‹ Histoire de la confédération suisseChapitre 48 sur 127 · CONSTITUTION UNITAIRE · texte numérisé non relu

CONSTITUTION UNITAIRE

et dut payer une somme de 700,000 livres, prix de son émancipation, déguisé sous le nom d'un emprunt forcé. Dans les cantons de Fribourg, Soleure» Berne, Lucerne, ie pillage commença par les caisses publiques et les arsenaux. De Berne seulement, 300 pièces d'artillerie et 60,000 fusils furent transportés à Toulon, pour servir à l'expédition d'Egypte; puis on frappa les patriciens suisses et leurs familles d'une contribution de 15 millions. Le clergé d'EinsiedeIn et du canton de Lucerne eut à payer pour sa part un million. Le trésor de Berne surtout allumait la cupidité des généraux français ; dans leur impatience d'en jouir, ils n'attendirent pas les clefs, et en firent sauter les portes à coups de hache \ Ajoutant l'insulte aux extorsions, Brune envoya à Paris, avec les drapeaux bernois, au nombre de dix-neuf, les trois ours du fossé, ornés du nom vénéré de Steiger et d'autres chefs suisses. La déportation était introduite. Un certain nombre d'anciens magistrats bernois et soleurois, à leur tête l'avoyer de Mullinen, étaient enlevés de leurs demeures et emprisonnés dans les forteresses de Huningue et de Strasbourg.

Les excès commis par les Français, après la prise de Berne, révoltèrent les plus chauds promoteurs de la révolution helvétique. César de La Harpe écrivit en termes indignés au gouvernement français et terminait sa lettre par ces paroles menaçantes : « Si vous n'adoptez pas d'autres mesures, comptez sur une Vendée, qui dévorera votre population et nos ressources en dévorant nos propres forces. »

Mais les pillages officiels et autres ne finirent point. Un beau-frère du directeur français Rewbel, le fameux Rapinat, commissaire de la république française près Yarmée d'Helvétie, était l'ordonnateur en chef de la spoliation. Il fut dignement secondé par Lecarlier son collègue et par ses agents, Rouhières, Forfait, Grugeon, dont les noms aussi expressifs que celui de leur maître, n'eurent pas le privilège d'inspirer, comme le sien, la verve satirique de la nation spoliée.

La Suisse qu'on pille et qu'on mine Voudrait bien que Ton décidât, Si Rapinat vient de rapine, Ou rapine de Rapinat ^

^ Quelques historiens évaluent à 26 miHions les sommes enlevées au trésor de Berne. Lanfrey, dans son JJistoire de Napoléon, estime à 41 millions ce qui fut pris à Berne seulement (16 millions en numéraire et lingots, 7 millions en armes, munitions, 18 millions en réquisition). L'auteur des Mémoirea du maréchal Ney évalue plus haut encore que Lanfrey, à 46 millions, tout ce qui a été pris à Berne, en argent, vin, blé, armes. < Voilà, dit-il, pour Tinstruction de ceux qui seraient € tentés d'introduire l'étranger dans leur patrie. » Rapinat, lui, n'estimait qu'à 13 millions tout ce qui a été enlevé à la Suisse.

' Ces vers ont été attribués à tort par la Biographie universelle de Michaud

GONSTITUnON UNITAIRE. 303

La Suisse a^ait d'abord été partagée en trois républiques, la Rho- DANiQUE, composée de si\ cantons (Léman, Fribourg, Oberland, Gessenay, Vallais et Tessin), la Teluane ou Suisse primitive, moins Obwald, et I'Helyétie, composée des 12 cantons de Bàle, Argovie, B<aden, Scbaffhouse, Zurich, Thurgovie, St-Gall, Appenzell, Sargans, Lucerne, Berne, Soleure. Le chef-lieu de l'Oberland était Thoune, celui du Tessin, Locarno, et le canton de Fribourg ou Sarine et Broie avait pour capitale Payerne. Mais cette constitution déplorable établie de Taveu de son auteur, le général Brune, dans l'intérêt de la France, ne dura que sept jours. Grâce aux réclamations de La Harpe et d'Ochs, Brune reçut Tordre du Directoire français d'organiser la constitution unitaire rédigée par ce dernier sous le nom de république helvétique une et indivisible \

Dans cette organisation, imitée de celle de la grande nation, les cantons souverains disparaissaient et devenaient de simples départements ou préfectures. L'Helvétie avait un gouvernement central, com- ])osé d'un Sénat, d'un Grand Conseil et d'un Directoire. Les sénateurs et les représentants, les premiers au nombre de quatre et les derniers au nombre de huit par canton, étaient chargés de la confection des lois; le directoire , formé de cinq membres, en procurait l'exécution avec Taide de six ministres préposés aux principales branches de l'administration, l'intérieur, la justice et police, les arts et sciences, la guerre, les finances, les affaires étrangères. Un préfet national, aidé d'une chambre administrative, gouvernait chaque canton. Une haute cour de justice, composée d'un membre par canton, jugeait les causes capitales et faisait l'office de cour de cassation dans les affaira^^ civiles.

Tous ces fonctionnaires portaient un costume théâtral imité de celui des autorités françaises. Il consistait en un habit bleu à collet brodé d'or, avec un gilet jaune pour les conseils, blanc pour les directeurs, une écharpe tricolore, un chapeau noir et rond orné de plumes vertes pour les sénateurs, rouges pour les membres du Grand Conseil et tricolores pour les directeurs, avec un grand sabre traînant pour ces derniers dans

(article Rapinat) à un M. de Saint- Albin. Ils sont du pasteur Philippe Bridel, l'auteur du Conservateur suisse , et que nous avons cité comme Pun des partisans les plus déTOués des Bernois et de la vieille Suisse en 1798. M. Hilty connaît ces vers, mais non leur provenance. Rapinat, dans une conversation tenue en présence de Reinhard (plus tard bourgmestre de Zurich) s'appelait lui-même Pun des trois coquins privitéffiés du gouvernement français. Les deux autres de ces braves gens étaient Schauenbourg et Rouhières.

^ Correspondance de Brune j 16 et 17 mars 1798, p. 365, 371. Àrchivfur Schweie. GeschicfUe.

les cérémonies publiques. Les ministres et les préfets avaient le même costume que les autres fonctionnaires» sauf qu'ils n'avaient pas de plumes au chapeau ; les membres de la haute cour étaient complètement vêtus de noir, mais avec Técharpe aui trois couleurs et une plume rouge comme le Grand Conseil. Chacun des grands corps de l'Etat avait sa garde particulière.

Aux treize États indépendants, aux pays alliés et sujets de la vieille Confédération, la constitution unitaire substituait dix-neuf cantons égaux en droits et soumis à un régime intérieur uniforme. Parmi les nouveaux cantons figuraient Baden et les bailliages libres; VArgovie, Vaud et YOberland, détachés de Berne; Lugano, BelUnzone et le Vallais. Fribourg, agrandi par l'annexion d' Avenches et de Payerne, était maintenu sous le nom de Sarine-et-Broie \ Les Grisons avaient été invités à faire partie de la république unitaire. Mais ils ne se pressèrent pas de répondre à l'invitation et trouvèrent un approbateur de leur conduite dans l'agent français Guyot qui résidait à Coire et blâmait les faits et gestes du directoire français.

La constitution d'Ochs, du i2 avril i 798, consacrait la souveraineté du peuple avec l'égalité des droits et avait pour heureux résultat d'affranchir les pays sujets. Pour la première fois, la séparation des pouvoirs, les droits de la conscience, la liberté de la presse, la liberté d'industrie et de commerce, de circulation, étaient proclamés, le rachat des dîmes consacré, l'impôt étendu à tous, la publicité introduite dans les conseils. La sécurité et les lumières étaient données pour bases à la prospérité publique et les lumières mises au-dessus de la richesse. Mais sans aucun rapport avec le développement historique de la nation, le nouveau régime violait tous les usages et les traditions les plus sacrées de liberté et d'indépendance. L'ostracisme, dont Brune avait frappé les anciens gouvernants, à l'instigation de La Harpe qui croyait la mesure nécessaire pour consolider le nouvel édifice, n'était pas fait non plus pour rallier à la nouvelle constitution les anciens magistrats et leurs partisans \ Uri, Schwyz et

^ Le premier projet d'Ochs établissait vingt-trois cantons, dont Sargans, Oberland et Baden. Mais POberland ne tarda pas à être réintégré dans le canton de Berne, à la demande des autorités helvétiques. Une modification apportée à ce premier projet par Rapinat le U mai 1798 groupait plusieurs cantons en un seul. Ainsi les trois Waldstaetten, avec Zoug, Gersau et Engelberg formaient le canton des Waldstœtten ; un canton de la Linth était formé de l'ancien canton de Glaris et des contrées de Sargans, Werdenberg, du Haut-Rheintbal, du Haut-Toggenbourg, du Gaster, de la Marche, de Hofen , Uznach et Rapperschwyl ; le canton du Sentis était composé d'AppenzelI, du Bas-Rheinthal, du Bas-Toggenbourg, de la ville et ancien pays de Saint-Gall.

' Un certain nombre d'exceptions avaient été faites dans quelques cantons, à

Underwald, ce faisceau primitif de Talliance, refusèrent de s'y soumettre et résistèrent à toutes les injonctions des généraux et des commissaires français. Leur exemple fut suivi par Giaris, Zoug et les petits pays sujets d'Uznach» Toggenbourg, Gasler, Sargans et la Marche, que la constitution unitaire affranchissait pourtant de tout lien de sujétion envers leurs anciens maîtres.

Une diète de ces pays, réunie à Schwyz, le 1'' avril, repoussa Vinferml livret d'Ochs (c'est le nom que les montagnards donnaient à la nouvelle coustitution). Le même esprit de résistance se manifestait dans les démocraties des Grisons et d'Appenzell, où Ton disait publiquement :

< Le taureau (Uri) nous a donné la liberté; le bœuf (Ochs) veut nous « la ravir. »

La plupart des grands cantons au contraire S gagnés en tout ou en partie du moins, à la centralisation et aux idées françaises, se réunirent à Aarau en assemblée législative de la république lielvétique une et indivisible. Jacques Bodmer, de Staefa, vénérable par son grand âge et les persécutions qu'il avait essuyées pour la liberté, ouvrit la séance, à laquelle assistaient 110 membres représentant 1 1 cantons, au lieu des 264 membres dont aurait dû se composer l'assemblée. Le fameux Ochs fut élu, à l'unanimité, président du Sénat. Kouhn, jurisconsulte et officier bernois, qui s'était battu avec courage contre les Français, fut appelé à la présidence du Grand Conseil, où siégeait un autref vaillant officier bernois, le vainqueur de Neueneck, le colonel Rodolphe de Graffenried. Quelques jours après, on procéda au choix du Directoire. On éleva à ce poste difficile les citoyens Lucas Legrand de Bâle, Maurice Glayre de Vaud, Oberlin de Soleure, l'avocat Bay de Berne et le chancelier Alphonse Pfyffer de Lucerne. Ochs, dont on commençait à se défier comme d'un partisan trop servile de la France, ne réunit pas le nombre de voix nécessaires (17 avril). Bégoz de Vaud, Repond de Fribourg, échappé au massacre du 10 août, Meyer de Lucerne, Finsler de Zurich, Albert Rengger et Albert Stapfer d'Argovie, furent nommés ministres. Parlant de ces cinq premiers directeurs , Rengger disait d'eux : « C'étaient des hommes honorables et « excellents, mais auxquels manquaient l'expérience des affaires et

< la connaissance du peuple. » Ce que Rengger disait des directeurs.

Friboiirg et Lucerne par exemple. ArcMvfûr Schweiz, Oeschichte^ XYII, 206, 305, 3<)6. A Friboarg avaient été exceptés Pierre-Félix Yonderweid et Jean de Mentenalb, à Lucerne Vincent Rûttimann.

* Zurich, Berne, Lucerne, Bâle, Schaffhouse, Fribourg ou Sarine et Broyé, Léman, Argovie, Soleure, Zurich.

HlfiTOIBB 8UI8SE, T03IS U. 20

a on pouvait l'appliquer aussi à lui et à plusieurs des ministres, à Stapfer en particulier, un peu trop imbu des théories de Sieyès son précepteur en politique et qui aurait voulu créer iOou 12 départements en Suisse à Tinstar des départements français.

A peine élu, le Directoire helvétique adressa une nouvelle sommation au peuple des petits cantons, pour Tiriviter à se joindre à ses co-États qui avaient reconnu et juré la constitution. Mais les valeureux pâtres de Schwyz, du Nidwald et de Claris, assemblés en landsgemeinde, se déclarèrent prêts à mourir pour les anciennes institutions de leur patrie. Zoug et Uri se décidèrent, après beaucoup d'hésitation, à faire cause commune avec leurs voisins. L'Obwald, au contraire, ne s'y résigna que lorsqu'il se vit envahi par 1300 hommes ayant à leur tête Louis Auf der Maur, de Schwyz \ et Emile Pai'avicini de Glaris. Les petits pays de Sargans, Uznach, Gaster, la Marche et la petite république de Gersau fournirent généreusement leur contingent à la ligue. Gersau, pour sa part, leva 54 hommes. Les habitants des bailliages libres vinrent également se ranger sous l'étendard des Waldstaetten, armés de pieux, de massues et de hallebardes. Le Sattel an canton de Schwyz était l'âme de la résistance.

Dix mille montagnards prirent les armes et arborèrent les anciennes couleurs, la croix blanche sur un champ rouge, auxquelles la république helvétique avait eu la mauvaise idée de substituer des couleurs nouvelles, \e jaune, le vert et le rouge, sans précédents réels dans notre histoire ^ Ces 10,000 hommes courageux attaquant en masse et sur un seul point Tennemi, eussent pu frapper un coup décisif. Au lieu d*agir en commun, ils se divisèrent en trois corps, dont l'un, sous Aloïs Reding, de Schwyz, s'emparait de Lucerne pendant qu'un autre, aux ordres du major glaronnais Hauser, occupait le Hassli et que le troisième, sous Frédéric Andermatt de Zoug et le colonel Frédéric Paravicini de Glaris, prenait Rapperschwyl et faisait une pointe sur l'Argovie dans l'intention de soulever ce canton et celui de Zurich contre le nouvel ordre de choses (29 avril 1798).

* Steinhauer, Geschichte des FreystaaUs, Schwyz, Benziger, 1861, I, 198. Jahrhuch des hisiorischen Vereins des Kanions Glarus (Mémoire de Blumer), III, 86.

' L^dée des trois couleurs parait avoir été empruntée à d'anciens tableaux où Guillaume Tell est représenté avec un pourpoint rouge, vert et jaune. Le sceau de la République représentait Guillaume Tell et son enfant. Le chapeau de la liberté y figure avec les faisceaux des licteurs romains. Voir Zschokke, Histoire de la lutte et la destruction des Bépuhliques démocratiques Uri, Schivye et Untenoald (traduit de l'allemand). Genève et Paris, 1823, 235. — Voir aussi Gautier, les Armoiries et les couleurs de la Confédération et des cantons suisses. Genève et Bftle, 1879.

La prise de Lucerne par les WaldstSBtten donna lieu à un épisode caractéristique. L'arbre de la liberté ayant été abattu au milieu des imprécations et aux accents du chant national: Guillatme Tdl, au es-tu? les hommes des petits cantons pillèrent l'arsenal en dépit des chefs et de la capitulation qui venait d'être signée. Le capucin schwyzois Paul Slyger accompagnait la troupe à cheval, portant à la ceinture, comme les moines a<^pagnols, deux pistolets, et tenant l'épée d'une main et le crucifix de l'autre. « Prenez, mes enfants, disait-il, preuez, tout est à vous. Vous êtes les vainqueurs ^ » Dans ses harangues aux soldats, Slyger appelait la croix, l'arbre de la liberté, et représentait la lutte contre les Français comme un combat contre l'enfer.

Mais la fâcheuse disposition des Confédérés en trois corps d'armée donna au général Schauenbourg , qui avait une armée de 25,000 hommes, la faciUté de les battre les uns après les autres. Les Français s'étaient portés sur Richterschwyl et Staefa le lundi 30 avril ; ils y trouvèrent les Glaronnais et leurs alliés de Sargans, Gaster, Uznach. Sur la rive droite, les avant-postes suisses furent refoulés vers Rapperschwyl. Mais dans ce dernier endroit les Glaronnais attendaient les Français et les battirent. Les Français ne lardèrent pas à reprendre l'offensive et, quoique renforcés par les Zuricois des bords du lac, ils renouvelèrent leurs attaques sans succès décisifs jusqu'à l'heure de midi où une.parlie des Glaronnais, qu'alarmaient de faux bruits, se replièrent sans être poursuivis; sur la rive gauche, 800 Glaronnais, plus décidés, tinrent tête kTennemi et le major Zweifel tombait à Wollerau en exhortant les siens à tenir ferme. Deux autres officiers, les capitaines Schindler et Zwicki, se signalaient par leur énergie. Mais c'est à toit qu'on a attribué une valeur égale au colonel Frédéric Paravicini. Dès le commencement du combat, il avait pris la fuite avec le tiers de ses hommes, en prétextant une légère blessure reçue à la main. C'était ce même Paravicini qui était resté avec ses hommes dans l'inaction à Worb pendant que d'Erlach se battait au Grauholz. Le colonel Balthasar Zwicki prit le commandement à sa place, fondit avec 500 ou 600 hommes sur les Français et les repoussa jusqu'au pont de Richterschwyl où l'ennemi le reçut avec sa grosse artillerie et un renfort de carabiniers zuricois. Là encore les Glaronnais, avec leurs auxiliaires de la Maixhe et de Hofen, résistent en braves. Le capitaine Hauser de Naefels tombe atteint de deux blessures. Ce chef épuisé par la perte de son sang est aperçu par un commandant

* Steinhaaer, Geachichte des Freystaates Schwyz, 1, 210. Zschokke, Histoire de la lutte des cantons démocratiques^ etc., 272-283.

français, l'adjudant général Freyssinet qui le prend pour un de ses compatriotes elle soulevant, lui dit: « Courage, camarade, courage! » Hauser, fixant ses regards presque éteints sur Toflicier français, lui répond : « Ce n'est pas le courage qui me manque, c'est la force. » Freyssinet, touché de ces paroles, prit soin du blessé et le fit transporter k Weidenschwyl où il se remit de sa^ blessures \ « Tous ces Suisses, disait le commandant français en parlant du combat de Wollerau, se sont « battus comme des lions. C'était la lutte la plus acharnée à laquelle « j'aie assisté et la Vendée elle-même n'a pas produit des scènes de « désespoir héroïque pareilles à celles dont j'ai été témoin. »

Mais Rapperschwyl était dans Tintervalle tombé entre les mains des Français. Les Glaronnais et leurs alliés, après 7 ou 8 heures de combat, se retirèrent en bon ordre pour ne pas être coupés par l'ennemi. Ils avaient 31 morts et 28 blessés. Le nombre des morts et blessés français n'est pas connu d'une manière précise. On sait seulement qu'il arriva pendant la nuit plusieurs barques remplies de blessés à Zurich.

Le même jour les Français perdirent plusieurs hommes à l'attaque du village d'Immensee. Dans un combat plus important près d'Arlh. ils étaient battus par les chasseurs schwyzois ; un autre combat s'engageait le lendemain près de ce chemin creux, où la tradition place le meurtre de Gessler. Les Français y furent encore une fois battus par les Schwyzois ^

Mais la mort ou la fuite de leurs chefs avait démoralisé les Glaronnais. Ils se retirèrent avec leurs drapeaux teints du sang de trois des braves qui les avaient portés. La retraite des Glaronnais entraîna celle de leurs auxiliaires. Le même jour, Wollerau et Pfseffikon furent occupés par les Français qui y portèrent le fer, la flamme et le pillage. A la suite de ces événements le parti de la paix ayant pris le dessus à Claris, le gouvernement signa avec Schauenbourg une capitulation, aux termes de laquelle le canton acceptait la constitution helvétique, et le général français, de son côté, s'engageait à ne pas franchir la frontière avecse^s troupes. Quelques jours auparavant, Zoug et Lucerne étaient également tombés aux mains des Français (29 et 30 avril).

Resserrant alors le cercle de ses opérations, le général français cerna d'un réseau de fer et de feu le canton de Schwyz, le principal centre de la résistance.

* Melchior Schuler, Thaten und Sitten der Eidgenosêen, Y, 341, 541, 543. L^aateur était témoin oculaire et assistait aa combat de WoUerau comme aumônier des troupes glaronnaises. — Blumer, Jahrbuch des hist Vereins^ Glarus^ III, 90.

* Zschokke, Blumer et Steinhauer, I, 216.

Dans ce moment critique, les intrépides Schwyzois ne perdent point courage et disposent tout pour une lutte à mort contre l'ennemi de leur ii)dépendance. Un ancien colonel au senice d'Espagne, Aloîs Reding, alors premier chef militaire du canton {Landeshauptmann), était à leur tète. C'était un officier expérimenté, brave, loyal, éloquent et populaire avec dignité; partisan d'une liberté sage, il avait rêvé le perfectionnement des anciennes institutions de sa patrie. Mais le despotisme de la France avait révolté sou orgueil national et rempli son cœur généreux d'indignation contre les oppresseurs de la Confédération.

Le l®*" mai, passant en revue les 4000 guerriers avec lesquels il avait à défendre vingt lieues de pays, contre un ennemi trois ou quatre fois supérieur en nombre, Reding leur tint ce simple et mâle discours, digne des beaux temps de la vieille Suisse : « Rraves camarades et conci- •< toyens! nous voici arrivés au moment décisif. Entourés d'ennemis, « délaissés de nos amis, il s'agit de savoir si nous tiendrons ensemble •t jusqu'à la fin, comme firent autrefois nos pères k Morgarlen. Une 1 mort certaine nous attend; si quelqu'un la redoute, qu'il se retire; '< il ne recevra aucun reproche de notre part. Nous ne devons pas nous « abuser dans cette heure solennelle. Je préfère n'avoir autour de moi tf que 100 hommes déterminés et en qui je puisse avoir pleine et «( entière confiance, que 500 qui lâcheraient pied au moment du danger, «' jetteraient par leur fuite la confusion dans nos rangs, et feraient tuer « iniiiilement les braves qui continueront à se battre. Quant k moi, je 'i promets de ne pas vous abandonner, k quelque extrémité que nous « soyons réduits. La mort plutôt que la retraite! Si vous partagez « ma résolution, que deux hommes sortent des rangs et viennent jurer 9 entre mes mains de vaincre ou mourir avec moi\ »

La petite armée électrisée répondit par des cris d'enthousiasme aux paroles de son chef. Deux hommes sortirent des rangs et promirent ce qu'avait demandé Reding. Le lendemain, 2 mai, les Schwyzois et leurs auxiliaires -d'Uri et d'Underwald attaqués de toutes parts par les Français, k Schindellegi, k Saint-Jost et au Morgarten, furent vainqueurs et repoussèrent les brigades françaises k coups de carabines, de crosses de fusils et de baïonnettes. Les tirailleurs, embusqués derrière les rochers

' Zschokke, contemporain de l'événement, garantit ^authenticité de cette harangne et la donne, dit-il, comme elle a été prononcée sur le champ de bataiUe. Voir pages 301 et 302 de son livre, intitulé dans Toriginal : Geschichte von dem Kampf und dem Uniergang dei' democratischen KanUme, Le vénérable et savant auteur de V Histoire de la Confédération suisse^ M. Vulliemin, met dans la bouche dn héros schwyzois ces paroles laconiques : « Nous ne fuirons pas, nous mour- « rons. * (II, 292). CVst une abréviation sans doute.

et les taillis, tiraient deaxàdeux, afin que leur feu ne fût pas interrompu, indifférents à la mort de leurs compagnons et à leurs propres blessures. Les femmes, les filles s'étaient armées de massues, traînaient les canons d'un poste à un autre, et faisaient la chasse aux poltrons et aux fuyards dans tout le pays. Mais pendant que Reding défendait si vaillamment les Thermopyles du Morgarten, Marianus Herzog abandonnait en lâche le poste de TEtzel qu'il s'était offert de défendre avec 600 hommes de la contrée.

Marianus Herzog, curé d'Einsiedeln, était l'un de ces démagogues ecclésiastiques dont l'histoire des petits cantons offre, à cette époque, plus d'un exemple; leur orgueil et leur violence n'étaient surpassés que par l'hypocrisie avec laquelle ils cachaient leurs vices et se faisaient passer pour des saints aux yeux de la multitude. Ce curé Herzog exerçait un tel ascendant sur les paysans d'Einsiedeln qu'aucun officier n'eût osé contredire ses ordres, de crainte d'être fusillé sur-le-champ par ces fanatiques. Couvert d'armes de toute espèce, le curé-capitaine s'était fait admettre au conseil de guerre, dans la nuit du l^' mai, et s'était moqué de l'idée d'élever une seconde ligne de défense. Le lendemain matin, à huit heures, Herzog rejoignait les 600 hommes qu'il avait postés sur TElzel. Mais c'était pour leur faire poser les armes, en disant: <( Il y aurait de la folie à nous faire massacrer ici, puisque les messieurs « ne veulent pas se battre avec courage*. »

Maîtres du passage de l'Etzel, que la lâcheté d'Herzog leur avait livré, 6000 Français occupent Einsiedein et pillent l'abbaye, dont une image qu'on donnait à tort pour la fameuse image miraculeuse, est envoyée à Schauenbourg qui l'expédie à Paris comme un trophée de sa victoire. Un des lieutenants de Schauenbourg (c'était le brave et généreux Freyssinet) occupe tout le pays jusqu'au Morgarten et près de Rothenthourm. Reding, sans calculer la disproportion de ses forces et la distance de 800 pas qui le sépare de l'ennemi, marche droit à lui avec ses deux bataillons, le charge à la baïonnette et le met en déroute, après une mêlée d'un quart d'heure. Deux fois les Français essaient de se rallier, deux fois les Suisses les culbutent et restent maîtres du champ de bataille de ce Morgarten témoin cinq siècles auparavant des exploits de leurs pères. Les 300 hommes d'Uri, commandés par Vincent Schmid, et le hndstourm de Steinen, s'étaient signalés par leur héroïsme (2 mai)*.

^ Zschokke, Histoire de la lutte^ p. 302.

' Zschokke, Histoire de la lutte, p. 205 et suiv. Le témoignage de cet écrivain est confirmé par celni de l'ancien historien de Schwyz, Th. Fassbind, caré et commissaire épiscopal (IV, p. 441) et da récent historien Steinhaner.

RÉSISTAiNGE DES PETITS CANTONS. 311

Le 3, la lutte recommença du côté d'Arlh. Les Français furent repousses à deu\ reprises avec une perte considérable. Mais depuis quatre fois vingt-quatre heures, les corps postés à Schorno, Arth, Rothenthourm étaient sous les armes, souffrant de fatigues et de privations extraordinaires. Chaque jour leur coûtant 100 hommes tués et beaucoup de blessés, il n'était pas difficile de calculer le terme de leur victoire avec une armée réduite à 3000 combattants. Déjà le Haggen-Yberg et d'autres passages n'étaient gardés que par des femmes. Schauenbourg, d ailleurs, de son quartier général d'EinsiedeIn, consentait à garantir |)ar un traité la liberté religieuse des habitants de Schwyz. Reding conclut avec lui un armistice de vingt-quatre heures, pour consulter le peuple, qui assista en armes à la landsgemeinde de Rothenthourm, le 4 mai, à onze heures du matin. Après une courte prière, récitée à i^enoux par tous les assistants, Reding rend compte de la situation désespérée où se trouve le pays et propose de reconnaître la constitution helvétique pour éviter de plus grands maux. Des magistrats, des prêtres respectables unissent leurs voix à la sienne et engagent le peuple à se soumettre. Plusieurs fois un tumulte aiïreux interrompt les orateurs; beaucoup d'hommes exaltés ou héroïques veulent se défendre à outrance et s'ensevelir sous les ruines de leur patrie. Mais enfin les conseils de la prudence l'emportent, et une paix honorable met fin aune lutte inégale et terrible. Dans ces deux jours de combat, les Français avaient perdu plus de 2000 hommes; les Schwyzois 206*. Schauenbourg honora de ses éloges publics, dans le Momieur français, la bravoure opiniâtre des montagnards et rechercha l'amitié d*Aloïs Reding. Mais, rendu suspect par ces témoignages, Reding se vit contraint de quitter Schwyz et de se réfugier à Coire\ On raconta que pendant l'entrevue qui précéda la capitulation, Schauenbourg aurait dit à Reding : « Il est

< très heureux pour vous que je ne vous aie pas pris, car je vous aurais

< fait fusiller. » « J'en aurais fait de même envers vous, » aurait répondu Reding \

La capitulation de Schwyz entraîna la soumission des autres petits cantons, Uri, Zoug, Claris, Appenzell et Underwald.

Mais au moment ou la résistance cessait dans les petits cantons, elle éclatait avec furie dans le Haut-Vallais, où 4000 hommes prirent Sion, d'où Mangouril, l'agent français, dut s'enfuir (7 mai). Celle

' Panai les morts pour la patrie figurent les noms déjà anciennement ou désormais historiques de Richmouth, Schomo, Betschart, Holdcner, Abegg, Schuler, Schiller, Fassbind, Kamer, Eichorn, Wiget, Belmont, Schnûrriger, Steiner.

* ArcHvfnr Schioeiz. Geschichfe, XV, 372.

levée de boucliers, combinée avec celle des petits cantons, eût pu être fatale aux armes françaises. Mais ces tentatives isolées ne pouvaient aboutir qu'à des massacres inutiles et à d'affreux désastra^. Le général français Lorges reçut l'ordre de ramener le Vallais par la conciliation ou de le dompter par les armes. Mais l'officier français, envoyé en parlementaire, ayant été reçu à coups de carabine, Lorges, qui avait son quartier général à Martigny, marche sur Sion avec des troupes françaisa^ renforcées de volontaires vaudois et de Bas-Vallaisans hostiles à leurs anciens maîtres. Après des combats sanglants sur les bords du Rhône et de la Morge, où six pièces d'artillerie servies par des artilleurs vaudois mitraillaient les Haut-Vallaisans S les Français avec leurs auxiliaires, prirent d'assaut le chef-lieu, qui fut livré pendant 6 heures à toutes les horreurs d'une prise d'assaut. 7 à 800 personnes furent massacrées et les derniers outrages infligés aux femmes et aux filles. Cela ne suffisait point à la soif de vengeance et de pillage des vainqueurs. Le Rapinat du Vallais était Mangourit qui appelait les Bernois das ours et les Vaudois des oursons. Soixante des principaux citoyens furent entassés dans les prisons de Chillon, de Berne, et les sept dixains frappés d'une contribution de plus d'un million de livres (20 mai) '.

Les extorsions et les cruautés des Français révoltèrent le peuple suisse et une partie du gouvernement helvétique lui-même. Des voix courageuses s'élevèrent au sein des conseils pour flétrir l'étranger qui, sous prétexte d'implanter la liberté sur le sol suisse, y fiiisait peser une affreuse tyrannie. Blessé de cet esprit d'indépendance, Rapinat, qui agissait en véritable proconsul, exigea la démission immédiate de deux membres du Directoire, Bay et Pfyffer (21 juin 1798). Ils furent remplacés par Ochs et La Harpe, plus dévoués à la France.

L'auteur de cet acte arbitraire, de ce coup d'État, avait d'abord, de son chef, désigné, non La Harpe dont il redoutait la fermeté de caractère, mais Jean-Rodolphe Dolder. Ce dernier, Zuricois d'origine, établi à Wildeck en Argovie, était un fabricant ruiné et sans principes en politique, n)ais il joignait à beaucoup d'esprit naturel et à l'aménité des rapports, une souplesse qui s'accommodait de tous les régimes et lui a valu plus tard le nom dliomme deliége^, parce que, comme le liège, il surnageait à toutes les tempêtes. Rapinat poussa le sans façon jusqu'à

* BtiOeHn officiel du 15 mai 1798.

* Bulletin historique de In campagne d'Helvétie du général Schaoenbourg, Archiv fiïr Schweiz. Geschichte, XV, 1866.

* Dolder était né à Meilen, sur les bords du lac de Zurich, en 1753, et mourut en 1809, membre du Petit Conseil ou Conseil d'État d* Argovie.

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