ASER A ZURICH
. Mais en même temps, il fixait un délai d'un mois à l'auteur anonyme pour se déclarer. Lavater et Fûssli se nommèrent. Le gouvernement se vit alors contraint de sévir contre le coupable. Grebel fut puni d'une amende, de la perte des droits civiques et d'un exil perpétuel. Mais Lavater et Fûssli durent faire amende honorable par écrit pour n'avoir pas suivi la voie légale en montrant une défiance coupable au premier chef, à l'endroit des gouvernants. Plus tard Grebel obtint l'autorisation de se fixer k Diessenhofen ^ Dix-huit ans après, on ne se montrait pas aussi indulgent envers Jean-Henri Waser, le petit-fils du grand bourgmestre de ce nom. Cet ancien pasteur, convaincu d'avoir écrit dans un journal d'Allemagne, rédigé par le célèbre publiciste Schlôzer, des articles défavorables au gouvernement zuricois et d'avoir soustrait quelques documents de la chancellerie, où il travaillait comme copiste, subit la punition des traîtres et fut décapité à Zurich, le 27 mai 1780. Au nombre des documents soustraits par Waser se trouvait, il est vrai, le titre hypothécaire de Zurich sur le bailliage de Kybourg. Ce titre, caché par Waser dans le lit d'une servante, portait cette inscription : A num vengeur, Joseph II, et fut envisagé comme trahissant la pensée coupable de livrer le pays à l'empereur ^ Le titre de Comte de Kybourg, que continuait à porter Joseph II, semblait révéler chez ce monarque l'intention de faire valoir les prétentions de sa maison sur cette contrée. Aussi l'infortuné Waser trouva-t-il bien peu de sympathie à Zurich, et parmi l^s douze conseillers qui prononcèrent la peine capitale, contre huit qui concluaient k une détention perpétuelle, se trouvait le célèbre peintre Salomon Gessner. La presse allemande ne dissimula pas son horreur pour ce qui se passait k Zurich. « Le sang de Waser, écrivait
< le publiciste Schlôzer, fume k Zurich et fumera aussi longtemps que
< celui d'Abel, tant qu'il y aura une histoire. Comment l'aimable auteur
< des idylles a-t-il pu se transformer en un juge criminel inhumain ? « Comment le chantre de la mort d'Abel a-t-il pu devenir le Caïn • de son frère? Certes, il a le devoir et plus que tous ses coopérateurs
< dans celte œuvre de vengeance, de nous dire, k nous et k la posté- 4 rite, pourquoi il a agi ainsi. Cela vaudrait mieux que dix idylles', li
Cruelle envers les individus, l'oligarchie zuricoise ne l'était guère
^ L^auteur des Thaten und Sitten der Eidgenossen, Melchior Schuler, montre encore ici sa partialité ordinaire envers l'ancien ordre de choses en paUiant comme toujours la conduite des gouvernants (lY, 140).
' Voir Hottinger, Crcschichte der ÈepubUk Zurich, ni, 549.
' Lettre de Schlôzer à Lavater du 15 novembre. Schuler, Thaten und Sitten der Eidgenossen, IV, 152.
moins envers les villes de son territoire qui défendaient leurs privilège.^ contre ses empiétements successifs. Les citoyens de Winterthour avaient éprouvé déjà au commencement du siècle les tristes eiïets de Tégoïsme mercantile de leurs rivaux de Zurich. La fabrication de la soie leur avait été interdite au profit de la ville souveraine et des entraves apportées k l'industrie des laines elducoton.L'avoyer de Winterthour, Georges Steiner qui défendait les droits de ses concitoyens fut, sous prétexte d'une connivence secrète avec l'Autriche, traîné dans les prisons de Zurich et condamné à une amende de 1250 florins (1725). Les bourgeois do Stein furent encore plus durement traités que ceux de Winterthour. I^e bourgmestre de cette ville nommé Vinz fut condamné à 10 ans de détention, Stein occupé militairement par les Zuricois, et frappé d'une contribution de 10,000 florins. Le crime de cette ville était d'avoir voulu maintenir le droit dont elle avait toujours joui, depuis son incorporation au canton de Zurich, en 1 484, de permettre les enrôlement; et d'avoir à plusieurs reprises réclamé des empereurs la confirmation de ses franchises, contrairement aux décrets de la diète suisse (1784) *.
Après vingt ans de repos, les troubles avaient aussi recommencé à Genève. Le célèbre écrivain genevois Jean- Jacques Rousseau, démocrate-socialiste en politique et déiste en religion, avait publié deux ou\Tages (V Emile et le Contrat social) qui faisaient une impression extraordinaire sur tous les esprits en France et dans tous les pays de l'Europe. Le parlement de Paris condamna ces livres au feu et fut imité par le gouvernement de Genève qui les fit lacérer par la main du bourreau (19 juin 1762). Rousseau lui-même et, avec lui, beaucoup de citoyens protestèrent contre cette décision. Elle paraissait d'autant plus surprenante que dans le même temps les œuvres impies de Voltaire, le seigneur de Ferney, s'imprimaient et circulaient librement dans cette ville (depuis 1755). Mais le gouvernement repoussa les représentations des citoyens et refusa de convoquer le conseil général. Le chef du parti dominant, le procureur général Tronchin, homme riche, d'un grand talent et très lié avec Voltaire, fit l'apologie de l'aristocratie dans un écrit intitulé : Lettres de la camjMigne. Rousseau, qui avait cherché un asile à Môliers dans les montagnes neuchlteloises, y répondit par ses Lettres de la montagne, qui échauiïèrent de plus en plus les deux partis connus dès lors sous le nom de Représentants (libéraux) et de Négatifs (aristocrates).
Des débats orageux éclatèrent au sein du grand conseil. Tronchin,.
* Hottinger, Geschichte der Republik Zurich, III, 351.
demandant un jour à un membre qui plaidait la cause du peuple : < Quand cesserez-vous de faire le tribun ?» — « Quand vous cesserez « défaire le dictateur. » L'édit de i 734 proscrivant les rassemblements populaires, les citoyens du parti des Représentants se réunissaient dans les cercles et les cafés, dont l'institution remonte à cette époque. Ils s'entendirent, au nombre de 800, pour refuser tous les candidats que le gouvernement proposerait pour les premières magistratures, celles des 4 syndics, par exemple, dont le conseil général avait conservé l'élection, mais dont le choix devait se faire parmi les membres du conseil étroit des 25. Après huit tentatives infructueuses, le gouvernement, désespérant de briser leur résistance, demanda et obtint Tintervention des trois puissances garantes et protectrices de Tédit de 1738. La France, Zurich et Berne envoyèrent des délégués. Mais les représentants de Zurich et de Berne refusèrent d'entrer dans les vues monarchiques du ministre de France, Beauteville. Celui-ci leur dit avec hauteur : « Savezvous que je suis le représentant du roi mon maître ?» — « Savezvous, repartit sur le même ton le député Henri Escher, de Zurich, que nous sommes les représentants de nos égaux? »
Soumis à l'assemblée générale des citoyens (le 15 décembre 1766), le projet de pacification du ministre français fut rejeté par 1095 voix contre 515, à la joie de tous les amis de la patrie. Le gouvernement français témoigna son ressentiment par des mesures extraordinaires. Les horlogers genevois domiciliés en France furent chassés du royaume, comme l'avaient été les Schwyzois, et un cordon de 800 hommes établi sur la frontière. Mauvais citoyens, les Négatifs choisirent ce moment pour faire rentrer toutes les sommes que leur devaient les Représentants, et en ruinèrent ainsi plusieurs. Mais le peuple genevois montra une force d'âme et une modération admirables. Bien que le crédit fût ruiné, le commerce en grande souffrance, les ateliers fermés, il ne se laissa aller, pendant onze mois que dura la crise, à aucune Idcheté, ni à aucun excès envers ses adversaires. Les citoyens les plus aisés vinrent en aide aux autres. Rousseau, proscrit et réfugié à Londres, envoya quatorze livres sterling. Voltaire avait profité des troubles pour faire construire à Genève un théâtre dont Rousseau et beaucoup de citoyens redoutaient l'influence sur les mœurs républicaines; un violent incendie ayant consumé ce théâtre. Voltaire en accusa Rousseau et le parti des Représentants \
Les magistrats furent obligés de fléchir devant la volonté inébranla-
* Jallien, Hist de Genève, III, 176.
ble des citoyeDS, à la tête desquels brillaient des publicistes distingués, comme Delolme et Clavière, des savants, comme Deluc, et des orateurs, comme Rilliet et Duroveray. L'élection de la moitié des membres du grand conseil et la faculté de révoquer chaque année quatre membres du petit conseil furent données à la bourgeoisie, dont l'influence contre-balançait ainsi celle du sénat. Cette pacification spontanée, conclue sans la participation des médiateurs, fut célébrée par le son des cloches et une fête d'actions de grâces (mars 1768).
Au moment où Ton croyait le calme rélabh dans la ville, les Natifs ou simples habitants, mécontents de n'avoir obtenu aucun des avantages qu'ils s'étaient promis de leur participation aux troubles, reprenaient les armes, excités par Voltaire. Mais les deux autres partis s'étant armés contre eux, ils perdirent trois des leurs dans le combat. Huit chefs des natifs furent exilés et allèrent porter à Pernex et à Versoix l'industrie horlogère. On soupçonna le seigneur de Femex de n'avoir si fort encouragé la révolte que pour enrichir sa seigneurie (1770). Versoix, joli village au bord du Léman, jouissait de la protection du premier ministre de Louis XV, le duc de Choiseul qui, à l'instigation de Voltaire, songeait à en faire une ville rivale de Genève, sous le nom de Choiseul- Ville. On y creusa un port, traça das rues et on chercha à y faire passer les marchandises. Mais la disgrâce de Choiseul fit échouer tous ces beaux desseins et Voltaire lui-même fut réduit à se consoler de son échec par une épigramme contre sa création : Â Versoix nous avons des rues, mais nous n'avons pas de maisons. Rassurée contre ces projets hostiles, Genève voyait un de ses citoyens les plus illustres, le professeur de Saussure, fonder une société nombreuse pour l'encouragement des arts et travaillera la réforme des écoles qu'il cherchait à rendre accessibles aux ouvriers.
Quelques années se passèrent alors dans le calme. Mais bientôt après éclataient de nouveaux troubles où un simple artisan plein d'esprit, mais pétri de fiel et de vanité, Isaac Cornuaud, se signale par des brochures incendiaires et des intrigues habilement ourdies en faveur des Natifs. En même temps, l'un des chefs des Représentants, l'avocat Duroveray. mécontent de la protection que le comte de Vergennes, ministre de Louis XVI, accordait aux Natifs, provoquait la colère de la France par des écrits inconsidérés. Vergennes exigea qu'ils fussenl brûlés par la main du bourreau et que Duroveray fût destitué des fonctions de procureur général auxquelles il avait été élu récemment. Profitant du mécontentement de la France, les iVci/^^, conduits par Comtiatiéf, se joignent aux Négatifs et provoquent une émeute. Pour faire cesser cette
entente des deux partis opposés, les Représenîants consentent en 1 781, à faire des concessions aux Natifs et veulent en vain en arracher la sanction au gouvernement; ce dernier appuyé par la France refuse d'y souscrire.
Le soir du 8 avril 1782, le tocsin sonne» appelant les Natifs aux armes. Au nombre de 2000, ils s'emparent des postes, des portes et de l'hôtel de ville, tuant ou blessant les Négatifs qui faisaient résistance. Les Représentants, s'armant à leur tour, arrêtent la fureur des Natifs; puis, d'accord avec eux, ils changent en grande partie le gouvernement, et chargent douze de leurs chefs, parmi lesquels Clavière et Duroveray, munis de pouvoirs extraordinaires, de gouverner à côté des syndics. Ceux-ci, voyant leur autorité annulée et avilie par cette dictature, invoquèrent secrètement le secours des puissances garantes de l'édit de 1738. Zurich refusa d'intervenir. Mais le sénat de Berne et le roi de France, auxquels se joignit le roi de Sardaigne, décidèrent une intervention armée. 2000 Bernois aux ordres du général Lentulus, 6000 Français commandés par le marquis de Jaucourt et 3000 Sardes, ayant pour chef le comte La Marmora, marchèrent sur Genève.
Plein d'enthousiasme et de courage, le peuple avait tout disposé pour la résistance : femmes et enfants travaillaient aux fortifications, dépavaient les rues, portaient des pierres au sommet des maisons pour les lancer sur l'ennemi. « Nous voulons périr comme Sagonte, disaient les organisateurs de la résistance \ » Onze cents quintaux de poudre avaient été placés dans le temple de Saint-Pierre et pouvaient faire sauter tout le quartier. Mais les chefs des Représentants, Clavière, Duroveray et vingt-deux autres, craignant pour leur vie, conseillèrent la soumission et s'éloignèrent par le lac, au milieu des imprécations de leurs partisans, qui les appelaient traîtres. Le 2 juillet, les troupes suisses, françaises et sardes firent leur entrée dans Genève, sous les trois généraux Lentulus, Jaucourt et La Marmora. Les citoyens furent désarmés, l'ancien gouvernement rétabli, et une garde soldée de mille hommes instituée pour le défendre. « Les syndics Le Fort, Guainier et
< le sénateur Calandrini, honneur du parti modéré, se virent obligés
< de donner leur démission. Le vénérable ancien syndic Turrettini « mourut de douleur... Son républicanisme éloigna de son convoi les
< aristocrates, et sa modération les républicains. Ainsi souvent, dit
< l'historien Monnard, aux époques de passion politique l'ingratitude
< seule accompagne le cercueil du sage ^ »
* Jullien, Histoire de Genève^ III, 255.
' Monnard, Histoire de la Confédération suisse, XV, 372.