Jean de Montenach, le restaurateur du patriciat en 1814, était d'avoir dit au Grand Conseil : « Il n'y a qu'un Dieu au ciel, un soleil sur la
< terre et un maître dans l'État. C'est nous, c'est le Grand Conseil. Nous n'abdiquerons ni devant la mitre ni devant la tiare. »
454 SUITES DE l'expédition des corps francs.
Les magistrats qui leur avaient succédé dans la suprême magistrature« Rodolphe Week (i839)» Louis Fournier (1841) et Charles Griset de Forell (Î842)» sont tous connus par leur part active à la fameuse ligue, restée secrète jusqu'à cette époque, mais dont il était réservé au gouvernement de Fnbourg de révéler l'existence.
Ce fut dans la séance du Grand Conseil du 9 juin 1846, où le Conseil d'État vint proposer l'adhésion formelle k la ligue formée par les cantons de Lucerne^ Uri, Schwyz, Underwald, Zoug, Vallais et Appenzell- Intérieur, «^ pour défendre, disait le message du Conseil d'État, leurs c droits de souveraineté et teur territoire en vertu du pacte de 1815 et « des anciennes alliances. » L'entrée de la discussion fut marquée par un incident triste et d'un mauvais augure pour l'avenir. Les neuf députés du district protestant de Morat, quittèrent la salle en déclarant par l'organe de leur chef, M. Engelhard, vice-président du Grand Conseil, qu'ils ne pouvaient prendre part à une alliance purement catholique et contraire à l'article l^*" de la constitution cantonale qui faisait de Fribourg une partie intégrante de la Confédération suisse. Une discussion très orageuse s'éleva ensuite entre les orateurs des deux opinions qui divisaient le Grand Conseil. Avec son éloquence accoutumée, Pierre Landerset prophétisa aux auteurs de l'alliance une grande catastrophe et montra l'inconséquence de ceux qui violaient le pacte par respect pour lui. Julien Schaller, fils de Tavoyer de ce nom, et que les élections de 1846 venaient de porter au Grand Conseil, compara, au milieu des murmures de l'assemblée, l'alliance des sept cantons à une vaste association de Freischaaren. Deux magistrats distingués par leur modération, Charles et Werro, attaquèrent aussi le projet d'alliance, comme contenant, du moins, en germe la séparation, si cette séparation n'y était pas formellement exprimée. Quoique la politique ne fût pas son affaire, un célèbre religieux, le P. Girard, rentré dans son cloiti*6 île Fribourg depuis 1834, avait cru devoir sortir de sa réserve habituelle dans l'espoir de conjurer la tempête qui menaçait son pays. La veille de la séance du Grand Conseil, il était parvenu à arracher à l'avoyer Déglise, chef du parti ultramontaiii modéré, la promesse formelle de se prononcer contre le Sonderbund. Mais le lendemain, cédant à des influences moins désintéressées, ce haut magistrat se borna à quelques objections vagues et finit par se ranger à l'opinion dominante. 51 voix contre 24 se prononcèrent pour l'adhésion. Un des chefs libéraux, Bussard, qui avait représenté plusieurs fois son canton à la Diète comme second député, déposa alors sur le bureau une protestation formelle signée par 23 membres.
SUITES DE l'expédition 'DES CORPS FRANCS. 455
Les débaU^ du Grand Conseil de Fribourg eurent on grand retenlissèment en Suisse. Le Vorort zuricois, instruit par la voix publique, interpella officiellement Lucerne sur l'existence d'une alliance séparée (20 juin). Après un mois de silence, Lucerne répondit affirmativement en citant l'art. IV qui donnait à chaque État le droit de réquérir l'assislance de ses confédérés, et en s'étayant de l'exemple de TArgovie qui avait requis le secours de Berne en 1841.
La Diète de juillet i 846, ouverte à Zurich par le bourgmestre Zehnder, mit en présence les chefs des deux partis, et fut troublée par des scènes personnelles, indignes de la suprême autorité de la Confédération. L'apparition, comme député de Berne, de M. Ochsenbein, que la Diète avait l'année précédente rayé des cadres de l'armée fédérale, donna lieu à une violente querelle entre l'ancien général des corps francs et le colonel Ab Yberg, de Schwyz; elle se termina par une provocation en duel, demenrée sans résultat. La question du Sonderbund occupa la Diète les derniers jours d'août et prit jusqu'au 4 septembre. Emu à la pensée d'une guerre civile imminente, l'un des députés de Berne et l'un des chefs des modérés, Antoine de Tillier, conjura en termes pathétiques les sept cantons de renoncer à une alliance dont les suites pouvaient être aussi désastreuses pour la Suisse que les confédérations séparées de Bar et de Targowitz l'avaient été pour la Pologne. « Ni le Vorort, ni « les États confédérés ne nous ont protégés, répondit Bernard Meyer; « nous sommes réduits à nous protéger nous-mêmes. »
Le 4 septembre, dix États et demi, les mêmes qui avaient volé l'année auparavant l'expulsion des jésuites, votèrent la dissolution du Sonderbund. Ainsi, point encore de majorité.
Celte situation ouvrait aux États du Sonderbund une voie honorable pour renoncer à leur alliance et se faire un mérite de ce sacrifice, alors qu'il était commandé par la prudence; car si le parti radical avait pu réunir iO voix contre les jésuites., il était à prévoir qu'il saurait bien trouver les moyens de se procurer les deux voix complémentaires. S'il eût pu exister à cet égard le moindre doute dans leur esprit, il devait être dissipé par la révolution qui s'accomplit à Genève dans les premiers jours d'octobre.
Le Grand Conseil genevois avait déclaré, le 3 octobre, par 34 voix contre 27, le Sonderbund contraire au Pacte ; mais il se refusait à voter les mesures d'exécution. Aussitôt dix-sept députés donnent leur démission et la Revue de Geruh^e, organe de James Fazy, accuse le gouvernement de prendre fait et cause pour Tultramontanisme. Une assemblée populaire, convoquée à Saint-Gervais, annule le décret du 3 octo-
406 SUITES DE l.'B!CPâDlT10> DES CORPS FHANCR.
bre. Un mandai d'amener ayant élé lancé contre Fazy, nne lutte sanglante s'engage dans les rues et avait déjà coûté la vie au colonel Chiteauvieux et à dix citoyens du parti gouvernemental, lorsque la médiation d'Iiommes honorables du parti conservateur ' arrête refTusion du sang et amène l'abdication du Conseil d'Étal (8 octobre). Une nouvelle assemblée, réunie le lendemain au Molard, proclame un gouvernement provisoire avec Fazy pour chef. Le colonel Rilliet-Constanl en fut nommé membre, mais il ne tarda pas à se brouiller avec le chef du pouvoir. Les citoyens du parti catholique, entraînés par le journal <|ui se publiait à Genève sous le litre de Sentinelle catholiqve, faisaient cause commune avec Fazy, de même que les ouvriers du Grutli-Verein, dirigés par le socialiste Galeer, homme de talent et d'énergie. Une assemblée populaire, réunie en conseil générai au Molard, mit tous les dégits, évalués à 42,000 fr., à la charge de l'ancien Conseil d'Élat et du commandant des troupes, pour tes châtier d'avoir osé résister à l'émeute. Le Grancî Conseil essaya de se réunir; il fui dispersé par la violence. Un nouveau Grand Consed vole tes mesures d'exécution et forme ainsi laonzième voix contre le Sonderbuiid.
On espéra un moment que Bàle-Ville et Bâle-Campagne, ces frères ennemis qui avaient paru se rapprocher au tir de Soleure en 1841, et qui s'étaient tendu une main plus cordiale encore au tir de BAle, en 1844, s'entendraient pour former la douzième voix. Une émeute d'artilleurs, froissés qu'on ne leur eût pas donné le képi au lieu du shako, comme aux auU'es corps, avait mis en péril le gouvernement conservateur. La révolution de Genève vint accroître ce danger en donnant de la force au parti radical, qui avai* pour chef le docteur Charles Brennér, rédacteur de la National-Zeiiung et l'instigateur de l'émeute des képis. Le gouverneroenl dut consentir à la convocation d'une Constituante. Mais celte assemblée n'eut pas l'effet qu'en attendaient ses promoteurs. Le parti radical n'obtint ni l'atwlition des corps de métier comme cercles électoraux, ni l'adhésion de Biie-Vitle à'ia politique qui voulait contraindre Lucerne et ses co-États de la ligue par les armes.
Déçu dans ses espérances du côté de B&Ie-Ville, le parti radical tourna les yeux vers le canton de Fribourg, où des symptômes révolutionnair.< V,. manifestèrent à la fin de l'année 1846. Une assemblée popul:iiii'. hostile au gouvernement, avait eu lieu à Montel, près d'Ëstavayer (^ir* novembre), et deux de^s orateurs de cette assemblée ayant été
' l.i'S citoyens Cramer, wcien sjmdic, Piclet-Baraban, PreTost-Hartin, PreTMl- Tayla, Fazy-Pasteur.
SUITES DE l'expédition DES CORPS FRANCS. 457
incarcérés au château de cette ville, 600 hommes des communes environnautes se portèrent au chef-lieu et délivrèrent les prisonniers en chantaLUi h Marseillaise (M décembre). Le gouvernement défendit alors, sous des peines rignoureuses, les assemblées populaires. Mais celte défense parut une nouvelle atteinte aux libertés publiques et à la constitution, déjà violée, dans Topinion de beaucoup de citoyens, par l'adhésion au Sonderbund. Les armements et les dépenses que faisait le gouvernement dans Tintérét de cette alliance ajoutèrent au mécontentement. Des paroles irritantes furent échangées en Grand Conseil.
Mais l'opposition légale semblait un leurre aux radicaux ardents, qu'enhardissaient le succès de la révolution dans les cantons voisins et l'avènement de Berne au pouvoir directorial. Dans la nuit du 6 janvier, trois colonnes d'insurgés parties de Morat, Bulle et Estavayer se mirent en marche sur Fribourg, dont les conjurés de cette ville devaient leur ouvrir les portes, à 6 heures du matin. Mais l'imprudence des insurgés qui s'étaient mis trop tôt en mouvement, avait donné l'éveil au pouvoir. En un instant, le chef-lieu est déclaré en état de siège et les communes fidèles, convoquées au son du tocsin, accourent en masse dans la capitale, leurs curés en tète. Se voyant prévenus, les conjurés se démoralisèrent complètement ; ceux qui ne se laissèrent pas prendre en chemin rentrèrent tremblants chez eux, où ils ne tardèrent pas à être suivis par les troupes d'occupation ; premier châtiment infligé aux insurgés et aux suspects. Car, jaloux des lauriers du gouvernement de Lucerne, celui de Fribourg remplit les tours de la ville de prisonniers poUtiques et multiplia les proscriptions auxquelles se mêlaient étrangement les fêtes d'actions de grâces et les ovations aux prétendus sauveurs de la république, à l'avoyer Louis Fournler, entre autres, le plus inflexible des hommes du Sonderbund, et qui devait à l'aveuglement de son zèle, plutôt qu'à ses vues et à ses talents, la haute position qu'il occupait dans la magistrature de son canton \ On compta un moment jusqu'à 60 prévenus, dont quelques-uns, comme Julien Schaller et le docteur Berchtold, n'avaient à se reprocher que les discours véhéments qu'ils avaient prononcés en Grand Conseil. Le nouvel évêque de Fribourg, Mgr Marilley, dont on attendait quelque grand acte de mansuétude à l'instar du noble pontife qui venait de signaler par l'amnistie son avènement à la chaire de Saint-Pierre,
^'La notice dont l'avoyer Fournier a fait l'objet dans la Bévue caihoUque de Fribourg est un panégyrique et non une biographie.
458 SUITES DE L*BXPéDIT10N DES CORPS FRANCS.
n'osa pas intervenir en faveur des détenas politiques, de peur de passer pour nn corps franc*.
L'un des chefs de l'insurrection, l'avocat et profes^eur Bussard, avait réussi à s'échapper et trouva à l'académie de Lausanne un asile honorable. Mais l'avorat Pierre Frœlicher, arrêté dans sa fuite pai- le landstourm de Dirlaret, fut reconduit en ville, garrotté sur un traîneau et jeté dans un cachot de la Mauvaise-Tour, d'où il ne sortit, le 8 octobre suivant, que pour rendre le dernier soupir au sein de sa famille au désespoir '.
Fribourg terrorisé et en pleine réaction, échappait aux onze. Tous les regards se portèrent alors vers Saint-Gall, en\isagé comme le mnm du destin par les deux partis qui divisaient la Confédération. Dans ce pays où les catholiques sont aux protestants dans la proportion de 5 à 3, les deux opinions se balançaient tellement qu'elles se neutrahsaient le plus souvent par leur égalité parfaite (75 contre 75). « Saint-Gall, » disait le iandamman Baumgartner, « doit être le point d'appui du « catholicisme dans la Suisse orientale, en opposition à la manie de « protestantiser et de répandre les fausses lumières. » Aux élections de mai 1847, chaque parti fit des efforts surhumains pour se procurer la victoire. Mais la défection d'un district cathohque, celui de Gaster, influencé par trois curés libéraux, donna la prépondérance au parti radical (2 mai 1847). Le Grand Conseil, composé de 77 radicaux et de 73 conservateurs, forma la douzième voix contre le Sonderbund.
Les élections de Saint-Gall furent un coup de foudre pour les sept cantons. Outre la force légale qu'elles donnaient au parti contraire, elles isolaient géographiquement la ligue et la privaient de ses communications avec l'Allemagne.
A Berne, le triomphe de Saint-Gall fut célébré par 63 coups de canon. Quelques jours après, le Conseil exécutif de ce canton nomma pour son président et, partant comme président de la Diète dé»isive qui devait s'ouvrir en juillet, Ochsenbein, dont l'apparition, odieuse au Sonderbund, n'avait pas laissé de produire aussi un efîet péniWe aiu amis de la légalité. Mais son tact et sa modération aux affaires maJi-
^ Voir la lettre de Mgr Luquet au saint-père, dont il est parlé plus bas.
* Frœlicher était dévot et entendait la messe depuis dix ans dans Péglise des jésuites. Crétineau*Joly, on plutôt les loyaux Fribonrgeoia qui Pont renseigné, en ont fait un hypocrite qui travaillait au triontphe des impies en affectant tin sentimetU religieux qui ne trompa que les ignorants. C'est ainsi que les jésuites et leurs amis écrivent l'histoire, qu'ils accusent leurs adversaires de fausser pour les besoins de la cause. Voir Histoire du Sonderhundj II, 190.
lièrent bientôt l'opinion à l'égard du nouveau chef de la Confédération. On approuva généralement la manière ferme et polie avec laquelle il repoussa Timmixtion de l'étranger dans la politique intérieure de la Suisse et refusa de soumettre à la Diète une tïote où la France s'opposait à la réforme, toujours en projet, du Pacte de 4815. L'ambassadeur de France qui avait succédé à M. de Pontois, le comte de Bois-le- Comte, fut réduit à la publier dans les feuilles publiques, au grand déplaisir de son supérieur, M. Guizot, qui continuait à diriger la politique française. Dans ses mémoires, publiés en 1867, cet homme d'État reconnaît avoir fait fausse route dans les affaires de la Suisse en choisissant pour son représentant dans ce pays un homme trop prévenu jx)ur le parti catholique et trop enclin à exagérer le stœcés^.
La Diète, ouverte le 5 juillet dans l'église du Saint-Esprit, à Berne, réunissait les éléments les plus hostiles, et sauf l'avoyer Siegwart de Lucerne, tous les principaux chefs des Douze et dn Sonderbund. C'étaient, d'une part, Druey, Munzinger, Ochsenbein, Fourrer, Kern, Frey-Hérosée, Luvini, James Fazy, Rilliet-Constant ; de l'autre, Bernard Meyer, Ab Yberg, Schraid d'Uri, Fournier, Adrien de Courten, Baumgartner de Sainl-Gall, devenu., comme nous l'avons dit, ultnimontain en haine de la jeune école radicale de son canton. L'élément modérateur n'avait pour représentants queTillier de Berne et Bourkhard de Bâie. Le corps diplomatique était représenté par les ambassadeurs de France, d'Angleterre, de Belgique et celui de Sardaigne, le comte Crotli de Castigliole, l'un des promoteurs secrets du Sonderbund. L'esprit qui animait la majorité de l'Assemblée se manifesta déjà à l'ouverture de la séance dans l'élection du secrétaire d'État fédéral. M. de Gonzenbach, qui occupait depuis quatorze ans avec distinction cet emploi et qui avait remph plusieurs missions diplomatiques à la satisfaction des autorités fédérales, mais que le parti radical trouvait trop complaisant pour la diplomatie et le Sonderbund, fut évincé et remplacé par M. Schiess, d'Appenzeil. La lutte s'engagea bientôt autour des grandes questions qui divisaient la Suisse. Les députés du Sonderbund s'efforcèrent de démontrer que l'alliance séparée n'avait aucun caractère agressif, et qu'elle était le résultat d'un danger commun. Ils rappelèrent que le Vallais et Lucerne avaient en vain réclamé l'intervention fédérale; ils protestèrent de nouveau contre la théorie qui voulait faire de douze cantons les arbitres d'une Confédération composée de 22 États égaux en droit. Les défenseurs des Douze répondirent que l'invasion des
» Goizot, Mémoires, VIII, 516.
corps francs était le fait des masses et non des gouvernements : que le danger actuel venait des armements provocateurs du Sonderbund et non de nouvelles levées désormais impossibles de corps francs. « La « quasi souveraineté des États, » ajoutaient les Douze, « n'en affran- « dût aucun du lien fédéral ni des obligations qu'il impose à chaque « État de respecter la majorité légale. »
Le 20 juillet, douze États et deux demi-cantons, Zurich, Soi^ure, Schaffhouse, Saint-Gall, Argovie, Tessin, Genève, Vaud, Thurgovie, Appenzell ( Rodes-Extérieures ), Bàle-Campagne, Claris et Berne, déclarèrent lalliance séparée ou Sonderbund incompatible avec le pacte \ Sans s'arrêter à la protestation déposée par les sept cantons (21 juillet), la majorité leur donne l'ordre de suspendre tous leurs armements; elle y ajoute l'injonction aux autres États d'intercepter tous les convois d'armes et de munitions à la destination de la ligue séparée (1 1 août). Une commission extraordinaire, espèce de comité de salut public, est instituée pour aviser aux moyens de procurer l'exécution des décrets de la Diète. Ce comité, nommé au premier tour de scrutin et sans voix perdue, « chose inouïe dans les fastes de la Diète, 9 se composait de sept membres, pris dans les diverses nuances de l'opinion radicale: Ochsenbein, Fourrer, Munzinger, Nddf, Kern. Luvini et Druey^ (11 août). Cinq jours après, la révision du Pacte fédéral fut volée également par 12 voix (16 août).
La question du rétablissement des couvents d' Argovie avait été remise sur le tapis par les États qui composaient cette ligue séparée. Le plus habile et le seul habile, dit-on, des orateurs du Sonderbund, Bernard Meyer de Lucerne, montra dans cette fatal j suppression des couvents d'Argovie l'origine de tous les discords qui troublaient la Suisse. Mais la proposition de revenir sur cette question jugée ne réunit que les voix des cantons du Sonderbund, plus celle de Bile- Ville, qui aurait voulu un accommodement.
Restait la question des jésuites. Avant de se présenter en Diète; cette question avait été agitée sérieusement à Rome devant le saint-père. L'ambassadeur de Louis-Philippe, qui n'était autre que l'ancien député
' Wilh. Fetscherin, Eidgenôsaische Ahschiede am deh Jahren Î814rl848, I, 460 et soiv.
* Gaallieur {La Suisse en 1847 ^ page 126) classe MM. Fourrer, Nœffet Munzinger parmi les radicaux légaux, et les quatre autres parmi les radicaux extrêmes Tandis que les derniers soutiennent que le peuple peut en tout temps renverser les lois quMl s'est données, les premiers veulent, au contraire, que le peuple soit lié par les lois et la Constitution.
LA DIÈTE DE 1847. 46f
de Genève à la Diète, le célèbre Rossi, avait été chargé de solliciter le rappel des jésuites de Lucerne et la suppression canonique des couvents d'Argovie, que Ton envisageait à Paris comme un moyen efficace « de rendre la paix à la Suisse et d'ôter au parti radical son drapeau «et son grief essentieP. » Rossi trouva un auxiliaire de sa politique dans renvoyé britannique, lord Minto, chargé d'une mission analogue par le ministre dirigeant d'Angleterre, lord Palmerslon ".
Sollicité dans le même sens par la fraction modérée du clergé suisse» Pie IX jugea à propos, en attendant sa décision ultérieure, d'adresser à la Diète un bref conciliant qui était un véritable acte de neutralité entre les deux partis. Mais le parti des jésuites s'effraya de l'effet désastreux qu'aurait sur les populations catholiques la publicité donnée aux paroles du souverain pontife. Il parvint à déterminer le nonce (Maciotti, successeur d'Andréa) à en suspendre t envoi et à remplacer le bref par une circulaire banale aux évêques et supérieurs ecclésiastiques de la Suisse*.
C'est ainsi que les prétendus défenseurs du saint-siège respectent ses décisions quand elles sont opposées à leurs vues el à leur cause. Cela n'a pas empêché le pamphlétaire du Sonderbund, Crétineau-Joly, de parler de l'obéissance filiale des jésuites au souverain pontife.
Toutes les instances de Siegwart et du clergé dévoué à Loyola pour obtenir de Rome une décision plus favorable demeurèrent sans résultat. Leurs envoyés, les prêtres vaHaisans Dumoulin et Dunoyer, durent quitter Rome sans avoir obtenu audience et le saint-père fit dire en Suisse qu'il voulait rester passif dans la lutte*.
Mais cette attitude du chef de l'Église catholique ne/fraya point les chefs du Sonderbund et n'eut d'autre résultat que de les jeter de plus en plus dans les bras des puissances étrangères, l'Autriche, la Prusse et la France, avec lesquelles le comité occulte de Lucerne entretenait des
* La question dps jésuites n'a été un prétexte que pour les roués politiques, dont chaque parti compte un certain nombre dans ses rangs.
' Voir le Blue-Book, intitulé Correspondence relative ta the affairs of Switzerland, London, Harrison, 1847-48. Avant de se rendre à Rome, lord Minto avait passé à Berne et cherché à faire comprendre au Président de la Confédération, Ochsenbein, les dangers d'une politique à outrance qui pouvait être pour les puissances une occasion dHniervenir et risquait de compromettre l'indépendance helvétique.
" Lettre à notre saint-père^ le pape Pie IX, sur Vétat de la religion catholique en Suisse^ par Mgr Luquet, évêque d'Hésebon, ancien envoyé extraordinaire et délégué apostolique en Suisse; tirée seulement à 100 exemplaires dans l'édition originale et réimprimée à Fribourg chez L.-J. Schmid, 1853, p. 24.
* « Sancta sedes in tota hacce queestione passive se habere decrevit. » Crétineau- Joly, Histoire du Sonderbund, I, p. 280.
relations suivies^ soit pour en obtenir un appui efficace en cas de guerre, soit pour empêcher avec leur coopération la révision du pacte '. Sur la proposition du député Ruttimann de Zurich, la Diète venait en eiïel de remettre celte question sur le tapis et avait confié la rédaction du nouveau projet k 14 membres, dont plusieurs avaient pris part aux travaux antérieurs sur le même objet (août 1847). Mais dans ce moment-là même, les chefs du Sonderbund comptaient si fort sur la réussite de leur entreprise que le principal promoteur de la ligue, Siegwarl-Muller^ caressait le projet d'un remaniement de la Suisse dans le sens favorable à son parti. Ce projet, trouvé dans les papiers du chef poUtique de la Ugue, nous fait connaître les changements que le Sonderbund victorieux eût apportés a la circonscription territoriale de certains cantons. Ainsi le Freyenamt eût été réuni à Lucerne avec Bade, Zourzach et le Frickthal. Le territoire de Glaris aurait été incorporé en partie à Uri, en partie k Zurich. Le Porrentruy aurait formé un canton.
Les 2 et 3 septembre, l'affaire des jésuites occupa la Diète. Les sept cantons firent l'apologie de la compagnie et soutinrent avec Bàle-Ville et Neuchâtel que la question était du ressort purement cantonal, c Les « jésuites, disaient-ils, sont une institution catholique; donc il n'apparut lient pas k la Diète de les expulser. Si la Diète a le droit de chasser « les jésuites, elle a aussi celui de chasser les méthodistes, et telle autre « corporation que bon lui semble. La question des jésuites n'est d'ail- « leurs qu'un prétexte pour détruire le pacte de 1815. Depuis douze « ans qu'ils résident k Schwyz, ils n'ont donné Ueu k aucune plainte « contre leur conduite.» — « Les jésuites troublent la Confédération, » répondirent les Douze. « Ils ne se sont d'ailleurs introduits en Suisse <( que par la ruse, et leur expulsion d'un grand nombre de pays pure- <c ment catholiques témoigne assez de leur funeste influence. N'ont-ils « pas été supprimés par le pape Clément XIV? Si Pie VII les a rétablis, « c'est par des motifs politiques. Catholicisme et jésuitisme ne sont <K p;is synonymes. La majorité du clergé lucernois s'ast prononcée contre « le rappel de cet ordre, incompatible avec Tordre public et la paixcon- « fessionnelle. Presque toutes les guerres religieuses ont été l'œuvre des
* Voir les aveux des chefs da Sonderbund eux-mêmes dans leurs écrits relatifîs à ces événements, savoir : Erlebniasc des Bernard BitUr von Meyer. Cari Sartori, Pest und Wien, 1875. — Der Kam/tf zioischen Becht und Chwdlt^ von Conetaotin Siegwart-MuUer (déjà cité). Voir aussi l'ouvrage de M. Hurter fils : FrUderick twit Hurler, k. k. Hofrath und Beichskistoriograph, Oraz, 1876 et 1877. M. Alfred Stern, prof, à l'Université de Berne, en a donné un aperçu intéressant dans Sjfhel, Historische Zeitschnft, 1879, VI. Band, 77.
« fils de Loyola. La protesiaiioa des magislrats de Fribourg contre le « rappel des jésuites en 1818, et leur cri prophétique: Yuniotkest détruite c à jamais, ne se sont que trop vérifiés. »
Douze voix et demie, les mêmes qui avaient prononcé la dissolution du Sonderbund, décidèrent également l'expulsion de l'ordre des jésuites (3 septembre 1847). La Diète s'ajourna le 9 septembre jusqu'au 18 octobre, pour laisser aux cantons le temps de se consulter et de donner des instructions plus précises à leurs députés.
4. Dispositions des denx partis. — Essais d'aeeominodemeiit. — Ij» Diète vote Us dissotatton du Sonderband par les armes.^ Campagne contre FrilN>nrg«— Capitulation de eette ▼ille. — Combat de Qislikon. — Soumission de I^ueerne» des Waldstœtten et du Vallais. — Béaetion radicale dans les États du Sonderbund. — Emanetpation de BfoueliAtel. — Constitution fédérale de 1848.
Les États du Sonderbund profitèrent du délai qui leur était accordé pour inspirer à leurs peuples les dispositions les plus belliqueuses. « Car, « ainsi que l'écrivait Tinternonce Luquet au pape Pie IX, les belles « promesses des puissances, quelques armes envoyées furtivement, les « témoignages stériles d'une sympathie sans résultat et surtout les vains « souvenirs d'un autre âge, trompèrent les cantons catholiques. La « communauté de foi religieuse et de principes conservateurs qui existait « entre les populations d'une grande partie des cantons fédéraux et « celles du Sonderbimd, fit naître une confiance bien plus vaine encore. « On espéra que la désertion et le désaccord dans l'armée fédérale « seraient la suite immédiate de l'entrée en campagne. Plus tard, appre- « nant que les députés des Grisons tentaient un nouvel essai d'accom- « modement, le père Roh dit au nonce qui s'en réjouissait: « La paix « en ce moment, ce serait le plus grand malheur. » Ces dispositions
« avaient produit dans l'esprit du peuple un véritable fanatisme A
« Lucerne, on promettait publiquement la défaite des confédérés : la « victoire est à nous, s'écriait le père jésuite Roh, en traversant à cheval « les rues de la ville, en qualité d'aumônier du landstourm\ » Dans ce même canton, 16,000 citoyens félicitaient le gouvernement de son altitude énergique, et le Grand Conseil lui accordait pleins pouvoirs par 86 voix contre 8, faible et courageuse minorité, qui avait pour chefs l'ancien avoyer Kopp et Casimir PfyfTer. A Schwyz, une pluie torren-
^ Lettre au saint-père, citée p. 30.
tielle n'empêcha pas 7000 montagnards d'accourir se ranger autour de Testrade où l'athlétique landamman cantonal Ab Yberg, la main appuyée sur le glaive de la justice, montrant un rayon de soleil qu'il appelait le soleil de Morgarten, jurait de mourir avec le peuple. Cornus el Onglus, Nazar Réding lui-même, étaient unis dans le même sentiment. Quatre à cinq cents mains, au plus, se levèrent pour appuyer la proposition de renoncer au Sonderbund, formulée par les landammans de district, Gyr et Benziger d'Einsiedeln. Les mêmes dispositions belliqueuses animaient le Grand Conseil de Fribourg. Plusieurs patriciens, r.ivoyer Griset de Forell à leur tête, jurèrent de donner biens et vie comme leurs ancêtres pour la religion et la patrie. Les députés de la campagne s'associèrent à cet élan. « Nos pères, » s'écria un député allemand, v' n'ont pas fléchi le genou devant Gessler; nous ne fléchirons pas « le genou devant Ochsenbein.» < Beaucoup de mes ancêtres, » disait le conseiller Maurice de Techtermann, « sont tombés sur las champs de « bataille; à Morat seulement, il en est tombé 7; un seul a survécu: « je veux suivre leur exemple. »
Le Grand Conseil vallaisan ne resta pas en arrière et ne se laissa point intimider par la mort subite de son président, l'ancien grandbailli de Courten, foudroyé par un coup de sang dans son fauteuil au moment où il ouvrait la séance. Dans une pompeuse cérémonie à St-Maurice, on vil les ofiîciers du Vallais, à leur tête le général Kalbermatten, aiguiser leurs épées sur les reliques des mai-tyrs d'Agaune.
Le canton de Zoug était loin d'ofi^rir la même unanimité, et un citoyen courageux, M. Adolphe Kayser, tonnait contre le Sonderbund qu'il appelait une pensée de la forêt noire ^.
La facilité avec laquelle Lucerne avait vaincu les corps francs abusait sur ses forces le Sonderbund et accréditait en Suisse et dans la diplomatie étrangère l'idée fausse que l'armée des Douze serait tout aussi aisée à combattre.
M. Rossi, qui connaissait mieux la Suisse, ne partageait pas ces illusions. « On a battu les corps francs, cela est vrai; mais quand le dra- « peau fédéral sera levé, vous verrez comment les choses changeront*. » Le langage de quelques feuilles conservatrices entretenait ces illusions. A la vue des dispositions hostiles de certaines populations catholiques, elles prédisaient de grands désastres aux Douze; mais ceux-ci, sans s'en
* AUusion à l'origine de Siegwart-Muller, ou plutôt du père de cet homme politique.
* Lettre de Mgr Luquet, p. 27.
inquiéter, se promirent mutuellement l'assistance fédérale à la moindre tentative de rébellion. Tous les efforts tentés par les Sept pour détacher de la majorité les deux cantons catholiques, Tessiu et Soleare, demeurèrent inutiles. Un curé genevois, un moine soleurois et d'autres ecclésiastiques encore ayant prêché contre la guerre, furent punis de la prison. Le landrath de Glaris et celui des Grisons votèrent les mesures d'exécution sans consulter le peuple. A l'heure même où les chefs du Sonderbund se flattaient encore de Tespoir que la Diète ne parviendrait pas à mettre sur pied plus de 50,000 hommes, le canton de Vaud, seul, présentait à la revue du 3 octobre un effectif de 34,000 hommes, y compris 6000 volontaires, de 45 à 60 ans, équipés et armés à leurs frais. Déployant autant de hardiesse que d'activité, le gouvernement vaudois capturait et armait en guerre, sur le lac de Neuchâtel, l'Industriel, bateau à vapeur qui servait au Sonderbund fribourgeois d'intermédiaire avec la France (8 octobre).
Cependant tout espoir de paix n'était pas encore éteint et l'esprit de conciliation qui animait quelques États, comme St-Gall et les Grisons, se manifesta à la reprise des séances de la Diète par la décision d'adresser un manifeste et d'envoyer deux commissaires fédéraux dans chaque canton pour assurer le peuple des intentions pacifiques de la majorité. Mais en même temps, pour ne laisser aucun doute sur son intention d'agir avec vigueur, la majorité décida la levée de cinq divisions et en donna le commandement au colonel fédéral Henri-Guillaume Dufour, dont la capacité militaire et une longue expérience, unies à la sagesse de ses opinions, donnait, avec la garantie du succès, celle de la modération dans la victoire, et devait rallier une foule de personnes à la cause fédérale \ Bien que le choix du général Dufour eût donné à réfléchir aux gouvernements du Sonderbund, et qu'aux 100,000 hommes de l'armée fédérale, ils n'eussent que 30,000 hommes à opposer, ils ne purent se décider à reconnaître l'autorité des Douze. La proclamation fut partout interceptée et, partout aussi, on empêcha les commissaires de communiquer avec le peuple ou les corps constitués.
Les sept cantons avaient offert le commandement de leur armée au
* Les officiers généraux après M. Dufour étaient : 1* Frei-Hérosée, chef de Pétatmajor fédéral ; 2'» les colonels Rilliet, Bourkard, Donats, Ziegler, Gmur, Luvini, chefs des six divisions de l'année fédérale. Une septième division fut formée par le canton de Berne en faveur de M. Ochsenhein, impatient de réparer l'échec que sa réputation militaire avait snhie devant Luceme. Le colonel Orelli commandait l'artillerie ; le lieutenant-colonel Gatschet, le génie ; le lieutenant-colonel de Linden, la cavalerie. Eapport du commandant en chef pendant la campagne de t847y accompagné des cartes du théâtre de la guerre. Berne, 1848.