GRANDE RÉVOLUTION FRANÇAISE
de même en France, où l'ordre politique, religieux et social croula tout à la fois.
Louis XVI, sous lequel s'accomplit ce cataclysme, était cependant un prince honnête, bon, animé d'un véritable amour de son peuple et d'un vif sentiment de justice. Mais il eut à expier les fautes de ses prédécesseurs, le superbe Louis XIV et le dissolu Louis XV. Le premier avait dissipé le trésor par ses guerres et ses constructions ruineuses, en même temps que son despotisme, enté sur celui de Richelieu, enlevait à la nation toutes ses Ubertés, jusqu'à l'ancien ne représentation nationale des Èiats provinciaux et des États généraux de la monarchie. Le second, véritable Sardanapale, avait achevé la ruine de l'État et avili le trône par ses débauches. Louis XVI eût voulu remédier à tous ces maux et eût été heureux de porter le beau nom de Restaurateur de la Nation française. Mais il n'avait pour cela ni le génie, ni la force nécessaire, c Louis, dit un grand historien français, n'était ni régénérateur, • ni despote *. »
Néanmoins, au commencement de son règne, entouré de deux sages ministres, Lamoignon de Malesherbes et le marquis de Turgot, Louis XVI était parvenu à réformer beaucoup d'abus. Mais il ne sut pas soutenir ces deux hommes contre le mécontentement de tous ceux qu'irritaient les innovations. L'habile et honnête banquier genevois, Jacques Necker, qui leur succéda, ne fut pas plus heureux que ses devanciers. Bien que le clergé et la noblesse possédassent les deux tiers des terres du royaume, que ces terres fussent exemptes d'impôts et que presque toutes les dignités civiles, militaires et même ecclésiastiques fussent réunies dans les mains de ces privilégiés, on ne put obtenir leur participation aux charges publiques qui pesaient de tout leur poids sur le peuple des campagnes et la bourgeoisie des villes. Hors d'état de faire face aux dépenses avec les ressources ordinaires, Louis XVI se vit contraint, pour arracher le pays au gouffre béant de la banqueroute, de convoquer les États généraux, composés des trois ordres : du clergé, de la noblesse et de la bourgeoisie ou Tiers état.
Les États généraux, ouverts le 4 mai 1 789, votèrent les subsides nécessaires. Mais bravant l'ordre du roi qui maintenait la séparation des trois ordres, ils se transformèrent, sur la proposition de l'abbé Sieyès, le théoricien de la révolution, en une assemblée unique, V Assemblée nationale constituante, s'arrogèrent tous les pouvoirs et entrèrent en lutte ouverte avec la royauté. Une concentration de troupes qui inquiétait
^ Mignet, Histoire de la Bévoîutian française , I, 17.
Paris et rAssemblée» donna le signal d'une insurrection générale. Elle aboutit à la prise de la Bastille le 14 juillet 1789, et entraîna l'adhésion forcée du souverain aux faits accomplis et à la révolution qui suivit. Les grands principes de liberté et d'égalité furent proclamés avec les droits de l'homme et du citoyen. Les titres de noblesse disparurent desf^ actes officiels. L'ancienne division de la France en quarante provinces inégales en droits et en territoire, fit place à quatre-vingt-trois départements, sans base historique, mais administrés d'une façon uniforme et qui tiraient leurs noms des montagnes et des fleuves. Les biens ecclésiastiques furent mis en vente pour payer les dettes de l'État. La constitution civile du clergé étabtit une nouvelle circonscription des diocèses, calquée sur celle des départements et attribua l'élection des curés et des évèques au peuple, comme dans la primitive Église; un serment de fidélité à la nation, à la loi et au roi fut imposé aux prêtres. Mais ce fatal serment eut pour résultat dans la suite de diviser tout le clergé en deux camps, les prêtres jureurs ou constitutionnels et les prêtres non jureurs ou réfractaires. Pendant que s'accomplissaient ces événements, la capitale fut plus d'une fois troublée par des émeutes et des scènes homicides. Les excitations de la presse et des clubs révolutionnaires d'une part, de l'autre l'émigration de la noblessse et du clergé, dont une partie alla rejoindre à Coblence, sur le Rhin, les armées des souverains étrangers coalisés contre la France, contribuèrent beaucoup à exalter les esprits. Des scènes analogues ensanglantèrent aussi à plusieurs reprises les provinces. Pendant ces troubles, les régiments suisses s'étaient signalés, comme toujours, par leur fidélité. Mais cela ne faisait pas le compte du Qub hekétique, qui venait de se former à Paris et qui s'était donné pour tâche de révolutionner la Suisse.
Le club helvétique, ouvert en juin 1 790, comptait plus de trois cents membres de tous les cantons, Vaudois, Genevois, Fribourgeois surtout, les uns établis dans la grande ville depuis un plus ou moins long terme, en qualité de soldats, suisses de poste, domestiques; d'autres, exilés de 1781 et de 1783, à leur tête Castella, Rey, Kolly, Niquille, Chaperon, Constantin Blanc ^ Le club se réunissait tantôt dans une maison particulière, tantôt dans une ancienne église, et jouissait de la protection de membres influents des diverses fractions de l'Assemblée nationale : Sillery, Mirabeau, Brissot, CamiUe DesmouUns. L'un des premiers soins du club helvétique avait été de solliciter la libération
' € Ueber einen Clubb von mehr als drel hnndert Schweizern aus allen Kantonen, an deren Spitze freiburgische Bûrger und Angehôrige sind. » Lettre du Conseil secret de Berne à celui de Zarich, 6 joillet 1790. Archiv. frib.
des deux Fribourgeois envoyés aux galères de Brest à la suite de l'insurrection de Chenaux par le gouvernement de Fribourg, savoir, Jean-Jacqnes Sudan de Treyvaux, condamné pour dix ans et Huguenot, ancien juré d'Autigny qui Tétait pour trente. Le club n'avait pas jugé à propos de demander la grâce d'un troisième condamné, Henri Rossier, l'assassin de Chenaux. La délivrance des deux premiers fut votée par l'Assemblée nationale en juin 1790, sur le rapport présenté par l'abbé Grégoire, nommé plus tard évèque constitutionnel de Blois. Elle fit Tobjet, le 3 juillet, d'une ovation religieuse et patriotique, dont le procès-verbal du club helvétique nous a transmis le récit caractéristique que nous arrangeons un peu, sans y rien changer d'essentiel.
< Après une grande messe et un Te Devm chantés à l'église de^ Pré-
< montrés de la Croix-rouge au faubourg Saint-Germain, les deux con- « damnés furent reconduits à leur demeure, rue du Regard, par un pom-
< peux cortège. Il était formé de douze des Cent-Suisses du roi, de six
< de Monsieur, frère du roi, de cent gardes suisses, de six tambours des « gardes et de vingt-huit musiciens appartenant à ce même corps, dont c la participation n'avait été accordée que malgré lui par le colonel de « C€tte troupe, le vieux général d'Affry. Venaient ensuite le président c du club helvétique. Chaperon de ChAtel, et le commissaire Roulier « de Vaulrux, que les dames de la Halle avaient gratifié d'un bou-
< quet magnifique. Au milieu du cortège flottait une bannière blanche, c ornée d'une crpix jaune, surmontée d*un bonnet, symbole de la
< liberté et sur les plis de laquelle on lisait ces mots : Vweni la loi et c le roi, VAsssemblée nationale et la liberté ! Des deux côtés du drapeau
< marchaient Huguenot et Sudan, tenant chacun un des rubans de la c bannière Les chaînes qu'avaient traînées au bagne ces deux
< infortunés, étaient portées devant eux par des jeunes gens de leur « canton et devaient, par décision du club, rester suspendues dans
< l'église des Prémontrés. Huit cavaliers de la garde nationale et c soixante fantassins ouvraient et fermaient la marche du cortège. Le
< soir on mena les héros de la fête à la Comédie française où on don-
< nait en leur honneur le drame intitulé : V honnête criminel, » Jamais, dit le procès-verbal du club helvétique, journée c plus glorieuse pour la nation suisse. > Le peuple criait : Vivent nos bons amis les Suisses \
C'était là nn avertissement donné par la France révolutionnaire à la Suisse aristocratique et à l'État de Fribourg en particulier. Mais au lieu
' Extraits da Procès-verbal da club helvétique et de lettres conseryées aux Archives de FriboDrg. Le Journal du club confié au chancelier Berchtold par la famille de l'avocat Caatella a été vendu et doit se trouver dans une maison patricienne de Berne.
d'en proGter en ramenant à lui les esprits par la clémence et la modération, le gouvernement de ce canton n'en fit usage que pour entourer de fauK frères le club suisse, dont tous les actes étaient immédiatement rapportés aux conseils secrets de Berne, de Fribourg et de Soleure. C'est ainsi que l'on apprit les enrôlements qui se faisaient àCarouge, à Versois et à la Ghaux-du-milieu dans le pays de Neuchâtel, où s'étaient rendus le libéré de Brest, Jean-Jacques Sudan et son frère. Mais ils n'eurent que le temps de s'enfuir en Franche-Comté, pour échapper aux poursuites du gouvernement de la principauté. Il était question, parait-il, de s'emparer du fort de Joux pour en faire une sorte d'avant-poste et de citadelle de l'invasion. Un autre exilé fribourgeois, le médecin Kolly, enrôlait en Piémont où il se vantait d'avoir recruté 1400 hommes. Castella, de son côté, travaillait à Chambéry où ses opérations dévoilées au premier ministre de Sardaigne, comte d'Hauteville, provoquaient un mandat d'amener contre l'agitateur (30 avril 1 790). Le Bas- Vallais, l'ancien évêché de Bile, le pays deVaud, la Gruyère fribourgeoise et certaines parties du canton de Berne, le Seeland par exemple, étaient aussi l'objet de la propagande active du proscrit de 1781. Un écrit intitulé : Ltettre aux communes de la Suisse au Varistocratie dévoilée, inquiéta beaucoup les conseils secrets de Zurich et d'autres cantons, où ce pamphlet avait été répandu à quatre mille exemplaires. Les régiments suisses au service de France, au nombre de onze, étaient travaillés dans le grand genre contre leurs officiers par certains membres du club qui allaient les haranguer jusque dans les casernes de Paris, Courbevoie et Rueil. Castella lui-même crut devoir mettre un frein aux imputalions calomnieuses dirigées contre le colonel de la garde royale, le vieux général d'Affry, en rappelant à ses compatriotes la conduite de cette famille à Fribourg, en 1781. L'indiscipline avait fait alors de tels progrès, que d'Affry se vit un jour contraint de livrer à quatre cent soixante soldats ameutés delà garde un à compte de 1 1,000 livres. Ceci se passait à la fin de juin 1790. Deux mois après, éclatait la fameuse émeute de Nancy où, d'accord avec la populace de cette ville, plusieurs bataillons du régiment suisse de Chiteauvieux, formés surtout de Vaudois, Neuchâtelois, Genevois, soutinrent un combat de plusieurs heures contre les troupes envoyées par l'Assemblée nationale et dont faisaient partie les régiments suisses de Vigier et de Castella de Berlens. Cette émeute qui avait coûté la vie à quarante officiers et quatre cents soldats fut châtiée dans le sang de vingt-trois des rebelles. D'autres, au nombre de quarante-un, furent condamnés aux galères.
Inquiets du sort des régiments suisses et de leur situation propre, les gouvernements des cantons se décidèrent à envoyer une lettre col-