‹ Histoire de la confédération suisseChapitre 57 sur 127 · LES DBUX BATAILLES DE ZURICH · texte numérisé non relu

LES DBUX BATAILLES DE ZURICH

vétique se signala par an courage inspiré de celui de ses ancêtres qui avaient battu les Autrichiens à la même place quatre siècles auparavant, acheva la ruine de Souworow, contraint lui-même à se mettre en pleine retraite avec une armée exténuée de fatigue, mourante de faim, pieds nus et en haillons, a travers des chaînes de montagne couvertes de glaces et coupées de précipices au fond desquels roulaient pêle-mêle les hommes, les chevaux et les pièces d'artillerie. Le 7 octobre, Autrichiens et Russes avaient disparu du sol suisse qu'ils foulaient depuis sept mois.

L'Helvétie étant ainsi rentrée en entier sous la domination française, on espérait que le gouvernement de la grande nation aurait quelques ménagements pour une alliée qui avait déjà tant souffert II n'en fut rien. Masséna, qui avait été, par décret du 8 octobre, déclaré dans les deux Conseils le sauveur de l'Helvétie, répondait à cet enthousiasme en renouvelant les procédés de Rapinat et en levant des contributions énormes. B&le dut payer 1,400,000 (rancs, Zurich 800,000, St-Gall 400,000. Il s'emparait en même temps de Tartillerie zuricoise, sous prétexte que les Russes s'en étaient servis. Le Directoire helvétique, sous l'influence de La Harpe et de Secretan, défendit en vain de payer les contributions imposées par les généraux français, en taxant de traîtres ceux qui les payeraient. Cet acte d'énergie ou de désespoir, sans autre conséquence que d'irriter le Directoire français, n'empêchaii pas Lavater mourant de lancer encore ses foudres contre le gouvernement helvétique, flétri par lui comme esclave d'un gouvernement étranger. Le ministre français Perrochel ayant fait au Directoire de Paris un tableau trop fidèle de la misère qui régnait en Helvétie et de la désolation des contrées visitées par la guerre, fut châtié de sa loyauté par un rappel immédiat et remplacé par Pichon, qui ne sut que répéter les mêmes plaintes et terminait son mémoire au ministère par ces termes expressifs : « Une armée de 95,000 hom- « mes est un fléau pour l'Helvétie, et l'Helvétie un fléau pour cette < armée. »

La triste situation économique de la Suisse pendant l'année 1799 était telle que des familles riches durent se passer de viande des mois entiers, pendant que les soldats français en donnaient à leurs chiens. Le pain se vendait jusqu'à 15 sous la livre \ Des milliers d'enfants sans asile et demi-nus erraient dans les cantons en mendiant le pain du jour, en attendant qu'ils fussent recueillis par la charité

« Monnard, Histoire de la Confédération, XVI, 356. Hilty Heîvetik, 314.

publique. Henri Zschokke, agissant en qualité de commissaire du gouvernement helvétique dans les coutrées ravagées par la guerre» s'honora par le dévouement et rintelligence qu'il déploya dans ces fonctions difficiles. De concert avec les meilleurs citoyens qui s'associèrent à son œuvre, il parvint à soulager bien des nuiux et cherchait à modérer l'esprit de parti excessif qui troublait les bailliages italiens, la campagne bâioise et d'autres parties de la Suisse. Les malheurs de ce pays n'avaient pas même pour effet d'y rétablir la concorde dans la région officielle.

 peine délivré de ses ennemis extéi*ieurs, le gouvernement helvétique se déchirait lui-même par la lutte des républicains ou unitaires modérés et des patriotes ou unitaires violents que leurs adversaires, d'après la tactique en usage pour discréditer le camp opposé, appelaient à tort du nom odieux de Jacobins. Car, en dépit des rigueurs du régime de La Harpe et de quelques condamnations à mort, celle du boulanger Stampfli par exemple, il n'y a aucune anatogie possible entre les patriotes suisses de 98 et 99 et les sans-culottes homicides de 93 et 94. Il est vrai qu'en qualifiant parfois leurs adversaires de Girondins, les patriotes semblaient accepter pour eux-mêmes la qualification de Jacobins. Un nom plus vrai, celui de Principiers (on dirait aujourd'hui doctrinaires) était celui qu'on donnait ordinairement à ces modérés ou prétendus Girondins.

Dans ces luttes de parti, en Suisse, Tinfluence du gouvernement français ne se faisait d'ailleurs que trop sentir. Au 30 prairial ou 18 juin 1799, un nouveau coup d'État, précurseur de celui du 18 brumaire, avait précipité du Directoire français les révolutionnaires les plus ardents, Rev^bell, Merlin et Laréveillère-Lepeaux, c'est-à-dire tous les amis du directeur helvétique Ochs, pour les remplacer par la fraction modérée dont Sieyès était le chef. Sieyès ayant conseillé à La Harpe de se défaire d'Ochs, lui livrait la correspondance secrète que ce directeur avait entretenu avec le Directoire français précédent et où il révélait à ce dernier, à Rewbell en particulier, toutes les délibérations du gouvernement helvétique au fur et à mesure qu'elles avaient lieu. Pressé par La Harpe et ses collègues qui le voyaient menacé d'une accusation de haute trahison, Ochs signa sa démission le 26 juin, à une heure du matin, en alléguant des raisons de santé qui ne trompèrent personne. Peu d'heures après, il quittait en voiture la capitale de l'Helvétie pour n'y plus rentrer. Le père de la constitution unitaire avait fini son rôle politique, du moins dans la sphère fédérale.

La démission d'Ochs excita des transports au sein de la partie roo-

dérée des conseils et même chez ces courtisans du succès qui, la veille encore, obsédaient Ochs de leurs flatteries.

L'ancien grand tribun de Bile fut remplacé par Philippe Secretan, de Lausanne, un ami politique de La Harpe, revenu depuis quelques années de la Belgique, où il avait subi 23 mois de prison pour sa participation à la révolution de ce pays, sous Joseph ÎL Aussi Télection de Philippe Secretan eut-elle la pleine approbation de l'agent français Perrochel, qui avait remplacé Rapinat, mais ne lui ressemblait pas.

D'autres changements constitutionnels s'étaient accomplis dans le Directoire où Bay, sorti cette fois par le sort, avait pour successeur un homme modéré et prudent, Pierre Savary, médecin fribourgeois et beaufrère du célèbre père Girard (23 juin) \ Le Vaudois Maurice Glayre, qui faisait souvent opposition à son concitoyen La Harpe et s'était prononcé en vain contre l'invasion du Nidwald l'année précédente *, s'était retiré pour raison de santé et avait fait place à Dolder (9 mai). Deux mois plus tard, nous le trouvons à Paris où le Directoire, modifié, l'envoyait négocier la rupture du traité d'alliance de la Suisse avec la France, qui avait attiré tant de calamités sur notre pays (H juillet).

L'entrée de Dolder et de Savary au Directoire avait introduit un élément modéré dans le pouvoir exécutif et renforcé ainsi le parti républicain déjà puissant dans les conseils par le talent et l'éloquence de ses chefs, Ustéri, Kouhn, Koch, Escher, Bay, Zimmermann (de Brougg), Ruttimann (de Lucerne), unis aux ministres Stapfer et Rengger. Les modérés parvinrent à obtenir des conseils l'élargissement d'une partie des otages ou des anciens magistrats déportés en avril et mai. Mais la majorité du Directoire ayant donné l'ordre d'arrêter les magistrats zuricois qui avaient accepté les fondions de membres du gouvernement provisoire après l'entrée des Austro-Russes et de les mettre en jugement comme traîtres, toutes les passions se rallumèrent. Les cris de : « Â bas les oligarques, » se firent entendre au Grand Conseil quand le Sénat eut rejeté les propositions de La Harpe et de ses amis. La question de reviser la constitution et les projets contradictoires qu'elle fit surgir, n'étaient pas faits pour calmer les esprits. Un de ces projets consistait à remanier

^ Les historieas qui représentent Savary comme un homme inféodé au clergé et au fanatique évêque Odet se trompent. Schuler l'a mieux jugé en l'appelant un travailleur et homme de bien. VU, 417.

' C.'L. de Haller a calomnié les francs-maçons en leur attribuant Tinvasion du Nidwald, puisque Glayre était le seul franc-maçon qui siégeât au directoire. Findeli Oeschichte der Freimaurerei, II, 128.

la carte de la Suisse, où les cantons eussent fait place à des départements à la française, un autre à diviser la Suisse en 10 parties d'égale grandeur et sous des dénominations nouvelles sans lien avec le passé ^ On donnait comme avantage de cette circonscription territoriale le motif d'économie, le progrès de l'égalité et un moyen de rapprocher le peuple de l'État. Une autre division en 90 districts fut encore proposée par les faiseurs de constitution, assez nombreux dans l'assemblée. Les remaniements de la carte de l'Helvétie n'avaient pas seulement pour partisans les unitaires du parti patriote, mais aussi un certain nombre d'unitaires modérés. Rengger et Stapfer avaient des vues analogues à La Harpe sur ce point et croyaient à la nécessité de ces remaniements pour la création d'un esprit national. Mais encore cette fois, ce n'était pas en Suisse que devait se décider le sort de ce pays et de sa constitution. Comme en 1798, et plus tard, en 1802, c'était en France que se jouaient les destinées de l'Helvétie et l'homme du destin devait être le même à ces deux dates. Napoléon Bonaparte. La journée du 1 8 brumaire ou 9 novembre, où ce dernier fît tomber à ses pieds le Directoire français, devait aussi provoquer la chute du Directoire helvétique.

Mais La Harpe, qui avait la majorité dans ce pouvoir exécutif, se croyait faussement le maître de la situation. Il prenait une attitude menaçante à l'égard de la minorité, composée de Dolder et Savary et accusait les modérés, le ministre des finances, Finsler de Zurich entre autres, d'être Tendus à l'Autriche. Il demandait l'épuration des fonctionnaires et l'ajournement des conseils qui siégeaient depuis âO mois, contrairement à la constitution (9 décembre). Les ennemis de La Harpe, Ustéri en tête, répondirent par des accusations d'impuissance et de tyrannie diri* gées contre la majorité du Directoire (12 décembre). La Harpe résolut alors de jouer au Bonaparte et de se débarrasser de ses adversaires par un coup d'État où il déclarerait dissous le Grand Conseil et le Sénat. Il comptait sur l'appui de la France et des troupes helvétiques dont il avait fait donner le commandement à son compatriote Clavel. Mais, abandonné par la France et par le chef des troupes helvétiques qui doutait de la légalité de sa nomination, La Harpe songeait à se mettre lui-même à la tête des Helvétiens ; il se rendit avec ses deux collègues à Fhôtel directorial. Mais ces derniers, craignant l'effusion du sang.

* !• Hauenstein, 2» Rheinfall (chute du Rhin), 3» Ober-Aar, 4» Léman, 5» Sources du Rhône, 6* Tessin, 7^ Sources de la Reuss ou Lac des Quatre Cantons, 8® Linth, 9« Haut Sentis et Thour, lO^* Rhétie ou sources du Rhin. — Une carte de la Suisse hi exécutée d'après ces données par Haas, de 6&le, cartographe distingué et une sorte de tête encyclopédique. Hilty, Die Hélvetik, 325.

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