DE LA PAIX DE WESTPHALIE
(de 1648 à 1712)
1. Goerre des paysans et Tenseanee des gonTernements. Lenenberg» Scltybi et les trois Tells (1649 h 1654).
La reconnaissance de la liberté helvétique par les potentats de TEurope eut pour résultat d'accroître les prétentions déjà excessives des gouvernements des grands cantons. Éblouis par le titre pompeux de « hauts, révérés et honorés seigneurs, » que leur donnait depuis lors la chancellerie impériale, ils crurent avoir hérité des prérogatives du souverain. Ils s'envisagèrent comme institués par Dieu même et traitèrent leurs sujets avec un redoublement de hauteur et de rigidité. Au lieu de prendre pour règle de conduite cette maxime fondamentale des États hbres que < le gouvernement est pour le peuple, » ils agirent, au contraire, comme si le peuple eût été là pour les gouvernants. De là une tendance à tout réformer, à tout centraliser. De là un déluge de lois et d'ordonnances, somptuaires, fiscales, pénales, souvent fort bonnes en ellesmêmes, mais qui devaient avoir pour effet de froisser le peuple dans ses Hbertés, ses coutumes, et dans ses franchises les plus chères.
Ce peuple, si peu instruit qu'il fût, avait un sentiment profond de ses droits, de sa dignité. Il voyait avec douleur les hommes des petits Cantons se réunir en landsgemeinden, élire leurs préposés et voter leurs propres lois, tandis que leurs magistrats à eux leur refusaient le droit de s'assembler et même celui d'exposer leurs plus justes griefs. « Pourquoi, disait ce peuple dans ses plaintes amères, pourquoi devrions-nous être moins libres que les hommes des Waldstsetten ? Nos pères n'ontils pas combattu comme las leurs à Sempach, à Saint- Jacques et à Grandson? > Dans tous les cantons, on n'entendait parler que de droits perdns, de franchises violées, de chartes tronquées ou soustraites par la supercherie intéressée des gouvernants. Le régime des baillis était un
autre sujet de mécontentement. La destitution de quelques-uns de ces tyranneaux n'empêchait pas leurs successeurs de suivre leur exemple et de s'enrichir rapidement aux dépens de leurs administrés.
A ces justes sujets de plaintes, le peuple en joignait d'autres moins légitimes. Accoutumé à ne pas payer d'impôts, il taxait d'injustes tous ceux que les circonstances et les nombreuses prises d'armes des derniers temps avaient rendus nécessaires. Le nom même d'impôt lui paraissait un retour à la féodalité.
Un événement extérieur, heureux pour les autres nations, la paix générale, vint mettre le comble au malaise et au mécontentement du peuple suisse. cPendantlaguerre de Trente ans \ dit un écrivain neucbâtelois, les habitants des contrées désolées par ce fléau s'étaient réfugiés en grand nombre sur le territoire suisse; le prix de toutes les choses nécessaires à la vie avait doublé ou triplé; la valeur des terres et des maisons s'était élevée dans la même proportion ; les gens de la campagne usèrent de ces nouvelles sources de prospérité comme si elles n'eussent jamais dû tarir; ils s'adonnèrent au luxe et à la bonne chère; bien des heures furent passées au cabaret, qui naguère l'étaient à la charrue; les habitants des villes, mieux avisés, leur prêtaient sur hypothèques les sommes qu'ils avaient épargnées. Lorsqu'après la conclusion de la paix, les réfugiés retournèrent dans leurs foyers, et que les contrées voisines longtemps en friche se trouvèrent rendues à la culture, le paysan suisse se trouva avec des ressources amoindries, des propriétés obérées et des habitudes dispendieuses qu'il n'avait plus les moyens de satisfaire. »
En même temps, la paix amena le licenciement d'une grande partie des troupes qui servaient en Allemagne et en France; une multitude d'hommes mécontents de leur sort, habitués à l'oisiveté et au désordre, furent rendus à leurs foyers. Un malaise général gagna les populations. La dépréciation des monnaies vint mettre le comble à lagêne publique. Pour mettre de l'ordre dans le numéraire, les gouvernements durent retirer leur billon et réduire la valeur du batz du tiers ou de la moitié. Cette réduction, qui frappait surtout le pauvre, fît éclater un soulèvement populaire.
Le signal de la sédition partit de l'ËntUbouch. Fier de ses franchises et de ses exploits dans les guerres du XIV"* et du WV^ siècle, le petit peuple remuant de cette contrée pastorale avait déjà montré, par la tentative malheureuse d'Am-Stalden, quelles étaient ses dispositions à
^ Histoire de la Stàsaty par un Neucbàtelois (le comte Petitpierre WesdeUen). Neucbitel, Attinger, 1849, 240.
r^d de la seigneurie de Lucerne. Dès lors, ses griefs n'avaient fait qu'augmenter, et lorsque le gouvernement eut diminué la valeur du DQméraire, en 1653, les montagnards de TËntlibouch firent des remontrances au gouvernement lucernois. Un riche paysan, le banneret Jean Emmenegger, porta la parole pour ses compatriotes. Mais loin d'avoir UQ résultat favorable, c.ette démarche ne valut aux réclamants que des injures et des menaces. Le bailli Krebsinger, vieil officier, qui ne connaissait d'autre droit que la force, se distingua par son langage hautain: c Les paysans, dit-il, feront bien de se tenir cois, à moins qu'ils ne veuillent avoir sur le dos des bataillons Welsches qui sauront les mettre à la raison. »
Ces paroles outrageantes produisirent une irritation extraordinaire. On crut que la seigneurie de Lucerne songeait à s'entourer de troupes italiennes pour opprimer impunément ses sujets. Un huissier envoyé de la ville pour opérer une saisie, fut arrêté par les paysans, garrotté, puis promené de village en village, un mors à la bouche et une couronne de paille sur la tête, au milieu des huées des populations.
Le 26 janvier 1653, toutes les communes de l'Entlibouch, curés en tête et gonfanons déployés, se rendirent en procession à Heiligen-Kreuz (Sainte-Croix), village situé à 3780 pieds au-dessus de la mer. Là, sous la présidence du banneret Emmenegger, elles jurèrent à la face du ciel de maintenir leurs franchises et de défendre l'entrée du pays contre tout soldai étranger qui serait assez audacieux pour y mettre le pied. Enhardis par cet acte solennel, les montagnards refusèrent d'obéir à l'ordre du gouvernement qui les invitait à envoyer une nouvelle députation dans le chef-lieu : « Messieurs de Lucerne, répondirent-ils, sont aussi près de nous que nous d'eux, et s'ils ont quelque communication à nous adresser, ils peuvent venir nous la faire ici. »
Ces paroles hardies, jointes aux dispositions peu favorables des autres bailliages et de la bourgeoisie du chef-lieu,intimidèrent la seigneurie. Elle envoya aux mécontents l'avoyer Ulric Doulliker en personne et d'autres magistrats avecdes propositions conciliantes. Doulliker et ses collègues, accompagnés de deux pères capucins, dont la robe brune vénérée du peuple devait les protéger contre la violence, se rendirent k Schûpfheim où les communes de l'Entlibouch étaient convoquées pour délibérer sur les propositions des délégués du gouvernement (le 15 février). L'assemblée eut lieu dans Téglise du village; elle présentait un spectacle étrange et peu rassurant pour la cause de l'autorité. 1 400 hommes armés de massues, de mousquets et de hallebardes déGlèrent au son des cornets à bouquin. Entête du cortège marchaient les trois Tells, c'est-à-dire trois
montagnards aux membres robustes, costumés à la façon des anciens Suisses et figurant les trois libérateurs du Grûtli. HintervoU, Stadelmann et Unternashar étaient les noms peu harmonieux de ces héros populaires. Lorsque les communes se furent formées en cercle autour des délégués, ceux-ci leur promirent au nom de la seigneurie l'abolition des deux impôts établis sur le bétail et le sel. Ces concessions ne satisfirent point les fiers Entliboucher ; ils réclamèrent l'abolition des amendes et du monopole du sel ; ils demandèrent aussi celle des poursuites pour dettes et la réduction du tiers des créances. Il n'était pas question dans les vœux exprimés par les montagnards de l'exercice des droits politiques, ni de demande de représentation au sein des conseils. Ces exigences de la démocratie moderne étaient étrangères au point de vue des populations rurales de ce temps. L'avoyer lioulliker essaya de faire voir au peuple que ses prétentions étaient exorbitantes et termina son discours par ces paroles du Nouveau Testament : « Celui qui résiste aux puissances établies, résiste à Dieu même. > Un montagnard d'une taille gigantesque, nommé Hans Krummenacher, se plaça alors devant lui et dit: < Oui, oui, monsieur l'avoyer, quand les magistrats sont justes, ils viennent de Dieu ; mais quand ils sont injustes, ils viennent du diable \ »
DouUiker et ses collègues reprirent, consternés, le chemin do Lucerne. Ils n'y étaient pas arrivés que déjà tout le pays était en rumeur, Willisau, Sursée, Munster, c'est-à-dire dix bailliages sur les quatorze dont, avec les villes libres de Sursée et de Sempacb, se composait le territoire lucernois. Une assemblée populaire se réunit à Wolhausen dans l'Entlibouch, le 26 février, et prêta serment au pacte d'alliance (Bvndesbrief), rédigé par Ëmmenegger. Des ecclésiastiques présents à la réunion donnèrent à cet acte une sorte de sanction religieuse.
Aussitôt le mouvement gagna le canton de Berne, dont plusieurs ressortissants avaient pris part à l'assemblée de Wolhausen. Des assemblées populaires analogues eurent lieu à Langnau et à Trachselwald (14 et 24 mars). Encouragés par le succès de la rébellion, les campagnards lucernois prirent les armes et, renforcés par quatre cents Soleurois et six cents Bernois, bloquèrent la capitale de leur canton, réduite à implorer le secours armé des Waldstsetten, où les esprits étaient plus favorables aux paysans qu'aux patriciens.
^ « Ja, ja, ihr ait von Oott, wenn ihr gerecbt ; aber vom TAfel, wenn ibr ungerecht ait. » Cette doctrine, moins la brutalité da langage, était déjà celle des Viaigoths d'Espagne qui disaient à lear roi : € Rex eris si recte facias; si non facias non eris. » Toreno, RisUnre des Bàoàlutiom éPEsfogne^ III, 362.
Sans faire cause commune avec ie mouvement, la bourgeoisie de Lucerne était aussi passablement agitée et réclamait soit une participation plus grande aux charges de l'État, soit des privilèges pour Tesercice des métiers où les petits bourgeois se voyaient supplantés par les étrangers domiciliés dans leur ville. Les chefs de la fraction poUtique de la bourgeoisie étaient les deux frères Rûttimann, auxquels le grade de capitaine et leur richesse assuraient une influence considérable. La bourgeoisie utilitaire avait pour meneur le D^ Oehn.
A la nouvelle que les paysans de dix bailliages bloquaient Lucerne, les six cantons catholiques étaient intervenus en médiateurs (du 6 au 18 mars). La diète des XIII cantons, de son côté, réunie k Baden, avait adressé un manifeste (mandat) aux rebelles des divers cantons pour les menacer de ses armes et les sommer de livrer les meneurs (18 mars). Les paysans lucernois les premiers jugèrent à propos de se soumettre et de signer un armistice avec la ville. Les paysans bernois de l'Emmenthal et de TArgovie, dociles à la voix des députés des États évangéliques de Zurich, Bàle, SchafThouse, Appenzell, Saint-Gall avaient imité l'exemple de leurs voisins (le 3 avril). Leurs députés firent, le lendemain, à Thôtel de ville de Berne amende honorable à genoux devant les commissaires et jurèrent fidéUté l'un après Tautre entre les mains du chef de la médiation, le bourgmestre Waser de Zurich ^ Le même jour les paysans de Soleure obtenaient le pardon de leur gouvernement. Ceux de Liestal et de la campagne de Bàle prenaient l'engagement de cesser toute relation avec les rebelles des autres cantons. Mais à peine les paysans avaient-ils accompU leur soumission qu'ils se repentaient de l'avoir faite; l'insurrection se ranimait avec une nouvelle force dans la campagne lucernoise et se propageait avec une rapidité effrayante dans les cantons voisins de Berne, Soleure et Bàle. Une grande assemblée populaire avait lieu dans le village bernois de Soumiswald et réunissait des délégués de ces trois cantons et de celui de Lucerne, au nombre de mille (23 avril). La différence de religion n'avait pas arrêté les Lucernois. L'ambassadeur de France, La Barde, qui voulait pêcher en eau trouble, s'y faisait représenter par Baron, son secrétaire. Nicolas de Leuenberg, de Schœnholz, l'un des députés qui avaient fléchi le genou devant les magistrats de Berne, présidait la réunion, et fît observer le plus grand ordre. C'était un homme
^ PapUcofer et Kaiser, tidg. Abschiede de 1649 à 1680, 156 et 157. — Segesser, Sechts^uchiehU Luzems, III, 295. — TiUier, (JeaehicMe des àdg. Freiataaies Bem, IV, 163.
grave, religieux et doué d'une certaine éloquence naturelle. Un réfugié allemand, le notaire Brônner, servait de secrétaire à cette landsgemeinde de l'insurrection. On lut le pacte d'alliance qui devait unir désormais les paysans suisses comme le serment du Grutli avait uni leurs pères. On le jura à genoux et à mains levées en invoquant la bénédiction du ciel, puis on se sépara paisiblement. Le 14 mai, une nouvelle assemblée tenue à Huttwyl, sur la frontière de Berne et de Lucerne, confirmait les décisions prises par les réunions précédentes.
Ces assemblées avaient abusé les insurgés sur leurs forces. Ils se crurent les maîtres de la situation et commencèrent a maltraiter ceux de leurs concitoyens qui étaient restés fidèles au gouvernement. On désignait ces derniers sous le nom de modérés (linden),par opposition aux rtides ou dtir« (harten) qui étaient partisans de l'alliance. Quatre petites villes devinrent avec l'Entlibouch les principaux foyers de l'insurrection, Liestal, Olten, Langnau et Willisau. Aarau, au contraire, restée fidèle au gouvernement, résista courageusement aux menaces des paysans ameutés sous ses remparts. Des hommes énergiques dirigeaient le mouvement; le tisserand Schad, à Liestal ; Leuenberg et Galli, dans l'Emmenthal; Gysin, k Olten; Emmenegger et Christian Schybi, dans la campagne lucernoise. Ce dernier, vieux soldat, déployait une activité et une ardeur extraordinaires. Chef suprême de la révolte, il Veut peutêtre fait réussir à force d'audace et d'impétuosité. Mais son crédit pâlissait devant celui de Leuenberg, dont l'extérieur imposant et les manières graves et populaires le rendirent, sous le nom d'Obmann des Bundes, le véritable chef et le dictateur de l'insurrection. Quand, paré de son grand manteau rouge, le sabre au côté, Leuenberg à cheval parcourait les campagnes insurgées, des villages entiers accouraient sur son passage et pour saluer, tête nue, le roi des paysans. Une escorte de volontaires veillait jour et nuit à la sûreté de l'élu du peuple suisse.
Enivré de ces honneurs, le paysan deSchœnhoIz perdit un temps précieux en paroles et donna aux gouvernements le temps de se remettre de leur frayeur et de réunir leurs forces. Berne, qui ne pouvait compter sur ses sujets allemands, avait appelé sous les armes ses milices welsches du Pays de Vaud, avec ses alliés de Bienne, Neuveville, Moûtiers, Neuchâtel et Genève. Zurich, dont le peuple avait été en vain sollicité à la révolte, réunit 5000 hommes presque tous volontaires. Un moment ébranlées, les tribus deBâIe se raUièrentà la voix vénérée du bourgmestre Wettstein. Fribourg, au contraire, réunit à grand'peine ses troupes: des conciliabules révolutionnaires eurent lieu dans une grange du couvent delà Valsainte, dans l'église de Charmey, à Gruyères, et jusque dans
le camp d'observalion, formé à la Singine, frontière des deux cantons de Berne et Fribourg. Une conjuration fut même ourdie dans le but de rendre indépendantes les quatre petites villes d'Estavayer, Gruyère, Romont et Bulle. Le banneret de l'Entlibouch, Emmenegger, était entré en rapport avec ceux de la Gruyère. La partie allemande et les anciennes terres autour de Fribourg comptaient aussi un certain nombre de mécontents. c Je suis bon patriote, disait l'orateur des Gruyériens, Savary de laVère ; « nous ne devons prendre les armes que pour le salut de la Suisse et
< du canton. Nous battre contre ceux qui ne réclament que pour leurs 4 franchises, c'est nous battre nous-mêmes. Nous ne devons pas franchir
< laSingine. » Mais la conjuration fut découverte à leurs Excellences par un gentilhomme nommé François-Pierre Griset de Forell, lieutenant d'avoyer à Estavayer. Le colonel Reynold, qui commandait le camp de la Singine, parvint à faire passer la rivière à une partie de ses troupes mutinées et se dirigea par Berne vers l'Oberland, où il s'empara des armes et des chefs des rebelles \
Pendant ce temps, la diète siégeant à Baden depuis le 29 avril, et composée des députés des XIII cantons et de plusieurs pays alliés (Vallais, Bienne, le prince-abbé de St-Gall et la ville de ce nom), désignait trois généraux et approuvait le plan d'attaque dressé par eux\ Zv^eyer d*E?ebach, d'Uri, à la tête des troupes des Waldstaetten et de Saint-Gall, devait réduire la campagne lucernoise; Conrad Werdmuller, de Zurich, tomber sur TArgovie inférieure avec les troupes de son canton et des Etats orientaux, pendant que le général bernois, Sigismond d'Erlach, soumettrait l'Argovie supérieure et l'Emmenthal avec les troupes de Berne, Bienne, Fribourg et ses alliés Welsches.
Mais avant même que d'Erlach eût réuni Tarmée à ses ordres, Schybi conçut un autre plan fait pour déjouer toutes les combinaisons des généraux de la diète. Il consistait à fondre sur le corps d'armée zuricois avec toutes les forces réunies des paysans. < Attaquons-les sur trois points à la fois, dit-il à Leuenberg, par Mellingen, Bublikon et Brugg, et nous les jetterons dans la Reuss. »
^ ArcfUvea cantonales de Fribourg, voir le Procès de la rébelUon. Tillier dit que sur les 1000 hommes qae commandait Reynold, la moitié seulement purent être dirigés sur Berne. IV, 184.
* Dans cette diète de Baden figuraient entre autres le bourgmestre Waser de Zurich, l'avoyer Antome de Graffenried de Berne, l'ayoyer de Luceme Ulric Doullilcer, Jost Pûntiner, landamman d'Uri, Belmont et Schomo de Schwyz, Nicolas de Diesbach et Pét. Meyer de Fribourg, J.-J. de Staal, banneret à Soleure, un Salis et un Planta des Qrisons, un Stockalper et nn Ealbermatten du Yallais. Papikofer et Kaiser eidg. Abschiede de 1649 à 1680, 162.
Ces paroles prononcées dans une chambre d'auberge, à Langen^ thaï, furent entendues par un jeune ecclésiastique , prisonnier dans une pièce Toisine, et révélées aussitôt aux autorités bernoises. Werdinuller, averti à son tour, se hâta d'occuper les hauteurs de Bublikon, où devait se faire l'attaque principale.
Déçu dans ses projets, Leuenberg entama des négociations avec le gouvernement de Berne, et pour donner plus de poids à ses paroles, vint camper aux environs de la capitale avec 20,000 hommes. Chose admirable dans une guerre civile et au sortir des brigandages de la guerre de Trente ans, ce général laboureur maintint une exacte discipline. Pendant plusieurs jours même, les portes de la ville restèrent ouvertes et les bourgeois purent vaquer librement aux affaires qu'ils avaient à la campagne. Pressé par les paysans et privé de toute communication avec ses alliés, le gouvernement de Berne acheta la paix à des conditions qui ruinaient en partie son autorité. On accordait aux campagnards, non seulement une amnistie, 50,000 écus d'aumônes, la restitution des amendes injustement perçues, mais encore la libre réunion des délégués delà campagne toutes les fois qu'ils auraient da< sujets de plainte contre le gouvernement. Les campagnards, en échange, promettaient de poser les armes et de rentrer dans leurs foyers. Le traité fut signé par les deux partis sur le Murifeld (28 mai). Mais six jours après, le gouvernement de Berne persistant à garder sous les armes les troupes des pays de langue française qui étaient venues à son secours, c sans doute, conjecturaient les paysans, pour se dispenser de tenir ses engagements, > Leuenberg, au lien de poser les armes comme il en était convenu, se dirigea vers l'Argovie.
Les paysans de cette contrée, après avoir pris Mellingen, venaient d*être repoussés par Werdmuller qui leur avait accordé un armistice de deux jours (31 mai). L'arrivée de Leuenberg et de Schybi à la tète de 20,000 hommes changea les dispositions des paysans argoviens. L'armistice expiré, tous ensemble ils se jetèrent avec fureur sur l'armée zuricoise dans l'après-midi du 3 juin. Bien que Werdmuller n eût que 9000 hommes à ses ordres, Zuricois, Glaronnais, Schaflhousois, Appenzellois et St-Gallois, il ne balança pas à accepter le combat, comptant sur son artillerie. Les paysans luttèrent avec rage depuis quatre heures à sept, dans le village de Wohienschwyl et aux environs. Mais, comme Werdmuller l'avait prévu, foudroyés par rartillerie fédérale et environnés de maisons en flammes, les insurgés furent obligés de se retirer et obtinrent un nouvel armistice jusqu au lendemain.
Égaré par le désespoir, l'audacieux Schybi voulait profiler des ténèbres
pour fondre sur rarmée zuricoise. Leuenberg et les autres chefs rejetèrent cet avis déloyal et renouèrent les négociations avec le général Werdmuller. Le populaire bourgmestre Waser venait d'arriver au camp zuricois, et avec cette éloquence dont il avait fait preuve en mainte occasion, il harangua les délégués des paysans; il leur fit comprendre que le convenant de Stanz, dont ils invoquaient certains articles, loin de leur être favorable, condamnait non seulement les séditions, mais même toute assemblée populaire. Cas paroles firent impression sur des hommes démoralisés par leur défaite. Un traité fut signé le 4 juin k Melhngen^à la suite duquel les paysans de Soleure, de Bàle et de TArgorie mirent bas les armes et se dispersèrent ^ .
Les insurgés de Berne et Lucerne, au contraire, étaient rentrés en bon ordre dans leurs cantons, et cherchèrent à prolonger la résistance: Schybi tenta une attaque contre le pont de Gislikon, mais il fut repoussé avec perte (4 et 5 juin). Plus malheureux encore, Leuenberg éprouva une défaite totale à Herzogenbuchsée, où, trois heures durant, les paysans combattirent contre les soldats d'Erlach, Bernois, Pribourgeois et Biennois, avec tout l'héroïsme du désespoir (8 juin).
Maîtres du champ de bataille par leur triple victoire, Werdmuller, Erlach et Zweyer opérèrent leur jonction et formèrent deux conseils de guerre pour la punition des rebelles. Les gouvernements cantonaux sévirent de leur côté et se montrèrent d'autant plus cruels dans leur triomphe qu'ils avaient été lâches dans le péril. Toux ceux qui avaient pris une part un peu marquée à la sédition furent décapités, écartelés, pendus ou fustigés, mutilés et frappés dans leurs biens. Bile se signala par sa cruauté, et Wettstein, si modéré jusqu'alors, usa de son influence dans le sens de la rigueur. Uh Schad, le principal des insurgés de ce canton, périt par le supplice de la corde et six autres, tous hommes ^fés, portèrent leur tètes blanchies sur le billot. Liestal fut dépouillé de toutes ses franchisas.
Un seul État, Soleure, ne prononça aucune condamnation et ne livra qu'à regret ses ressortissants aux tribunaux militaires de Zofingue. L un d'eux, Adam Zeltnei% sous-bailli de Bouchsitten, n'avait paru, dit-on, à la réunion de Soumiswald que pour faire l'éloge de son gouvernement et prendre ad référendum les décisions de l'assemblée. Son gouvernement, l'ambassadeur de France et les cantons catholiques sollicitaient sa grâce. Au jour du jugement, les voix se partagèrent au sein du conseil de guerre. Sept juges votèrent la grâce et sept aussi la mort. Werdmuller,
' PupUcofer et Kaiser, eidg. Abscfnede de 1649 à 1680, 176.
comme président, devait trancher la question. Sans se laisser attendrir par les pleurs d'une femme enceinte et de six enfants qui imploraient à genoux la grâce de leur père, le cruel général se prononça pour la mort. Zeltner fut décapité à ZoGngue, le 2 juillet \
Sept jours après, la tête de Schybi roulait sur l'échafaud à Sursée. I.e vieux soldat avait supporté tous les degrés de la question la plus raffinée avec tant de courage que le juge Pfyffer le déclara ensorcelé!
L'exécution de Leuenberg n'eut lieu qu'en septembre. Loin de chercher à fuir après sa défaite, il s'était retiré dans sa demeure à Schœnholz et vaquait à ses occupations ordinaires, lorsque quatre misérables qui croyaient se racheter par cette trahison s'emparèrent de lui et le livrèrent à la justice. Conduit à Berne dans un accoutrement ridicule et un sabre de bois au côté, l'ex-roi des paysans fit son entrée dans cette ville au milieu des outrages de la multitude. Deux mois après, il eut la tète tranchée, et son corps écartelé par le bourreau fut exposé sur les quatre grands chemins du canton. < Ainsi finit, dit un noble historien, un homme qui, tandis qu'il en avait 40,000 sous ses ordres, n'avait pas fait tomber sous le fer une seule tète^ » Le secrétaire de Leuenberg, le réfugié allemand Brônner, et onze paysans bernois partagèrent le sort de leur chef et furent pendus ou décapités. A Fribourg, un des chefs de l'émeute de la Singine, François Chollet> avait été exécuté secrètement dans la tour du Boulevard (le i5 juin) et on avait pendu en effigie Savary de la Vère, qualifié dans la sentence de principal chef de la révolte.
Le drame sanglant devait finir aux lieux mêmes ou s'était joué le premier acte. L'Entlibouch, malgré les rigueurs d'une occupation militaire, remuait encore. Trois proscrits, les trois Tells, erraient dans le pays et y propageaient la sédition de village en village. L'un d'eux, Stadelmann, eut la triste idée de s'adressera l'ambassade de France pour réclamer l'intervention de cette puissance dans les affaires de la Suisse. Lucerne députa vers les montagnards l'avoyer Doulliker et d'autres magistrats pour recevoir leur serment de fidélité. Non seulement ils refusèrent de le prêter, mais Doulliker et ses collègues faillirent être massacrés en pleine assemblée. Un nouveau péril les attendait sur la route de Schupfheim k Lucerne. Excités par un nommé Krummenacher, l'huissier de Schupfheim (qu'il ne faut pas confondre avec le landweibel de TEntlibouch du même nom, ou avec Torateur qui avait
^ Pupikofer et Kaiser, eidg. Abschiede, de 1649 à 1680, 186. — Tillier (Geschkhie des FreiskuUes Bem, lY, 198) dit que Zeltner, loin de tenir la conduite modérée qu'on lui prête, était l'un des chefs de l'insurrection.
* YuUiemin, Histoire de la Ccn^fèdératian suisse^ Xm, 75.
apostrophé Doulliker au commencement de la révolte), les trois Tells, auxquels s'était joint un nommé Marbach, complotèrent le meurtre des envoyés de Lucerne. Embusqués avec leurs mousquets derrière des buissons, ils tirèrent trois coups de feu sur la députation. L'avoyer Doulliker ne fat atteint que légèrement à la cuisse. Mais le conseiller Stouder tomba mort sur la place. Les autres magistrats s'enfuirent épouvantés à Lucerne (29 septembre).
L'Entlibouch fut occupé une seconde fois et les meurtriers traqués de maison en maison comme des bêtes fauves. Un enfant montra aux soldats la grange où se cachaient deux des meurtriers (Hintervoli et Unternaeher). Se voyant trahis, ces deux hommes montèrent sur le toit de la grange, et pendant que l'un d'eux faisait rouler sur les soldats les grosses pierres dont le toit était chargé, selon l'usage de la contrée, l'autre, armé d'un grand sabre, repoussait les hardis assaillants qui essayaient d'aiTiver jusqu'à lui. A la fin, désespérant de les prendre en vie, les soldats les tuèrent à coups de mousquets. On se vengea sur leurs cadavres qui furent écartelés à Lucerne par la main du bourreau. On fut plus heureux avec Stadelmann, le dernier des Tells ; il tomba vivant entre les mains des soldats et fut décapité avec un de ses complices.
Le banneret Emmenegger, auquel on attribuait l'origine de la révolte, fut exécuté sans miséricorde. Il en fut de même du Landweibel ou huissier de l'Entlibouch, Kroummenacher, surnommé Gros- Jean, décapité le 8 juillet. La même peine atteignit six paysans, parmi lesquels Friedli Boucher dont le souvenir revit encore dans les chants populaires. Deux autres des rebelles, Kroummenacher Klein -Hans (Petit- Jean), huissier à Schûpfheim, et son complice Marbach avaient échappé au gibet par la fuite. Marbach eut la tête tranchée quelques années plus tard à la suite d'un nouveau cx)mplot. Plus heureux ou plus habile, Kroummenacher obtint encore une fois sa grâce par l'intercession des capucins et des 40 préposés de l'Entlibouch. On ne jugea pas à propos de punir le paysan du même nom qui avait contesté le droit divin de la magistrature et si rudement apostrophé Doulliker à l'origine de la rébellion \
Après avoir fait acte de rigueur, le gouvernement de Lucerne eut le bon esprit de se montrer clément et de rendre aux communes leurs lettres de franchise, aux termes du compromis de Stanz. Cette mesure de justice et de bonne politique calma subitement toutes les inquiétudes, tous les ressentiments. Les communes de l'Entlibouch prêtèrent serment
* Lettres écrites à Pauteur par Théod. de Liebenau, archiviste d'État à Laceme, 21 janvier et 17 février 1879.
mSTOIBX BUIBSB, TOMB n. 11
de la meilleure grâce, et pour s'assurer elles-mêmes contre les séductions de Tesprit de révolte auquel elles avaient cédé si souvent, elles se lièrent envers les hauts seigneurs de Lucerne par un vœu d'obéissance perpétuelle devant l'image de la Vierge qui est dans l'église des pères franciscains à Wertenstein.
Les patriciens lucernois jugèrent aussi à propos de faire quelques concessions aux bourgeois du chef-lieu. Ils leur accordèrent : 1^ le droit de concourir avec eux pour les charges secondaires de secrétaire du Conseil et de grand sautier ; 2® une part aux pensions étrangères et à la distribution du blé qui se faisait chaque année à Noël \
Assez d'accord entre eux, tant qu'il ne s'était agi que de punir des sujets rebelles, les gouvernements suisses se brouillèrent quand il fut question de répartir les frais de guerre. Berne, en particulier, réclamait de Solcure et de Lucerne des sommes considérables que ceux-ci refusaient de payer.
 la fin, tous les cantons s'entendirent pour mettre la plus grande partie de ces frais à la charge de l'État de Soleure qu'ils accusaient de Ûcheté et de connivence avec les paysans (1654). Trop faible pour lutter contre tous, Soleure se soumit; mais il sépara ses intérêts de ceux de ses confédérés, et conclut au mois de juillet de la même année un traité séparé avec Louis XIV, au grand mécontentement de l'empereur d'Allemagne, Ferdinand III qui en témoigna son déplaisir à la diète, tout en la félicitant de sa victoire sur les paysans, par lettre datée de Ratisbonne (5 août 1053)\
Un fait trop réel aux diverses époques de nos annales, c'est la tendance commune à tous les partis vaincus de faire appel aux puissances étrangères. « Toujours en Suisse, dit un judicieux écrivain, les partis vaincus auront recours aux Turcs et aux païens plutôt que de se réconcilier avec leurs concitoyens du parti dominant'. »
Cette absence de dignité républicaine et d'honneur national est encore pour beaucoup dans les maux dont la Suisse souffre aujourd'hui.
* Segesser, Bechtsgeschichte der Siadt und Eepuhïik Luzem, JH, 239.
* Pupikofer et Kaiser, eidg, Abschiede de 1649 à 1680, 193,
* Le doyen Aloys Vock, auteur du récit de la guerre des paysans, dans le recueil intitulé : Helvetia. La principale source contemporaine est le récit du paysan de Brechershiiusern. La guerre des paysans et l'épisode des trois Tells en particulier ont fait l'objet d'articles intéressants et illustrés, dus au crayon du célèbre dessinateur Disteli, de Soleure, dans l'almanach qui porte le nom de cet artiste. Voir Vulliemin, Histoire de la Confédération suisse, XIII, 81. — Pfyffer, Gtschichte von Luzern, 396.— Pupikofer et Kaiser, eidg. Abschiede de 1649 à 1680, 296, 1767.
2. Gverre rellgtense de Tillmergen*— Essais infractuenx pour améliorer les institutions fédérales. •— RéTOlutions à BAle et à GenèTe (1658 à 1712).
Les plaies faites à la nation suisse par la guerre des paysans sai- '^naient encore, que toutes les torches de la guerre civile se rallumèrent dans la Confédération. La cause en fut la persécution dirigée par le gouvernement de Schwyz contre quelques familles protestantes du village d'Art.
Ces familles, parmi lesquelles les d'Ospenthal tenaient le premier rang, se réunissaient pour prier dans une maison isolée, appelée le Humelhof, et y recevaient en secret la visite de pasteurs zuricois déguisés en bouchers ou sous d'autres costumes. Ces conciUabules furent remarqués des voisins, et l'un d'eux se chargea de les dénoncer aux prêtres et aux capucins du pays. Ceux-ci se réunirent à Schwyz en synode, le 10 septembre 1655, et invoquèrent le bras séculier contre les Nicodémil^ \ et en particulier contre la race impie (das gottlose Geschlecht) des Ospenthal , accusés de troubler le pays depuis le temps de la guerre de CappeP.
Épouvantés du sort qui les attendait, une partie des réformés s'enfuirent de nuit par le lac à Zoug et se réfugièrent à Zurich, au nombre de 36, y compris les femmes et les enfants, dans la nuit du 23 septembre. Il en était temps; car le jour qui suivit leur fuite, le village fut occupé militairement et ceux des Nicodémites, au nombre de 20 qui avaient refusé de fuir, furent saisis et conduits garrottés au bourg de Schwyz. Au nombre des prisonniers se trouvait Barbe d'Ospenthal, veuve riche, presque septuagénaire, dont la bienfaisance l'avait fait chérir de toute la contrée. Une troupe d'enfants s'étant trouvée sur son chemin lorsqu'on la conduisait en prison, se mit à fondre en sanglots. •ï Ne me plaignez pas, mes chers enfants, leur dit Barbe avec bonté, le <^hemin que je suis est celui du ciel '. »
La justice de Schwyz excitée par l'évêque de Constance se montra cruelle envers les dissidents. Une ancienne loi, faite lors de la première
^ Ainsi nommés de Nicodème, partisan secret de Jésus-Christ.
* Pupikofer et Kaiser, eidg, Abschiede. Rapport des députés de Schwyz, Ab-Yberg et Belmont, à la conférence des États catholiques àLuceme, 3 et 4 octobre 1655, 267.
* Fassbind, Gesclmhte wm Schwyz, V, 297. Pourquoi cet historien, ce prêtre assez loyal pour rendre justice aux Nicodémites, ne Pa-t-il pas été jusqulau bout, en s^abstenant de reproduire les accusations d'immoralité portées contre ces dissidents ?
guerre religieuse, punissait de mort quiconque chercherait à introduire une religion nouvelle dans les Waldstaetten. Cette loi fut appliquée dans toute sa rigueur, et Barbe d'Ospenthal fut exécutée sur le Weùlhub près de Schwyz avec trois autres membres de la secte, Melk d'Ospenthal, Kœnel et Kamer. Le premier, âgé de 52 ans, avait 9 enfants ; appliqué quinze fois à la torture, il ne poussa pas une plainte et ne fit aucun aveu. En recevant le coup de la mort il s'écria : Que la volonté de Dieu soit faite. D'autres, moins compromis, furent torturés ou livrés à l'inquisition de Milan. Les biens de tous les sectaires, évalués à 80,000 florins, furent confisqués. Zurich réclama contre une mesure injuste qui ruinait les familles réfugiées sur son territoire. Schwyz maintint sa sentence et demanda l'extradition des fugitifs. Zurich et les cantons réformés en ayant appelé au droit fédéral, Schwyz le déclina en disant : « L'État de Zurich persécute les anabaptistes et fait ce qui lui plaît sur son territoire. Nous ne devons compte qu'à Dieu et à notre conscience de ce que nous faisons sur le nôtre. » On espérait qu'une diète de tous les cantons apaiserait ce différend; elle se réunit en effet à Baden (novembre et décembre) ^ et quelques paroles du bourgmestre Waser, de Zurich, avaient produit le meilleur effet sur l'assemblée, lorsqu'on apprit que le gouvernement de ce canton bordait de troupes ses frontières du côté de Cappel.
Cette conduite équivoque indigna les cinq cantons catholiques. L'avoyer lucernois Fleckenstein s'écria en pleine diète à Baden : < La paix nationale a été dictée par le fer ; le fer la maintiendra. » < On n'a déjà que trop attendu, » repartit le général Rodolphe Werdmuller, le frère de celui qui avait commandé dans la guerre des paysans. La diète se sépara au milieu de l'irritation des esprits. Les efforts de l'ambassadeur de France et des cantons neutres pour ménager un accommodement étaient demeurés infructueux (le 27 décembre 1655).
Quelques jours après, Rodolphe Werdmuller marchait sur la Thurgovieavec 10,000 hommes et 50 canons, soumettait tous les bords du Rhin et allait assiéger Rapperschwyl. Cette ville, dépendante de l'abbé de Saint-Gall, fut secourue à la hâte par les troupes des Waldstâetten : ces derniers occupèrent aussi Baden, Mellingen et Bremgarlen. Un moment indécis, les Bernois se laissèrent entraîner comme en 1531, garnirent leurs frontières du côté de Fribourg, Soleure et Underwald, puis jetèrent 8000 hommes dans l'Argovie, sous les ordres de Sigismond d'Erlach. Mais les plus belles armées ne sont rien sans la vigilance et la discipline; l'une et l'autre manquaient aux deux armées protestantes. Trompé par leur supériorité numérique et parla pensée que
les catholiques seraient trop heureux de faire la paix, un corps bernois campé dans le village de Villmergen et aux environs se livrait à la débauche lorsque les cathoUques, qui étaient campés à Mûri au nombre de 4000> s'avancent en tapinois dans les taillis, et, après une courte prière, fondent sur les réformés à coups d'arquebuses, de piques, de hallebardes, les culbutent et les dispersent, malgré une vive résistance qui dura depuis deux heures de l'après-midi jusqu'à la nuit. 600 Bernois environ gisaient sur le champ de bataille; 9 drapeaux et 10 canons étaient la proie du vainqueur. Les cathotiques avaient perdu i89 des leurs (23 janvier 1656).
Au moment de livrer bataille, le chef des catholiques, Christophe Pfyffer, banneret et lieutenant d'avoyer de Lucerne, avait reçu de >0D gouvernement l'ordre de rester sur la défensive. Mais devinant le contenu de la dépèche, ce chef audacieux l'avait mise dans sa poche sans la décacheter. Alphonse de Sonnenberg, major dans les troupes lucernoises, avait contribué à la victoire.
Les Bernois étaient à même de prendre leur revanche, et demandaient à grands cris le combat. Mais d'Erlach contint l'ardeur de ses soldats, et l'armée de Pfyffer, ayant attendu l'ennemi trois jours sur le ohamp de bataille, rentra en triomphe dans ses foyers.
Le jour même où d'Erlach se faisait battre à Villmergen, Werdmuller perdait 1800 hommes sous les murs de Rapperschwyl, assiégé en vain depuis cinq semaines. L'héroïsme de la garnison, composée entre autres de quelques centaines d'Espagnols \ et l'habileté du commandant Rodolphe Reding déjouèrent tous les assauts des Zuricois. Ils levèrent le siège au bruit des huées et des chants des assiégés qui célébraient à leur façon les exploits du Vert meunier, traduction ironique du nom de WerdmuUer. Bien que la guerre n'eût pas duré plus de deux mois, elle avait coûté aux Zuricois plus de 414,000 florins. Deux des cautons belligérants, Berne et Lucerne, ne pouvaient ni l'un ni l'autre se fier à leurs sujets de la campagne. Aussi l'armée d'Erlach a Villmergen se composait-elle presque entièrement de Vaudois et d'Argoviens. Ces circonstances et la crainte d'une intervention étrangère permirent à l'ambassadeur de France et aux députés des cantons neutres, à leur tête le bourgmestre Wettstein, de faire accepter aux deux partis un traité de paix qui donnait gain de cause à Schwyz, proclamait le principe de la souveraineté cantonale et le droit pour chaque gouvernement de régler à son gré ses affaires intérieures (paix de Baden,
• Strickler, Lehrbttch, 316.
7 mars) \ La conduite des jésuites de Fribourg pendant cette première guerre de Villmergen peut être citée comme un modèle de prudence. Les magistrats de ce canton les ayant consultés sur la marche à suivre, ces religieux répondirent : « Ce n'est pas l'affaire de notre institut de «c s'immiscer dans les questions de paix et de guerre, surtout quand «( nous avons tout lieu de croire qu'elles ont été traitées par le sénat « avec toute la maturité de ses décisions ^ t»
Les déchirements religieux et politiques affectaient douloureusement les cœurs patriotes. Au sortir de la guerre des paysans, le clairvoyant bourgmestre Waser avait fait une série de propositions tendant à reviser le droit public fédéral et à garantir en même temps les droits et libertés des communes et des particuliers. Waser demandait que l'égalité de droit fût consacrée pour tous les cantons; qu'aucun ne pût faire la guerre de son chef, comme Zurich venait de le faire, que le butin fût partagé par portions égales; que la Confédération jugeât des différends non seulement entre un canton et l'autre, mais entre un État et les particuliers, et enfln que la Confédération se portât protectrice et garante des droit.^ et franchises des villes et des campagnes.
Les généreuses propositions de Waser ne trouvèrent d'écho qu'auprès de la députation de Berne (Dachselhofer et Erlach) et celle de Genève, dont le premier syndic Sarrasin eût voulu établir une centralisation d'États comme celle de la Hollande. Un projet de révision (Revisions-Project) fut jeté sur le papier par Waser et Sigismond d 'Erlach dans la conférence de Kœnigsfelden (31 mars au 2 avril 1655) '. Il fut ensuite l'objet d'une délibération de la diète de Baden (juillet de la même année) où il fut pris ad référendum. Mais non seulement on ne parvint pas à fortifier le lien fédéral, on ne réussit pas même à faire agréer à tous les cantons un règlement militaire destiné à protéger leur indépendance. Le défensionnal ou plan de défense nationale (proposé en 1647) avait été adopté par la diète de Baden, le 18 mars 1668 *. 11 fut rejeté par Schwyz et d'autres cantons catholiques comme une ft'uvre hérétique (faules Ketzerwerk). Ils refusèrent également de prendre
1 Pupikofer et Kaiser, eidg. AbscMede de 1649 à 1680, 1638.
' Historia Coîlegii friburgensis, I (msc).
' Pupikofer et Kaiser, eidg. Ahschiede, ibid., 242. — Vulliemin, Histoire de la Confédération suisse y XII, 82. — Henné (Otto), Geschichie des schtceit. VoUces, II, 378.
^ Voir le texte du Défensionnal dans Pupikofer et Kaiser, eidg. Abschiede de 1649 à 1680, p. 1675. La première levée était de 34,000 hommes. Le Défensionnal instituait un conseil de guerre, une caisse militaire. Le commandement devait alterner entre Zurich et Uri, Berne et Lucerne.
le pays de Vaud sous leur garantie. Un ancien bailli du Toggenbourg, Wolfgang-Frédéric Schorno, destitué pour ses extorsions et qui attribuait sa disgrâce aux réformés, jouait le rôle de boute-feu à la landsgemeiade de son canton; il répandit parmi le peuple une copie falsifiée du défensimnal. Les magistrats de Lucerne, d'Uri, d'Underwald et de Zoug se virent obligés de se justifier aux yeux du peuple de leur participation à une organisation militaire qui avait pour objet unique le salut de la patrie et fixait le contingent en hommes et en argent de ciiaque canton. Schorno affectait surtout de voir un grand danger pour les catholiques dans la disposition qui soumettait leurs troupes à un conseil de guerre et à quatre chefs, en partie protestants. La tête de cet agitateur fut mise à prix dans plusieurs cantons. Mais le calme ne rentra pas dans les esprits, ni l'union dans les cœurs.
L'influence directe de Rome n'avait pas peu contribué au rejet du défensimnal, La politique confessionnelle des nonces, de Frédéric Borromée entre autres, le neveu de saint Charles, qui représentait le Saint- Siège en Suisse, de 1654 à 1665, remporta un nouveau triomphe en obtenant la confirmation de l'alliance d'Or. Elle fut votée à la diète de Lucerne (sept. 1655), par tous les cantons et demi-cantons catholiques, y compris Claris, resté jusqu'alors étranger à cette ligue. La situation devint de plus en plus critique pour les États évangéliques entourés d'ennemis, le pape, l'empereur, le roi d'Espagne, maître de Milan, la Savoie, la Franche-Comté, les cantons catholiques, le prince-évêque de Bàle. Contre tant d'adversaires, les cantons protestants n'avaient pour alliés que deux puissances maritimes et lointaines : ta Hollande et l'Angleterre, alors gouvernée par Olivier Cromwell. Les envoyés de ces deux Etals, Omeren et Pell promirent aux magistrats de Berne et Zurich, accourus auprès d'eux à Genève, le concours sérieux de leurs gouvernements (décembre 1655) *. En attendant, l'intolérance allait croissant à l'intérieur des cantons catholiques et se manifestait par la persécution de ceux qu'on soupçonnait de tiédeur ou de condescendance pour les réformés, sans égard pour les antécédents et les services rendus. La persécution atteignit, en 1657, un des hommes les plus distingués de la Suisse primitive, le fameux landamman Pérégrin Zweyer d'Evebach d'Uri qui avait commandé l'une des trois armées de la diète contre les paysans révoltés et un autre corps d'armée dans la dernière guerre. C'était même grâce à ses bons offices que les cantons catholiques étaient redevables de la neutralité des Glaronnais dans cette guerre derehgion^
^ Papikofcr et Kaiser, eidg. AbscMede de 1649 à 1G80, 290. ' Ibid., 407.
Il n'en fut pas moins accusé de trahison par le canton de Scbwyz, auquel se joignirent ceux de Lucerne, d'Unterwald et de Zoug. Le nonce Borromée, qu'affligeait la désunion des cantons catholiques, refusa de juger l'accusé; le gouTernement de Soleure se prononça en sa faveur. Le gouvernement de Schwyz n'en fit pas moins publier dans les églises de son territoire que Zweyer était un traître et un hérétique. Les quatre cantons hostiles à ce magistral déclarèrent qu'ils ne siégeraient plus à côté de lui dans les diètes où il représentait son canton depuis 1 3 ans. Uri prit énergiquement fait et cause pour son landamman et en appela d'abord aux sept cantons cathoUques, puis à la diète générale des XIII cantons. Mais les quatre cantons refusèrent de reconnaître la compétence de la diète dans une affaire privée et qui (disaient-ils) regardait essentiellement la religion. Uri lui-même, après avoir recommandé son ancien landamman à l'empereur Ferdinand III, auprès duquel Zweyer s'était rendu, finit par l'abandonner à son triste sort (1659). Ainsi tomba l'homme qui avait joué un rôle militaire et politique important, victime du fanatisme de ses coreligionnaires et peut-être aussi de son dévouement au parti impérial. Les amis protestants de Zweyer, les Bernois en particulier, avaient contribué, sans le vouloir, à le rendre suspect en mettant dans la dernière guerre une garde de sûreté au château que le landamman d'Uri possédait à Hilfikon en Argovie. Convaincu de l'innocence de son collègue et ami Zweyer, l'avoyer de Lucerne, Doulliker, conçut un si grand chagrin de Tinjuste persécution dirigée contre lui qu'il en tomba malade et mourut peu de temps après. Il s'en était peu fallu que l'épisode de Zweyer et le conflit d'Uri avec ses co-États des Waldstsetten n'amenassent une guerre entre les quatre cantons catholiques ligués contre ce magistrat et les cantons évangéliques, assistés d'Uri et de Soleure. On voit les députés de ce dernier canton siéger plusieurs fois avec les États protestants pour lesquels il manifestait une inchnation qui inquiétait les catholiques.
A l'intérieur des cantons, l'oligarchie, loin de se tenir pour avertie par les derniers événements, devenait de plus en plus oppressive et méprisante. Des distinctions humiliantes s'établirent dans plusieurs villes. Le nom de daines fut interdit aux simples bourgeoises et réservé aux femmes des conseillers. Des règlements minutieux fixèrent le costume des différentes classes. Les étoffes de soie, de taffetas, les palatines, les crêpes de deuil, les bonnets de velours, les cordons d'or et d'argent étaient interdits aux femmes des simples habitants et bourgeois communs. Les distinctions s'étendirent jusque dans le sanctuaire de la justice. Les tribunaux firent la différence du riche et du pauvre, du patricien et du plébéien. On doit
à la diète de 1654 la réforme de quelques abus dans radministratioD . Mais cette réforme incomplète n'empêchait pas les baillis de certains cantons d'amasser 30,000 écus en six ans, dans leurs préfectures, et de rembourser en. sus le prix souvent considérable auquel ils avaient obtenu cet emploi lucratif. Dans quelques États aristocratiques, les rivalités qu'excitaient les nominations au scrutin, les brigues et les dépenses que Ton faisait pour gagner les voix des électeurs étaient telles que pour faire cesser ces abus on imagina de tirer au sort les bailliages et d'autres emplois. C'est ce qu'on appela la Blinde WaU, le sort aveugle ou le sort Vénitien, nom qui semblerait indiquer un emprunt fait aux institutions de la république de Saint-Marc. Nous trouvons cette institution établie pour un temps à Fribourg, dès i640, et définitivement un demi-siècle plus tard. Elle fut également introduite à Berne,, Bàle et Schaffhouse. Un magistrat de Fribourg, partisan de cette institution, ayant dit que le sort était la voix de Dieu, un adversaire demanda comment il se faisait alors que le sort favorisât les incapables aux dépens des gens d'esprit? C'étaient des abus du même genre qui avaient fait introduire le sort dans les républiques de la Grèce ancienne comme un dernier remède à la corruption de la démocratie, mais au grand regret des Athéniens éclairés.
Les gouvernements de Genève et de Bâie se distinguaient par leur fôprit oligarchique. Quelques familles opulentes, les Trembley, les Tronebin et les Grenus à Genève, les Bourckhard et les Socins à Bâle, se partageaient tous les emplois. Le petit conseil disputait le peu de pouvoir qui lui restait au grand conseil ou deux-cents. Des mouvements révolutionnaires éclatèrent au sein de la bourgeoisie de ces deux villes. La médiation des cantons confédérés demeura infructueuse. Mais la division se mit dans les rangs des mécontents. Les gouvernements avaient d'ailleurs pour eux l'appui moral et matériel de la Confédération; ils l'emportèrent sur la bourgeoisie et exercèrent de cruelles vengeances. Le président des délégués bâiois, Pierre Fatio, médecin de profession, membre des deux-cents, fut exécuté devant l'hôtel de ville (le 28 septembre 1691). Son beau-frère Mosis et le mégissier Millier, s'étant mis k la tète des partisans de Fatio qui cherchaient à le délivrer, eurent le même sort \ Un autre chef, le docteur en droit Pétri, et beaucoup de citoyens du parti démocratique furent exécutés en effigie ou punis des galères, de l'exil et de la confiscation de leurs biens. L'empereur d'Allemagne, la Hollande et les Confédérés intercédèrent en
* Ochs, Geschichte der Stadt utid Landschafi Basel, VIT, 279.
170 LES SUISSES ET LOtlS XIV.
vaiQ en faveur de Pétri qui avait ajouté à l'irritation du parti dominant par un pamphlet intitulé : Basel, Babel.
A Genève, le chef des démocrates était aussi un Fatio, avocat et de>' cendant, comme son homonyme de Bâie, d'une famille originaire de la Valteline, soumise aux Grisons ^ Pierre Fatio fut arquebuse dans la prison par considération pour sa parenté (le 6 septembre 1707). Des troupes de Berne et de Zurich maintenaient Tordre. C'était un homme passionné, mais généreux, aimable, instruit et éloquent. Le peuple qui ne sut ou ne put pas le défendre le pleura après sa mort. Le supplice de Fatio avait été précédé de celui de Lemaître, étranglé comme séditieux sur une plate-forme dressée à Plainpalais (23 août). Réservé au même sort, Piaget se noya en essayant de s'enfuir, par le lac, à la nage. Il fut exécuté en effigie à Plainpalais.
D'autres citoyens furent fouettés ou pendus en effigie, comme le précédent. Par ces supplices, suivis de l'augmentation de la garde soldée qui fut portée à 720 hommes, les magistrats de Genève crurent avoir consolidé leur pouvoir pour vingt lustres au moins, selon l'expression d'un Trembley. L'exemple de Louis XIV, le roi superbe, dont le despotisme faisait tout plier devant lui en France, semblait bon à suivre aux gouvernements aristocratiques de la Suisse. Ils singèrent le grand roi jusque dans le costume théâtral qu'il s'était donné pour paraître imposant aux yeux de sa cour, et s'affublèrent d'immenses perruques qui devaient avoir pour résultat de les rendre plus vénérables aux yeux de la nation. Hommes instruits et versés dans les langues anciennes, les oligarques suisses puisaient leurs maximes dans les écrits de Cicéron, l'écrivain de l'antiquité le plus favorable au gouvernement du petit nombre, et citaient avec complaisance ce mot du célèbre orateur romain : <i Dans une république le pouvoir ne doit jamais être confié à la multitude \» C'était en vertu du même principe et peut-être aussi tout simplement par égoïsme cupide que les patriciens de Berne (1680) et ceux de Fribourg (1684) déclaraient close la porte de leur caste, en ce sens qu'au lieu de trois livres que coûtait niiguère l'affiliation au patriciat, une finance très élevée était exigée maintenant des récipiendaires*.
* Galiff»^ (J.-B-G.), yoiice généalogique stêt les familles genevoises, 1857, 39. — Charles Du Bois-Melly, Chroniques. Pierre Fatio et les troubles populaires de 1707, 1870, p. 127.
' Dans le procès de Fatio, à Bàle, celui-ci ayant allégué pour sa justification le fameux adage : vox popidi, vox Dei (la voix du peuple est la voix de Dieu), Pnn de ses juges lui riposta en colère : Vox populi, vox diaholi (la voix du peuple est la voix du diable).
^ En décrétant la clôture du patriciat (la Serratura del Consiglio, comme on
La dureté des gouvernants et les calamités de Tépoque obligèrent beaucoup de pauvres familles à chercher un asile sur la terre étrangère. On vit des milliers d'émigrants aller chercher dans les Pays-Bas, le Palatinat et le Brandebourg, une terre qui payât mieux leurs peines et leurs sueurs. « La Suisse n'était plus pour ses fils ce qu'elle avait été \»
s. Louis XIV, roi de France, Immilie les Suisses et s'empare de la Franelie-Cointé. — Réaction contre l*lnllnence française. — La souTeraineté de NencliAtel est adjugée au roi de Prusse par les États du Pays. — Services militaires.
Les piques des Suisses, qui avaient placé Henri IV sur le trône, avaient aussi protégé le berceau de son petit-fils, Louis XIV, contre les factieux de la Fronde. Plusieurs des batailles décisives li\Tées pendant sa minorité, celle de Lens entre autres, avaient été gagnées au prix de leur héroïsme \ Louis le savait et avait besoin du bras de ces vaillants
disait à Venise, dont on semble s'être inspiré dans plusieurs des institutions de cette époque) le gouvernement de Berne avait offert la qualité de patriciens à beaucoup de gentilshommes vaudois qui la refusèrent. Quelques familles seulement consentirent à l'accepter : c'étaient les de Cerjat, de Crousaz, de Rovéréa, Pillichody, RoussilloD ; les trois dernières furent admises gratuitement et en mémoire des services rendus. On inscrivit également dans le Livre d'or les Herrenschwand de Morat, les Imbof de Zofingue, les Burki des environs de Berne. On décida qu'il y aurait au minimum 236 familles patriciennes et que les gouvernants devraient être pris au moins dans soixante-quatorze de ces familles. Ainsi donc, jusque dans le sein du patriciat, des préférences et des privilèges. Tandis que certaines familles étaient représentées par dix membres et plus, d'autres n'étaient pas représentées du tout. Les considérants par lesquels Fribourg fermait en 1607 (le 5 juin) l'accès de la bourgeoisie secrète ou patriciat aux simples bourgeois sont conçus ainsi : < D'après
< l'exemple d'autres villes, considérant que la bourgeoisie est un joyau et qu'il
< n'est pas juste que les anciennes familles soient éclipsées par les nouvelles, nous « avons décidé de ne plus l'accorder qu'au prix élevé de 1000 francs et seulement « à des gens distingués. Les partisans de la campagne domiciliés en vUle n'y sont
< pas admissibles. En revanche leurs fils et petits-fils peuvent y être admis. » On décida également que les candidats allemands payeraient moins que les Welches dont on ne voulait pas encourager l'établissement à Fribourg. — A. Daguet, Histoire inédite des constitutions de la ville et république de Fribourg jtisqu'à la formation du patriciat.
* Vulliemin, Histoire de la Confédération suisse, XIII, 119.
^ Après la bataille de Lens, le grand Coudé présenta le général bernois Jean- Louis d'Ërlach à Louis XIV en lui disant : < Voilà l'homme auquel nous devons la victoire. > D'Ërlach avait rendu un autre service à la France en lui assurant la possession de l'Alsace, qu'il occupait avec l'armée formée par le duc Bernard de Saxe-Weimar, dont ce prince lui avait laissé en mourant le commandement suprême et la libre disposition, avec 40,000 écus. Le vicomte de Turenne, son ami, lui fit avoir 18,000 livres de pension. On dit que le titre de maréchal de France lui fat donné trois jours avant sa mort, et ne put lui être notifié à temps. Mais on cherche en vain son nom dans la Liste des maréchaux de France» Aucun général suisse n'y a trouvé place.
i72 LES SUISSES ET LOUIS XIV.
auxiliaires pour accomplir ses desseins ambitieux en Europe. Dès qu'il eut pris lui-même les rênes de l'État (1661), il sema l'or et les belles promesses pour obtenir le renouvellement de l'alliance française expirée dix ans auparavant.
Acquis à la France depuis 1654, l'État de Soleure fut le premier à fléchir le genou devant l'idole du jour. L'exemple de Soleure entraîna Fribourg, Lucerne, les petits cantons et finalement tout le corps helvétique (1663). Quelques hommes d'État prévoyants, le bourgmestre Waser, le général Sigismond d'Erlach et Wettstein, qui vivait encore honoré à Bàle, cherchèrent en vain par leurs discours et leurs écrits à retenir leurs compatriotes. Le renouvellement de l'alliance, signé à la diète de Soleure le 24 septembre, fut fêté à Paris le 24 novembre par des réjouissances extraordinaires \ Des députés de tous les cantons au nombre de 36, et Waser lui-même k leur tête, y prirent part avec une suite de cent chevaux. Ils revinrent parés de chaînes d'or qui faisaient quatre ou six fois le tour de leurs larges poitrines, et racontèrent comment le petit dauphin avait dû donner la main à chacun d'eux en disant : ami, mon ami. Le roi demanda pour eux la comédie Molière. Le grand comique, qui, par parenthèse, n'était qu'un bouffon à leurs yeux, composa à leur intention l'Impromptu de Versailles. Mais on choisit la farce de Gros-René, parce que les députés des Ligues n'entendaient pas assez le français pour goûter les chefs-d'œuvre de l'immortel poète. Les honneurs qu'on leur rendit n'empêchèrent pas que Louis XIV ne leur parlât le chapeau sur la tête, pendant que nos ambassadeurs étaient debout, le chef nu devant lui \
Des milliers et des milliers d'hommes coururent se faire tuer en Italie, en Flandre, en Catalogne pour établir le despotisme de la France.
Les Suisses ne tardèrent pas à se repentir de leur empressement intéressé à fournir des soldats à la France. Louis XIV ne respecta pas plus leurs droits et leurs privilèges que ceux des autres nations. En 1668, au mépris de la neutralité delà Franche-Comté et du protectorat que les cantons exerçaient sur cette contrée, « la France suisse, » comme l'appelle un écrivain de notre temps, Louis le Superbe l'envahit et y mit des Suisses en garnison. La diète eut beau protester et envoyer une ambassade au roi. Celui-ci n'eut aucun égard aux représentations des Confédérés sur cet emploi abusif de leurs soldats. Les chefs
^ N. 136. Voir le texte de Talliance dans Pupikofer et Kaiser, eidg. Ahschiede de 1649 à 1680, p. 1641.
' Meyer, Geschichte des Btinâesrechi^s, I, 529.
de ces troupes donnèrent eux-mêmes l'exemple de la désobéissance aux ordres de la Confédération. La paix d'Aix-la-Chapelle rendit la Franche-Comté à l'Espagne. Mais ce ne fut pas pour longtemps. En 1674, la Franche-Comté fut de nouveau envahie et réunie pour toujours à la France. « Louis XIV, dit un écrivain franc-comtois, au moment d'en- « treprendre la deuxième campagne de Franche-Comté, craignait les <( Suisses. Son ministre de la guerre, Louvois, le rassura en disant < qu'avec une vingtaine de pistoles à chaque député, on les ferait voter « même contrairement à leurs instructions \ »
Une ville alliée des Confédérés, Strasbourg, subit le même sort que la Franche-Comté et fut livrée aux troupes de Louis XIV par la trahison de son évêque Egon de Fiirstenberg, aidé d'un savant nommé Schœpflin et de plusieurs magistrats (Zediitz, Stôsser, Obrecht et Gùntzer). Une troupe soldée de 1200 Suisses formait la garnison de cette ville impériale. Sous prétexte d'alléger le fardeau des charges publiques, cette garnison avait été licenciée quelques jours avant l'exécution du complot que chercha en vain à déjouer l'honorable ammestre de la cité, Dominique Dietrich. Il fut puni de son patriotisme par une longue détention (30 septembre 1681). Bile aussi fut menacée et son territoire violé par une armée française de 30,000 hommes aux ordres du duc de Créqui (1678) \ La diète secourut cette ville en y jetant une garnison de 2650 hommes. Mais les représentations de la diète de Baden et les démarches faites auprès de Louvois et du grand roi luimême n'empêchèrent pas la construction de la forteresse d'Huningue aux portes de cette ville. Le célèbre ingénieur Vauban en dirigeait les travaux commencés en 1679 et qui ne furent complètement achevés qu'en 1692*. En même temps Louis XIV enlevait aux cantons une grande partie des franchises et des privilèges dont les chartes de ses prédécesseurs leur avaient assuré la jouissance en échange de leurs loyaux services. Il ôtait aux gouvernements suisses le choix des officiers des régiments capitules. Il remplissait les conseils des cantons de ses agents secrets et de ses créatures, et prétendait exercer une espèce de
^ Philippe Perraud, Les États, les Parlements de Franche- Comté et la conquête de 1668, LonS'le-Sannier, Gauthier, 1873. Du même, Lettres de Moitslier, résident de France en Suisse. Poligny, 1874.
* Ochs, Geschichte Basels, TU, 138. — Pupikofer et Kaiser, eidg. Abschiede de 1649 à 1680, p. 1082.
' Eetadnger et van H&ffel, Documents inédits concernant V histoire de France et poriicûlièrement V Alsace. Paris, 1840. — Hermami, Notices hist. sur Strasbourg, 1819, n, 9. — Ochs, Geschichte von Basel, VII, 146.
suprématie dans toutes les affaires intérieures de la Confédération V Son ambassadeur Puisieux alla jusqu'à proposer k la diète d'abolir les exercices du dimanche qui entretenaient l'esprit militaire de la nation et formaient la sauvegarde la plus sûre de son indépendance. Cette exigence indigna une grande partie du peuple suisse. Des magistrats jaloux de l'honneur national s'élevèrent contre le despotisme de la France. Ils proposèrent de réclamer les armes à la main la neutralité de la Franche-Comté et la démolition d'Huningue. Mais il suffit de la menace de retirer les pensions annuelles et d'une nouvelle distribution d'argent pour dissiper l'orage.
Maître absolu de la vie et des biens de tous ses sujets, Louis XIV s'imaginait l'être aussi de leurs consciences. 11 ordonna à tous les protestants français d*abjurer leur religion et de rentrer dans le sein du catholicisme. Les réformés refusant d'obéir, il leur envoya des missionnaires pour les convertir et bientôt après des dragons pour appuyer les prédicateurs \ Une affreuse persécution s'éleva alors contre les pro-
' Les principaux agents secrets de Louis XIV à cette époque étaient l'avoyer Besenval, de Soleure, l'avoyer Duder, de Lucerne , Latour, premier ministre du prince-abbé de Saint-Gall. Une dame bernoise de haut parage, célèbre intrigante et virago, madame de Perregaux, née de Wattenwyl, correspondait avec l'ambassadeur et lui livrait les secrets de la politique bernoise. Cette dame fut arrêtée par ordre du banneret Dachselhofer, mise à la question, qu'elle supporta avec constance, et condamnée à mort par le grand conseil. Mais au moment où elle allait monter à récha&ud, l'intervention de l'ambassade et de ses parents les de Wattenwyl, qui menacèrent de quitter Berne, la sauvèrent du supplice et de toute punition. Un antre agent très actif de la France était le colonel Reynold ou Reinaud, que les Fribourgeois ne rougissaient pas d'envoyer comme leur premier représentant à la diète. « Grâce à Reynold, écrivait l'ambassadeur de Louis XIV, il n'y a plusàFribourg que sept à huit familles espagnoles. » « Si le roi, disait encore le même diplomate (Puilsieux), pouvait acheter dans chaque canton un homme comme Besenval, la France pourrait compter sur la Suisse comme sur son propre royaume (1709). » Vingt ans plus tard, sous Louis XV, Fribourg, toujours vassale de la France, touchait par an 40,000 livres, dont 8000 de subsides, 5000 de pensions par rôles, 12,000 de pensions particulières et à volonté et 20,000 de récompenses et de gratifications. Soleure, la résidence de l'ambassadeur, touchait 80,000 livres, donc le double de Fribourg. Certaine dame soleuroise en recevait 1500 et une dame de Berne 500. La distribution s'en faisait à la St-Jean. Certains personnages étaient payés pour rapporter à l'ambassadeur tout ce qui se faisait dans les conseils et à la diète. Dans un mémoire sur la Suisse adressé à Louis XIV en 167G, son envoyé, le baron de St-Romain, lui signalait parmi ses informateurs Schnorp, avoyer de la petite ville de Baden, lieu ordinaire de la diète, et le secrétaire de cette assemblée, Schindler, et le conseiller Sturler de Berne. Le banneret Willading, plus tard avoyer, était alors aussi très actif pour le service du roi, ainsi que le conseiller Fœsch à B&le, l'avoyer Reiff et les chanceliers Castella et d'Alt à Fribourg. Voir le mémoire de St- Romain dans VHeheiia, I, p. Gl.
* De là le nom de Dragotmades donné à cette occupation militaire.
testants. Leurs enfants leur furent enlevés; beaucoup de ministres et de notables condamnés à la roue, au gibet ou envoyés aux galères. Un grand nombre de familles cherchèrent leur salut dans la fuite et émigrèrent dans les pays voisins. La Suisse recueillit 60,000 de ces réfugiés, dont bon nombre se fixèrent dans les cantons de Vaud, de Genève et de Berne. En un seul jour on vit arriver 2000 de ces infortunés à Lausanne. Les menaces de Louis XIV, qui aurait voulu empêcher le gouvernement de Berne d'accueillir ces victimes de la persécution, restèrent sans effet.
Cédant aux instances de Louis XIV, le duc de Savoie avait déployé la même rigueur envers ses sujets protestants des vallées vaudoises du Piémont; une partie de ces malheureux se réfugièrent également sur le territoire suisse. Les cantons protestants intervinrent en leur faveur auprès du duc de Savoie de concert avec la Hollande et le tout-puissant Cromwell, protecteur d'Angleterre. Cromwell avait toujours pour représentant auprès des cantons évangéliques leD*" John Pell, qui séjourna en Suisse de 1654 à 1658. Le conseiller suisse Stockar (de Schaffhouse), envoyé en ambassade à Londres et à La Haye, y fut reçu avec les honneurs (lus aux têtes couronnées par le lord protecteur et le stathouder de Hollande. Dans ses relations avec les Suisses, Cromwell se servait ordinairement de la plume habile du fameux poète Milton ; ses lettres latines existent encore dans nos archives.
Des proscrits d'un autre genre trouvèrent également refuge sur le sol helvétique. Les républicains anglais, après avoir détrôné et décapité leur roi, avaient été renversés à leur tour par Cromwell d'abord, qu'ils avaient élevé au pouvoir, puis par Charles II, le fils du roi décapité. Poursuivis et condamnés à mort par les tribunaux de ce dernier, ceux qui purent échapper, au nombre de neuf, furent accueillis dans les Etat «le Berne avec faveur et distinction (1663). C'étaient en général des hommes honnêtes, probes, sincèrement dévoués à leur croyance et à la liberté. On ne pouvait leur reprocher qu'une exaltation politique excessive. Des assassins, soudoyés par la cour de Londres, ayant tué un réfugié à Lausanne et cherchant à enlever le général Ludlow, le gouvernement de Berne prit des mesures pour la sûreté de cet officier, le plus illustre des proscrits. La ville de Vevey, qui avait donné asile à Ludlow, montra le plus grand zèle et donna au général une demeure fortifiée qu'il garda jusqu'à sa mort \ « C'est un fait remarquable, dit
* Sur la porte de cette demeure, on lisait cette inscription latine : Omne solum forti patria. « Tout pays peut devenir une patrie pour un homme énergique. »