PARTAGE DE LA GRUYÈRE
geoise. Une motion dans le sens de la liberté religieuse fut même présentée aux Deux Cents dans la séance du !«'' août 1542 et y réunit le chiffre imposant de 84 suffrages, entre autres celui de l'ancien avoyer Humbcrt de Praroman. Mais tremblante pour l'orthodoxie, la majorité forte de 1 10 voix rejeta avec colère la motion et prit des mesures énergiques pour maintenir l'intégrité de la croyance*. Toute la population mâle de la ville et des anciennes terres, convoquée dans la collégiale de Saint-Nicolas, dut faire profession solennelle de fidélité à la foi catholique. Ce serment fut exigé dès lors à plusieurs reprises. La prison, la confiscation des biens et l'exil punirent les réfractaires comme en 1523 et en 1530.
A l'extérieur toutefois et à l'égard de Berne, Fribourg continue à garder des ménagements que lui imposent tout ensemble, sa faiblesse, relative, son isolement géographique et la tiédeur des cantons catholiques.
C'était même déjà par suite de ce manque de secours du dehors qu'il s'était vu contraint de baisser pavillon devant son puissant voisin et de se contenter de la maigre part qui lui avait été faite dans la conquête du pays de Vaud*.
Le partage de la Gruyère, qui s'accomplit entre les deux États Tannée même de l'abjuration d'Orbe et de Grandson, peut servir aussi à expliquer la faiblesse de Fribourg dans ce conflit religieux.
Devenu maître au spirituel et temporel d'une grande partie du pays de Vaud et des provinces voisines du Chablais et de Gex, Berne méditait le projet d'y joindre encore le comté de Gruyère à titre d'ancien fief de Savoie.
Le comte Michel de Gruyère lui-même, prince chevaleresque, mais prodigue et obéré de dettes, faisait mine de vouloir vendre son comté aux Bernois. Il eût fait pièce ainsi aux Fribourgeois, ses coreligionnaires et ses alliés naturels, mais contre lesquels il avait conçu une si grande aversion qu'il ne se gênait pas pour écrire: « Je donnerais mon comté au diable plutôt qu'aux Fribourgeois. 3> Dans d'autres moments il parlait de vendre le pays à ses sujets et de les rendre aussi libres que les hommes des Waldstsetten. Après avoir employé tous les moyens imaginables pour
* Archives cantonales de Fribourg, Besatzungsbuch, à la date da 1*' août 1542. Parmi les rejetants figurent l'avoyer en charge Petermann Ammann, l'ancien ayoyer Laurent Brandenbonrger, le conseiller Petermann de Praroman, un d'Affry, on Week, un Gottrau, un d'Alt, des Werly, un Schaller, Claude de Montenach, le premier de cette famille qui se soit fixé à Fribourg.
* Archives cantonales de Fribourg, Bathsmanuàl, à la date du 25 septembre 1536. Extraits du curé François Girard.
mSTOIRE SUISSE, TOME n. 4
retarder sa chute, jusqu'à corrompre par argent les magistrats influents de Berne et Fribourg, il fallut bon gré mal gré en venir à la faillite \ Les Bernois et les Fribourgeois figuraient parmi les principaux créanciers du souverain de la Gruyère, ils s'entendirent pour stAhastet^ ses États.
Le partage s'opéra dans les premiers jours de novembre 1555. Berne s'empara des contrées situées au-dessus de la Tine (Château d'QEx, Bougemont, le Gessenay), Fribourg des contrées situées au-dessous de la Tine (Gruyère et Montsalvens). Les cantons copartageants promirent aux Gruyériens de respecter leurs franchises. Cette déclaration satisfit, si l'on en croit les actes officiels, le peuple de la basse Gruyère, mais non c^lui de la haute qui aspirait à former un canton. Berne ne jugea pas à propos d'accorder à ses sujets une indépendance qui, à part une notable diminution de territoire et de puissance, aurait été d'un dangereux exemple pour le Siebenthal et l'Oberland. La basse Gruyère elle-même se résignait évidemment à son sort plutôt qu'elle ne l'acceptait et ne prêta serment que par force aux baillis fribourgeois, comme la haute aux baillis bernois. Vingt ans après, la nouvelle de la mort du comte Michel retentissait encore comme un glas funèbre dans la vallée qu'il avait promis d'affranchir. Les nouveaux maîtres ne furent jamais populaires dans la contrée. Dans la partie du pays qu'elle s'était adjugée, Berne eut mille peines à introduire la Béforme. Comme celui du pays de Vaud, le peuple du pays d'Enhaut n'accepta qu'avec une extrême défiance des doctrines qui répugnaient à sa foi naïve et à ses mœurs joviales '.
6, I^atte des Calvinistes et des Libertins h Genève. Influence religieuse et politique de Calvin. — Genève devient la Rome protestante. (1586 h 1549.)
Lorsqu'on commençait à parler de la Réforme, Bonivard, interrogé par Messieurs du conseil sur ce qu'il pensait de l'introduction de la nouvelle doctrine à Genève, leur avait répondu hardiment : « Que par- « lez-vous de réformer, vous qui êtes si difformes ? Les ministres vous « procureront une réformation ensuite de laquelle il vous faudra punir <( les vices, ce qui vous fâchera bien, et à peine aurez-vous les ministres « que vous les chasserez arrière de vous. »
' Le comte Michel devait à tous les États de la Confédération, à des villes, à des familles, à des particuliers, voire même à de simples domestiques. Hisely, Histoire de la Oruyère, II, 415.
' Ruchat, Histoire de la RéformatioPM IV, 164. — • Vulliemin, Histoire de la Confédération, XI, 335.
La prédiction du prieur de Saint-Victor s'accomplit à la lettre. Aussitôt installés à Genève, Farel et ses collaborateurs travaillèrent à une réforme des mœurs que les troubles intérieurs avaient eu pour effet de relâcher considérablement. La persuasion ne suffisant pas à cette œuvre, les pasteurs eurent recours aux magistrats. Les danses, les festins, les jeux de dés et de cartes, les vêtements indécents furent prohibés, les cabarets fermés à la nuit tombante, l'adultère, passible auparavant d'une simple amende, puni d'une détention au croton (sorte de carcere daro). D'autres ordonnances contraignent tous les citoyens d'aller entendre le prêche et de recevoir la cène. Un formulaire de foi est introduit et chaque citoyen tenu d'y adhérer par serment.
 partir de la fin de juillet 1536, Guillaume Farel fut puissamment secondé dans son travail par un jeune réfugié de Picardie, nommé Jean Calvin qui s'était fait remarquer un au auparavant au colloque de Lausanne. Maître Jean Calvin ou Jehan Cauvin, dont la personnalité était destinée à jouer un si grand rôle dans l'histoire de Genève et du protestantisme en Europe, était petit de corps, maigre, pâle de visage, d'une constitution débile. Sobre, désintéressé, laborieux, infatigable, il se montra dans plusieurs actes de sa vie chagrin, impérieux et cruel, bien différent par conséquent de cet apôtre (Paul) avec lequel s'est plu à le comparer dans son enthousiasme un écrivain contemporain.
Les efforts de Calvin et de Farel avaient soulevé contre eux un parti [Kiissant. Les citoyens qui soupiraient en secret après le catholicisme, et tous ceux plus nombreux encore qui n'avaient cherché dans la Réforme qu'une Hberté plus étendue s'unirent contre les ministres. Farel et Calvin voulurent faire vider la ville aux Papistes et aux Libertins *.
Mais après de vifs débats, ces derniers l'emportent sur les Guillerwinsei les frères en Christ, noms qu'on donnait par dérision aux partisans des ministres. Jean Philippe et trois autres adversaires déclarés des prédicants sont élus premiers syndics. Le Petit-Conseil es^i renouvelé dans le même sens. Mécontents des changements que les réformateurs français ont introduits dans le culte, les Bernois se prononcent en faveur des Libertins. Défense est signifiée aux pasteurs de se mêler des affaires pubhques. Le jour de Pâques 1538, ceux-ci veulent prendre
^ Le nom de Libertins dans le sens de partisans de la liberté politique et religiease n'était pas nouveau. On s'en servait à Florence pour designer les ennemis des Médicis et les partisans de la république. Dans l'ouvrage intitulé : Quelques jMges d'histoire exacte {Genè\e, 1862), M. J.-B.-C. Galiffe prouve par les documents officiels que les anciens Genevois n'étaient pas plus immoraux que les réfugiés i>our cause de religion.
leur revanche et bravant l'ordre du conseil, refusent la cène aux citoyens. « Point de cène, s'écrient-ils, aux débauchés et aux ivrognes. » Les cris de mort aux ministres se font entendre dans les rues; les Deux Cents puis le Conseil général expulsent de la ville les audacieux prédicants (23 avril).
Au bruit des troubles de Genève, le clergé romain s'était pris k espérer un revirement favorable au catholicisme. L'ancien secrétaire des papes Léon X et Clément VU, l'illustre Sadolet, récemment élevé à la pourpre par Paul III (Farnèse) écrivait dans les termes les plus affectueux aux Genevois pour les engager à rentrer dans le giron de l'unité catholique. On fit au nouveau cardinal une réponse polie (28 mars 1539) *, mais Calvin se chargea de réfuter ses arguments.
Le départ de Calvin et de Farel n'avait pas disposé les conseils de Genève à plus de tolérance. Ils continuent après comme avant à punir de la prison ou de l'exil quiconque fuyait le prêche ou refusait de recevoir la cène. L'ancien syndic Balard, catholique de cœur, n'obtint la révocation du décret qui le chassait de la cité qu'à la condition de déclarer que la messe était une chose mauvaise *.
Au reste, la victoire des ennemis des réformateurs français fut de courle durée. Les dissensions continuelles et les prétentions de Berne à la souveraineté sur les cinq ou six villages qui dépendaient du prieuré de Saint- Victor provoquèrent une réaction violente. Trois membres du conseil, Luilin, Chapeaurouge et Monalhon envoyés à Berne, y avaient signé une convention en 21 articles qui reconnaissait les droits de ce canton. A la suite de nouvelles élections qui avaient amené au pouvoir les ennemis des Bernois, les trois magistrats signataires des articles sont misen jugement comme traîtres et condamnés à mort par contumace (:> juin 1540)».
Le lendemain 6 juin, qui était un dimanche, Jean Philippe, l'un des chefs des articulants ou partisans des 21 articles, avait soupe avec quelques-uns de ses amis politiques à l'hôtel de TAnge, pendant que d'autres soupaienl à ses frais à l'hôtel du Brochet. Ces derniers, en sortant un peu avinés, rencontrent des citoyens de la faction adverse et engagent une rixe, à laquelle Jean Philippe prend part avec ses compagnons et tue ou blesse plusieurs personnes. Mais cerné tout a coup par une multitude furieuse, il est réduit à s'enfuir et à se cacher sous une botte de paille dans une écurie, où il est saisi, traîné en prison à l'évêché et dé-
* Roget, Histoire du peuple de Genève, I, 147. « Ibid., 1,160.
3 Ibid., 226.
FAREL ET CALVIN A GENEVE. oli
capité sur Champel par sentence des Deux Cents, pour crime de lèsemajesté (10 juin). Tous les efforts des Bei^nois pour le sauver avaient été inutiles. — Ainsi périt victime de ses propres emportements et de la passion de ses ennemis, un homme qui avait porté deux fois le bâton syndical, rempli deux fois aussi les fonctions de capitaine général et rendu des services signalés k sa patrie*. Un des amis de Jean Philippe nommé Patru partagea son sort, quelques mois après (10 novembre); dix-huit autres furent jetés en prison, mais relâchés moyennant caution au bout de deux mois de détention.
Les Guillermins et frères en Christ triomphaient. Mais, pour consolider leur victoire, la présence de Calvin était nécessaire.
Le réformateur, placé à la tête de Téglise française de l'importante cité de Strasbourg et tout occupé des affaires religieuses de l'Allemagne, se montrait (comme on le voit par ses lettres à Farel) très peu désireux de rentrer dans la ville dont il avait été violemment expulsé trois ans quatre mois auparavant*. Il ne céda qu'aux instances réitérées des Genevois, auxquelles vinrent se joindre celles des amis de Calvin, Farel, Bucer, et les Strasbourgeois eux-mêmes. On désigna, pour négocier avec Calvin alors en séjour à Worms, le conseiller et nouveau capitaine général Ami Perrin, l'un des Libertins que son opposition aux Bernois rapprochait momentanément du réformateur. La négociation ayant abouti, Calvin rentra à Genève le 10 septembre 1541'.
A peine installé, l'énergique théologien se mettait à l'œuvre avec le zèle et la ténacité qu'il apportait à tout ce qu'il entreprenait. Il commença par organiser un nouveau dicastère composé de laïques et de pasteurs, et qui, sous le nom de consistoire, eut la police du culte, des mœurs et des familles. Quoique les ordonnances ecclésiastiques votées en Conseil général, le 20 novembre 1541, réservassent au Petit Conseil le droit de punir, on comprend l'influence du nouveau tribunal. Les plus innocentes plaisanteries passaient pour des blasphèmes; elles étaient punies
^ Roget, Histoire du Peuple de Genève, I, 231. Cet auteur, par sa remarquable impartiaUté, fait justice de Popinion qui voyait en Jean Philippe un conspirateur audacieux et n'admet pas non plus l'opinion contraire de M. Galiffe, qui fait du capitaine général la victime d'un coup d'État ourdi par les gouvernants pour se débarrasser d'un homme qui leur portait ombrage.
' « Depuis que, par la grâce de Dieu, écrivait-il en confidence à Farel, je suis
< dégagé, qui pourrait me blâmer de ce que je ne m'empresse pas de rentrer dans
< ce gouffre dévorant. Fussé-je même insensible à tous les dangers personnels, je
< ne pense pas que mon ministère puisse être d'aucune utilité à ce peuple ; vu le
< tempérament de la plupart des Genevois, je ne pourrai pas les supporter et ils
< ne pourront pas davantage s'accoutumer à moi » (21 octobre 1540). ' Eoget, Histoire du peuple de Genève, I, 312.
du fouet, du bannissement et d'autres peines, à l'arbitraire du juge. L'amende, la prison et l'exil étaient prononcés contre les papistes et tic(oMlr^5 qui priaient les saints et la Vierge. Afin qu'aucun délit n'échappât à la >igilance du consistoire, des gardiens des mœurs furent établis dans les communes et chargés de dénoncer toutes les infractions.
Beaucoup d'historiens ont prétendu, et nous avons dit nous-mème dans la précédente édition de notre histoire, que l'influence de Calvin s'était étendue à la constitution politique et l'avait fait modifier dans un sens plus aristocratique. Ainsi le Conseil général aurait perdu le droit d'initiative dès lors réservé aux Deux Cents, îesquels n'auraient également délibéré que sur la proposition du Conseil étroit des Vingt- Cinq. L'auteur de l'histoire du peuple de Genève a prouvé qu'on a beaucoup exagéré sur ce point le pouvoir du réformateur. Mais M. Roget lui-même nous montre Calvin intervenant, à titre d'expert, dans toutes sortes de matières étrangères à son office et de nature judiciaire ou politique, comme par exemple la question toujours pendante des prétentions de Berne sur certains villages genevois, et qui fut de nouveau l'occasion de troubles graves. Nommé membre d'une commission de huit membres en 1543, Calvin se prononça en faveur de Berne. C'est qu'il comprenait toute l'importance qu'il y avait au maintien de la bonne intelligence entre les deux républiques. Calvin avait pour adversaire dans cette question un des fils de Philibert Berthelier qui se déclarait disposé à perdre la tête plutôt que de souffrir la diminution des franchises de la ville. Bertheher ayant prononcé quelques paroles violentes contre Calvin fut enfermé à l'évêché. Vers le même temps un ministre du saint Évangile et savant distingué, le parisien Jérôme Bolsec, était banni de Genève pour avoir chansonné Calvin. Il avait aussi eu Taudace d'attaquer sa doctrine sur la prédestination, après le service divin où chacun était appelé à émettre son avis sur le texte du jour (22 décembre 1551). Il n'en eût pas été quitte à si bon marché, si Bullinger de Zurich et d'autres réformateurs de la Suisse allemande n'eussent rappelé celui de Genève à la modération *. A Berne gouvernement et clergé étaient d'accord à condamner la doctrine de la prédestination, et l'hostilité contre la doctrine allait jusqu'à celle de la personne de Calvin chez plusieurs des pasteurs de cette ville. Cependant l'organisation rigoureuse établie par Calvin en matière de culte et de discipline faisait murmurer le peuple genevois, surtout les fougueux enfants
^ Roget, Histoire du peuple de Genève, III, 157 .
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du quartier Saint-Gervais, foyer de toutes les émeutes. Un conseiller, Pierre Ameaux, osa parler contre numsieur Calvin, à souper, devant qudquas amis ; un autre, plus hardi, Jacques Gruet, afficha à la chaire de Saint-Pierre un placard en patois où Ton menaçait le ministre picard du sort du chanoine Werli, cet autre étranger qui avait voulu faire la loi à Genève. Dénoncé au consistoire, Ameau\ fut condamné à faire amende honorable sous une potence, en chemise et la torche au poing (1546).
Gruet, dans la maison duquel on avait trouvé des écrits impies, et qui avait traité Calvin d'hypocrite, eut un sort plus triste encore : il fut exécuté sur Champel (26 juillet 1547). Le glaive du bourreau fit tomber aussi la tète de Raoul Monnet, ancien secrétaire du Conseil, trouvé en possession d'écrits licencieux.
Quelques années plus tard, la flamme d'un bûcher dévorait le médecin et philosophe espagnol Michel Servet. Le crime de ce savant célèbre était d'avoir attaqué plusieurs dogmes du christianisme, entre autres !«• dogme de la sainte Trinité qu'il appelait avec audace un Cerbère à trois têtes. Comme plusieurs des penseurs les plus puissants de son siècle, ainsi que Thomas Campanella et Giordano Bruno, Servet était panthéiste*.
* Calvin rapporte que dans les discussions théologiques qui eurent lieu entre lui et Servet en présence des membres du Conseil, ils auraient échangé les paroles suivantes : « Maintiens-tu que nos âmes soient Dieu et qu'il y ait dans tous les « êtres une substance divine? — Je le maintiens. — Ce pavé que je foule est donc € Dieu? misérable 1 — Sans aucun doute. » Mais M. Roget {Histoire du peuple de GenècCy lY, 52) affirme que l'on ne peut s'en rapporter au témoignage de Calvin. L'acte d'accusation ne renferme rien de pareil et Servet professait pour le texte biblique une vénération que bien des chrétiens de nos jours taxeraient d'exagérée et de superstitieuse. Dans son livre en latin intitulé : Sestitution du Christianisme, Servet dit en propres termes : « Je trouve toute philosophie et toute science dans « la Bible. Le fondement de l'Église est que Jésus-Christ est le fils de Dieu. » Cest cependant là ce Jésus-Christ que Farel accuse Servet de ne pas reconnaître dans son récit du supplice de ce malheureux.
Les apologistes de Calvin ont cherché en vain à atténuer la participation du réformateur à cette tragédie. Bien des années avant que le philosophe espagnol vint à Genève, Calvin écrivait à Farel que si Servet s'avisait d'y paraître, il n'en sortirait pas vivant (1546), et non content de cela, Calvin dénonçait sept ans plos tard à l'inquisition de Vienne en Dauphiné les erreurs de Servet, prisonnier dans cette ville, et qui n'échappa déjà alors au bûcher que par la fuite (7 avril 1553). A Genève même, c'est au vu des 38 propositions extraites de l'ouvrage de Servet par Calvin que le philosophe espagnol fut condamné à périr dans les flammes et brûlé vif le 27 octobre. La participation de Farel à la tragédie n'est pas moins avérée. « Farel, dit à ce sujet un des apologistes de Calvin, M. Bungener, < eut le triste honneur de se montrer plus cruel que Calvin. » Au jugement de Bongener, la mort de Servet n'en était pas moins une nécessité politique, sociale et religieuse. On nous montre la plupart des réformateurs, le doux Melanchthon entre autres et Boisée, cet ennemi de Calvin lui-même, applaudissant au sanglant trépas
56 FAREL ET CALVIN A GEiNÊVE.
Calvin et Farel après lui cherchèrent en vain à arracher à Servet une rétractation de ses croyances. Bien que frappé d'épouvante à la pensée de l'horrible supplice qui l'attendait, l'infortuné philosophe refusa de se rétracter et fut exécuté sur Champel, sou livre attaché à ses flancs. Une couronne de paille ou de feuillage, enduite de soufre, couvrait sa tête. Il expira après une demi-heure de tourments en criant d'une voix lamentable : Jésus fils de Dieu éternel, ayez pitié de moi (le 27 octobre 15.53).
Farel arrivé de Neuchâtel , la veille, à la prière de Calvin, avait accompagné Servet au lieu du supplice et harangué la foule, mais sans pouvoir obtenir du condamné qu'il se reconnût coupable et retractât ses croyances.
Les Libertins, à leur tête Ami Perrin, que Calvin, dans sa correspondance avec Farel, nomme le César comique, auraient bien voulu sauver Servet. Perrin avait demandé au Conseil que l'affaire fût renvoyée aux Deux Cents. Mais ils ne réussirent qu'à attirer la foudre sur leurs propres têtes. Ami Perrin et quelques amis s'étaient permis, contrairement à la disciphne monastique établie par Calvin, de danser au son du tambourin dans une noce. Le parti des Libertins prit fait et cause pour les condamnés. Des séditions éclatèrent où Calvin, bafoué et honni, offrit comme Zwingli sa démission. Craignant pour l'œuvre de toute leur vie, Farel et Viret accoururent de Neuchâtel et de Lausanne, et ménagèrent une réconciliation entre les partis. Perrin et le réformateur se serrèrent la main et dînèrent ensemble, en signe d'amitié.
Le parti des Libertins, redevenu dominant, reprit le projet qu'avaient conçu las Eidguenots de 1 526, de resserrer de plus en plus les hens de Genève avec les cantons suisses et de faire recevoir leur \\\\e à titre d'alliée dans la Confédération. Le premier syndic et capitaine général. Ami Perrin, avait été chargé de cette négociation. Elle échoua, dit-on, parce que Berne ne voulait pas souffrir d'autre influence que la sienne sur ce territoire limitrophe du pays de Vaud.
En 1557, la négociation fut reprise avec ardeur et Genève envoyait
de Vimpie dont le venin infectait les églises. Il ne manquait cependant pas non plus dans les églises helvétiques d'abord, à Berne, Bâle, Coire, ni dans d'autres pays de l'Europe, d'hommes de cœur et de vrais chrétiens pour blâmer Calvin et écrire contre lui en prose et en vers. A Genève, il se trouva des personnes, et une femme dans le nombre, assez osées pour voir en Servet un martyr de Dieu. Cette femme paya de l'exil cette parole audacieuse. M. Roget cite beaucoup de lettres écrites à Calvin lui-même et de passages d'auteurs contemporains où la conduite de ce réformateur est censurée. Luther lui-même n'avait-il pas écrit ces parples significatives : < Brûler un hérétique est contraire à la loi du Saint-Esprit. »
à la diète de Baden le syndic Michel Roset qui, pendant un demi-siècle, devait être le représentant attitré de la ville du Rhône auprès des Suisses. Cette fcïis-ci Berne se montra plus favorable à ses alliés de Genève et joignit ses efforts aux leurs. La question avait été prise ad référendum, pour une prochaine diète. Michel Roset n'épargna ni démarches ni présents. Les magistrats des cantons cathohques acceptèrent l'argent, mais déclinèrent de nouveau, à deux reprises, en 1558 et 1560, la demande des Genevois.
Pour contre-balancer Tinfluence des Libertins qui lui pesait de plus en plus, Calvin avait imaginé de leur opposer les réfugiés français et autres alors au nombre de 10,000 à Genève, et il parvint à en faire admettre un grand nombre dans la bourgeoisie*. Bonivard, ennemi personnel de Perrin, auquel il donne les surnoms de Gracchus et de César, faisait cause commune avec le réformateur. Mais les Lthertins,pénéira.ni les vues de Calvin, mirent obstacle à ces réceptions et se portèrent même à des voies de fait envers les récipiendaires. A la tête des Libertins les plus ardents figuraient les deux Berthelier, fils du généreux martyr de 1519. Calvin les excommunie et leur refuse la cène (1554). Le conseil prend le parti des Berthelier. Calvin va plaider sa cause à Berne, avril 1555. Toute la ville est pleine de confusion et de désordre.
Effrayé et las de tant de troubles, le peuple se tourne contre les Lîberiins. Le jour de l'élection des syndics arrivé, il porte son choix sur des calvinistes décidés, qui éliminent trente membres des Deux Cents et les remplacent par des jeunes gens, adhérents aussi prononcés qu'eux du réformateur. Maîtres du gouvernement,* les calvinistes ouvrent alors toutes grandes les portes de la bourgeoisie aux réfugiés qui y entrent par centaines. Les Léertins s'exaspèrent. « Quoi ! s'écrient Perrin et Berthelier, c'est au prix de nos biens et de nos vies que la liberté de Genève a été conquise! Et des réfugiés français feraient la loi dans notre patrie! A la fin le roi de France sera bourgeois de cette ville. Plutôt quitter Genève, plutôt mourir que d'y vivre en esclaves. »
Une multitude irritée entoure l'hôtel de ville et obtient la promesse d'un conseil général (16 mai 1555). Mais une rixe, qui eut lieu le même
* 300 dans ane seule matinée, dont 200 Français, 51 Anglais, 25 Italiens et 4 Espagnols. De cette époque date l'établissement à Genève des Sencbîer, des Prévost, des Mallet de Picardie, des Trembley du Dauphiné, des Colladon du Berry, des Gandolle, des Yarro, des Michel i, Calandrini, Turrettini, Burlamaqui, Diodati de Lucques. La plupart de ces réfugiés étaient de familles illustres. Charles Diodati avait eu l'empereur Charles-Quint pour parrain et avait été tenu sur les fonts par le pape. Un autre filleul de Charles Y, le prince napolitain Carracciolo, marquis de Yic, était aussi au nombre des réfugiés.
soir entre les deux partis, sert de prétexte au conseil pour accuser de sédition les chefs des Ltbeftins et envelopper tout le parti dans une pros* cription commune. Prévenus à temps, le capitaine général Perrin et cinquante-huit de ses partisans parvinrent à se mettre en sûreté par la fuite. Moins heureux , Daniel Berthelier et trois autres tombent entre les mains de leurs ennemis. Les supplications des parents des accusés, l'intervention de Berne, les grands services rendus à la patrie par le père de Berthelier, rien ne put les dérober au supplice. Daniel Berthelier et ses trois amis politiques eurent la tête tranchée, les derniers en juin et en août, Berthelier le H septembre 1555. Les^ cinquante-neuf fugitifs furent condamnés à mort par contumace et exécutés en effigie.
La persécution s'étendit non seulement à leurs partisans, mais à tous ceux qui conservaient quelques relations d'amitié ou de commerce avec les bannis. La crise politique ne faisait pas perdre de vue à Calvin les intérêts de l'orthodoxie. En 1558, un libre penseur italien Valentin Gentilis fut condamné, comme antitrinitaire, à faire amende honorable en chemise, la torche au poing devant les syndics'.
Dans chacune des deux années 1558 et 1559, il y eut plus de deux cents procès criminels instruits à Genève? « Ils allèrent même jusqu'à « 300. Preuve que l'immoralité avait fait des progrès inouïs sous ce « régime destiné à l'anéantir. > Des centaines de familles quittèrent la ville comme au temps de la Réforme et firent place à des milliers de réfugiés venus de toutes les parties de l'Europe. La charge de capitaine général, deux fois fatale au parti dominant et qui donnait trop de puissance à celui qui en était revêtu, fut supprimée.
Une inscription, gravée sur plaque d'airain et placée au frontispice de la maison de ville, perpétua la mémoire de la victoire de Calvin et la chute de ses adversaires.
Après sa double victoire sur ses ennemis politiques et sur les dissidents rehgieux, Calvin règne sans contre-poids à Genève. Il emploie tous ses efiforts à consolider au dedans l'œuvre de la Réforme et à l'étendre au dehors par la plus active propa$:ande. Il fonde une académie destinée à procurer des pasteurs aux pays réformés (1559). Quatre églises nationales s'élèvent à Genève, une pour les réfugiés italiens, une seconde pour les Espagnols, une troisième pour les Anglais, une quatrième en faveur des Allemands et des Flamands*. Vingt-quatre imprime-
* J.-A. Galiflfe, II, 566. Voir aussi M. J.-B. Galiflfe, Quelques pages d'Histoire
exacte j p. 89.
' Les Espagnols se réunissaient à Saint-Gervais, les Italiens dans la chapelle des
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ries travaillent jour et nuit à répandre des écrits calvinistes, composés en diverses langues, dans tous les pays environnants. Calvin lui-même, prédicateur, théologien, homme d'État, organisateur de son église, trouve encore le temps de composer des traités de controverse et d'entretenir avec les principaux réformateurs une vaste correspondance qui embrasse aussi les princes favorables à la réforme dans toutes les parties de l'Europe \ En même temps il soutient et rallie les Huguenots de France par ses missionnaires sortis des académies de Lausanne et de Genève, et dont plusieurs donnent leur sang pour la foi évangélique réformée; il envoie ses seconds, Pieri'e Viret et Théodore de Bèze, argumenter au colloque de Poissy contre le jésuite Laine et le cardinal Duperron, qu'on a fait naître à Orbe comme Viret; il gouverne les églises françaises réformées de Strasbourg, Francfort, Londres et Amsterdam ; il donne aux Pays-Bas le politique Marnix, à l'Angleterre le théologien Pierre Martyr et le réformateur Knox à l'Ecosse, qui formait alors un royaume indépendant de la Grande-Bretagne*.
Centre d'un si grand mouvement intellectuel, et métropole théologique de tous les pays qui ont adopté la doctrine calviniste, Genève devient la capitale de la Réforme en Europe, et comme une sorte de Rome protestante dont Calvin était le suprême chef, l'oracle inspiré et infaillible.
Tant de travaux avaient épuisé la constitution frôle du réformateur. Depuis longtemps sa santé ne se soutenait plus que par le jeûne. En proie à la maladie qui devait trancher sa vie, souffrant d'un asthme et (le continuels crachements de sang, Calvin n'en accomplit pas moins jusqu'au dernier jour les fonctions de son ministère, se faisant porter au temple, à l'académie et au consistoire. Le 27 février, sentant sa fin prochaine, il fit ses adieux aux magistrats, et le lendemain aux minis-
Macchabées, les Allemands et les Flamands à Saint- Germain, les Anglais à Notre- Dame-la-Neuve. Parmi ces derniers figurent des noms connus, comme les Spencer, les Goxe, les Chamber, et les évêques d'Exeter, de Norwich, de Durham, de Salisbnry et de Glocester. Ce dernier, Hooper, rentré eu Angleterre sous le roi protestant Edouard, périt sur le bûcher sous le règne de Marie la Catholique. Trois prélats, Sands, plus tard archevêque d'York, Horne, évêque de Winchester, et Jewel, évêqne de Salisbury, trouvèrent un asile à Zurich et un protecteur dans Bullinger. Voir la correspondance de ces prélats, après leur retour en Angleterre, avec le chef du clergé zuricois.
* Marguerite, reine de Navarre ; Edouard VI, roi d'Angleterre ; Sigismond, roi de Pologne; Christian III, roi de Danemark; la duchesse de Ferrare, etc.
' Le lieu de naissance du cardinal Duperron a été placé àSt-L6 en Normandie, à Orbe, dans la vaUée de Joux et à Berne ou dans ce canton sans désignation spéciale. M. Albert de Montet (Dictionnaire biographiqtte des Vaudois et Genevois, 1877) se prononce pour le val de Joux.
très réunis autour de son lit de mort; scène touchante pour les cœurs genevois, et dont le pinceau d'un artiste a tiré le sujet d'un tableau grandiose*. Quelques jours après, il reçut la visite de Farel, accouru de Neuchâtel bien qu'octogénaire. Le 19 mai, Calvin voulut encore assister à la censure que les ministres exerçaient les uns sur les autres, et au repas qui suivait la cérémonie. Il expira le 27 mai 1564, vers les huit heures du soir, à l'âge de cinquante-quatre ans dix mois dix-sept jours. Il laissait par testament la petite fortune qu'il avait amassée à Genève, à ses parents, au collège et aux pauvres. Il fut enterré le lendemain, sans aucune pompe, comme il l'avait ordonné lui-même, au cimetière commun de Plainpalais, où tout Genève suivit ses funérailles.
La mort du plus grand chef de la Réforme fut suivie une année après de celle de l'homme qui avait été son précurseur et son principal soutien dans la Suisse française. Guillaume Farel s'éteignit k Neuchltel le 13 septembre 1565 à l'âge de 76 ans.
Viret, retiré à la cour de Marguerite de Navarre, y vécut jusqu'en
On donna pour successeur à Calvin, Théodore de Bèze, son ami et, après Farel, son principal collaborateur. Le chef de la Réforme l'avait fait venir de Lausanne, où il était recteur de l'académie, pour le placer à la tète de l'établissement analogue qu'il avait formé à Genève.
Esprit plus souple et caractère moins inflexible que Calvin, Théodore de Bèze ne laissa pas d'exercer jusqu'à sa mort, qui arriva en 1605, une grande influence sur cette ville et sur l'Europe réformée en général. Il prit une grande part aux affaires des protestants français, présida les synodes de La Rochelle et de Nimes, et demeura l'ami d'Henri IV, même après que ce prince, protestant de naissance et pendant une grande partie de sa vie, eut abjuré la Réforme pour monter sur le trône de France (1594). On disait à Genève qu'on eût mieux aimé vivre avec Bèze en enfer qu'avec Calvin au ciel. Mais bien que plus doux que son devancier, Bèze ne fit rien pour modifier la législation cruelle de l'époque et demeura fidèle aux traditions de son maître. On peut citer comme une des victimes de cette seconde phase du calvinisme à Genève le malheureux Spifame, de Lucques, ancien évêque de Nevers, décapité pour bigamie en 1568, mais dont le vrai crime paraît avoir été de négocier son retour à l'Église romaine. Trois ans auparavant, la quatrième femme de Bonivard avait été cousue dans
' M. Hornuûg.
QD sac et noyée comme adultère. La fuite seule probablement sauva le fameux philosophe et panthéiste italien Giordano Bruno, en passage à Genève, en 1580, mais qui n'échappait au bûcher à Genève que pour y monter vingt ans plus tard sous le pape Clément VIII, à Rome le 17 février 1600.
Les écrivains du temps nous dépeignent Théodore de Bèze comme un beau vieillard, dont une longue barbe blanche encadrait le visage serein et descendait jusque sur la poitrine. Il ne cessa ses leçons qu'à l'âge de 80 ans et montait même encore en chaire peu de temps avant sa fin pour expliquer l'évangile.
A LA PAIX DE WESTPHALIE (de 1564 ▲ 1648)
1. Réaetloii catholique en Europe et en SniBse. — RestttntioM des proTlnees de Gex et du Chablats h la Savote. — Charles Borromée ou établlBsemeni des Jésuites, de la nonelatnre et de la ligne d'or ou ligne borromée*
Pendant les premières années de la Réforme, le pape et les princes catholiques, absorbés par leurs propres querelles, et surpris par les progrès de la foi nouvelle, ne parvinrent pas à s'entendre pour en arrêter le cours. L'empereur d'Allemagne, Charles-Quint, fit à la vérité plusieurs efforts pour sauver l'ancienne croyance dans la Confédération. Il adressa divers messages aux gouvernements de Berne, de Genève et aux Deux Cents de Lausanne pour les engager à ajourner toute décision relative aux affaires religieuses, jusqu'à la réunion d'un prochain concile. Mais l'empereur, occupé chez lui de plusieurs guerres à la fois, conlre les Turcs, contre les Françiiis et les protestants d'Allemagne, ne pouvait être bien redoutable au dehors. On tint peu de compte de ses avertissements. Mais après l'abdication de ce monarque en 1556, la face des choses changea complètement. Son fils, Philippe 11, le prince le plus absolu et le plus hostile au protestantisme qui ait jamais régné, s'assit au trône d'Espagne, des Pays-Bas et d'ilalie. Paul IV (Caraffa), le grand protecteur de l'inquisition, et Pie V (Ghisleri), plus rigoriste encore et plus inexorable aux hérétiques, montèrent sur le Irône pontifical à quelques années d'intervalle. Les Guise, chefs du parli catholique en France, tenaient le gouvernail sous le faible règne de François 11. Enfin le duc de Savoie, Philibert-Emmanuel, fils de ce Charles III que François I**" et les Bernois avaient dépouillé de ses États venait de recouvrer par la brillante victoire de Sl-Quentin (1557) la partie de son duché conquise par les Français.
Tous ces princes réunirent leurs efforts en faveur du catholicisme. Ils furent parfaitement secondés par deux nouveaux ordres religieux, les jésuites et les capucins, fondés au milieu du XVI°»® siècle, et dont la tâche était de combattre le protestantisme, Tun dans les collèges et dans les cours principalement, Tautre par des missions à la campagne et parmi le menu peuple des villes. Le grand concile qui siégea pendant dix-huit ans (1545 à 1563) sous la présidence successive des légats de quatre papes \ dans la ville de Trente, aux confins de TAIlemagne et de ritalie, contribua beaucoup à la restauration de Tancienne Église. Il fixa sur plusieurs points la doctrine catholique, rétablit la discipline, épura les mœurs du clergé, et reconnut la nécessité de fortes études pour combattre avec succès la Réforme protestante. Un décret du concile prescrivit aux évêques d'établir partout des séminaires et des collèges pour l'instruction de la jeunesse.
Pendant que le catholicisme concentrait ses forces pour attaquer le protestantisme, celui-ci, qui avait perdu ses principaux chefs, se désunissait de plus en plus par toutes sortes de luttes politiques et personnelles. Les luthériens se querellaient avec les calvinistes; les pasteurs de Véglise libre refusaient de se soumettre à Véglise d'Étal établie par les gouvernements protestants. Ces luttes fréquentes en Allemagne ne Tétaient pas moins en Suisse. Le Pays de Vaud eut déjà alors ses pasteurs démissionnaires, à la tête desquels était le ministre Viret (1559). A Berne, où un pasteur allemand et luthérien était aux prises avec un pasteur suisse et zwinglien, on en vint jusqu'à tirer Tépée dans les Deux Cents. On eut beaucoup de peine à faire adopter aux églises réformées de la Suisse le formulaire commun rédigé par Tantistès de Zurich, Henri Bullinger, sous le titre de « Confession de foi helvétique » (1566).
La chasse aux dissidents de la Réforme, commencée par Calvin, continuait sous ses successeurs. Frappé tour à tour par Tinquisition catholique et par Tintolérance protestante, le célèbre capucin siennois Orchino, chef de l'église italienne, était proscrit comme favorable à la poljgamie, et son traducteur le Savoyard Chàtillon (Castellion) n'eut pas à se louer de la tolérance des théologiens de Genève et de Bâie; Valentin, Gentilis, deux autres sectaires italiens, et Gerwer, anabaptiste allemand, furent décapités dans les États de Berne comme hérétiques.
Le pape Paul IV jugea le moment opportun pour agir contre les hérétiques de Locarno, dont le voisinage paraissait dangereux pour les Mi-
» Paul III, Jules Iir, Paul IV, Pie IV.
lanais. La foi nouvelle avait été apportée dans cette contrée par Lélio Socin, (le Sienne, le chef de la secte des anlilrinitaires*. Chassé de cette ville par les cantons catholiques, Socin y laissait son disciple Beccaria de Milan qui continua son œuvre sous la protection du bailli, Baeldi de Claris (1542-1544). Mais le bailli Wirz d'Underwald,undeses successeurs, ardent catholique, entreprit d'arrêter l'invasion des nouvelles doctrines. Il assembla un colloque qui eut lieu le 5 août 1549, en présence du clergé et du peuple. Beccaria et à son exemple un certain nombre de familles persistèrent néanmoins dans l'hérésie, ayant à leur tête deux femmes distinguées, Barbe de Murait et Lucie Orelli. Les députés des cantons catholiques assemblés à Locarno n'étaient pas d'accord sur la marche à suivre à l'égard des novateurs. Pendant que les uns, comme Béroldingen d'Uri et Melchior Lussyd'Underwald, inclinaient à la douceur et voulaient se borner à admonester Barbe de Murait, d'autres parlaient de la jeter en prison. L'opinion de contraindre bon gré mal gré les Locarnais à rester fidèles à l'ancienne foi se fit jour également et avait pour elle la lettre du traité de 1531. Egide Tschoudi de Claris rappela le, décret de la diète qui prononçait l'exil ou l'abjuration pour les familles qui avaient adopté la foi nouvelle, et qui se trouvaient être alors au nombre de 86, comprenant 175 individus des deux sexes. « Ce décret était dur, dit un écrivain protestant, mais préférable à la contrainte autorisée par le Landfrieden de 1531*. »
Le 3 mars 1555 fut fixé pour le départ des luthériens locarnais. Ce jour-là, malgré les amas de neige qui couvraient la terre, ils émigrèrent en eflet, passèrent le Bernardin et allèrent s'établir, les uns en petit nombre dans les Grisons, d*autres au nombre de 1 1 6 à Zurich et à Bile où plusieurs des familles locarnaises, entre autres les Murait, les Orelli, les Pestalozzi devaient occuper un jour un rang élevé dans l'État et dans l'histoire delà civilisation. « Locarno, ditNizzola, écrivain « tessinois, éprouva de cette expatriation deux pertes cruelles, d'abord « une diminution de population et en second lieu l'anéantissement de son « industrie séricicole. ^ Â Zurich les réfugiés tessinois formèrent une commune religieuse avec Beccaria, leur ancien pasteur, pour maître d'école. Leur pasteur actuel était l'ancien général des capucins Occhino de Sienne^ admirable orateur, dont le visage pâle ressemblait à
^ Nizzola, Storia ahbremUa deUa Confed, svizzera d'A. Daguet. Lugano, 1872, 212. Selon Treclisel, Leîio Sozini, Heidelberg 1844, p. 190, Socin ne serait entré en rapport avec Locarno qu'en 1555.
' Blâmer, ^gidius TschucU, Jahrb, des fUst Vereim des Kanions Glana, 1871, Vn. Égide Tschudi a en plusieurs biographes, entre autres Ildephonse Fucbs (1805) et Jacob Yogel. Zurich, (1856).
celui d'un anachorète de la Thébaïde. Grâce aux réfugiés italiens, Zurich avait hérité des arts industriels qu'avait perdus Locarno.
L'humiliation des protestants eut des suites fâcheuses pour la puissance de Berne. Le duc de Savoie, Philibert-Emmanuel, un des plus grands capitaines du siècle, fier de sa victoire sur les Français, demandait la restitution des pays conquis en 1536 sur son prédécesseur, par Berne, Fribourg et le Vallais. Il se montrait décidé en cas de refus k employer la force. Les cantons catholiques, avec lesquels ce prince avait fait alliance en 1560, appuyaient la réclamation, soutenue également par l'Espagne qui se posait en médiatrice. Le principal des États protestants, Zurich, conseillait la restitution. Celle-ci ne se faisant pas assez vite au gré du duc, les partisans qu'il avait dans le pays de Vaud s'agitèrent; Berne dut faire enfermer le riche Lullin de Thonon, et confisquer les propriétés qu'il avait dans la contrée.
Mais les Vaudois s'étaient attachés à Berne et à leur nouvelle croyance. Ils se montrèrent en général tout disposés à combattre pour leurs nouveaux maîtres contre l'ancien. Cependant après maintes conférences à Neuchâtel, Thonon, Aoste, Fribourg, Lausanne, Nyon, les députés de 10 cantons, siégeant comme arbitres à Bâle, prononcèrent une restitution partielle des conquêtes bernoises (18 mai 1564).
11 s'agissait de faire accepter cette sentence à Berne où deux partis s'étaient formés-sur cette question importante. Le parti de la paix et de la restitution partielle avait à sa iè\e Tavoyer Hans Franz Naegeli et son collègue Jacob Steiger. Le parti de la guerre avait perdu son chef principal le vieux chancelier Zyro, dont le sentiment national autant que le zèle religieux excité par la proscription, se révoltaient à la pensée de l'abandon de pays devenus suisses et protestants par une occupation d'un quart de siècle.
Après d'orageux débats le parti de la prudence l'emporta sur celui de l'énergie. 40 voix seulement se prononcèrent contre la restitution qui réunit 1 49 suffrages.
Par le traité de Lausanne, du 30 octobre 1564, Berne s'engageait à rendre le Chablais proprement dit, le Genevois, le pays de Gex; il conservait, en revanche, le vieux Chablais (Vevey, Chillon, Villeneuve), Xyon, partie de l'ancien comté du Genevois et tout le territoire vaudois au couchant de l'Aubonne*. Le traité de Lausanne mit pour clause principale à la restitution que le duc de Savoie respecterait les franchises et la religion de ses anciens sujets dont un grand nombre avaient
^ Krûtii, eidg. AbscfUede de 1556 à 1586, à l'appendice, 1477.