‹ Histoire de la confédération suisseChapitre 117 sur 127 · ATTITUDE DE LA SUISSE PENDANT LA GUERRE D'ITAUE · texte numérisé non relu

ATTITUDE DE LA SUISSE PENDANT LA GUERRE D'ITAUE

sauvegarder la neutralité de son territoire du côté de l'Italie. Luciensteig et Saint-Maurice furent armés et le Simplou, près de Genève, mis en état de défense. Des troupes bordaient la frontière méridionale. L'Autriche ayant déclaré la guerre au Piémont et pénétré en armes dans ce pays. Napoléon joignit ses armées à celles de Victor-Emmanuel, roi de Sardaigne. Des batailles sanglantes. Magenta (4 juin) et Solférino (24 juin 1859), virent couler par torrents le sang des nations belligérantes. Après la conquête de la Lombardie par l'armée franco-italienne, la garnison autrichienne qui occupait la forteresse de Laveno, hors d'état de se soutenir au milieu d'une population ennemie, s'embarqua sur trois bateaux à vapeur et se dirigea vers Magadino, sur le territoire suisse. Les soldats autrichiens, au nombre de 600, furent accueillis avec tous les égards dus au malheur. Après leur avoir ôté leurs armes, on en expédia une partie à Coire ou à Lucerne, une autre du côté de Zurich où plusieurs d'entre eux obtinrent d'être employés comme ouvriers et donnèrent le curieux spectacle de soldats autrichiens travaillant à la construction des bâtiments destinés au tir fédéral. Grâce à la vigilance des autorités, le sol helvétique demeura intact pendant la guerre d'Italie à laquelle mit subitement fin le traité de Villafranca (12 juillet 1859).

Ce traité enlevait à l'Autriche la Lombardie, cédée ensuite par Napoléon à la Sardaigne, qui s'agrandit également de la Toscane, de Parme et de Plaisance révoltées contre leurs princes. La Romagne cherchait également à se soustraire à la domination papale. La ville de Pérouse ayant refusé de la reconnaître, cette malheureuse cité fut prise d'assaut par les troupes étrangères au service du saint-siège et composées en partie de Suisses aux ordres de Schmid, d'Uri, l'ancien landamman de ce canton, devenu général au service du saint-siège (20 juin 1859).

L'irritation que le sac de Pérouse occasionna contre les Suisses dans toute la Péninsule, détermina le Conseil fédéral à redoubler d'efforts pour ôter tout caractère national aux régiments qui existaient encore, en dépit de la loi fédérale qui abolissait les capitulations. En conséquence, on négocia avec le roi de Naples pour faire disparaître les couleurs cantonales et fédérales des drapeaux des régiments capitules. Le roi de Naples, accédant aux vœux des autorités helvétiques, fit enlever c^s couleurs. Mais une partie des régiments suisses, exaspérés par l'enlèvement des insignes de leur nationalité, se mirent en pleine révolte. Le gouvernement napolitain comprima la révolte à l'aide des soldats restés fidèles et le champ de Mars offrit l'odieux spectacle de Suisses mitraillant leurs compatriotes (7 et 8 juillet 1859).

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« Les coupables, dit un écrivain genevois, tombaient victimes de leur « attachement au drapeau de leur pays \ » Cependant comme l'insubordination faisait des progrès, le rui donna leur congé à tons ceux qui le désirèrent.

Ceux des officiers et des soldats qui restèrent sous ses drapeaux, se signalèrent plus tard par la part héroïque qu'ils prirent à la défense de Gaëte, dernier refuge et boulevard de la famille royale, après l'occupation du royaume par les Piémonlais (d'octobre 1860 à février 1861). Ils étaient aux ordres du général vallaisan de Riedmatten.

7500 Suisses reprirent le chemin de leur patrie, mais ce fut pour se laisser enrôler ensuite au service du saint-siège ou à celui du gouvernement hollandais dans les Indes. En présence de ces événements, les Conseils de la nation sentirent la nécessité de prendre des mesures plus rigoureuses contre le service étranger et votèrent une loi contre les enrôlements (30 juillet 1859) qui punissait les enrôleurs et les enrôlés eux-mêmes de la prison, de l'amende et de la privation temporaire des droits politiques. Un officier zuricois, cher à la nation par ses talents et son patriotisme, le colonel Ziegler, réclama en vain auprès des Chambres contre l'application de cette loi aux soldats revenus de Naples et, plus tard, de Rome, après le désastre de l'armée pontifir^ile à Castelfidardo.

Dix ans auparavant, la question des capitulations avait déjà donné lieu à des scènes pénibles, au Conseil national, où Stœmpffi, alors conseiller d'État de Berne, avait comparé à des chiens de boucher les mihtaires suisses qui combattaient sous les drapeaux de rétranger sans se demander de quel côté était le bon droit. Le colonel Ziegler, se tenant pour personnellement offensé, avait quitté la salle du Conseil et 180 officiers avaient protesté publiquement contre le langage outrageant du chef des radicaux bernois.

Mais des circonstances autrement graves allaient absorber l'attention des autorités et du peuple suisse. Napoléon III, qui avait paru vouloir faire la guerre à l'Autriche par pure sympathie pour l'Italie opprimée, n'avait pas laissé de stipuler pour prix de son rx)ncours la cession de la Savoie par le roi de Sardaigne. La possession de ce territoire qui livrait à la France la clef de l'Italie et les passages des Alpes, était convoitée par elle depuis trois siècles. François ^^ Henri IV et Louis XIV avaient tour à tour occupé ce pays frontière. Mais chaque fois, à la paix générale, les puissances européennes et la Suisse en particulier, inquiète

* Antoine Morin, Précis de VHistoire politique de la Suisse^ Genève, IV, 16.

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pour sa neutralité, avaient contraint la France à évacuer la Savoie et à rendre aux princes du Piémont ce boulevard de leurs États et ce berceau de leur dynastie. Maintenant, pressé par les circonstances et placé entre ses traditions de famille et les exigences de Tunité italienne, Victor-Emmanuel s'était décidé à échanger la montagneuse et modeste Savoie contre les florissants et populeux royaumes de la Péninsule.

Dès le commencement de Tannée 1859, à la veille des grands événement; dont ritalie allait être le théâtre, le Conseil fédéral songeait à lever 1 50,000 hommes et à occuper la Savoie septentrionale, conformément aux traités de 1815.M.Slaempfli,alors président du Conseil fédéral, s'en ouvrit soit à l'ambassadeur d'Autriche, soit à M. Kern, que, pour complaire à l'empereur Napoléon, le Conseil fédéral avait créé ministre de Suisse à Paris à la place de M. Barman ^

Un congrès des ambassadeurs et ministres plénipotentiaires de France et d'Autriche s'était réuni à Zurich pour terminer les arrangements de paix de Villafranca. M. Frei-Hérosée, qui avait succédé à M. Staempfli comme président du Conseil fédéral, demanda en vain que la question des provinces neutralisées fût posée au congrès (le 6 août 1859).

Au commencement de l'année suivante, le bruit de l'annexion prochaine de la Savoie étant devenu public, le Conseil fédéral s'adressa à Tempereur, auquel il s'efforça de démontrer : l^ que l'intérêt suisse, comme l'équilibre européen, s'opposait à l'annexion à la France de ces provinces neutraUsées contre celte puissance elle-même ; 2*" que l'annexion laisserait sans défense et priverait de leurs frontières naturelles, Vaud, Vallais et Genève surtout, qui deviendrait ainsi une enclave française; 3^ que la Suisse préférait le statu quo; mais qu'en cas d'annexion, la Confédéralion demandait la réunion des provinces neutralisées à son territoire, dont elles avaient déjà formé une partie intégrante au XVr"° siècle, et auquel elles avaient demandé à plusieurs reprises et désiraient encore être incorporées.

Le Conseil fédéral et son représentant, M. Kern, ne manquèrent pas de faire ressortir les liens séculaires de commerce et d'amitié qui unissaient deux peuples, dont un grand écrivain du cru, Joseph de Maistre, a dit : « Les Suisses et les Savoyards sont cousins; ils font leurs froma- « ges en paix et ne se font point d'ombrage. »

Napoléon III parut d'abord entrer en plein dans les vues du Conseil

^ < Je crains qae par suite d'une solution de la question italienne par la force « des armes, la Savoie ne vienne à être cédée à la France et que la rive gauche du « lac, tombant aux mains de cette puissance, Genève ne soit mise en grand danger. > (Lettre de M. Stœmpfli à M. Kern, en date du 29 janvier 1859.)

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fédéral Animé par cet esprit de bienveillance dont ii avait donné des preuves dans le conflit neuchâtelois, ce prince déclara, dans l'audience du 31 janvier 1860, « qu'il se ferait un plaisir, par sympathie pour la tf Suisse à laquelle il porte un intérêt particulier, de lui abandonner a comme une partie de la Confédération helvétique les provinces du Cha- « biais et du Fancigny. » Mais, un mois plus tard, le gouvernement impérial, changeant soudain de langage, flt entendre que les Conseils provinciaux de la Savoie s'opposaient à tout démembrement de ce pays. En même temps, les gouverneurs de Chambéry et d'Annecy annonçaient aux populations de la Savoie qu'elles allaient être appelées à prononcer par le suffrage universel sur l'annexion à la France, par oui ou non, sans autre alternative (8 et 10 mars 1860). Le Conseil fédéral |)rotesta contre ce procédé qui détruisait toute liberté du vote et excluait pour les provinces du nord la possibilité d'une manifestation en faveur de la Suisse (14 et 15 mars). La Savoie du nord elle-même joignait sa voix à celle de la Confédération suisse et réclama, par 13,000 signatures, son incorporation au corps helvétique. L'empereur fit répondre par son ministre des affaires étrangères, M. Thouvenel : « La Suisse a <c blessé la France en cherchant à former une coalition des puissances « contre elle. Elle a blessé également le sentiment national des Savoitf siens en faisant de la propagande parmi eux et en proposant à la « France un partage secret de leur pays » (Note du 13 mars). Sur ces entrefaites, une députation de 21 magistrats et fonctionnaires savoisiens, agissant sans mandat, se rendit à Paris, aux Tuileries, pour demander l'annexion de leur patrie à la France (21 mars). Le Conseil fédéral, espérant encore pouvoir contrebalancer l'action de la députation savoisienne, envoya à Paris le général Dufour, dont l'intervention avait été si utile à son pays lors du conflit neuchâtelois. Mais ni les instances de l'illustre général, l'ancien chef militaire de Louis-Napoléon, ni les représentations de M. Kern, son ami et défenseur en 1838, ne purent ébranler la détermination du monarque.

Le Conseil fédéral eut beau protester et faire appel à toutes les puissances signataires et garantes des traités de 1815. Le traité officiel et public de la cession de la Savoie à l'empire fut signé à Turin le 24 mars 1860 et sanctionné en avril par le parlement piémontais, malgré l'éloquente et courageuse opposition de M. Chenal, député de la Haute-Savoie.

Le canton de Genève accorda la bourgeoisie d'honneur à M. Chenal et à 26 autres Savoisiens (Bard, Faurax et Bétemps), qui avaient bien mérité de notre pays. On rapporte que quelques paroles échappées

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à M. Tourte de Genève avaient contribué k indisposer Napoléon contre la Suisse, qui les aurait répétées au général Dufour lors de sa mission h Paris. M. Tourte aurait dit : « Nous ne voulons pas tenir ces territoi- « res de la main d*un despote, mais des puissances qui les ont neutra- « lisées *. »

Le Conseil fédéral ne se tenait cependant pas encore pour battu. L'article 2 du traité conclu entre la France et la Sardaigne pour la cession de la Savoie imposait à l'empereur l'obligation de s'entendre, tant avec les puissances représentées au congrès de Vienne, qu'avec la Confédération helvétique, relativement à la position toute spéciale des provinces neutralisées. S'appuyant sur cet article, le Conseil fédéral protesta contre toute prise de possession qui anticiperait sur les arrangements ultérieurs, et en appela à une conférence des puissances signataires des traités de 1815. Le gouvernement impérial, refusant de prendre au sérieux l'idée d'une conférence, fit offrir à la Suisse, par l'entremise du ministère anglais, la cession d'une parcelle de territoire entre le col de Ferret et les rochers de Meillerie. Le Conseil fédéral déclina cette coni^ession insignifiante, ainsi que l'offre que lui fit la France de ne pas armer de flottille sur le lac et de ne pas élever de forteresse dans ces parages, attendu que ces deux points se trouvaient déjà réglés par l'acte de neutralisation passé en 1815.

Ce qui inquiétait les esprit<^ et frappait l'imagination des citoyens, €'était moins la perte de la Savoie, ce rempart naturel de THelvétie, que la crainte de voir se renouveler les mauvais jours où le directoire français envahissait Genève par la force brutale et où Napoléon I®*" mettait sans façon la main sur le Vallais et le Tessin.

Ces craintes n'étaient pas sans fondement, et c'est un fait positif, bien que celé jusqu'à ce jour, que l'entourage militaire de Napoléon III pensait à l'invasion de Genève en même temps qu'à celle de la Belgique. Des ouvertures dans ce sens furent même faites en secret au ministère anglais de Russell et Palmerston et ne furent abandonnées par le ministère français que sur la réponse catégorique du cabinet britannique que toute tentative de ce genre serait considérée comme un casus belli '. Bien que ^^es négociations fussent ignorées de la Suisse, le sentiment du danger <|ue courait Genève par suite de l'annexion de la Savoie avait gagné beaucoup d'esprits. Prenant, comme dans l'affaire de Neuchltel, une

* Morîn, Précis de V Histoire politique de la Suisse, IV, p. 87.

* Journal de Genève du 28 novembre 1873. Article nécrologique sur M. de la Rive. — Correspondance de ce dernier avec l'auteur de ce livre.

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courageuse initiative, le Grand Conseil de Berne poussait le cri d'alarme et votait à l'unanimité les pleias pouvoirs demandés aux cantons par le Conseil fédéral (22 mars). Le jour suivant, une assemblée de 3 à 4000 citoyens genevois, à leur tête MM. James Fazy, Carteret etc., protestait contre l'annexion et suppliait le Conseil de maintenir énergiquement le droit de la Suisse. Une autre assemblée populaire de près de 3000 hommes de plusieurs cantons et de toutes les opinions se réunissait presqu'en même temps à Berne sous les auspices de la société radicale VHelvetia (25 mars). Thoune, Vevey, Moral, Winterlhour, Lausanne et Fribourg eurent aussi leurs réunions, présidées dans ces deux derniers endroits par des magisti'ats conservateurs.

S'associant aux manifestations des citoyens, les gouvernements suisses de presque tous les cantons témoignaient de leur adhésion k la politique de résistance suivie par le Conseil fédéral. L'idée d'occuper les provinces neutralisées se présenta de nouveau à l'esprit des membres les plus énei*giques de ce Conseil. M. Stsempfli, chef du département militaire fédéral, donna l'ordre aux cantons de mettre leurs troupes en état de répondre au premier appel de la patrie. Mais tout en protestant de son empressement k répondre k l'appel de la Confédération, le Conseil d'État de Yaud se prononça contre toute levée de troupes et contre toute occupation des provinces neutralisées (19 mars). Cette déclaration, destinée k rester confidentielle, ayant passé dans le domaine de la publicité, causa une impression profonde en Suisse, et fit naître des soupçons injurieux qui tombent d'eux-mêmes devant la belle conduite du canton de Vaud en 1838 et les motifs sérieux qui pouvaient être invoqués contre l'occupation.

Sans s'arrêter k cette opposition isolée, le Conseil fédéral pressa les préparatifs militaires et organisa l'armée en neuf divisions, au commandement desquelles furent appelés les officiers les plus habiles. Menant de front les négociations diplomatiques et les mesures de résistance, le Conseil fédéral adressait de nouvelles notes aux puissancas et les faisait soutenir par trois envoyés extraordinaires, M. Tourtok Turin, M. Dapples, de Lausanne, k Berlin et k Saint-Pétersbourg, M. Auguste de la Rive, le célèbre physicien genevois, k Londres. Des relations de famille et la réputation européenne de ce savant de premier ordre devaient lui facihter l'accomplissement de sa mission importante, k laquelle lopinion publique était d'ailleurs suffisamment préparée dans ce pays par la presse libérale et par les discours éloquents des chau'^ls amis de la Suisse dans le parlement britannique, MM. Robert PeeL Kinglake, Horsman, auxquels il faut associer les ministres eux-mêmes^ Palmerston et Russell.

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