TROUBLES A PORRENTRUY
troupes bernoises occupèrent la ville pour maintenir Tordre. Mais, la yeille du jour fixé pour l'exécution, Petitmaitre trouva moyen de s'évader de la tour à l'aide d'une corde et avec la connivence probable des magistrats de Berne, honteux de prêter les mains à une opération de ce genre (1734).
La ville de Porrentruy et les quatre mairies du pays d'Ajoie qui l'enyironnent, eurent un sort plus triste encore que l'autre partie du Jura. Mal conseillé par le seigneur de Ramschwag, l'évëque Sigismond de Rheinach n'écoutait aucune plainte et traitait de rebelles les États provinciaux et leurs députés. Attachés à leurs droits et à ce qu'ils considéraient comme tels, les citoyens de Porrentruy et leurs adhérents des campagnes refusèrent l'impôt et résistèrent pendant dix ans à toutes les sommations. L'évéque réclama le secours de ses alliés des cantons catholiques. Mais, après un mûr examen, les cantons refusèrent d'intervenir. L'empereur d'Allemagne, auquel s'adressa ensuite le prince-évèque (comme avait fait le prince-abbé de Saint-Gall contre ses sujets du Toggenbourg), se borna à condamner les représentants de l'évêclié comme rebelles ; le prélat attendit en vain les moyens nécessaires pour comprimer la révolte.
Sigismond se tourna alors vers la France et conclut à Soleure un traité avec cette puissance. Quatre cents dragons français entrèrent à Porrentruy avec deux cents grenadiers, la baïonnette au bout du fusil. Pierre Petignat ou Péquignat , chef des Commis de la campagne, et ses deux collègues, Fridolin Lion et Jean-Pierre Riat, eurent la tête tranchée, et les membres écartelés du premier furent exposés dans les quatre mairies du pays d'Âjoie, comprimé par la terreur (31 octobre 1740). François Choulat, maître-bourgeois de Porrentruy, magistrat vénéré, fut condamné à mort par un tribunal exceptionnel institué à cette occasion, et eût été exécuté en dépit de l'intercession de l'archevêque métropolitain de Resançon et des six filles de Choulat qui s'agenouillèrent en grand deuil devant le prélat, si les officiers français, présents à cette scène déchirante, n'eussent joint leurs sollicitations aux larmes de cette famille éplorée et d'un bon vieux prêtre qui lui avait servi d'introducteur \ La peine de mort fut commuée en une détention perpétuelle subie dans un cachot humide où Choulat languit jusqu'à la mort de Sigismond de Rheinach. Outre les condamnés dont nous avons parlé, il y en
^ < Jésus sur la croix, disait ce Doble ecclésiastique, a pardonné à ses bourreaux ; que votre Altesse pardonne à Choulat qui personnellement ne l'a jamais oiFeiuiée. Voyez ses enfants prosternés devant vous. » Quiquerez. Le nom dejee digne prêtre, chanoine de St- Michel à Porrreniruy aurait mérité d'être conservé !
GONJUiUTION DE HENZI A BERNE. 219
eut d'autres jugés à mort par contumace, envoyés aux galères, battus de verges ou bannis à perpétuité. L'abbé de Bellelay, président des États de rÉyficbé, accusé de connivence avec les insurgés ou de tiédeur au service de son Altesse, fut cbAtié de grosses amendes.
La mémoire de ces patriotes de 1740 ^t restée vivante dans l'esprit du peuple aidjolat ; encore aujourd'hui il célèbre les Pstignat dans un chant original et d'une mélodie puissante, voix orageuse d'un peuple frémissant sous le joug \
Les idées d'égalité travaillaient pendant ce temps la bourgeoisie de Berne et donnaient naissance à la conjuration connue sous le nom de Henzi, qui en fut le chef et une des victimes (1749). Le gouvernement de Berne, remarquable d'ailleurs par la probité, l'étendue de ses vues et la sagesse de son administration, avait porté à l'excès le népotisme oligarchique. De trois cent soixante familles inscrites au livre d'Or de la république bernoise, soixante-quinze seulement, en réalité, prenaient part au gouvernement. Non contentes de se partager les plus lucratifs des soixantedL\ bailliages et les meilleures commissions d'officiers dans les régiments capitules, quatorze de ces familles voyaient cent vingt-sept des leurs faire la loi dans le grand conseil ou Deux-Cents, déclaré, en 1703, le souverain de la république. Les Steiger et les Wattenwyl comptaient jusqu'à seize membres de leur nom dans le grand conseil. A peine la célébrité européenne attachée à son génie et à sa vertu put-elle y faire trouver place à Albert de Halier, grand homme anobli par les rois, mais issu d'une famille de simple bourgeois de la ville de Berne. Son front, orné de la couronne du savoir et du patriotisme, ne fut point jugé digne de porter le béret ou chapeau de velours noir des membres du petit conseil, dont le moindre conseiller pouvait faire trafic et même le donner en dot à sa fille. Le conseil secret, établi au sommet de l'édifice aristocratique, comme un gardien des lois et de la constitution, s'était transformé en une inquisition d'État redoutable, trônant dans Tombre et recevant des dénonciations anonymes à l'instar du conseil des Dix à Venise.
En 1744, vingt bourgeois et patriciens demandèrent dans un mémoire rédigé en termes respectueux le redressement de ces abus. Les
^ Voir sur la révolation de 1730 à 1740 ane curieuse notice de M. l'abbé Vautre j de Porrentruy, 1862, et un ouvrage plus étendu et plus complet de M. Ed.Quiqaerez, intitulé: Histoire des Troubles dans Vévêché de Baie en 1740. Delémont, Boéchat, 1875. Le premier est favorable an prince-évêque, le second aux paysans insurgés. Voir aussi de M. Quiquerez V Histoire dt Porrentruy^ dans les Monuments de V ancien écêché de Bcde. Delémont 1870.
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principaux pétitionnaires furent punis par la prison et un exil plus ou moins long. De ce nombre était Samuel Henzi, capitaine au service de Modène, bomme instruit, nourri de Tétude des classiques grecs et romains, et de l'histoire des conjurations anciennes et modernes. Gracié par le sénat et de retour de son exil en 1748, Henzi se présenta pour le poste de bibliothécaire, auquel lui donnaient droit ses connaissances variées et la manière distinguée dont il avait rempli les fonctions du sous-bibliothécariat. On lui préféra un jeune patricien de dix-huit ans, dont la vocation littéraire ne s'était encore décelée par aucun service rendu aux lettres.
Exaspéré par cette injustice et par le mauvais état de ses affaires, Henzi trama, avec d'autres mécontents, le renversement de l'oligarchie, qu'ils se proposaient de remplacer par un gouvernement tiré, conune autrefois, du sein de la bourgeoisie de Berne. Les conjurés, au nombre de soixante-dix, avaient pour chefs, après Henzi, un négociant ruiné, nommé Nicolas Wernier, et le lieutenant Gabriel Foueter, commandant en second de la garde soldée et ancien sergent-major au service de France. Deux patriciens, Jean-Louis Lerber, fils du bailli de Thoune et le fils de l'avoyer d'Erlach, étaient au nombre de leurs affidés, et le proscrit genevois, Micheli Du Crest, que le gouvernement bernois avait fait arrêter à Neuchàtel et retenait prisonnier à l'hôpital depuis trois ans (1746), communiquait aux conspirateurs ses plans pour l'organisation de la démocratie, mais en leur déconseillant toute violence ^
Le dimanche 13 juillet fut fixé pour l'exécution du complot. A un signal donné par l'explosion de quelques grenades, ou l'incendie d'une masure, les mécontents devaient courir aux armes, s'emparer de l'arsenal, surprendre les membres des conseils et les forcer d'abdiquer ou faire sauter l'hôtel de ville. Ceux qui résisteraient devaient être égorgés. On prétend que Wernier voulait qu'on décapitât dans la rue de la Couronne tous les membres les plus détestés du gouvernement et qu'il en avait marqué les noms dans son calendrier de l'État. Henzi et Foueter étaient au contraire pour la modération. Les conjurés eurent plusieurs conciliabules nocturnes et se réunissaient une fois chez Wernier, une autre chez le fabricant Kupfer, au Soulgenbach, à vingt minutes de la ville. Pour la réussite du complot, Henzi comptait beaucoup sur Foueter que sa position mettait à même de servir utilement la cause de l'insurrection et de grossir le petit nombre des conjurés avec les soldats placés sous ses ordres.
' Monnard, Hist. de la Confédération swsse, XIV, 600.