‹ Histoire de la confédération suisseChapitre 58 sur 127 · CHUTE DE LA HARPE · texte numérisé non relu

CHUTE DE LA HARPE

refusèrent de le suivre et se soumirent aux décrets du Grand Conseil confirmés par le Sénat qui déclarait le Directoire dissons et confiait provisoirement le pouvoir exécutif à DoMeret Savary (7 janvier 1800)\ Une commission de 7 membres devait remplacei* le Directoire. La Harpe jugea à propos de céder à l'orage. Le coup d'État des modérés reçut l'approbation de Bonaparte, devenu Premier Consul, et elle fut communiquée par Talleyrand, son ministre des affaires étrangères, au ministre suisse à Paris. La Harpe, ainsi que ses deux collègues Oberlin et Secretan, avait été laissé libre et se retira à Lausanne. Mais, à la suite d'une accusation portée par lui contre Mousson, le secrétaire général du gouvernement helvétique, auquel il attribuait une part dans un complot contre l'État, l'ancien directeur helvétique fut arrêté à Lausanne par ordre de la commission executive pour être conduit à Berne (juillet). Mais arrivé sous escorte à Payerne, il trouva moyen de s'évader par une porte de derrière de l'hôtel de l'Ours (alors auberge de l'Olivier). « La fuite de La Harpe, » dit l'historien Monnard, son compatriote et son ami, c lui aliéna l'opinion ^ »

La Harpe disparaît alors pour quelques années de la scène politique, où il remontera avec éclat, corrigé de ses défauts, dont les plus saillants étaient son despotisme et son attachement à la France. Mais ce n'était certes pas un homme ordinaire que celui dont la plume élevée traçait le portrait suivant de son ennemi poUtique et de l'allié des Autrichiens, l'avoyer Steiger, mort à Augsbourg le 3 décembre ,1799. <i Honneur à la mémoire de ces hommes qui, bien qu'ils fussent dans « l'erreur, ont rajeuni la réputation d'héroïsme que s'était faite noire a nation à Neueneck, à Buren et à la Schindellegi. Honte éternelle à ces « gouvernants qui ont mis en jeu notre honneur national. Tu couvris a du moins ta faute par ton dévouement, vieillard vénérable, noble « ennemi dont l'adversité développa le caractère dans l'âge qui glace « les cœurs. Repose en paix sur la terre étrangère! les amis de l'indé- « pendance helvétique savent que tu n'étais point entaché des vices « repoussants de l'oligarchie. Ils savent que tu désirais le rapprocbe- « ment des partis et Toubli des injures '. »

Le parti républicain profita de son avènement au pouvoir pour abolir toutes les lois d'exception et de terrorisme, pour amnistier les déportés et autres condamnés politiques (16 janvier). Le clergé, qui avait été

^ Au Grand Conseil par 65 voix contre 38, et au Sénat par 43 contre 8. ' Monnard, Histoire de la Confédération suisse^ XVII, 25. ' F.-C. La Harpe, Mémoire justificatif ^ 14 janvier 1800.

humilié par la privation des droits civiques et laissé dans un état voisin de rindigeoce, recominença à faire Tobjetde la sollicitude du gouvernement. L'école de Pestalozzi reçut de nouveaux encouragements et la libre disposition du vieux châtean de Berthoud, ancienne résidence des baillis de ce lieu. Le patricien bernois lenner, diplomate habile, reçut la mission d'aller plaider auprès du régime consulaire la cause de la neutralité suisse. Il avait aussi à réclamer les indemnités dues par la France à la Suisse pour l'entretien de ses armées et dont le montsmt était évalué à 23 millions.

La loi du 10 novembre 1798, qui abolissait les dîmes, fut rapportée malgré l'opposition furieuse des patriotes.

La Commission executive élue pour remplacer le Directoire se composait tout entière de républicains ou unitaires modérés, Dolder, Savary, Glayre, Finsler, Frisching de Berne, l'ancien avoyer Durler de Lucerne, surnommé le Père des pauvres, Geschwind de St-Gall. Dolder avait été élu président du nouveau pouvoir exécutif.

Mais le parti vaincu au 7 janvier était encore assez nombreux dans les conseils pour entraver les opérations de la commission executive. L'attitude énigmatique du nouveau ministre de France Reinhard, qui avait remplacé Pichon, encourageait les mécontents. La loi qui abolissait les dîmes surtout, en irritant les populations, fournissait une arme redoutable aux mains de l'opposition. Des discours passionnés se faisaient entendre dans les conseils par l'organe de Souter de Zofingue, de Cart de Morges, de Gapany de Fribourg, de Rellstab et de Billeter de Zurich. Mais s'étant mise d'accord avec le gouvernement français, la commission executive résolut de compléter le coup d'État du 7 janvier par un nouveau qui s'accomplit en effet le 7 et le 8 aoilt. Les deux conseils, sous la pression de la commission executive, votèrent malgré eux un article constitutionnel qui substituait au Grand Conseil et au Sénat, établis en 1798, un Corps législatif unique de 43 membres qui devaient tons être ,pris dans son sein, sauf huit. La commission executive prenait le nom de Conseil exécutif, formé également de 7 membres dont quatre anciens, Dolder, Savary, Frisching, Glayre, et trois nouveaux, Zimmermann (de Brougg), Schmid (de Bâle), et Ruttimann (de Lucerne).

Ce coup d'État, comme les précédents, ne s'exécuta pas sans violence. Les troupes françaises, aux ordres du général Montchoisy, stationnaient dans les rues et les places publiques de la ville de Berne. Les patriotes des conseils, au nombre de 40, essayèrent de se réunir, mais se dispersèrent sans avoir rien fait, malgré tous les efforts de Souter de Zofingue pour les engager à résister à la force.

Quelques mois avant cette révolution^ Bonaparte, partant pour Tltalie, où il allait combattre les Autrichiens, avait passé par Lausanne. II 7 séjourna du 1 S au 17 mai 1800 et logea à Beau-Séjour dans la maison du banquier Haller, qu'il avait traité de fripon dans une lettre adressée au général Glarke, quatre ans auparavant (décembre 1796). Ce fils indigne du grand Haller remplissait alors les fonctions de ministre de la république Cisalpine et de commissaire du gouvernement français à Rome , où il s'était rendu odieux par ses ignobles procédés envers le pape Pie VI et des spoliations pareilles à celles de Rapinat en Suisse \

A cette époque, Bonaparte avait déjà demandé deui fois la cession du Vallais dont il avait besoin pour assurer ses communications avec l'Italie. Sans attendre la décision des autorités helvétiques et sans s'inquiéter des Vallaisans qui protestaient contre le démembrement de leur pays, Bonaparte y faisait construire cette magnifique route du Simplon destinée aux transports des armées françaises, mais dont le monde entier profite aujourd'hui. Pour vaincre la résistance des Vallaisans, le Premier consul recourait à un autre moyen moins brillant, qui consistait à accabler ce peuple de contributions et de mauvais traitements de tous genres. Le nom du général Turreau, choisi par Bonaparte pour remplir cette mission déshonorante, est resté en exécration dans ce pays qu'il opprima pendant l'espace de trois ans (de septembre 1799 à 180â). Toutes les représentations du gouvernement helvétique à ce sujet demeurent infructueuses.

Au reste, le nouveau Corps législatif, dont on avait eu soin d'exclure les patriotes flétris du nom de Jacobins, ne se signala guère que par ses mesures illibérales. Il supprima la publicité des séances et plaça les sociétés et cercles politiques sous la surveillance de la police. Le droit de pétition fut également restreint et les pétitions collectives, relatives à des objets d'intérêt public, furent interdites comme dangereuses pour l'État. Un vent de réaction soufflait de la France vers la Suisse.

La chute de La Harpe et l'épuration de l'Assemblée législative avaient

* On connaît les vers de l'abbé Delille dans son poème de la Pitié :

Haller, chantre sublime et frais de vos campagnes, Doux comme vos Talions, fier comme vos montagnes Et qui ne prévit pas que son hymen un jour, D'un cygne harmonieux ferait naître un vautour.

Voir sur Haller :* la Bibliothèque universeUe de Michaud. Cantu, Hisioire des Italiens, Paris, 1861, XI, 105, et Gonzenbach (August [von), Archiv far SchmeiMergescMchte, XIX, 102, 103, Zurich, 1844.

Page 1