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POLITIQUE INTÉRIEURE DE LA SUISSE

pas davantage l'inclusion du pays de Vaud dans Talliance. Bâie vouiail qu'on profitât de la circonstance pour réclamer le payement de la dette française, mais ne trouva pas d'écho dans les États réformés. Pleins d'un beau zèle pour la France, les cantons catholiques auraient désiré que Talliance durât à perpétuité. Les cantons évangéliques s'y opposèrent en disant : Nous n'avons pas le droit de lier nos descendants. »

L'alliance ayant reçu la sanction du roi, le 1^^ juillet, fut jurée dans la collégiale de Soleure par l'ambassadeur de France et par Zurich, au nom de la Confédération. Les députés des autres cantons et alliés prêtèrent serment à leur tour, sur le livre des évangiles. La cérémonie fut suivie de fêtes splendides et d'une distribution de chaînes d'or et de médailles commémoratives de l'événement. Zurich, seul, déclara ne pas pouvoir se conformer à cet usage contraire à ses lois. Le bourgmestre de ce canton, Conrad Heidegger, homme remarquable par ses vues, son dévouement au bien public et aux lumières, avait cependant figuré parmi les principaux promoteurs de l'alliance, de concert avec l'avoyer Sinner, de Berne, et le bourgmestre bâiois, Debary, gagné par l'ambassadeur de France, le président de Vergennes *.

Quinze ans plus tard, Neuchâtel, représenté par M. de Marval, Genève, par l'ancien syndic Rigaud et l'évêché de Bâle par MM. de Bilieux et de Malher, obtinrent à la diète de Frauenfeld d'être compris dans la neutralité helvétique (mai 1792'). Les diètes générales des XIII cantons et de leurs alliés ne se réunissaient plus aussi souvent que précédemment à Baden, dont le séjour déplaisait aux cantons catholiques, depuis que cette ville avait passé aux mains des États évangéliques. C'était maintenant Frauenfeld qui était devenu le siège des diètes ordinaires, Baden celui des diètes extraordinaires. Mais les délibérations étaient plus languissantes et plus stériles que jamais et on ne s'accordait sur rien. A peine put-on s'entendre pour remédier aux vices les plus graves du système monétaire. Certains cantons ne se faisaient pas scrupule d'aiïermer à des particuliers la fabrication des monnaies. Un autre fléau était celui de la mendicité et du vagabondage. Les frontières de chaque canton étaient infestées de ces gens sans aveu et sans patrie qu'on nommait heimathlos. La correction des eaux de la Linth, reconnue en principe dès 1783, demeura à l'état de projet, faute d'entente entre les cantons intéressés.

* Ludwig Meyer von Knonau, Handbuch der GeschichU der schweizerischen Eid- {fcnossenschaft, II, 289.

* Gerold Meyer von Knonau. Eidg. Ahschiede de 1778 à 1798, 171.

Les bailliages appartenant aux cantons de Berne et de Zurich étaient régis avec probité, d'après certains principes et une générosité relative. Mais ceux qui dépendaient de la plupart des autres cantons étaient administrés d'une façon arbitraire et souvent déplorable. Les places de baillis étant mises à Tenchère dans quelques cantons et coûtant jusqu'à six mille florins aux élus, le premier souci de ces derniers était de rentrer dans leurs débours. Le soin de s'enrichir venait ensuite et transformait ces gouverneurs en sangsues de leurs administrés. La justice était vénale et la poule aux œufs d'or tentait la séquelle des employés, des huissiers aux juges et aux membres de la diète, chargés de Texamen des comptes et de la gestion des baillis. Les pays sujets les plus mal administrés étaient les bailliages italiens, où l'impunité était assurée aux criminels riches, aussi cette contrée était-elle infestée de voleurs et de bandits. Les décrets rendus par la diète pour mettre un terme à ces désordres restèrent sans résultat ' .

7. Tableau de 1» elTlllMitioii aux XTII»* et XTIII"« sièeles.

Si nous n'avons pas consacré à la civilisation du XVII"® siècle une étude spéciale, c'est que ce siècle, si glorieux dans les annales de l'esprit français, forma au contraire une période assez obscure dans l'histoire littéraire de la Suisse. Le temps déplorable de l'affermissement de l'ohgarchie et de l'insurrection des paysans est aussi celui de la superstition et des bûchers de la sorcellerie ^ La science de l'époque se réduit en général à une érudition pédantesque et l'éloquence de la chaire k un pathos amphigourique, où le latin et parfois le grec se mêlent au français et à l'allemand, d'une façon grotesque et ridicule. La littérature se réfugie dans les chants populaires et les drames pieux ou patriotiques, représentés dans les carrefours des villes et des villages.

L'histoire, la grande histoire du moins, manque à ce siècle et ne cite guère que des chroniques sans charme, ou des compilations sans

* Monnard, Histoire de la Confédération suisse ^ XV"»« volume. — Meyer von Knonan, Eandhuch der HescMchte der schto. Eidgenossenschaft, II. — Strickler, Lehrhuch, 379-387.

* Le nombre des sorciers brûlés à cette époque est énorme. L'année 1629 vit livrer aux flammes 62 personnes des deux sexes, dans le seul petit bourg de Stanz. Les cantons protestants ne sont guère plus avancés à cet égard que les cantons catholiqaes ; vingt-quatre sorciers et sorcières furent brûlés à Zurich pendant le cours da xyn°^ siècle. L'antistès Klinger, dont la superstition égalait Porgueil, fit périr pour sa part un sorcier et six sorcières (1701). Ludwig Meyer von Knonau, Bandbuch der Geschichie der schweieerischen Eidgenossenschaft^ Zurich 1843, H, 259.

240 TABLEAU DB LA QVIUSATION AU XVin** SIÈCLE.

crilique. L'ouvrage le plus important dans ce domaine est l'histoire générale de l'Église de Jean-Henri Hottinger (1620-1667), orientaliste distingué, dont le fils J.-J. Hottinger se fait connaître, à son tour, par son histoire ecclésiastique de la Suisse \

Les sciences naturelles sont plus favorisées et ont un interprèle remarquable en J.-J. Scheuchzer (1672-1733). On lui doit la plus ancienne histoire naturelle de la Suisse et une grande carte de ce pays. Vers la fin du siècle, les sciences mathématiques pures et appliquées trouvent des représentants du premier ordre dans les frères Jacques et Jean Bernoulli, d'une famille hollandaise d'origine, inventeurs du calcul différenciel et intégral.

Mais c'est surtout au XVIII"* siècle, que la gloire des Bernoulli jettera le plus vif éclat.

Le XV!!!"»® siècle est notre âge d'or. De tous les coins de la terre helvétique on voit surgir, comme par enchantement, des hommes de génie ou d'un talent supérieur. Sciences, lettres, arts, toutes les parties du domaine intellectuel, sont cultivées avec éclat par ces hommes d'élite. Les uns, esprits éclectiques, se bornent à explorer les champs défrichés par leurs devanciers. D'autres, doués d'une force créatrice, et pareils (pour me servir de l'expression du plus grand d'entre eux) « à ces nobles petiseurs dont la lampe nociume éclaire t univers, » ouvrent à l'esprit humain de nouvelles perspectives dans le monde moral, comme dans le monde physique. Plusieurs de ces hommes éminents ne trouvent pas dans leur patrie la liberté ou les loisirs nécessaires à leurs travaux. Cosmopolites d'ailleurs, par la nature de leur talent et par leur renommée, ils sont appelés par la libéralité de souverains éclairés, comme Frédéric II et Catherine II, à briller sur de plus grands théâtres, à Berlin, Pétersbourg, Paris, Londres, Vienne, Leyde, Gôttingue. Mais, fidèles a leur patrie, plusieurs refusent de s'en séparer, ou ne quittent que momentanément et à regret la modeste existence qu'elle leur procure, mettant leur ambition à créer en Suisse des foyers scientifiques ou littéraires, capables de rivaliser avec les académies de l'Europe. Sous leur action salutaire, cinq centres considérables s'ouvrent à la culture intellectuelle : Zurich, Bâle, Berne, Lausanne, Genève.

Zurich, déjà célèbre, comme foyer théologique, au temps de la Réforme, devient par la variété des illustrations qu'elle réunit dans ses murs, une sorte d'Athènes de la Suisse allemande et l'emporte même sur Berlin comme cité intellectuelle.

* Hottinger, Oeschichte der Bep. Zurich, III, 440, 444.

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Zarich, écrivait en 1752 le grand poète Kleîst, est un lieu incomparable, non seulement par sa situation délicieuse unique au monde, mais aussi pour les hommes bons et éclairés qui s*y trouvent. Pendant qu*à Berlin on découvre à peine trois ou quatre hommes de génie, à Zurich, il n*est pas difficile d*en compter vingt ou trente, que leurs talents n*empéchent pas d*étre , en société , de spirituels et gais compagnons ^

Genève où naquit Rousseau et aux portes de laquelle Voltaire voulut passer une grande partie de sa vie, trouvait presque une rivale dans sa sœur du Léman, Lausanne, nou moins obère aux beaux esprits d'alors, et aux étrangers de distinction qui affluaient dans ce lieu de délices. C'étaient entre autres le pbilosopbe Raynal, le jurisconsulte Servan, l'orateur et l'homme d'État anglais Fox, son compatriote Gibbon qui y avait reçu les leçons du philosophe éclectique, Jean-Pierre de Crousaz, et qui y termina, sur la terrasse de l'hôtel qui porte son nom, son grand ouvrage sur la décadence de l'empire romain. Voltaire, lui-même, séjourne pendant trois hivers (1756-1758) à Lausanne devenu, selon son expression, Yasile des arts, des plaisirs et du goût^.

La vie de l'esprit n'était pas bornée à ces centres importants. De très petites villes, Rolle, Yverdon, Nyon, avaient leurs sociétés littéraires, leurs théâtres, leurs imprimeries. La fameuse encyclopédie de Diderot et de D'Alembert paraissait à Yverdon, refondue par les soins du professeur italien Fortané de Félice avec le concours de plusieurs écrivains de la Suisse romande. Neuchàtel, patrie du spirituel littérateur Chaillet et où un savant français, Louis Bourguet, avait éveillé le goût des études sérieuses, était le siège d'un mouvement typographique européen, et d'une société poUe, décrite, avec grâce et finesse, dans les lettres neuchâtehises de M°^® de Charrière, l'amie de Benjamin Constant. Ce célèbre publiciste lui-même était né, comme on sait, à Lausanne, d'une famille émigrée après la révocation de l'édit de Nantes.

Dans le Panthéon national, où notre imagination se platt à rassembler les hommes illustres de la Suisse au XVIII"*® siècle, nous nous arrêterons un moment devant les personnages les plus glorieux ou les plus utiles.

Audacieux génie, Jean BernouUi, âgé de 18 ans seulement, disputait le sceptre des sciences exactes aux plus grands calculateurs du siècle, à L'Hôpital, à Newton, à Leibnitz, et Voltaire traçait de lui ce portrait

' Mdrikofer, Die schuoeieerische LUeraiur des achUehnten Jahrhwiderts, Leipzig^ 1861, p. 206.

* Jaste Olivier, Voltaire à Lausanne. — Du même, Le canton de Yaud et son

lûstoire.

meroiBB suxbbs, tohs n.

qui^ s'il était vrai de tout point, serait aussi honorable pour son caractère que pour son géiûe :

Son esprit vit la vérité, Et son cœur connut la justice Il a fait rhonneur de la Suisse, Et celui de Thumanité.

Malheureusement la vérité historique exige qu'on ajoute un correctif à cet éloge. Le génie de Jean Bernoulli ne l'a pas empêché de se montrer d'une jalousie et d'une injustice révoltantes envers son frère aine, auquel il devait son initiation à la science, et même envers son propre fils Daniel, dont il s'attribuait sans scrupule des découvertes qui avaient coûté dix ans de recherches à ce dernier \

Disciple de Jean Bernoulli, rival de son fils Daniel et de son neveu Nicolas, Léonard Euler porta, comme eux, le flambeau des fortes études dans les cours et les académies du Nord. Le premier, il réduisit en corps de science l'architecture navale et la manœuvre des vaisseaux. « Son génie transcendant, dit l'historien suisse Monnard, déterminait < avec la même précision le mouvement des navires sur l'Océan et « celui des astres dans les cieux^. »

Supérieur aux précédents par la variété de ses talents et l'étendue de son érudition, le médecin bernois Albert de Haller (1708-1777) embrasse le domaine entier des sciences de l'esprit et des sciences de la nature, à une époque où la division du savoir humain avait déjà rendu ce savoir difficile et très rare. La botanique, l'anatomie, la physiologie et les sciences médicales sont redevables à Albert de Haller de découvertes importantes.

Dans son hardi et majestueux poème des Alpes, publié contre son gré par son mécène, l'avoyer Isaac Steiger (1732), Albert de Haller a été l'un des pères de la grande poésie allemande. Ses romans de Fabius, d'Alfred et d'Usong ont, en revanche, une valeur plutôt politique que httéraire et montrent entre autres dans le patricien bernois un admirateur de l'aristocratie paternelle que Haller concevait, il est vrai, d'une façon plus large que ses collègues du gouvernement bernois. Il eût voulu ouvrir l'accès du patriciat, non seulement à tous les bourgeois

' Voir sur les Bernoulli et les savants de la Suisse (proprement dits) les trois volumes de M. Rodolphe Wolf, professeur d'astronomie à Zurich. Biographim zwr Cultur-Creschichte der Schweiz, 1858. Huit Bernoulli se sont rendus célèbres dans les mathématiques et cinq comme physiciens. De Candolle, Histoire des sciences ei des savants, Genève, Georg, 131 .

* Monnard, Histoire de la Confédération suisse, XV, 19.

de la capitale^mais aux gentilshommes des campagnes et aux bourgeois des villes sujettes. Il eût désiré, aussi, revenir à l'habitude de consulter le peuple dans les questions majeures d'impôts, de paix et de guerre.

Profondément religieux et attaché au christianisme biblique, Haller peut être regardé comme le chef de cette école de penseurs et d'écrivains qui tenaient, haut levé, le drapeau du spiritualisme, au sein des Âlpes^ en opposition aux tendances dissolvantes et matérialistes du XVIII'^® siècle \ Non moins dévoué à sa patrie qu'à l'évangile, cet homme de génie renonça sans peine aux honneurs dont le comblait à Gôttingue le roi d'Angleterre et de Hanovre, Georges II, et à ceux que lui offrait le grand Frédéric, pour accepter à Berne la place de membre des Deux-Cents, avec les minces appointements de cent louis que lui faisaient ses concitoyens. Il mourut k Berne, le 12 décembre 1777. Peu de temps avant sa fin, il recevait la visite de Tempereur Joseph II, que Voltaire attendit en vain à Ferney.

Émules du Bernois Haller dans ses efforts pour donner une direction meilleure à la littérature allemande, les deux critiques zuricois J.-J. Bodmer (1698-1783) et J.-J. Breitinger (170M776) substituaient à limitation des auteurs français celle de Shakespeare, de Milton et des écrivains anglais, plus analogue au génie germanique. Leur guerre de plume incessante contre la poétique surannée du Saxon Gottsched, frayait la voie aux productions originales des grands maîtres. Bodmer et Breitinger devaient rendre encore un autre service à la httérature allemande, en la ramenant à Tétude de ses propres origines, par la publication des poésies des Minnesinger et de fragments du grand poème des Niebelungen, cette Iliade geiimnique, selon l'expression de Bodmer. C'est grâce aux encouragements de ce dernier que Klopstock poursuivit et acheva son poème épique. L'auteur de la Messiade séjourna, à cette occasion, pendant plusieurs mois à Zurich, visité aussi successivement par les coryphées de la littérature allemande : Wieland, Kleist, Goethe, Fichte\

Outre Bodmer et Breitinger, plusieurs autres Zuricois ont jeté un vif éclat dans la littérature du XVIII"» siècle. Ce sont dans l'ordre chronologique : Suizer, Hirzel, Gessoer, Lavater et Pestalozzi.

^ Saint René Taillandier, La Suisse chrétienne et la philosophie du XVIII^ siècle. Bévue des Deuc Mondes, 1*' Mars 1862, — André Sayous, La Littérature française à V étranger, 1871, Paris.

* Foar les grands hommes de la Suisse au XYIU'"* siècle, voir Môrikofer, Die sehweiz. Literatur im achtzehnien Jahrh. — £. Secrétan, Biographies nationales. Lausanne, 1875 et 76. — A. Hartmann, Gallerie herûÂmter Schweizer der Neuzeit. Baden, 1863. Voir aussi les remarquables articles d'Aimé Steinlen. Bévue suisse de Neuehâtel, 1854, 585-606, et Albert de Montet, Dictionnaire des Genevois et des Vaudois. Lausanne, 1877.

Jean-Georges Sulzer (1720-1779), natif de Wintherthour, s'est fait un nom, en Allemagne, comme l'un des fondateurs de l'Esthétique ou science du Beau et par son dictionnaire des Beaux-Arts (1771), basé sur les principes de Bodmer et de Breitinger, ses compatriotes et amis. Appelé comme professeur à Berlin, il y devint et resta jusqu'à la fin de ses jours l'un des membres les plus influents de l'Académie française, organisée par Frédéric le Grand, et dont faisaient partie également les Bâiois Euler, Bernoulli,Huber et Mérian, le Bernois Kœnig, le Jurassien Béguelin de Courtelary, Zimmermann de Brougg et Lambert de Mulhouse, ville qui appartenait alors à la Suisse. Il faut y ajouter Wegelin de Saint-Gall que Bonnet de Genève appelait le Descartes de thistoire, mais qui, comme le dit très bien Frédéric de Rougemont, a laissé de nombreux écrits en français, que la France n'a pas réclamés et que l'Allemagne a oubliés \ C'était en français ou en latin qu'écrivaient ces académiciens. Le français, par parenthèse, était aussi la langue d'un grand nombre de patriciens bernois, connus par leurs ouvrages littéraires ou philosophiques : Murait, Lerber, Sinner, Weiss, d'Erlach, l'auteur du Code de bonheur, Bonstetten. Le français encore était la langue préférée du Zuricois Henri Meister, le collaborateur de Grimm, et du colonel soleurois, de Besenval, auteur de piquants mémoires.

Jean-Gaspard Hirzel (1725-1803) n'était pas seulement un modèle de patriotisme et de bienfaisance. Cet ami des hommes était aussi un écrivain populaire distingué. Son livre intitulé Petit- Jacques (Kleinjogg), offre la peinture réelle de la vie d'un paysan philosophe du canton de Zurich, nommé Jacob Guyer (1761). « Avec le livre de Kleinjogg, dit « l'historien de la littérature suisse du XVIII"* siècle, s'ouvre la série de c ces récits populaires qui seront l'une des branches les plus remar- « quables de la littérature suisse*. »

Salomon Gessner (1730-1788), dont la gaîté bouffonne et la bienveillance charmaient ses contemporains autant que ses productions, s*est rendu célèbre à la fois comme poète pastoral et comme peintre de paysage. Le touchant tableau qu'il trace de la bataille de Naefels prouve de quel charme naifet énergiqteson pinceau eût su revêtir les scènes de notre histoire nationale, si au lieu de célébrer les bergers d'une Arcadie imaginaire, il eût consenti à chanter les vaillants p&tres de la Suisse primitive. En dépit de son idéal de convention, le théo-

^ Frédéric de Rougemont, Les deux Cités ou Philosophie de VHistoire^ Paris, 1874, II, 196.

' Môrikofer, Die schweizemche Literatur im achtsehnien Jahrhundert^ 271.

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crite suisse n'en partage pas moins avec son modèle grec^ la gloire d'avoir inspiré le plus délicieux poète rêveur qu'ait eu la France, entre Lâfontaine et Lamartine, André Chénier\ « Votre Gessner, disait Jean-Jacques Rousseau, c est un homme selon mon cœur, b

Jean-Gaspard Lavater (1741-1801), dont nous avons parlé plus haut comme d'un défenseur des opprimés contre la tyrannie des baillis, était un homme de génie, dont l'extérieur à la fois plein de noblesse et de grâce captivait les cœurs qu'achevait de fasciner sa persuasive éloquence. Écrivain fécond, poète religieux et national, il s'est surtout fait connaître dans la science par ses Essais sur l'art de connaître les hommes d'après leur physionomie (1 774-78), traduits dans presque toutes les langues de l'Europe. Gœthe, Mirabeau et bien d'autres de ses contemporains, son ancien maître lui-même, le libre penseur Bodmer, lui ont reproché en termes amers et méprisants son amour excessif pour le surnaturel et le merveilleux. Mais, comme le dit très bien un savant zuricois : c Si les défaillances de Lavater ont pu lui nuire au dehors, pour « sa patrie, sa paroisse, sa ville et ses admirateurs, Lavater est resté le

< type du patriote courageux, du consolateur des âmes, du poète et de

< l'orateur sacré et du père de famille vertueux et vraiment chrétien \ » Gœthe lui-même lui avait d'abord rendu plus de justice en disant : < Cet homme ne sait que bénir '.

Henri Pestalozzi (1746-1827), le père de l'enfance malheureuse et de l'éducation populaire, appartient aussi en partie au XVIII™^ siècle. Ses premiers essais de ferme-école et de ferme-atelier à Neuhof, en Argovie, datent de cette époque (1 768). Il appartient encore au XVIII"»» siècle par son roman de Léonard et Gertrude (1781-83), admirable peinture de la vie du peuple des campagnes et des moyens propres à le relever de ses misères matérielles et morales. Le bailli oppresseur, Hummel est dépeint de main de maître dans cette œuvre originale dont on n'a malheureusement qu'une traduction incomplète en français.

Zurich n'avait pas le monopole des esprits supérieurs.

L'Argovie bernoise avait un penseur original dans le docteur Jean-

* PoèMS à^ André Chémer. Épilogue des Idylles. Édition Latouche, Paris, 1864. ' Strickler, Lehrbuch der Schtoeizergeschichte^ 401.

* Plosiears historiens de la littérature allemande, Gervinus entre autres, ont maltraité Lavater sur la foi de Nicolal de Berlin et de Bronner, jeune moine bavarois défroqué auquel le premier avait conseillé de rentrer au couvent dont il s^était enfui. Bronner, Pauteur des Idylles c{e pêcheurs, imitées de celles de Gessner, et de certaines Confessions qui rappellent par places celles de Rousseau, était certainement OQ homme d'esprit et d'imagination. Mais juger Lavater d'après Bronner ou Nicolaî, ce n'est certainement pas faire preuve d'impartialité.

Georges Zimmermann (i 728-1 795). H était né à Brougg, appelée la ville des prophètes, du nombre des hommes distingués qui en sontsortis *. Une biographiedu grand Haller, son ami et protecteur, et son livre de VOrgwil iiaÛfl»kii(i758)lefipentappelercommemédecin du roi Georges II, k Hanovre. C'est là qu'il publia son grand ouvrage sur la Solitude ( i 784). mélange étonnant de pensées élevées et de boutades humoristiques et paradoxales, où il ne ménageait ni son pays, ni ^es anciens amis Halier et Lavater. Enthousiaste du Grand Frédéric qui avait fait de lui son médecin dans les derniers temps de sa vie, Zimmermann prit la défense de l'administration et du caractère de ce prince contre Mirabeau (1788). Devenu en vieillissant morose et misanthrope, il finit par maudire son siècle et les lumières qu'il avait préconisées dans ses précédent écrits.

Un caractère plus noble et la sérénité de l'intelligence distinguaient le chancelier de la république de Bâle, Isaac Iselin (1728-1782). Cet homme de cœur a pris rang parmi les philosophes par son Histoire de l'humanité et ses Èphénérides. i II fut même, dit un docte écrivain, le premier historiosophe de race germanique^.

Le Schaiïhousois Jean de Muller (1752-1809) a été l'une des plus grandes gloires du XVIII'"* siècle dans la littérature allemande et suisse. Cet homme de génie est connu surtout par ses Histoires (sic) de la Con< fédération en huit volumes (elles s'arrêtent à la mort traque du fameux bourgmestre Waldmann en 1489) et par son Histoire Universelle qui en compte quatre. Historien à la fois érudit et philosophe, Muller était encore un puWieistede premier ordre'. Son éloquence entraînante a beaucoup contribué à réveiller le patriotisme dans les cœurs suisses à la veille des événements qui mirent en péril l'indépendance nationale. < Muller, a dit un noble magistrat, Frédéric de Miillinen de Berne, fit « que nous eûmes de nouveau foi en notre patrie. > Malheureusement, comme nous aurons l'occasion de le constater dans les pages suivantes, l'énergie de la volonté n'était, chez Muller, pas k la hauteur de l'esprit. Doué d'une impression nabi lité maladive, qui tenait à son organisation (lfilif.îLte, te tétebi'6 écrivain passe pour un adorateur du soleil levant et un liomine sans caractère aux yeux des historiens politiques et litléraires de l'.MIemagne actuelle. Ce n'est pas sans regret .sans doute qu'on voit l'homme qui avait si noblement parlé de la liberté suisse et de la

' l.iMioypn Ihimniil (lorwle des Bernois au XVII"* siècle), Jean-GeorgesZimoieruiaïui, Mbpn RenL'ir'i , Alliert Stapfer et de notre temps le poète FrôhUcb. * flougemonl. /,« ilmc Cité», II, 194.

Wie Mlillcr itls i>.scliichtsclireiber glinzte, so aurh als Politiker. » Gerrinns, dtr potiwlK,, National- LiUratur der lieutKhtn. Leipzig, 1852, V, 335.

nationalité allemande, se prosterner successivement devant deux despotes sans cœur, comme Frédéric et Napoléon \

Nous n'avons parlé encore que des écrivains illustres de la Suisse allfflnande. La Suisse française (le nom de Suisse romande n'était pas encore trouvé) rivalisait avec sa sœur aînée et comptait beaucoup d'hommes remarquables, à leur tète ce Jean-Jacques Rousseau, dont le nom l'emporte en célébrité sur tous ceux de ses compatriotes suisses de langue allemande et française.

Qui ne sait l'immense influence exercée par J.-J. Rousseau (1712- 1778) sur les âmes généreuses et sur les destinées de la société humaine. Pendant que \g philosophe ou le citoyen de Genève, comme il aimait à se nommer, préparait la réforme de l'éducation publique dans son Émik, dont Gœthe, a dit que c'était V évangile naturel de ^éducation, son Contrat social et ses Lettres de la Montagne renouvelaient la politique à laquelle il donnait pour base la démocratie ^ Interprète éloquent de la passion dans sa Nouvelle Héloïse, ses tableaux de la nature alpestre en révélaient aux âmes sensibles les beautés pittoresques et romantiques. • Rousseau a été le vrai père du romantisme \»

Les égarements de l'homme et les sopbismes de l'écrivain ne doivent pas empêcher les croyants de reconnaître que dans un milieu de scepticisme frivole ou de grossier matérialisme, l'auteur de la Profession de foi du vicaire savoyard a été respectueux pour le christianisme et peut être regardé comme l'apôtre de la religion naturelle. « La majesté des ( Écritures, disait Rousseau, m'étonne, leur sainteté parle à mon cœur. « ... Oui ! si la vie et la mort de Socrate sont d'un homme, la vie et la mort' de Jésus sont d'un Dieu. » Nous, Suisses, nous ne devons pas oublier non plus que, bien loin de ressembler à plusieurs écrivains de son temps et du nôtre, qui cèlent leur origine helvétique sur les

* « Der berûhmteste, talent?oUste und charakterloseste der Geschichtschreibcr jenerZeit.» Sybel, Geschichte der Bevolutianszeit, Dûsseldorf, 1874, Y, p. 58. Caractère éqairoqae dit Gervinus. Wolfgang Menzel a été encore plus sévère dans la dernière édition de son histoire des Allemands et s'est même attaqué à la vie privée de Muller. Mais le grief capital de ses adversaires, IVngouement de l'historien snisse pour Napoléon, dont il faisait Vkomme providentiel^ auquel Dieu a donné le monde^ loi était commun avec Goethe et bien d'autres Allemands de mérite. Menzel, il est vrai, ne ménage pas plus Goethe que Muller et s'en prend aussi à Zschokke. GeschicfUe der Z>0iitoc^n,|Stuttgart, 1672, UI, 192, 149, 330, etc,. etc.

' Quand les Corses (1765) et les Polonais lui demandèrent (1772) une constitution, le Lycurgue genevois sut cependant faire les concessions nécessaires aux circonstances locales et aux besoins de ces peuples.

' Le mot lui-même serait de sa création, selon Littré qui cite la phrase suivante des rêveries : Les rives du lac de Bienne sont plus sauvages et plus romantiques qtk eélles du lac de Genève.

bords de la Seine ou de la Neva» Rousseau s'est toujours franchement déclaré de son pays, et qu'il dit dans plusieurs endroits de ses écrits c moi qui suis un écrivain suisse. > Genève a célébré avec enthousiasme, le 2 juillet 1878, le centenaire du plus célèbre de ses concitoyens *.

Sans atteindre à la célébrité exceptionnelle de Rousseau, le Genevois Charles Bonnet (1720-1793) a été l'un des hommes les plus distingués de son temps. Par ses Considérations sur les corps organisés (1762) il a pris rang parmi les naturalistes et ses Contemplations de la nature, ainsi que sa Palingénésie phUosophiqw, lui ont fait une place parmi les philosophes qui ont cherché à concilier la foi avec la raison. Ses travaux et ses découvertes lui ont aussi valu le titre de membre de l'Académie des sciences de Paris et de Londres.

Le disciple et neveu de Bonnet, Horace de Saussure (1740-1799) un physicien et géologue hors ligne, parcourut à pied une grande partie de l'Europe, le marteau du mineur à la main. Il traversa quatorze fois les Alpes, pénétra seize fois jusqu'à leur centre et posa son pied victorieux sur le roi des montagnes, le Mont-Blanc (1787). U succéda à son oncle, comme membre-associé de l'Académie des sciences de Paris. Parmi les hommes les plus célèbres de la Suisse française figurait aussi le médecin vaudois Tissot (1728-1797), que Bonaparte, alors simple officier d'artillerie, consultait sur la santé d'un oncle, que le roi de Pologne, Stanislas Poniatowski et l'électeur de Hanovre cherchèrent en vain à attacher à leur service person nel. L'empereur Joseph II fut plus heureux dans ses efforts pour l'attirer à l'Université de Pavie. Mais Tissot ne tarda pas à rentrer dans son pays, témoin de ses cures merveilleuses et de la pubUcation de ses nombreux écrits en latin et en français'.

' Voir Rousseau jugé par les Genevois éTainjourd'hui. Conférences faîtes à Genève par MM. Braillard, Amiel, OItramare, Homung, Bouvier, Marc-Monnier. Genève, 1879. Le premier a mis en relief récrirain, le second, le caractère général de sa vie et de son œuvre, le troisième a jugé le théoricien de l'éducation, le quatrième les idées politiques de Rousseau, le cinquième ses idées religieuses, le sixième l'influence de Rousseau hors de France et sur les étrangers. Cette publication est certainement une des plus remarquables de notre temps. Il faut y joindre Jean- Jacques et lePetys romand, par M. Eugène Ritter. Genève, 1879.

* Notons en passant comme un des traits caractéristiques du XYHI"^ siècle en Suisse le grand nombre de médecins éminents qui en sont sortis. Kons citerons (outre Zimmermann et Hirzel) Jean-Frédéric Herrenschwand de Morat, Venel d'Orbe, le fondateur de l'orthopédie, Mesmer, l'initiateur du magnétisme, Marat, Sarde d'origine, mais natif de Boudry au pays de Neuch&tel, qui, avant d'être le sinistre personnage qu'on connaît, avait fait des recherches sur l'optique, appréciées de Gœthe ; le Bernois Langhans, le Genevois Odier et son compatriote Tronchin^

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Rousseau n'avait pas été le premier publiciste de Genève. Il avait été précédé par Burlamaqui, auteur des Principes du droit naturel, émule obscur, mais utile de Montesquieu (1689-1755). Dès cette époque, précédant tous les pays dans la voie des réformes judiciaires, Genève, Técole de la civilisation et de la politique européenne, avait aboli le supplice horrible de la roue, les bûchers et la torture, encore en usage dans plusieurs cantons \

Un autre publiciste genevois était Jean Louis de Lolme dont les Anglais admirent la lumineuse critique qu'il a faite de la constitution anglaise. Un troisième pubUciste plus en vue encore est ce Jacques Necker, que ses profondes connaissances en économie politique et son habileté dans les opérations financières, unies à une honnêteté rare chez les administrateurs de cette époque, appelèrent à jouer un rôle important sous le règne de Louis XVI. Son compatriote, Etienne Clavière, qui lui succéda comme ministre des finances, n'était pas un homme sans mérite et a laissé un ouvrage remarquable. Les noms d'Etienne Dumont, de J.-A. Duroveray, les collaborateurs de Mirabeau, et celui de Jacques Mallet-Dupan, le courageux défenseur de la royauté constitutionnelle, n'ont pas peu contribué à maintenir à Genève une place éminente dans l'histoire des sciences poUtiques et sociales.

C'est grâce k Dumont et à deux hommes d'un talent varié et fécond, les frères Charles et Marc- Auguste Pictet, que Genève devint une sorte d'interprète et de propagatrice des idées anglaises sur le continent. La Bibliothèque britannique (aujourd'hui Bibliothèque universelle), fondée en 1796, sera le principal aliment delà vie intellectuelle et de Tindépendance d'esprit, pendant les mauvais jours de la domination française.

Cette influence de la Grande-Bretagne, combinée avec celle de Rousseau, éclate dans les premiers écrits de Germaine Necker, la fille du ministre d'État nommé plus haut et si célèbre elle-même sous le nom de Madame de Staël, par sa passion pour le beau, la gloire, la

le médecin de Voltaire et le propagateur de l'inoculation abandonnée plus tard pour la Taccîne.

* Friboorg donnait encore en 1736 l'odieux spectacle d'une femme (Catherine Repond) brûlée comme sorcière, à laquelle, par faveur spéciale, on attachait un sac de poudre autour du cou. Selon le célèbre publiciste Schlôzer et les historiens suisses qui ont suivi sa donnée, la dernière sorcière brûlée en Suisse aurait été Anna Gôldi de Claris. Mais cette femme a été décapitée en juin 1782 pour avoir cherché à donner la mort à un enfant dans la maison où elle servait en qualité de domestique. Voir der Criminalprozess der Anna Gôldi (1781-1782). Nach den Âcten dargestellt von Dr. J. Heer, Jahrbttch des hist. Vertins des Cantons GlaruSj 1865, 1. Heft, 9-53.

250 TABLEAU DE LA CIVILISATION AU XVlil"* SIÈCLE.

liberté. Dans un livre sur la littérature considérée clans ses rapports avec les institutions sociales (iSOi) elle révélera au monde le génie attendrissant de Thumanité, un an avant que Chateaubriand lui révélât le génie poétique du catholicisme.

Les artistes suisses les plus en vue du XVllI"® siècle portent, pour la plupart, aux mécènes de l'étranger les créations de leur génie. Florence vit briller le doux pinceau d'Angélica Kauiïmann, de Coire* l'amie de Goethe et de Winkelmann; Londres, les toiles de Henri Fûssli, l'interprète grandiose d*Homère, de Dante, de M il ton et de Shakespeare surtout; Rome, les statues d'Apollon et de Diane, dues à l'élégant ciseau d'Alexandre Trippel, de SchafThouse. Toutes les capitales de l'Europe se disputent le fameux graveur schwyzois Hedlinger (von Hettlingen), dont le burin incomparable gravait sur l'or, l'argent, le bronze, les traits des souverains avec le goût délicat et la forme exquise qui immortaUsèrent les artistes grecs au siècle de Périclès. Les portraits sur émail et surtout au pastel de Jean IJotard de Genève, n'étaient pas moins appréciés que les médailles de Hedlinger. En Suisse même, où deux Zuricois, Salomon Gessner et Louis Hess, créaient l'école de paysage, le Tessinois Pizzoni ornait Soleure d'une magnifique collégiale dans le goût de la renaissance. Dans un art tout différent, la musique, s'illustrait comme compositeur original le chanoine Meyer de Schauensée. Un autre musicien suisse, Kœsermann, trouvait les mélodies appropriées aux odes de Gellert.

Le Tessin, de tous les pays suisses le plus riche en artistes de tous genres, donnait le jour à Rusca, Albertolli, Rossi, Soave, homonyme de cet autre Soave (Francesco), cordelier de Lugano, auquel ses récits touchants (Novelle morali) et sa philosophie populaire ont fait un nom dans la littérature italienne.

Le pays de Vaud a donné naissance à deux grands architectes. De Labélye, constructeur du pont de Westminster à Londres, et Perronet, qui en a construit plusieurs à Paris et à Pétersbourg.

Un phénomène curieux de notre histoire artistique et littéraire du XVI'ne au XVIII'"* siècle, c'est l'étonnante hérédité du savoir et du talent qui caractérise un certain nombre de familles et leur constitue comme un patrimoine d'honneur bien supérieur à celui du sang et de la fortune. Quatre villes surtout, Zurich, Bàle, Genàie et Berne peuvent s'enorgueillir d'avoir été le siège de ces générations savantes, cette aristocratie de rintelligence. Ainsi Zurich a produit les Hottinger, les Escher, les Breitinger, les Orelli, les Filssli, les Schinz, les Rahn, les Gessner, les Usleri; Bâle, les Plater, les Buxtorf, les Weltstein, les Ber-

TABLEAU DE LA avILISATION AU XVIU** SIÈCLE. 251

noulli, les Bourkhardt, les Zwinger, les Euler, les Iselin; Berne, les Haller et les Sinner; Genève, les Pictet, les Diodati, les Tronchin, les Trembley, les Mallet, en attendant les De Saussure, les De Candolle, les Naville, les Cherbuliez, etc.

Mais la présence de tant d'hommes remarquables ne faisait que rendre plus saillant ce qui manquait à la Suisse, au point de vue intellectuel, comme au point de vue politique, c'est-à-dire un lien commun, un centre. Ce centre, ce trait d'union, quelques-uns des esprits supérieurs qui honoraient leur patrie cherchèrent à le lui donner et créèrent la société helvétique (1760).

Il existait déjà en Suisse, à Zurich surtout, plusieurs sociétés pour la médecine, les sciences naturelles, les langues et la lillérature. Mais toutes ces sociétés étaient locales et sans rapport entre elles. La première idée d'une association centrale vint au digne chancelier Iselin, dans la maison duquel deux amis zuricois, Jean-Gaspard Hirzel et Salomon Gessner fêtaient le jubilé de l'université bâioise, en mai 1760. On convint de se rencontrer en plus grand nombre l'année suivante, et à la même époque, aux eaux de Schinznach. La réunion eut lieu et dura plusieurs jours, mais ne comptait que neuf membres, entre autres Zimmermann de Brougg, le conseiller lucernois Ours Balthasar, plus tard avoyer de la république, et deux prêtres catholiques du nom historique de Béroldingen d'Uri. L'année 1762, le nombre des membres s'élevait à quinze, parmi lesquels l'homme d'État lucernois Valentin Meyer, le poète et critique Bodmer, le chanoine Gougger et l'abbé Hermann de Soleure, un Bernoulli de Bàle, le général Zourlauben de Zoug et un professeur bernois du nom de Fellenberg. Hirzel présidait. On décida que tous les cantons seraient représentés dans cette diète de VamU tié et du patriotisme.

En 1766, le nombre des sociétaires s'élevait à 82, dont 45 assistaient à la réunion de Schinznach. Un prince allemand, le duc Eugène de Wurtemberg, plus tard souverain de ce pays, avait été agrégé à la société, à titre de membre honoraire et prit part, plusieurs années de suite, aux séances. On le vit un jour, non sans étonnement chez les uns, sans émotion chez les autres, serrer dans ses bras ce brave campagnard zuricois Guyer dont Hirzel avait fait le héros de son Paysan plùlosophe. Un des nouveaux venus, le célèbre Lavater, charma la société par la lecture des Schweizerlieder qu'il avait composés pour répondre au vœu exprimé par les sociétaires de voir un poète national célébrer les hauts faits des ancêtres. Un autre vœu avait été formulé par les sociétaires, celui de la publication de documents relatifs

à l'histoire nationale. Au culte du passé, on joignait des aspirations généreuses pour le présent et l'aTenir. Ce fut une grande joie pour les associés, quand un pasteur grison, Martin Planta, dans lequel la pédagogie actuelle salue le précurseur de Pestalozzi, leur exposa le plan de la maison d'éducation qu'il avait fondée à Haldenstein, sur le modèle du PhUantropmum de Basedow à Dessau. De cette institution devaient sortir en effet quelques années plus tard beaucoup d'hommes appelés à jouer un grand rôle dans leur patrie : le Vaudois César de Laharpe, le Bâlois Legrand, le Zuricois Hans von Reinhard, le poète grison Salis, etc., etc.

L'adhésion à la société de Schinznach du spirituel patricien bernois, Charles de Bonstetten (1 768), suivie quelques années après de celle de son ami intime, l'historien de la Suisse Jean de Muller (1773) donnait un nouveau lustre à la Société helvétique. Mais c'était k être utiles à leur pays plutôt qu'à lui servir d'ornements que songeaient alors les hommes de Schinznach. La situation de la Suisseinspirait à leur ancien président honoraire, l'avoyer Ours Balthasar, un curieux et important mémoire sur les moyens de rendre un peu de force et de vitalité à cette confédération qu'un nonce du pape avait ingénieusement définie : un amalgame sauvé de la ruine par miracle (Confusio divinitùs servata).

Les fondateurs de la Confédération, disait le noble avoyer, étaient des guerriers héroïques; mais ils n*étaient pas des hommes d'État et des législateurs ; ils ne donnèrent à la ligue suisse ni consistance, ni harmonie... Il appartient à notre siècle, témoin des efforts de tant de patriotes, de doter le pays des institutions que réclament les besoins des temps et de raviver la vieille Confédération, par Tesprit de liberté, de concorde et d'amour... A quoi bon nous dissimuler notre décadence présente et notre fm prochaine en présence de nos vertus dégénérées, de notre mélange de luxe et de pauvreté et de la confusion qui régne dans les têtes comme dans tes affaires.

La concorde entre Suisses était plus facile à rêver qu'à établir. Aussi Ours Balthasar avait-il intitulé son travail : Rêves patriotiques d'un Confédéré. Mais si l'union devait manquer encore longtemps à la Suisse, la pensée d'unité que léguait avant de mourir à ses concitoyens le successeur de Gundoldingen, ne fut pas perdue par la génération, représentée, quelques années plus tard, au sein de la Société helvétique, par les Zuricois Usteri et Escher, l'Ârgovien Rengger et le B&lois Ochs, déjà connu comme auteur de quelques mauvaises pièces de théâtre, écrites en langue française et d'une bonne histoire en langue allemande de sa ville natale \

' Voir sur la Société helvétique : P Verhandlungen der heîveiischen GeseUschftft,

Mais les généreui desseins des associés de Schinznach, joints à Tenthousiasme illimité que montraient certains d'entre eux pour les idées de Rousseau, inquiétaient les gouTernements timorés ou ombrageux de la Suisse. Le clergé, non moins hostile, lança Tanathème du haut de la chaire. Le grand Haller lui-même, sollicité de se faire agréger à la société, s'y refusa, en se retranchant derrière les tendances chimériques de plusieurs de ses membres. L'ambassadeur de France, Beauteville, se prononça de même contre elle en la dépeignant à sa cour comme un foyer permanent de conspiration contre l'influence française. Son prédécesseur, le marquis d'Entragues (qu'on nommait le marquis d'intrigues) avait cependant offert ses services aux fondateurs de la Société helvétique. On Tavait poUment éconduit, en alléguant qu^il n'était pas seulement question de science comme semblait le croire son Excellence, mais bien de patriotisme et de nationalité. Les trois cantons aristocratiques, Berne, Fribourg et Lucerne en vinrent jusqu'à interdire à leurs ressortissants la fréquentation des réunions de Schinznach et d'Olten où, depuis 1780, avait été transporté le lieu des séances. La proscription s'étendit aux écrits les plus innocents de la société et des individus qui la composaient. Les chants patriotiques de Lavater avaient à peine trouvé grâce devant les magistrats zuricois, dont l'un fut assez mal inspiré pour dire à ce sujet : // ne faut pas remuer le vieux fumier. Si les chants nationaux étaient suspects, à plus forte raison se défiait-on de l'histoire. Quoique grand ami de l'aristocratie bernoise, Jean de Muller n'obtint de celle-ci l'autorisation de faire paraître son premier essai sur l'histoire de la Suisse à Berne qu'en substituant, comme lieu d'impression, le nom trompeur de Boston à celui de la ville des bords de l'Aar. On ferait une Irste considérable des livres défendus ou livrés aux flammes à cette époque. Dans cette chasse aux écrits réputés dangereux, les nonces du pape se distinguent par leur zèle à stimuler la vigilance des évèques et des gouvernements orthodoxes.

Au tableau de la culture intellectuelle de la Suisse au XVIII"*^ siècle il y a encore une grande ombre. C'est l'insuffisance et, tranchons le mot, le triste état de l'instruction populaire. Dans les cantons les plus avancés, Zurich, Genève, Bâle, l'école était dirigée par les pasteurs qui étaient seuls souvent aussi à s'intéresser à son existence. Beaucoup de communes manquaient de bâtiments affectés à l'instruction popu-

pabliéea à partir de 1763 par la société elle-même ; II<» Anreden an die hélvetiache GeséUaehafl, 2 volumes, sans date, ornés du portrait des premiers présidents, Hirzel et Iselin; III» Karl Morel, OescMchte der hdvetischen GeselUchafty 1867.

laire: beaucoup d'autres n'avaient que des maîtres d'école ambulants qui partageaient leur temps entre plusieurs villages et se voyaient réduits à faire leurs classes dans une grange ou en plein air. L'enseignement même participait de cette triste installation et ne consistait qu'en exercices de lecture et en récitations du catéchisme. Le calcul n'était pas enseigné. Une loi zuricoise de 1719 obligea toutes les communes rurales à organiser de bonnes écoles primaires. Mais une ordonnance de 1778 imprima une nouvelle impulsion à Técole populaire de ce canton. Quatre ans auparavant une école supérieure à l'instruction primaire avait été créée à Zurich pour les jeunes filles, par les soins du professeur Léonard Usteri. Une femme de mérite, Suzanne Grosweiler dirigeait cette école. En 1780 on comptait 600 écoles dans tout le canton. Mais dans la plupart des villes suisses, l'instruction classique se bornait au latin. A Berne le grand Haller et un Fellenberg, le sociétaire de Schinznach dont nous avons parlé, Sinner et Wilhelmi cherchèrent k réformer l'enseignement. Deux établissements parallèles furent organisés, un gymnase pour les jeunes gens qui se préparaient aux carrières savantes et une école des arts pour ceux qui se vouaient au commerce et aux métiers. Du gymnase on passait à l'académie ou institut politique.

Le chef du clergé bernois, le doyen Ith, disciple distingué de Kant, avait préparé une refonte complète de l'organisation scolaire (1794); la révolution helvétique en empêcha la réalisation. A Neuchâtel un vrai philanthrope, David de Pury, enrichi par la banque à Lisbonne, dotait sa ville natale de plusieurs millions destinés à la réorganisation des écoles et à l'utihté publique (1780). De Pury avait eu un devancier en Lallemand, principal fondateur de la maison des orphelins de cette ville (1733); il devait avoir des successeurs, entre autres Jacques-Louis de Pourtalès, le fondateur de l'hôpital qui porteson nom (1811) et Auguste de Meuron, de Bahia, auquel l'asile des aUénés de Préfargier doit son existence. C'est à ces hommes généreux et à ceux qui les ont suivis que Neuchâtel doit la réputation de bienfaisance qui fait l'honneur de ce pays.

A Lausanne, c'était le gouvernement de Berne lui-même qui, dans la première moitié du siècle, avait entravé le mouvement des intelligences, par des prescriptions mesquines et la censure rigoureuse à laquelle il avait soumis les écrits de professeurs comme le philosophe de Crousaz, l'historien de la Réformation Ruchat et le savant rédacteur de la Bibliothèque italique, Loys de Bochat. C'était (si l'on en croit Gibbon) par jalousie que les patriciens bernois en agissaient ainsi dans les provinces soumises à leur administration. Ils craignaient que leurs sujets, une fois leurs égaux en lumières, ne voulussent l'être aussi dans l'Etat.

TABLEAU DE LA CIVILISATION AU SYni"* SIÈCLE. 255

Ce même gouvernement de Berne qui redoutait rémancipation des esprits et la liberté politique, ne négligeait rien pour soulager la pauvreté et l'infortune, bannir la misère et faire naître l'abondance dans les pays soumis à ses lois. Il construisait des routes, des ponts, des canaux, établissait des greniers pour les temps de disette, favorisait, de ses subsides, l'agriculture, les métiers et l'industrie. Un air de grandeur romaine présidait aux actes de l'administration bernoise et se reflétait jusque dans les édifices publics dont la capitale se vit embellir dans ce siècle. « Bâtiments nobles plutôt que magnifiqu&s, dit le publiciste « genevois contemporain Mallet-Dupan, décorés par leur destination « mieux encore que par le talent de l'architecte. » Les grandes dépenses du gouvernement bernois ne l'empêchaient pas d'accumuler les richesses et d'ajouter sans cesse au trésor considérable formé depuis des siècles et en vue des circonstances difficiles qui pouvaient surgir. Le grand Haller évaluait à 400,000 écus les revenus de la république. On porte à 50 millions la fortune totale en numéraire que possédait cet État au moment de l'invasion française. Une partie de cet argent était déposée dans les caveaux du trésor, l'autre était placée à intérêt dans les fonds publics de Londres ou dans les cours de l'Europe. Les capitalistes et les gouvernements de certains cantons suisses étaient les banquiers des rois. Les capitalistes genevois possédaient des millions dans les fonds de France ; Fribourg avait en créances sur la France pour plus de 700,000 livres, sur la Saxe pour 100,000.

Les arts utiles avaient mieux suivi le progrès des sciences que l'instruction populaire. L'esprit d'amélioration qui avait donné naissance à la Société helvétique avait fait éclore une foule de sociétés économiques, c'est-à-dire ayant pour objet le progrès matériel. C'est à la société instituée en 1759 par le Bernois Tschiflfeli, un membre de la Société helvétique de Schinznach, vaillamment secondé par les frères Tscharner, que les paysans bernois durent en partie le bien-être et la prospérité qui les firent appeler les rois des paysans de P Europe. Des sociétés analogues s'étaient organisées à Fribourg, Lucerne, Soleure, dans la province bernoise de Vaud et dans la principauté de Neuchâlel, mais elles restèrent bien loin de la société économique de Berne. Cette dernière naturalisa dans son canton la culture du trèfle, de la luzerne, de Tesparcette, de la pomme de terre, introduisit l'irrigation artificielle des prairies, la transformation des jachères, de nouveaux moyens d'engrais,* et la culture perfectionnée de la vigne et du chanvre. La première caisse d'épargne fut aussi fondée à Berne en 1787. Les campagnes de Zurich et de Lucerne furent cependant témoins d'expériences

agricoles importantes. Un curé prêchait d'exemple aux cultivateurs lucernois. Un agronome zuricois pratique et instruit, Jean-Gaspard Egg, syndic (amman) de la commune d'Ellikon, fit de ce village une grande ferme modèle pour toute la contrée environnante. Par ses soins actifs et persévérants, les terres communales furent partagées, les terres incultes mises en friches, le bois remplacé par la tourbe ; il établit des paratonnerres, un grenier d'approvisionnement, une assurance mutuelle du bétail. La première assurance contre Tincendie est d'origine zuricoise.

L'économie rurale était en progrès dans les Alpes où l'on app rit à faire un fromage excellent. L'économie forestière s'introduisait aussi dans ces contrées.

Le commerce et l'industrie firent également des progrès notables, malgré les entraves que le système de douanes et de prohibition mettait au premier et les privilèges des métiers à la seconde. Le commerce de toile de Saint-Gall auquel succèdent les broderies s'étend à tout le pays. La fabrication des mousselines s'introduisit dans l'Âppenzell. La broderie seule n'occupait pas moins de 30 a 40,000 personnes dans les deux cantons. Le landamman Augustin Reding naturalisa les filatures du coton et de la soie à Schwyz. Claris se distinguait dans la fabrication de ces derniers articles. Les manufactures du même genre furent perfectionnées à Zurich et à Bâie.

L'horlogerie était exercée à Genève par 6000 ouvriers ; elle peuplait les contrées naguères encore sauvages du Locle et de la Chaux-de- Fonds. Dans ces deux villes (elles ne veulent être que des villages) où Daniel- Jean Richard avait confectionné la première montre en 1679, on fabriquait, un siècle après, 40,000 montres en or et en argent.

Bàle, de centre littéraire et typographique, devenue une ville de négoce et l'entrepôt d'un commerce très étendu entre la France, l'Italie et l'Allemagne, ajoutait la fabrication des rubans à ses autres industries. L'établissement de meilleures routes, commencé par Berne, et la construction de nombreux ponts par les frères Grubenmann d'Appenzell faciUtaient les communications.

L'introduction en Europe et l'usage croissant du thé, du chocolat et du tabac à fumer et à priser vinrent encore donner un nouvel aliment au commerce, en même temps qu'ils modifiaient sensiblement les habitudes et amélioraient les conditions de la vie matérielle du peuple suisse.

Ces améliorations toutefois n'allaient pas jusqu'à supprimer la misère, la mendicité et le vagabondage, contre lequel les gouvernements prenaient des mesures rigoureuses et organisaient des chasses barbares.

TABLEAU DE LA CIVILISATION AU XVHl"* SIÈCLE. 257

Us finirent même par établir un corps spécial, sous le nom de chassecoquins ou chasse-gueux et qui devait prendre celui de gendarmerie, à Fimitalion de celui qui avait été organisé en France par décret de TÂssemblée constituante en 1790.

Les grandes émigrations commencent avec le XYIII*"* siècle. Des milliers et des milliers de personnes partent pour l'Amérique du Nord où plusieurs contrées reçoivent de leurs colons des noms qui rappellent ceux de notre pays. En 1768, sous les auspices d'un ministère ami du progrès et d'Olavidès, intendant de SévÛle, pour le roi Don Carlos III, de nombreux colons allemands et suisses partent des cantons protestants et catholiques et vont peupler les vastes solitudes de la Sierra-Moréna, ainsi appelée des Maures qui les avaient jadis habitées et rendues florissantes. La colonie prospérait et le pays se couvrait de villages et même de villes. Mais le mélange des protestants et des catholiques inquiétait le chef des capucins de la colonie, un Suisse et Frii)oorgeoiwS, nommé Don Romuald. Olavidès, dénoncé déjà une fois à l'inquisition par Joseph-Antoine Jauch, d'Uri, lui est déféré de nouveau par Don Romuald. Comme voltairien (il correspondait avec Voltaire), Olavidès est condamné à la prison et n'y échappa qu'en se réfugiant, sous le nom de comte de Piso, à Genève, cette oasis des proscrits de toutes les croyances et de toutes les nations. La colonie abandonnée et honnie dépérit et finit par tomber tout à fait^

Sous l'influence du nouvel esprit économique et industriel, les services militaires avaient perdu de leur prestige. Dans plusieurs cantons la nation si belliqueuse des Suisses semblait s'être convertie en un peuple d'industriels et d'ouvriers. L'ambassadeur de France se plaignait amèrement de cette transformation et ne trouvait plus la même facilité à faire des recrues pour les armées du roi. Louis XV était cependant encore censé avoir à son service 22,000 Suisses et Grisons ; mais une faible partie seulement de ces troupes se composait réellement de soldats de cette nation, le plus grand nombre étant recruté en Allemagne et dans d'autres pays. Ce noyau de militaires suisses suffisait néanmoins k maintenir les traditions de bravoure et de fidélité qui avaient fait la force des régiments capitules. La fameuse guerre de sept ans vit se manifester avec éclat les vertus guerrières de ces auxiliaires ; leur courage servit plus d'une fois k maintenir l'honneur des armes

' Modestino la Fuente^ Eistùria de Espana^ XX, 357. A. Daguet, Les barons de Fordl, 77. — La Faente parle de Documentas curiosos en d minisierio deîla gober' nacùm.

mSTOIBS 8UT88E, TOKE II. 17

françaises gravement compromis par le choix de généraux incapables (1756-1763).

La bataille de Rossbach (5 novembre 1757) est le fait d'armes de cette guerre le plus honorable au nom suisse. Frédéric le Grand, roi de Prusse, battu à Jsegerndorff et repoussé entre Collin et Prague, se Cachait à Rossbach, en Saxe, à une lieue de ce champ de bataille de Lùtzen, où Gustave- Adolphe avait perdu la vie. Les Français, unis aux Impériaux, marchent à lui, sous le prince de Soubise. L'armée prussienne, retirée sous ses tentes, semblait ne pas songer au combat. Tout à coup les tentes s'abaissent et les Prussiens, en colonnes de bataille, s'avancent entre deux collines bordées de canons. Cette manœuvre étrange déconcerte l'armée française, elle se débande sur plusieurs points et commence à fuir. Mais au milieu de ce désarroi, quel est ce mur de briques rouges qui résiste au feu de l'infanterie prussienne et brave les éclats de la mitraille. Ce sont les Suisses de Planta, de Waldner et de Uiesbach de Fribourg. Ces mots de l'antique valeur : Frères, tenez ferme (Brùder weichet nit), ont circulé dans les rangs de ces troupes intrépides. Saisis d'admiration, les soldats prussiens suspendent leur attaque. Soubise, sur ces entrefaites, avait ordonné la retraite. Les Suisses exécutent l'ordre, mais en protégeant la retraite de larmée vaincue*.

Quelques jours avant la bataille, les Suisses montrant quelque hésitation à exécuter un mouvement qui leur avait été ordonné, Soubise avait dit au colonel Lochmann de Zurich : < A quoi nous serviront les « Suisses? — A couvrir votre retraite, avait répondu l'audacieux capic taine. » Il avait été mis aux arrêts pour cette réponse inconvenante; mais l'événement avait justifié ses prévisions. Le 23 juin de Tannée suivante, à la journée de Créfeld, près Dûsseldorf, où le duc de Brunswick battit l'armée française, Lochmann rendit de tels services que Louis XV promit de lui accorder la première grâce qu'il solliciterait. Le colonel zuricois pria le roi de fonder pour les officiers prolestants un ordre de chevalerie équivalent à celui de Saint-Louis qui, au\ termes de ses statuts, ne pouvait être conféré qu'aux catholiques. Louis XV fonda l'ordre du Mérite militaire et donna à Lochmann le rang de commandeur du nouvel ordre.

Le Grand Frédéric avait aussi des Suisses dans ses armées. Dans cette même journée de Rossbach qui avait illustré le Zuricois Loch-

^ Archenholz, Gescliichte des siéber^ahrigen Krieges, ne parle pas des Suisses dans son récit. •— Menzel ne leur accorde qu'une courte mention, III, 165.

maiin, le Bernois Robert Scipion de Lentulus avait contribué à la victoire et reçu sur le champ de bataille le grade de général-major. Pendant la guerre de sept ans, le ser\ice de Prusse avait aussi fait la réputalion d'un officier vaudois, le général-major Warnéry, de Morges, connu par plusieurs écrits sur Tart militaire.

Dans la première moitié du siècle, le service de rAulriche avait été fatal à un autre brillant officier vaudois, le feld-maréchal-lieutenant Nicolas Doxat d'Yverdon. Il avait été protégé longtemps par le prince Eugène, le généralissime des armées impériales, contre la jalousie du felJ-maréchal Seckendorf et du général Wallis. La mort du prince le livra à la haine atroce de Seckendorf, devenu président du conseil de guerre. Il fut accusé de trahison, condamné à mort et décapité le 10 mars 1738 à Belgrade, ville qu'il avait contribué à rendre imprenable. Il refusa de sauver sa vie par la fuite, ou au prix d'une abjuration, comme le lui offraient les jésuites de Vienne. < Mieux vaut, disait-il, c mourir innocent que de vivre déshonoré. Le crime fait la honte et « non réchafaud. » L'année suivante, Doxat était réhabilité par une sentence de ce même conseil de guerre qui l'avait condamné, et qui maintenant frappait du déshonneur les deux ennemis implacables de l'infortuné maréchal, Seckendorf et le général Wallis ^

L'affaiblissement de l'esprit militaire n'empêchait pas qu'il ne se trouvât encore des Suisses au service de presque toutes les puissances, y compris la Suède et la Russie et jusque dans les Indes hollandaises et portugaises. Les plus hautes faveurs de la fortune étaient réservées à quelques-uns de ces enfants perdus de la gloire helvétique. Un seul canton, celui de Fribourg, qui donnait dix généraux à la France, voyait aussi un de ses fils, Jacques Philippe de Landerset, s'élever au rang de gouverneur des Algarves, sous la reine Dona-Maria, et trois gentilshommes, du nom de Griset de Forell, arriver aux premières charges de la cour catholique de Saxe. Pendant que l'un d'eux, Joseph de Forell, commandeur de l'ordre de Malte, devenait grand maître de la maison de rélecteur de Saxe, roi de Pologne, un second était élu général d'infanterie, capitaine des Cent-Suisses et gouverneur du futur roi Jean I^, et un troisième, le baron Philippe de Forell, ambassadeur de Saxe à Madrid. C'est à ce dernier, ami intime du premier ministre Urquijo, qu'Alexandre de Humboldt, alors à ses débuts, dut de voir

^'Zourlauben, Histoire mUitaire des Suisses au service de la France, Paris, 1751. — May, Histoire militaire des Suisses, Berne 1772, I, 549. Girard François, Histoire des officiers suisses^ Fribourg, 1782, I, 190. — Schuler, Thaten und Sitten der Eidgenossen, IV, 499.

s'ouvrir devant lui les portes de l'Amérique méridionale, fermées aux étrangers (1799)V Deux autres familles fribourgeoises, illustrées dans les guerres du XV*"* et du XVI"^ siècle, les Diesbach de Belleroche et les d'Affry, recevaient un nouvel éclat sous Louis XV. Le XYIII""* siècle voit un d'Affry, lieutenant général sous les drapeaux français, tomber à la bataille de Guastalla (1735); son fils, promu au même grade, représenter Louis XV, comme ambassadeur, à la Haye (1758), et recevoir le commandement de la garde royale avec le cordon bleu des chevaliers du Saint-Esprit, sous Louis XV[ (1784). A Neuchàtel, les armes unies à la diplomatie illustraient plusieurs familles, les Tribolet, les Chambrier, et la diplomatie en particulier, le baron de Sandoz-Rollin, ambassadeur de Prusse, à Madrid (1784) et ensuite à Paris (1795). Un historien allemand de notre âge appelle ce dernier € une tête politique de premier ordre de t école de Frédéric le Grand \ » Parmi les diplomates et publicistes neuchitelois, une place à part revient à cet Emeric de Vattel, ministre de l'électeur de Saxe à Berne, auquel son utile traité du Droit des gens a fait donner le surnom exagéré de Grotitês français.

L amour sincère ou affiché de Thumanité qui, sous le nom de philanthropie ou de cosmopolitisme, est l'un des caractères dominants du XV!!!""* siècle, avait tourné au profit de la tolérance reUgicuse. Cette tolérance est essentiellement l'œuvre des libres penseurs de ce siècle. A eux aussi revient Thonneur d avoir, à l'exemple de Genève, éteint les bûchers, adouci la justice criminelle, aboli le servage et accompli bien d*autres réformes salutaires. A Genève et à Neuchàtel deux théologiens distingués, Alphonse Turrettini et Frédéric Osterwald, d'accord avec Samuel Werenfels, de Bàle, avaient préparé le terrain en rompant avec la scolastique et la sombre orthodoxie du commencement du XVIII"*^ siècle. L'illustre triumvirat travaillait à la réconciUation de toutes les églises réformées. Mais les progrès de la tolérance n'étaient pas arrivés au point de détruire les pratiques ombrageuses et étroites qui régnaient dans beaucoup de communes rurales, où des tribunaux de mœurs et de religion (^Chorgericht) punissaient de la prison, de l'amende et de laines affiictives et déshonorantes quiconque manquait au service divin. Mais c'était surtout contre ceux qu on envisageait comme hérétiques et impies que l'orthodoxie déployait ses rigueurs. Encore en

^ Alex. Daguet, Les barons âe ForrU, mitfisfres et Etat de Saxe à Dresde et à Madrid^ Lausanne. IS76, p. ^9, 110.

* Baomsartner, Gfschichtf Spani^tts zur Zat derframi. Berolmiion^ Berlin, 1861, préface VU.

17G0 la vénérable classe des pasteurs neuchâtelois destituait le ministre Pelitpierre, de la Chaux-de-Fonds, pour avoir enseigné la nonéieroité des peines. Frédéric le Grand, après être intervenu en faveur de cet ecclésiastique aussi pieux qu'éclairé, finit par l'abandonner k son sort, en disant à ses familiers : « Si Messieurs de Neuchàtel tien- < nent à être damnés éternellement, je ne m'y oppose pas\ » A la même époque, l'instituteur protestant Schmutziger, d'Âarau, était condamné à cinquante livres d'amende pour avoir relevé les bons ràtés du catholicisme dans un écrit non autorisé par la censure (1774). Rien là d'étonnant à une époque où pour les partisans du catéchisme de Heidelberg, en usage dans plusieurs cantons réformés, le catholicisme était encore synonyme d'idolâtrie. Le catéchisme catholique, de son côté, ne montrait pas plus de tolérance et damnait sans pitié les hérétiques. Un évéque se montrait-il plus large ou plus évangélique, il avait contre lui la superstition du bas clergé et du peuple. La suppression des fêtes, qui avait été la principale cause de l'insurrection de la Gruyère en 1781, avait failli en amener une aussi deux ans auparavant dans le canton de Luceme. La lettre pastorale de l'évëque de Constance qui autorisait cette suppression, reçut le nom de Mandat luthérien^. Les exorcismes étaient fréquents non seulement chez les catholiques mais chez les protestants qui s'adressaient aux prêtres catholiques, aux capucins en particulier, pour conjurer le diable, délivrer des possédés, guérir des bêtes malades, ou leur aider à découvrir des trésors, en vei'tu de leur caractère sacerdotal '. Les prophéties religieuses et politiques, celles de Holzbauser surtout, étaient en grand crédit chez les catholiques et faisaient l'objet des prédications de certains moines et curés. Chaque maladie avait son saint spécial qu'on invoquait pour en obtenir la guérison ; ainsi saint Gaiin était le patron du bétail, sainte Appolline guérissait les maux de dents, saint Antoine aidait à retrouver les objets perdus ou cachés, saint Florian préservait de l'incendie.

Les sectes reUgieuses dissidentes continuaient à être l'objet des rigueurs du pouvoir. Les doctrines de quelques-unes de ces sectes étaient il est vrai très dangereuses aux mœurs, comme on le vit lorsque les deux frères Kohler, se donnant comme prophètes dans le can-

' Ch. Berthoad, Les quatre Petitpierre (1707-1790). Etudes de Biographie neuchâte/oûe, Neuch&tel, 1875.

* I^^er, GeschichU der Stadt und des Cantons Luzern^ 525.

' < Lorsqu'on demandait à ces protestants superstitieux pourquoi ils ne s'adres- < saient pas à leurs ministres, ils répondaient que ces derniers n'avaient pas de pou- « voir sur les diables et les sorciers. » Sow)en%rs inédits du Père Girard.

s LA aVILlSATION AU XVin**

ton de Berne, fondèrent une secte impure, dont la maxime fonda* mentale était que tout était permit aux vrmt ekrétiena. On se borna cependant à les chasser du pays. Mais un des chefs de la seclc, Jérôme Kohier, ayant reparu et recommencé ses prédiralions, il fut condamné à mort, étranglé et son cadavre livré au:i Sammes. Ses disciples s'attendaient à une résurrection. Le miracle ne s'étant pns accompli, la secte tomba d'elle-même.

L'esprit de secte est rare chez les catholiques accoutumés à reconnaître une autorité traditionnelle. Cependant vers 1 780, l'évéque de Lausanne, résidant à Fhbourg, fut instruit que dans la partie allemande du canton un paysan, nommé Peter Bennou, professait le presbytérianisme, c'est-à-dire le gouvernement de l'Église par les curés, abstrarlion faite de toute autre hiérarchie, et que ce campagnard avait composé un écrit dans ce sens. Joignant des idées d'indépendance politique à ses vues religieuses, Bennou réclamait pour les jurés de commîmes le droit de contrôler tous les mandats ou ordonnances île leurs Excellences de Fribourg. Ce paysan, novateur et révolutionnaire, était un vieillard de soixante et dix ans, pieux, aisé, bienfaisant et vivant en philosophe dans sa chaumière, à Dirlarel, à deux lieues de Fribourg'. Cité à comparaitre et refusant d'obéir à l'ordre du bann^^t de sou quartier, il fut enlevé de nuit par six fusiliers, aux ordres de deux olficiers et conduit à la Tour de Jacquemart, la prison d'État de Messieurs de Fribourg (décembre 1780). Au bout d'un mois, Bennou offrant de se rétracter et les communes allemandes s' agitant en faveur du prisonnier, celui-ci en fut quitte pour faire une amende honorable à la porte de la collégiale, demander pardon à l'évéque et renouveler le serment de fidélité qu'il avait prélé au souverain. On jugea cependant à propos de le retenir encore quelque temps à la Tour de Jacquemart, pour y recevoir les exhortations de l'ancien jésuite Rebmann, prolesseur au collège. L'écrit de Bennou fut brûlé par la main du bourreau, le jour du marché qui suivit la sentence (février 1781) '.

Le bourreau, comme on voit, toujours le bourreau pour les hommes et même pour les écrits, quoique Marmontel, le célèbre auteur du roman de Bélisaire, eût très judicieuseotent dit aux hommes de son tein|>> ijiie brûler n'était pas répondre et que ce u'élait pas à la lueur de> ljiii:hers qu'on éclairait les âmes.

Les jésuites, qui figurent aussi dans cette histoire do sectaire de Dir-

' M'inoin du marqiM de HaiOariiot, iaiu le Mèmonàl ât JF^tbourg, pablit pu- M. 1 !il<l<é Qremand, 1656, UI, I.

laret, continuaient à exister malgré la bulle de suppression de Clément XIV. Ces janissaires du pape se moquaient de ce dernier quand il ne faisait pas ce qu'ils voulaient et s'étaient fait protéger contre le saintpère par une impératrice schismatique et un roi hérétique, Catherine II et Frédéric IL En Suisse, ils n'avaient fait qu'échanger, en riant, leur manteau contre la soutane du prêtre séculier. Bientôt même, ils reparaissent sous le nom de Pérès de la foi, dans le Vallais, d'où ils cherchent à se reconstituer à Fribourg, Soleure, Porrentruy, leurs anciennes résidences. Mais pendant que ces nouveaux jésuites se distinguaient par leurs menées et leur intolérance, nous trouvons parmi leurs confrères sécularisés depuis 1773 des hommes vraiment pieux, comme le père Joseph de Diesbach, ancien officier bernois au service du Piémont, que la mort d'une femme bien aimée avait jeté dans le catholicisme et dans la Compagnie; on y voit même des hommes très éclairés, comme ce chanoine argovien Weissenbach (1734-1802), auteur de deux volumes dirigés contre la itiarioldtrie, ou ce culte exagéré de la Vierge dont les nouveaux jésuites sont les plus fervents apôtres. Un autre ancien jésuite, remarquable par les lumières, la tolérance, l'amour du progrès et de l'éducation populaire, est le chanoine fribourgeois Aloyse Fontaine (1754-1834), l'un des prêtres qui ont le mieux mérité de la science, de la patrie et de la religion du cœur. Fontaine sera l'ami, le soutien persévérant de ce moine hors ligne qu'on nomme le père Girard, le premier pédagogue de la Suisse après Pestalozzi. Grégoire Girard (1765-1850) avait fait ses études supérieures à Wùrzbourg, et tout en combattant ce qu'il appelait les erreurs de Kant, il s'était approprié ce qu'avaient de beau et d'élevé, dans l'ordre intellectuel et moral, les doctrines du sage de Kônigsberg. Unis par les liens du sang et de l'esprit. Fontaine et Girard représentèrent pendant près de trois quarts de siècle le catholicisme évangélique et national que leur ami plus jeune, le baron Henri-Ignace de Wessenberg (1774-1860), d'une ancienne famille argovienne d'origine, devait travailler à faire prévaloir dans le diocèse de Constance, confié à ses soins (de 1801 à 1827) et qui embrassait une grande partie de la Suisse. Sans songer le moins du monde à se séparer de Rome, ces prêtres humains se sentaient chrétiens avant d'être catholiques, et n'étaient pas disposés à se laisser employer comme des instruments dans la main des nonces, contre les empiétements desquels avaient déjà protesté les quatre premiers prélats de l'Allemagne, réunis aux eaux d'Ems (25 août 1785), d'accord avec l'empereur Joseph IP. Un de leurs vœux les plus chers, après le renou-

' C'est ce qu'on nomme les 23 Pointe ^Eme (Emser-Pnnktation).

S64 GRANDE BÉVOLUnON FRANÇAISE.

Tellement d'une théologie surannée et d'une casuistique malsaine^ était la prospérité matérielle, intellectuelle et morale du peuple.

Ce peuple suisse, comme ses voisins souabes, avait conservé en beaucoup d'endroits les vertus de ses ancêtres, la simplicité des mœurs alliée à la bonhomie, à une hospftaUté rare de nos jours et à une loyauté qui faisait l'homme probe dans la vie privée, inébranlable* ment fidèle au devoir et à la foi jurée dans la vie publique \ Malgré les progrès du luxe dans les villes et les relations nombreuses des grandes familles avec les cours étrangères, une cordialité touchante régnait encore dans les rapports de celles-ci avec leurs concitoyens de condition inférieure et entre maîtres et serviteurs. Grands et petits pariaient patois entre eux. Cette cordialité sympathique qui adoucissait bien des choses et corrigeait l'inégalité des droits, subit quelques années plus tard une mortdle atteinte par l'arrivée des émigrés français. Ceux-ci nous apportèrent, avec un insupportable orgueil de caste, la haine de la république et un dédain pour le peuple qui n'avait pas peu contribué à la révolution française et qui favorisa aussi en Suisse les progrès de l'esprit révolutionnaire.

9. Grande ré¥Ol«tioii l>»iiç»tse. — Ilé«iitoii 4« Ponreiitr«jr 1^ la France. — Asltetton «ans le Pays 4e Taad.— I^e lO aoAt. RéTQlattens 4e Genève, St»fli et Satnt-Gall.— I«a Talteltne rénnie à Tltalle. — Bonaparte en SnlMie. — RépnUiqne lémantqne* — Invaslen 4e la Snisse. — Annexion 4e Genève à la Franee. — Émanelpatten 4es baUllai^es Italtens.

La révolution française est fille de trois sortes de révolutions qui l'ont précédée dans le monde : la révolution anglaise (1 688), la révolution américaine (1774) et les révolutions de Genève que Voltaire nommait plaisamment, comme on le sait, des tempêtes dans un verre d^ean. Mais le verre s'était élargi et la tempête, de locale était devenue générale.

Chez ces trois peuples, la révolution ne s'était attaquée qu'à l'ordre politique; elle avait respecté les institutions religieuses. Il n'en fut pas

* Qui ne connaît chei noos le trait touchant de deux Schwyzois de la Tallée de Goldau qui étaient en procès pour la possession d'une prairie. La séance décisive du tribunal ayant été fixée sur un jour où Gaspard faisait ses foins et ne pouvait se rendre à Schwyx, François, sa partie advene, s'offrit à exposer sa cause et celle de son Toîsin devant les juges. Gaspard accepte et son adversaire fût si consciencieusement la chose, que Gaspard gagne et en reçoit la nouvelle de François luimême ; « tu as gagné, dit-il, la prairie est à toi. » François et Gaspard restèrent amis. Schuler, Thaien und SUtem der EidgemMcm, Zurich, 1847, IV, 116.

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