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HISTOIBX SUISSE, TOMB II

général vallaisan Guillaume de Kalbermatten, et, sur son refus, au prinœ autrichien Frédéric de Scbwarzenberg. Mais ce prince étranger ne voulut combattre qu'en volontaire et laissa l'honneur périlleux du commandement au colonel Jean-Ulric de Salis-SogUo, conservateur protestant des Grisons, officier très brave et très habile à la tête d'un régiment, mais incapable, dit-on, de diriger une armée entière. Le colonel Elgger. officier plus entendu, lui fut adjoint comme chef d'état-major général. Le landamman colonel Ab Yberg fut choisi pour commander une division cantonnée à Arth sur la frontière schwyzoise. Elgger conseillait au Sonderbund de prendre l'offensive et de tomber sur Berne. Mais le Conseil de guerre, d'accord avec le général en chef, et pour se donner jusqu'au bout les apparences de la légalité, se décida à se renfermer dans une guerre défensive.

Cependant de nouvelles propositions de paix formulées par Zoug d'une part, les Grisons et Bàle- Ville de l'autre, consistaient à remettre la question des jésuites au pape et à reprendre l'affaire des couvents. Mais toute pensée d'accommodement était odieuse aux partis extrêmes, et paraissait aux yeux du Volksverein, de Berne, comme à ceux des jésuites de Lucerne, un malheur et une trahison. La voix de quelques hommes marquants des deux partis conservateur et radical, Weder de St-Gall, BluntschU de Zurich, le pasteur Schenckel de Schaffhouse et le professeur Antoine Cherbuliez de Genève, s'élevait en vain contre la guerre civile. Les sept cantons du Sonderbund exigeaient comme condition préliminaire de la paix, le désarmement et le licenciement des troupes fédérales. Les Douze s'y refusèrent. Les députés des septcanton> quittèrent la ville de Berne, le 29 octobre, en déposant une déclaration collective dans laquelle ils annonçaient ne pouvoir siéger plus longtemps à côté de ceux qui s'étaient mis contre eux en état de guerre: ils prenaient Dieu pour juge entre eux et leurs confédérés. « La population de Berne vit leurs voitures s'éloigner avec une curiosité triste et sérieuse. « C'était le signal d'une rupture qui paraissait sans retour possible*. >• La Diète hésitait cependant encore à prononcer le mot de guerre: mai> elle y fut entraînée par l'attitude menaçante du Volksverein etTénergit* audacieuse de Druey et d'Eylel, auxquels vint en aide, dit-on, une communication du cabinet anglais qui, par l'organe de son envoyé Robert Peel, aurait fait assurer M. Ochsenbein « que la majorité pouvait aller de l'avant, pourvu qu'elle fût sage » (3 novembre). Lord Palmerslon, «|ni dirigeait la politique anglaise en qualité de ministre des affaires étran-

* Gaullieur, La Suisse en 1847, 189. Geiièvo, 184S.

gères, avait d'abord paru vouloir agir de concert avec Guizot, le premier ministre de Louis-Philippe et Metternich, le premier ministre d'Autriche. Le cabinet de Londres condamnait les décrets de la Diète comme attentatoires à la souveraineté cantonale. Une note collective, signée des cinq grandes puissances, la France, l'Autriche, la Russie, la Prusse et l'Angleterre, devait être signifiée k la Diète. Mais au dernier moment, craignant que le triomphe du Sonderbund ne donnât gain de cause auii jésuites et à la politique française, Palmerston avait changé complètement d'attitude et de langage.

Le lendemain soir, à la lueur des flambeaux et en présence d'un concours immense qui encombrait les galeries et les abords de l'hôtel de Aille de Berne, la Diète décida que le décret de dissolution rendu le 20 juillet serait exécuté par les armes (4 novembre).. Le décret d'exécution était accompagné de deux proclamations au peuple et à l'armée. On n'était pas sans inquiétude sur la manière dont le décret serait accueilli dans certains cantons, à Bâie- Ville entre autres. Mais on apprit bientôt que le Grand Conseil de ce canton, par 64 voix contre 40, avait voté le décret d'exécution. Une autre déception attendait le Sonderbund à Zurich, où, à en croire les journaux de ce parti, les conservateurs devaient se rallier aux se*pt cantons au moment du danger. Une déclaration formelle de M. Bluntschli et de quatre-vingts autres notables de ce parti vint ôter cet espoir au Sonderbund. Pour surcroît de malheur, la division paralysait le Conseil de guerre des sept cantons, où deux hommes seuls, Siegwart et PhiUppe de Reynold de Fribourg, montraient de l'énergie et parlaient de nouveau de prendre l'offensive par un coup hardi sur Berne, capitale des Douze, et du radicalisme. Attaquer Berne eût été en effet le seul moyen de sauver Fribourg, que son isolement géographique exposait aux premiers coups de l'ennemi. Le gouvernement de ce canton avait fait de grands efforts pour mettre le cheflieu à l'abri d'une surprise. Le commandement des troupes fribourgeoises avait été donné au colonel Maillardoz, officier expérimenté, décoré dans sa jeunesse pour une action d'éclat à Wagram (1809) et connu par la direction habile de l'école de Thoune et de plusieurs camps fédéraux.

Mais Philippe de Maillardoz n'avait, en fin de compte, que 5000 hommes de troupes réglées, 5 à 7000 de landstourm et 31 canons à opposer aux 30,000 hommes qui, avec 60 pièces d'artillerie s'approchèrent de Fribourg, le 10 novembre, et commencèrent à l'enfermer dans un cercle de fer et de feu qui allait se rétrécissant sans cesse.

Aussi la démoralisation s'empara-t-elle bientôt du gouvernement de

Fribourg et des officiers eux-mêmes auxquels se révélait enfin l'inulililé d'une défense, avec le défaut total des secours soit humains, soit surnaturels, sur lesquels avaient compté les politiques aveuglés de ce canton. Le 13, à 7 heures du matin, un armistice fut conclu au château de Belfaux entre le général Dufour et le gouvernement de Fribourg. Mais le soir même, quelques coups de feu tirés par le landslourm amenèrent un combat très vif à Bertigny et aux Daillettes où tombèrent blessés ou tués quelques Fribourgeois et soixante Vaudois, victimes du brillant courage avec lequel ils s'étaient élancés à Tayaut de la redoute de St- Jacques \ Celle-ci ne fut évacuée que dans la nuit, et les troupes fribourgeoises enfermées dans la ville attendaient encore avec impatience le 14 novembre au matin, le signal d'une attaque générale, lors qu'elles apprirent tout à coup que l'armistice avait été suivi d'une capitulation entre le général Dufour et deux délégués du gouvernement fribourgeois.

Au mot de capitulation, les soldats et le landstourm fribourgeois, égarés par le désespoir, parlaient d'égorger les magistrats avec le colonel Maillardoz qu'ils accusaient de trahison ^ et voulaient faire feu sur les troupes fédérales à leur entrée dans la ville. Un officier eut l'idée salutaire de faire intervenir l'évêque dont la présence et les exhortations parvinrent à calmer la fureur des soldats et épargnèrent de grands désastres à la ville.

Vers cinq heures du soir le colonel Rilliet, avec sa division forte de 12,000 hommes, prit enfin possession de Fribourg pendant que le général Dufour, suivi du reste de l'armée, se portait en toute hâte vers la Suisse orientale, où le général du Sonderbund, Salis-Soglio et son chef d'état-major Elgger, avaient envahi l'Argovie dans le double but d'opérer une diversion en faveur de Fribourg et de soulever le Freyenamt. Mais la prise de Fribourg et l'attitude froide de la population catholique de l'Argovie déjouèrent ce projet. Une autre irruption hardie, mais également infructueuse, eut lieu dans le Tessin, où le colonel Muller, d'Uri, mit en fuite les troupes tessinoises commandées par le colonel Luvini (17 novembre). La défaite d'Airolo fut bien compensée par la prise de Zoug qui capitula les jours suivants. Un autre succès pour l'armée

1 Dufour accuse dans son Rapport 7 tués et 50 blessés du côté des tiraîHeurs vaudois. Dufour, Campcigne du Sanderhund, Genève, 1876, 112. L'honorable général s'indigne du reproche de trahison fait au colonel de Maillardoz, dont on a été jusqu'à dire qu'il avait été acheté. L'idée d'un tel marché ne vint jamais à l'esprit du général de la Confédération.

' Les journées des 13 et H novembre, par M. Ferdinand Perrier, major du génie et ingénieur du gouvernement fribourgeois. Fribourg, 1850.

fédérale fui l'occupation de rEntlibouch, dont le colonel Ocbsenbein dut conquérir pied à pied le terrain. L'ancien chef des corps francs se signala au combat de Scbupfbeim (22 novembre) par son éclatante bravoure et par l'humanité avec laquelle il empêcha des représailles à Malters^ dont les habitants avaient cruellement traité les corps francs. Mais dans ce moment le Conseil de guerre du Sonderbund comptait encore sur le secours de l'Autriche, à laquelle il avait fait appel dans une lettre datée du 13. Une seconde lettre, sans date, exprimait le même espoir\ Mais, le 24 novembre, l'armée fédérale, forte de 94,000 hommes et de 280 bouches à feu, marchait sur Lucerne, en quatre colonnes. La Diète, informée par l'envoyé anglais, M. Robert Peel, que les cabinets français et autrichien s'étaient mis d'accord pour opérer une intervention armée en faveur du Sonderbund, et que la menace de bombarder Toulon et Trieste arrêtait seule ces puissances, avait donné Tordre au général Dufour d'en finir au plus tôt^.

Les deux armées se rencontrèrent à Gislikon et s'entrechoquèrent avec fureur, de 10 heures duninatin à 4 heures de l'après-midi. Malgré le feu combiné des carabiniers d'Underwald, du landstourm et de Tartillerie lucernoise, les colonels fédéraux Ziegler et Égloff avaient réussi à s'emparer des hauteurs, lorsque le valeureux général du Sonderbund, Salis-Soglio, fit reculer les troupes fédérales devant une pluie de mitraille, qui tua aux fédéraux 19 soldats et en blessa 76. Ziegler et son adjudant, le landamman Siegfried d'Âarau, descendirent de cheval pour rallier leurs troupes. « Dans ce moment suprême une bat- « terie bernoise, amenée par le colonel Denzier de Zurich, comman- « dant Tartillerie de réserve, arriva en plein galop et prit position. Le « capitaine Moll, de Moûtier (Jura bernois) disposa ses pièces de 12 « avec un coup d'oeil sûr, dirigea le feu le plus meurtrier sur la batterie « ennemie et dans peu de temps la mit hors de combat'.

^ € Sa Majesté impériale, ayant reconnu la justice de notre cause, nous lui en « exprimons, au nom des sept États, toute notre gratitude et nous prenons la li- « berté de renouTeler l'observation qu'en suite de cette reconnaissance, le puissant

< empire d'Autriche ne peut manquer d'adopter les mesures propres à nous garan-

< tir de l'oppression dont nous sommes menacés et de nous maintenir dans notre

< droit. » Traduit du Livre hleu^ cité, 297. Un écrit de M. Wapf, de Lucerne, paru à Âarau, sous ce titre : Die Utzten Tage des Sonderhundes, assigne à cette lettre la date du 15 novembre, 57 et 58.

' Le Livre bleu cité plus haut, ne renfermant que les pièces offideU^s, ne dit rien de la menace de bombardement, pas plus que que l'avis d'aller de l'avant, donné par Peel à Ochsenbein, au nom de son cabinet, le 3 novembre.

' Gaullieur, loc. cit., p. 271, d'accord avec le Rapport du commandant en chef y p. 43. Le général Dufour a confirmé, par lettre particulière du 10 juin 1864, à l'au-

Salis-Soglio, atteint d*iin éclat d'obus à la tempe droite et jeté sur le sol, s'écria bravement : c camarades, ne faites pas attention, ce n'est rien. » Son aide de camp, un Diesbach de Berne, ne montra pas la même valeur et se retira du combat avec une blessure légère. La batterie Mazzola de Lucerne résistait encore, mais reçut de son chef de brigade Tordre de se retirer. Ce mouvement de retraite devint général et toutes les troupes du Sonderbund se retirèrent également vers Lucerne, où leur arrivée répandit une panique extraordinaire.

Cependant, le colonel Elgger tenait encore le plateau de Littau, sur l'Ëmme, et par un mouvement rapide d'Ârth sur Gislikon, le colonellandamman Âb Yberg pouvait rétablir le combat. Mais sous prétexte de défendre les frontières de Schwyz, Ab Yberg demeura immobile, comme à Kûssnacht en 1833. Sans se tenir pour battu, Elgger proposait de reprendre l'offensive et d'attaquer Tarmée des Douze sur quatre points différents, car le Sonderbund disposait encore de 20,0(X) hommes. Mais toutes les instances du vaillant colonel, pas plus que celles de Schmid d'Uri et d'autres l3fficiers qu'indignait cette retraite, ne purent vaincre la résistance du général en chef.

Salis ayant en vain sollicité du vainqueur un armistice de quarantehuit heures, se réfugie à bord d'un bateau à vapeur, chauffé en toute hàie, pour transporter à Altorf Siegwart, le père Roh et les membres les plus compromis du clergé et de la magistrature. Les chefs du Sonderbund emportaient avec eux la caisse fédérale et la caisse du canton dans lespoir, disaient-ils, de continuer la lutte dans le canton d'Uri et de donner ainsi aux puissances le temps d'intervenir. Mais la capitulation de Schwyz deux jours après la prise de Lucerne (26 novembre), suivie de la capitulation d'Underwald (25 novembre) et de celle d'Uri lui-même (le 27 novembre), enleva à la ligue séparée tout moyen de défense dans les petits cantons.

teur de ce livre, Paathenticité de ces déUils que révoquait en doute une lettre anonyme adressée de Grandson à ce dernier. Voir aussi VHeîvétie de 1847, ainsi que la brochure très intéressante intitulée : Der Untergang des Sonderbundes^ p. 170. Jenny père, Berne, 1848. L'auteur cite comme s^étant distingués dans le combat, outre ceux que nous avons nommés dans le texte, le capitaine de chasseurs Steioemann, dans le bataillon Benz de Zurich, le capitaine Hofistetter et l'aide-migor Schorrer, qui rallia le bataillon H&usler en plantant le drapeau fédéral à sa droite et en disant : « Suisses, tous savez ce que cela veut dire. » Le bataillon glaronnais Schindler soutint aussi vaillamment une attaque très vive de l'ennemi. Le brave capitaine Frauenfelder reçut un coup de feu à la cuisse et dea contusions à la tête et à la poitrine. Le major AVeinmann et le porte-enseigne Âbegg maintinrent la troape par leur ferme contenance. Ibid.. p. 185-87.

GUERRE DU SONDERBUND. 47 i

Un dernier boulevard lui restait dans le Vallais. Siegwart et quelques chefs de la ligue, Bernard Meyer, Reynold de Fribourg, de concert avec le chanoine de Rivaz et le colonel vallaisan Zen-Klusen, se réfugièrent dans ce canton, où ils firent tout leur possible pour engager le gouvernement du Vallais à prolonger la résistance et à donner pleins pouvoirs au général de Kalbermatten. La diplomatie leur vint en aide par ses agents. « Tenez encore quelques jours et la France interviendra, » disait un envoyé de Guizot\ Même promesse de la part d'un agent prussien.

Mais la fraction modérée du gouvernement, le président du Conseil d'État, M. Ignace Zen-Ruifinen, à sa tête, ne se sentait pas le cœur de rallumer les torches de la guerre civile et de faire du. Vallais le bouc émissaire de l'intervention étrangère. Le Grand Conseil de ce canton capitula le 29 novembre et le colonel Rilliet, qui, de Fribourg, avait porté son quartier général à Aigle, entra dans Sion le 30.

Ainsi finit la guerre du Sonderbund, où les Suisses avaient mis en ligne 1 30,000 hommes de troupes régulières et 50,000 hommes de landstourm, non pour combattre l'étranger, mais pour se combattre eux-mêmes. Les Douze devaient triompher parce qu'ils avaient pour eux le nombre et la force morale que leur donnaient l'autorité de la Diète, le nom de la Confédération et le drapeau fédéral, < cet étendard tout-puissant sur le cœur des Suisses ^ » L'alliance séparée devait succomber parce qu'elle avait tout le caractère d'une ligue fomentée par l'étranger et hostile à l'unité du pays. Quant à l'usage que fit la majorité de sa double victoire sur le terrain de la diplomatie et sur celui des opérations militaires, un publiciste non suspect de partialité envers la Suisse radicale, puisqu'il avait été injustement éliminé comme secrétaire d'État fédéral à l'ouverture de la Diète de juillet 1847, M. de Gonzenbach, dit a que la Suisse régénérée montra dans la lutte autant V d'humanité qu'elle avait déployé de fermeté et de vigueur dans les tf négociations diplomatiques'. »

Le général Dufour, auquel revient en grande partie l'honneur de œtte modération dans la victoire, devint l'objet de l'enthousiasme le plus vif de ses concitoyens. La Diète lui témoigna la gratitude de la nation par une épée d'honneur, accompagnée d'une gratification de 40,000 francs; Genève, ville natale de l'illustre général, y ajouta le don

* M. de la Fenestre, qui avait épousé en secondes noces la veuve d*nn M. de Diesbach, de Fribourg.

* Mgr. Luqnet.

' Voir la Bibliothèque universelle de Genève, 1859, p. 371.

d'une certaine étendue de terrain, les cantons de Berne et du Tessin le droit de bourgeoisie. Une proclamation de la Diète du 22 janvier 1848 fit connaître < que l'armée fédérale avcdt bien mérité de la pairie. »

La guerre du Sonderbund n'avait cependant pas été exempte de tout excès. Des actes déplorables de violence, de pillage et de profanation signalèrent l'entrée des confédérés à Fribourg et à Lucerne, mais ne sauraient être imputés aux chefs de la nation, ni au général en chef qui fit son possible pour les prévenir.

A Fribourg, Lucerne et Sion, les proscrits étaient rentrés à Tombre du drapeau fédéral. Le premier soin de ces derniers fut de renverser les gouvernements du Sonderbund et de les remplacer par des hommes qui avaient souffert pour la cause fédérale ou qui s'étaient signalés par leur hostilité aux jésuites et à la ligue séparée. 3000 citoyens du Bas-Yallais, assemblés le 2 décembre dans le chef-lieu, sous la direction de Maurice Barman et Joris, volèrent la suppression des immunités cléricales, l'administration civile des biens du clergé et l'expulsion des jésuites. La séparation du Vallais en canton romand et en canton allemand fut également prononcée par l'assemblée de Sion, sous la réserve de l'assentiment de la Confédération. Mais celle-ci n'eut garde d'y consentir et empêcha ainsi une seconde fois un démembrement qui eût ajouté au morcellement de la Suisse et au nombre déjà trop considérable des demi-cantons.

A Lucerne, la municipalité, renforcée de deux délégués de chaque district, composa un gouvernement provisoire, présidé par le célèbre proscrit, Robert Steiger. A Fribourg, l'ancien Conseil d'État essaya vainement de se maintenir, puis de transmettre ses pouvoirs à une commission provisoire de son choix. Une assemblée de 3 à 400 citoyens radicaux, réunis au théâtre, nomma à la hâte un gouvernement composé en partie de réfugiés et qui se donna pour chef Julien Schaller, fils aîné du magistrat éminent qui avait combattu l'admission des jésuites et rédigé la fameuse déclaration de 1818.

Des commissaires fédéraux furent chargés de veiller à la reconstitution des États séparés, dont les députés reprirent leurs fauteuils à la Diète. Neucbàtel et Appenzell-Intérieur avaient refusé de marcher contre les sept cantons et formé ce qu'on a appelé le Sonderbund neutre. La Diète les condamna à payer, le premier, 300,000 fr., le second, 1 5,000 fr., destinés à constituer un fonds en faveur des blessés de l'armée fédérale ou des veuves et des enfants de ceux qui avaient été tués dans . la guerre. Le cabinet de Berlin s'opposa sans succès à cette mesure. Il croyait pouvoir compter sur l'appui des cabinets de Londres, Paris,

Vienne et Pétersbourg qui s'étaient entendus pour imposer leur médiation et avaient choisi à dessein Neuchâtel pour siège du Congrès. Mais la marche rapide des événements et une nouvelle défection du cabinet anglais paralysèrent une seconde fois les desseins des puissances. Guizot lui-même, retenu par ses sympathies pour la Suisse et par la crainte de la presse française, n'avait pas montré dans toute cette affaire la décision de Metternich. L'intervention des puissances se borna à l'envoi à Berne d'un diplomate anglais émérite, sir Strattfort Canning qui, par ses entrevues avec Ochsenbein, le président de la Confédération, et par un mémorandum, adressé à la Diète en date du 15 décembre S chercha à obtenir en faveur des vaincus une amnistie générale, une répartition équitable des frais de guerre et Tabsence de toute mesure de proscription et de confiscation. L'envoyé anglais était aussi chargé d'insister sur la nécessité de ménager le roi de Prusse, en épargnant à Neuchâtel l'occupation dont ce pays était menacé et en lui faisant grâce de la contribution qui lui était imposée pour le punir de sa neutralité \

Mais sur tous ces points, Ochsenbein se refusa de prendre aucun engagement, et les remontrances de l'envoyé de lord Palmerston ne produisirent pas l'effet qu'en attendait le cabinet de St-James en retour des services signalés qu'il avait rendus à la Suisse. L'amnistie générale ne fut pas prononcée par la Diète. Tous les frais de guerre, évalués à 6 millions, furent mis à la charge des sept cantons. L'acquittement de cette dette causa de graves embarras financiers aux nouveaux gouvernements de Fribourg, Lucerne et Vallais et motiva de leur part des mesures violentes, soit contre les personnes qu'on envisageait comme les auteurs et fauteurs du Sonderbund, soit contre les couvents, dont les biens furent réunis au domaine national. Au Grand Conseil de Fribourg, Pierre Landerset chercha en vain à démontrer l'illégalité des rigueurs exercées contre les gouvernements de 47. Le nonce Maciotti ne fut pas plus heureux dans sa défense des couvents.

Les protestations du nonce et celles des évéques demeurant sans résultat, le saint-siège jugea à propos de se faire représenter en Suisse

^ Mémorandum de sir Strattford Canning au Livre hîeu, 299.

* Voir dans le Livre hleu toute la correspondance échangée au sujet des affaires suisses et du Sonderbund de 1844 à 1847, entre les diplomates anglais Aberdeen, Morier (ambassadeur en Suisse), Strattfort Canning, Cowley, Westmoreland, Ponsonby, Milbank, Normanby, Bloomficld, Jarnac, Orme, Peel, HerTey , Howard et leurs collègues de la diplomatie française, autrichienne, prussienne, russe, bavaroise, Guizot, Broglie, Metternich, Keyserfeld. Sydow, Canitz, Bunsen, Nesselrode, AVallerstein.

474 RÉVOLUTION DE NEUGHATEL.

par lin envoyé extraordinaire qui fût un messager de paix pour les peuples et un appui pour le clergé que le malheur des temps opprimait ^ Un prêtre français, né à l'île Bourbon, et qui avait été saint-simonien avant d'appartenir au sacerdoce, Mgr Luquet, évêque d'Hésebon in partibm, fut désigné pour remplir la belle, mais difficile mission de médiateur. Pendant un séjour de trois mois en Suisse, cet homme vertueux et du plus noble caractère, réussit à sauver les biens ecclésiastiques du Yallais par une convention équitable entre l'État et le clergé. Il en eût fait autant à Fribourg, à Lucerne, et conclu plus d'un arrangement utile à l'État et à l'Église, si, pendant qu on le signalait comme un caméléon dans quelques feuilles radicales, les ultramontains suisses ne l'eussent dénoncé à Rome comme un ami des radicaux et prêtant les mains à la formation d'un clergé national ^

Blessée du peu de cas que la Suisse radicale semblait faire de ses conseils et de ses remontrances, la diplomatie européenne n'avait pas renoncé à ses projets de médiation. I.e roi de Prusse, Frédéric-Guillaume IV, dont les royalistes neuchàtelois avaient fêté avec enthousiasme la présence dans leur pays en 1842, se montrait particulièrement hostile au parti victorieux. Il ne manquait d'ailleurs pas dans las cabinets de l'Europe d'hommes d'État assez perspicaces pour comprendre l'effet des événements de la Suisse sur leurs propres peuples et pour y reconnaître ce que le baron de Sydow, ambassadeur de Prusse, appelait dans une lettre écrite à Bernard Meyer de Lucerne, le combat d*avant-gwrde de la lutte universelle*. Une voix éloquente, celle du comte de Montalembert, dénonçait dans les Chambres françaises, le 14 janvier 1848, les péril que la défaite du Sonderbund faisait courir à la liberté, oubliant ceux auxquels elle eût été exposée parla victoire de la Ligue. Il oubliait aussi, le noble pair, les excès commis par le parti catholique pour ne se souvenir que des représailles exercées par ses adversaires. Car, ainsi que le disait un historien anglais, Georges Grote, qui avait séjourné en Suisse, en septembre et octobre 1847, les torts étaient bien partagés et ceux des radicaux n'empêchaient pas ce savant anglais de sympathiser avec la Diète et les Douze. Grote mettait à la charge des hommes d'Ëtat lucernois la principale part des malheurs passés et des dangers à venir.

* Paroles de l'envoyé lui-même.

' Dans sa soi-disant Histoire du Sonderbund, Crétineau- Joly a eu le front de représenter Mgr Luquet comme un simple missionncUre que Pie IX envoyait en Suisse pour réconcilier Us esprits, II, 518.

" Das Avantgarden-O^echt des universeUen Kampfes, Alfred Stern. Zur GeschichU des Sonderhundes, Sybel's historische Zeitschrift, 1879, 78.

RÉVOLUTION DE NEUGHATEL. 475

Mais les cabinets eux-mêmes n'en jugeaient pas ainsi et venaient de lancer de Neucbàtel une note collective où les représentants de rÂutricbe, de la Prusse et de la France^ auxquels se joignit ensuite celui de la Russie, déclaraient leur sérieuse intention d'intervenir. La réforme du pacte reprise de nouveau et décidée le 16 août 1847, leur paraissait un attentat au droit public européen, aucun cbangement ne devant et ne pouvant s'accomplir sans l'adhésion des cabinets garants du pacte de 1815. L'Angleterre elle-même semblait se ranger à cette opinion. Mais, le 24 février, éclatait à Paris la révolution qui renversa Louis-Philippe avec son ministre Guizot et donna le signal de la révolution européenne prévue par Sydow. La république fut proclamée à Paris et provoqua das révolutions analogues à Vienne, Berlin, Dresde, Milan, Naples et Rome. Plusieurs de ces révolutions furent malheureusement souillées par des assassinats, comme celui de Rossi , premier ministre de Pie IX. Le crime de Rossi, aux yeux de ceux qui le tuèrent en trahison, était de vouloir réconcilier la papauté avec la liberté et de rendre, comme il le disait, les Romains libres et les Italiens unis.

Au miUeu de la tourmente générale, la Suisse offre un spectacle réjouissant de paix et de tranquillité. Pendant vingt-quatre heures au plus, ce calme profond fut troublé par une révolution destinée à faire cesser l'anomalie qu'offrait la situation poUtique de Neuchâtel, à la fois canton suisse et principauté prussienne. Comprimé depuis 17 ans, le mouvement républicain éclata dans le Jura neuch&telois. Le 29 février, cinq jours après la fuite du roi Louis-Philippe, les couleurs fédérales furent arborées à la fois au Locle, à la Chaux-de-Fonds, au Val-de- Travers et aux Brenets. Le lendemain, l^' mars, 1000 hommes, conduits par Fritz Courvoisier, s'emparèrent du château de Neuchâtel et y établirent un gouvernement provisoire, présidé par l'avocat Marie- Alexis Piaget. Le Conseil d'État royaliste ne manqua pas de réclamer, comme en 1831, l'assistance fédérale. Mais répudiant la politique contre nature qui avait rivé les fers du parti suisse à Neuchâtel, la Diète reconnut cette fois et prit sous sa protection la nouvelle république (10 juillet 1848).

Toutefois, la haute assemblée commit la faute grave de ne pas profiter des embarras du roi de Prusse pour négocier l'émancipation complète de Neuchâtel. Le principe de la libre reconstitution des peuples n'est pas encore consacré dans le droit public européen. A chaque instant la Suisse pouvait donc s'attendre à voir naître un conflit avec la Prusse, d'autant plus qu'un parti nombreux, à la tête duquel se trouvaient les principales familles du pays, persistait à soutenir le principe de la légi-

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