‹ Histoire de la confédération suisseChapitre 7 sur 127 · HISTOIRE SCTSSE, TOME II · texte numérisé non relu

HISTOIRE SCTSSE, TOME II

embrassé le protestantisme. Berne et Fribourg, de leur côté, durent promettre de respecter les franchises des pays conquis, dont un traité subséquent plaça ]es droits et libertévS sous la garantie de la France (26 avril 1565) et de celle de l'Espagne (août de la même année).

La restitution du Chablais à la Savoie fut sui\ie de celle d'une partie des conquêtes vallaisaunes. Par le traité de Thonon (3 mars 1569), les dixains rendirent au duc Philibert-Emmanuel la ville d'Évian et la vallée d'Abondance, ainsi tout le territoire compris entre la Dranse et la Morge. Le duc, en revanche, consentit a leur laisser le mandement de Montbey, moyennant le renouvellement de l'alliance de 101 ans conclue eu 1528. Les Fribourgeois, plus favorisés encore que les Yallaisans obtinrent, non sans peine il est vrai, la conservation pleine et entière de leurs conquêtes, même celle du comté de Romont que réclamait vivement le duc et dont il continua à porter le titre. Philibert-Emmanuel chercha également à faire valoir les prétentions de sa maison sur Genève. Mais cette ville, dont la politique se résumait dans cette devise fière « nous maintiendrons » gravée au-dessus de ses armes, arracha à la Savoie, par la médiation de Berne et par un traité signé dans cette cité, la promesse de la laisser en paix (5 mai 1570). Le duc n'en restait pas moins convaincu de la légitimité de ses prétentions et faisait rédiger des mémoires destinés à convaincre les Genevois. « Mais quelle que fût, « dit un éminent écrivain savoisien, la force des preuves qu'on leur <r opposait, les Genevois avaient toujours une réponse en réserve et « c'était la meilleure : nous voulons être libres \ »

L'année qui suivit le traité de Lausanne, les cinq cantons catholiques signaient à Lucerne avec le pape Pie IV, une alliance par laquelle ce pontife s'engageait à leur payer 20,000 écus en bon or et à leur envoyer un corps auxiliaire de 1000 archers italiens, en cas de guerre. Cette alliance fut renouvelée par le pape Grégoire XIII non plus seulement avec les premiers, mais avec les sept cantons catholiques (3 mars 1573)*.

Toute la seconde moitié du XVI"* siècle est remplie des efforts du catholicisme pour étendre ses progrès au dehors et constituer au dedans une grande et vigoureuse unité. Dans ce mouvement de restauration, un prélat italien joue le rôle principal. Ce prélat, c'est Charlas Borromée, ou, comme les contemporains l'appelaient de son vivant déjà, Santo Carlo Borromeo. Neveu du pape Pie IV, archevêque de Milan et cardinal, il avait eu une grande part aux décrets de réforme catholi-

' Bumier, Histoire du Sénat de Savoie, I, 426. « Krûtli, eidg. AbscfUede, de 1556 à 1586, p. 510.

que rendus par ]e concile de Trente. I] s'en montra aussi le plus zélé [promoteur, non seulement dans la Haute-Italie, mais dans la Suisse méridionale, dont une partie (quelques bailliages du Tessin et Je val Misocco) rentrait sous sa juridiction archiépiscopale. Dans le double but de détruire les semences du protestantisme et de réprimer les mauvaises mœurs des ecclésiastiques de sa confession, il parcourut plusieurs fois son vaste diocèse et la Valteline, pays dépendant des Grisons. Dans rcs courses qu'il faisait à pied, avec des fatigues inouïes, à travers des défilés et des montagnes couvertes de neige, le vertueux cardinal couchait sur la paille des chalets, prenait à peine la nourriture suffisante pour soutenir ses forces, et s'entretenait avec le moindre villageois de ses besoins temporels et spirituels.

Lorsque la peste désola son diocèse en 1576 et enleva 47,000 personnes dans la seule ville de Milan, bien loin de s'éloigner, Charles Borromée visita les hôpitaux et porta les secours de la religion et de la charité aux malades. Aussi, vaincus par l'ascendant de son ardente et .sincère piété, des populations entières abjurèrent la Réforme. D'autres qui vivaient dans le libertinage se convertirent. Charles employait ordinairement les moyens de persuasion. Mais lorsque ca^^ moyens étaient infructueux, il ne reculait point devant les mesures rigoureuses et faisait avancer les inquisiteurs. Plusieurs autodafé marquèrent la présence du cardinal dans la yalteline(1568). Deux pasteurs, Francesco Cellario et son collègue Lorenzo Soncini périrent sur le bûcher en ItaUe où le cardinal les avait fait conduire \ Il faisait aussi la guerre aux livres et aux tableaux obscènes, dont un grand nombre furent livrés aux flammes. Dés 1571 , il chercha à introduire l'inquisition dans les bailliages italiens. Mais les cantons catholiques s'y opposèrent eux-mêmes; ils craignaient de se donner des maîtres. Il fut plus heureux dans ses négociations relatives à l'acceptation des décrets du concile de Trente. La plupart des cantons catholiques les acceptèrent, quant à la foi et aux dogmes, mais ncm quant à la discipline et aux rapports de l'État avec l'Eglise. Les immunités ecclésiastiques proclamées par le concile étaient contraires au Pfaffenbrief dQ 1370 et aux droits des gouvernements cantonaux*.

Le 7 août 1574, Charles Borromée parvint à établir les jésuites à

^ Moor, Historisch'Chronologischer Wegweiser, Chur, 1873, 69, 70.

- « Le Concile de Trente ne fut pas admis en Suisse, » dit l'avoyer Alt, l'auteur de VMsioire des HélvétienSy dans ses Mémoires inédits ou Hors-cPœuvre. « Proposé « au 200 à Fribourg, il y fut rejeté par trois fois, le 30 décembre 1561, le 25 « février 1562 et le 24 janvier 1568. L'évéque Duding essaya en vain d'y parvenir « par surprise. Il y fut renoncé dans toutes les formes, en 1742, par une déclara- « tioD formelle quMl m'a remise comme avoyer régnant. »

I.iicerne, et, cinq ans après, à y faire recevoir comme premier nonce à résidence fixe, l'évêque de Verceil en Piémont, monseigneur Buonhomi. Protégés par Buonhomi et par Tarchevêque de Milan, les jésuites se virent successivement installés à Porrentruy(1578),àFribourg(1581)et plus tard dans le Vallais. Un de leurs chefs les plus austères et les plus actifs, fondateur de nombreux collèges en Allemagne, Pierre Canisius, se fixa comme provincial à Fribourg, envisagé dès lors comme la métropole de Tordre en Suisse. Mais l'État de Soleure, fidèle à son caractère de modération, interdisait à Tardent controversiste la prédication sur son territoire.

Vers le même temps les capucins s'établissaient à Lugano, Altorf, Stanz, Lucerne, et de là dans toute la Suisse. Partout on confiait aux nouveaux venus les soins les plus importants du ministère sacerdotal; aux capucins la prédication populaire, aux jésuites la chaire des principales églises, la direction des congrégations d'ouvriers et Téducation de la jeunesse.

Non content d'avoir doté les cantons catholiques de plusieurs établissements d'instruction publique, Charles Borromée élevait à Milan un collège gratuit pour quarante-deux jeunes gens de cette nation (1579). Un des papes les plus favorables aux éludes qui aient occupé le trône pontifical, Grégoire XIII, contribuait pour 40,000 ducats à la fondation du collège helvétique, « ce cheval de Troie, disait un nonce, d où sortiront les vainqueurs de Thérésie en Suisse. »

L'influence de tous ces établissements ne tarda pas, en effet, à se faire sentir dans la Confédération. Fribourg', où s'étaient manifestés quelques symptômes de défection, fut affermi dans la foi"; le val Lanffon, ramené à la croyance de son prince-évêque, l'entreprenant et docte Christophe de Blarer. La politique et la religion s'unirent par des liens toujours plus étroits. Le pape Grégoire XIII protesta contre l'entrée de Genève et des Grisons dans la Confédération, par plusieurs brefs où se trouvent ces paroles véhémentes : « Loin de votre alliance, l'impie Genevois ! Timpie Rhétien ' ! » Soleure et Fribourg s'étaient montrés favorables à l'alliance genevoise, que le premier même avait déjà signée; les cantons catholiques ne leur laissèrent pas de lepos jusqu'à ce qu'ils eussent abandonné la cité du Rhône à son sort. Les députés de cette ville, le premier syndic Rosel en tête, eurent beau représenter à la diète les

' Kratli, eidg. AbscJUede de 1556 à 1586, 861.

* Voir Al. Daguet , Jost, Alex, ou Les souffrances (Vun protestant fribourgeois, Genève, Fick, 1866.

^ Arcfuv fiir die Schweiz, Beformathnsgescfuchte, II, 45 et suiv.

liens qui les unissaient aux cantons : « N'avons-nous pas, disaient-ils, ]e

- même Dieu, le même Christ, un baptême et les mêmes livres sa-

- crés. 1»

Une ligue séparée des six États catholiques avec la Savoie, le pape et révêque de Bâle> avait déjà été signée à Turin aux instances du nonce (^i578). Une ligue séparée plus importante fut conclue, huit ans après, k Lucarne (le 5 octobre 4 586), sous les auspices du nonce et cardinal Santorio qui dirigeait le mouvement catholique en Suisse de 1586 à f587. Ce prélat, napolitain d'origine, avait été Tàme de l'inquisition à Rome sous Pie V^ et dans son autobiographie restée manuscrite la Saint-Barlhélemy était appelée un beau jour pour les catholiques*. Ce nouveau Sonderbund fut décoré du nom de Ligue d'or, à cause des fruits qu'on s'en promettait pour la restauration de l'ancienne foi, et de celui de Ligue botromée, en l'honneur du grand cardinal, mort deux années auparavant dans sa ville archiépiscopale. L'un des articles du traité obligeait les États contractants k réduire par les armes et à punir celui d'entre eux qui permettrait à l'hérésie de prendre pied sur son territoire. Par un autre article, l'alliance borromée était déclarée supérieure à toute autre alliance plus ancienne'.

Ces dispositions violaient non seulement le principe de la souveraineté cantonale, consacré dans tous les traités précédents en matière religieuse, mais sapant la Confédération par sa base, elles déchiraient l'alliance éternelle de 1291, et brisaient en deux le corps helvétique. Les cantons évangéliques s'en émurent et firent des remontrances. lueurs députés parcoururent tous les cantons et furent reçus avec politesse. Mais leurs représentations restèrent sans effet, bien que faites avec bienveillance, ainsi que la proposition de rompre toute alliance étroite avec les princes étrangers, dont les États évangéliques comparaient la funeste influence k celle de Philippe de Macédoine sur la Grèce. « Ce que vous dites de Philippe de Macédoine et des Grecs, » dirent

^ Rankc, Die rômischen Pàbste, II, 229. Seulement Ranke s'est trompé en le faisant cardinal du titre de Sansevenua, ville du Napolitain dont il avait été nommé archevêque par Pie V, qui le créa cardinal du titre de Ste-Barbe en 1570. Trois fois il fut mis en élection pour la papauté et eut 30 voix en opposition à Clément YIII (Aldpbrandini). Y. Migne, Dictionnaire des cardinaux.

' Le texte de l'alliance borromée prend six pages dans V Histoire de Schwyz da curé Fassbind, IV, 11. II a été publié depuis dans les eidg. Abschiede de 1556 à 1586, Berne, 1861, Appendice, 1590, et porte en tête les noms des avoyers Louis Pfyffer et Fleckenstein, de Lucerne, des landammans Schorno et Ab-Yberg de Schwyz, de Schwaller, avoyer de Solouro, des trésoriers Wild et Gottrau de Fribourg, etc. M. Bluntschli en a donné une analyse dans son Histoire du Droit fiâéral.

les députés que les cantons catholiques envoyèrent à Zurich, « nous ( n'en dirons rien parce que cela s'est passé avant Jésus-Christ. « Maintenant, nous n'avons rien à craindre des princes catholiqua^ «< pour notre liberté. Nos alliances avec les puissances étrangères n'ont i( rien de dangereuiL ni de clandestin. Vous pensez que tout en diiïéu rant de formes religieuses, nous pouvons cependant vivre en paix. « Nous ne le pensons pas. Nous ne reconnaissons qu'une véritable «( église, cette église est celle à laquelle nous appartenons, qui fut aussi <( la vôtre et de laquelle vous vous êtes détachés. Aucune union réelle « n'est possible, si vous persévérez dans la séparation. »

On ne s'en tint pas là. Une année après la fondation du Sonderhund lucernois, le 12 mai 1587, on en conclut dans la même ville, devenue le vorort catholique, un nouveau avec Philippe II, roi d'Espagne et seigneur de Milan, dont las pensionnaires et les espions étaient si nombreux enSuisse, « qu'on en trouvait, » ditM. Vulliemin, « jusque dans les consistoires des villes réformées. » Le représentant officiel de Philippe II, Pomponio délia Croce, résidait depuis son arrivée en Suisse, en i 573, dans le chef-lieu du canton d'Uri, à Altorf. Tous les efforts du roi de France et de ses envoyés pour empêcher l'alliance espagnole furent vains. Elle fut jurée dans le dôme de Milan le 16 mai 1588. Soleure refusa de s'allier aux autres cantons catholiques et demeura fidèle à la France.

L'un des premiers fruits de celte politique extrême fut l'abandon de Strasbourg et de Mulhouse, deux alliées importantes du corps helvétique. Les cantons catholiques, joints à la minorité des bourgeois de Mulhouse, avaient essayé d'y rétablir à main armée l'ancienne croyance. 2000 hommes des cantons évangéliques, commandés par Louis d'Erlach, marchèrent au secours de leurs coreligionnaires, et prirent d'assaut cette ville, défendue en vain par les troupes des cantons catholiqua^. Ces derniers se vengèrent en excluant les Mulhousois des diètes et de leur alliance (1587). Ils refusèrent également de renouveler l'ancienne alliance avec Strasbourg, et la diète des XIII cantons se borna à déclarer que les Confédérés n'oublieraient jamais les bons services que cette ville leur avait rendus. Les Strasbourgeois durent se contenter d'une alliance séparée avec Berne et Zurich que chercha en vain à faire rompre l'empereur Rodolphe II d'Allemagne (1588)'.

Les liens des Suisses avec la ville impériale de Constance s'étaient brisés de la même manière plusieurs années auparavant. Son refus d'obéir aux édits de Charles-Quint et son adhésion à la ligue des prin-

* KrutH, eidg. Abschiede de 1556 à 15S6, 848.

ces protestants d'Allemagne avaient attiré les armes de Tempire sur cette malheureuse cité, qui fut prise, dépouillée de ses privilèges et rendue sujette de la maison d'Autriche (1548). Égarés par les haines confessionnelles, Suisses catholiques et Suisses protestants ne parvinrent pas à s'entendre pour sauver une ancienne alliée, dont l'annexion définitive eût donné à la Confédération une clef au nord, en même temps qu'un centre important au canton actuel de Thurgovie.

L'alliance espagnole eut des suites fâcheuses même pour la ville impériale de Besançon dont la combourgeoisie avec Fribourg et Soleure, expirée en 1533, avait été renouvelée en 1579 et derechef en 1584. Grâce k l'influence dont le roi d'Espagne jouissait à Fribourg, cette alliance fut rompue comme contraire aux droits de Sa Majesté catholique sur la Franche-Comté et sur Besançon en particulier *.

La politique confessionnelle suivie par les cantons suscitait des troubles à Appenzell et provoquait la séparation de cet État en deux demicantons hostiles (1587 à 1597).

Une décision de la landsgemeinde appenzellnise, rendue en 1524, obhgeait dans chaque paroisse la minorité à se soumettre à ce qu'aurait voté la majorité en matière religieuse. Nonobstant cette décision, plusieurs familles protestantes continuaient a habiter paisiblement depuis un demi-siècle le bourg catholique d'Appenzell, qui était le siège des autorités cantonales, et en quelque sorte la capitale de cet État mixte. Mais en 1587,à lasuite d'un séjour du nonce Buonhomi dans le canton et après l'établissement d'un couvent de capucins au bourg même d'Appenzell, la majorité catholique de cette paroisse insista pour obtenir l'exécution stricte de l'édit de 1524. Les protestants refusant de se soumettre, les catholiques résolurent d'en finir par le massacre des dissidents.

Le conseil paroissial, réuni le 15 mars à l'hôtel de ville sous la présidence du landamman Joachim Meggelin, cita à comparaître vingt-sept jeunes gens de la confession réformée pour les sommer une dernière fois de renoncer au prêche ou de quitter la commune. En cas de refus, les paysans attroupés devant l'hôtel de ville devaient les égorger, à un signal donné de la fenêtre par le landamman lui-même. Mais prévenus de ce qui se préparait, les réformés cachèrent des armes sous les pelisses dont ils étaient couverts, et au moment où le landamman Meggelin

* Eidg. Abschiede de 1586 à 1617, 127, III et 127. L'aUiance de 1579 est signée pour Besançon par Pierre Pétremand, Pierre Lambert, comme régents de la ville, Jean Nardin, ancien gouverneur, et Claude Marquis, 1*' conseiUer. L'alliance de 1579 portait la signature du chancelier fribourgeois Gournel, celle de 1584, le nom de son successeur, Guillaume Techtermann.

s'approchait de la fenêlre pour donner le signal du massacre, plusieurs d'entre eux s'élancèrent sur lui le poignard à la main. Le landamman effrayé crie alors par la fenêtre au peuple de se séparer, et les réformés purent se retirer sans péril. Mais dès ce moment les deux partis se firent une guerre acharnée. Persécutés dans les Rodes-Intérieures, où ils étaient en minorité, les réformés se firent persécuteurs à leur tour dans les Rodes-Ëxtérieures, où ils étaient en force. Â chaque instant on sonnait le tocsin, on courait aux armes, on prodiguait l'outrage et les voies de fait*. La question du calendrier grégorien que les catholiques acceptaient et que rejetaient leurs adversaires vint encore envenimer la querelle.

L'intervention de la diète divisée elle-même en deux camps religieux ne fit qu'ajouter au désordre. Les intrigues des ambassadeurs d'Espagne et de France, dont le premier désirait obtenir l'adhésion desÂppenzellois au traité de 1587 pendant que le second voulait l'empêcher, n'étaient pas faites pour améliorer la situation. Le peuple des Rodes-Extérieures en grande partie protestant se prononça avec unanimité contre l'alliance espagnole, qui avait pour elle la majorité dans les Rodes-Intérieures, peuplées principalement de catholiques. Enfin, après dix ans de troubles, le 8 septembre 1597, sept arbitres fédéraux prononcèrent la séparation de la population en deux parties, dont chacune aurait sa confession, ses autorités et ses institutions distinctes. Tous les réformés durent s^ retirer dans les Rodes-Extérieures ; les catholiques eurent la possession exclusive des Rodes-Intérieures. On procéda au partage du territoire, de l'arsenal, des bannières et des sceaux ^

Le partage fait, la population des Rodes protestantes se trouva être de 5959 âmes, et celle des Rodes catholiques seulement de 2782. Ainsi séparé en deux demi-États, comme Obwald et Nidwald, l'Appenzell continua néanmoins, comme l'Underwald entier, à ne former qu'un canton et n'eut également qu'un vote en diète. Ce vote, valide lorsque les deux parties parvenaient à s'entendre, s'annulait par le désaccord des Rodes-Intérieures et des Rodes-Extérieures. A peine la séparation était-elle accomplie, que les Rodes-Intérieures faisaient adhésion à l'alliance espagnole et à la Ligue d'or ou borromée (4598-4600) '.

La paix fut cependant troublée encore dans l'Appenzell. Conrad

* Zellweger, Creach. des appenzeîlischen Volk^, IV.

' Voir le traité de partage dans Krûtliet Kaiser, ddg. Abschiede de 1587 à 1617, appendice, p. 1861.

' Ibid., p. 1867 et 1877. L^ouvrage intitulé ArcMvJur Gesch. der schw. BeformaUon donne la date de 1596, 1, 775.

Tanner, protestant converti, qui avait servi Philippe II et la Ligue, s étant fait nommer landamman des Rodes-Inlérieures, voulut contraindre les Rodes-Exlérieures à accorder le libre exercice de leur culte aux six ou sept catholiques restés dans cette partie du canton. Il parvint à intéresser à ce projet quelques États de l'ancienne croyance; mais bientôt abandonné d'eux et de ses propres concitoyens, il perdit toute influence et tomba dans la plus affreuse misère. Il mourut sur la paille d'une étable en Thurgovie.

Un quatrième résultat des dissensions l'eligieuses fut de retarder définitivement pour trois siècles lannexion de Genève a la Confédération suisse. Depuis que cette ville s'était affranchie du joug de la Savoie, elle n'avait cessé de réclamer son annexion dans le corps helvétique. Sa demande, écartée d'abord par les vues ambitieuses de Berne, vint échouer ensuite, comme nous l'avons vu, contre la répugnance des cantons catholiques et la crainte qu'ils éprouvaient de perdre leur prépondérance numérique en diète.

La Suisse catholique n'avait plus à sa tête le landamman Egide Tschoudi. Ce grand magistrat, dont un service de 8 ans sous les drapeaux français', et l'excitation des partis religieux n!avaient pas été capables d'affaiblir le profond sentiment national, avait réussi à faire prévaloir la pohtique légale qui seule pouvait sauver la Suisse, sur la politique de sympathie confessionnelle qui, poussée à l'extrême, n'eût pas manqué de la perdre. Apologiste ardent des dogmes et de la hiérarchie catholiques, il ne se montrait pas moins jaloux de défendre les droits de l'État contre les prétentions exagérées de la cour de Rome. Champion éclairé de la nationalité, on l'avait entendu à la landsgemeinde de Claris, puis à la diète de Baden, plaider avec éloquence la cause de Genève et de son entrée dans la Confédération (1557). La même assemblée avait été témoin des efforts du noble landamman pour procurer le renouvellement du so^ment fédéral, cérémonie auguste et salutaire que la difficulté de s'entendre sur une formule commune aux protestants et aux catholiques avait fait tomber en désuétude depuis quarante ans. Il avait pour auxiliaire dans cette circonstance ce même landamman Meggelin que les événements d'Appenzell nous montrent sous un jour si différent et si hostile aux réformés. L'année suivante Tschoudi fut choisi avec le secrétaire d'État Escher de Zurich pour représenter la Confédération à la diète d'Âugsbourg, et obtint de l'empereur Ferdinand la confirmation des libertés suisses avec des lettres de

' De 1535 à 1548.

noblesse pour lui et sa famille qui n'en aurait, semblait-il, pas eu besoin, étant la plus ancienne famille historique de la Suisse. Mais Tschoudi s'était fait des ennemis ardents parmi ses compatriotes glaronnais et eut à subir de telles avanies qu'il quitta son canton et passa trois ans à Rapperschwyl. A la prière de la diète, qui lui prodigua les éloges, l'appelant « un homme sage, habile et plus entendu que tout autre dans c les aflaires fédérales, » l'ancien landamman consentit à rentrer à Claris en 4565 et y vécut encore sept ans, mais sans recouvrer son influence d'autrefois. La dernière intervention de ce magistrat dans les affaires cantonales en 1564 n'est pas regardée par son biographe glaronnais le plus récent comme ayant été heureuse. Tschoudi voulait qu'en échange de la liberté laissée k la paroisse de Schwanden de conserver le culte réformé, on prohibât ce culte à Claris même, le chef-lieu du canton. Il réclamait aussi pour la minorité catholique la moitié des fonctions publiques ou des autorités canlonalas. Les cantons catholiques eux-mêmes trouvèrent ces exigences excessives. Mais comme le fait observer le même biographe, si Égide Tschoudi en vieillissant s'est laissé emporter trop loin par l'ardeur des convictions religieuses, il n'en demeure pas moins Tune des illustres personnalités de son temps et le père de notre histoire nationale*.

Moins heureuse en tout cas et moins patriotique fut l'influence des deux hommes d'État qui héritèrent du crédit de Tschoudi dans la Suisse catholique. Louis Pfyffer, avoyer de Lucerne, surnommé le Roi des Suisses, et Melchior Lussy, landamman d'Underwald, comptent sans contredit par leurs faits d'armes parmi les plus brillants noms de notre histoire; mais loin d'imiter le désintéressement et la politique nationale de leur devancier, ils se laissèrent prendre aux séductions des cours et servirent d'instruments au fanatisme ambitieux de la ligue.

C'est à l'influence de ces deux hommes d'État que les jésuites et les capucins durent leur établissement sur la terre helvétique et que les nonces obtinrent une résidence permanente à Lucerne. L'alliance d'or, l'alliance espagnole et celle de Savoie, si dangereuse pour Genève, sont également l'œuvre de Lussy et de Pfytfer. Ils trouvèrent d'ardents auxiliaires de leur politique dans le savant chancelier Cysat', de Lucerne,

* Né en 1505, Tschoudi mourut le 28 février 1572.

' La biographie de Cysat, le grand chancelier, comme on l'appelle, a été écrite récemment par M. Hidber dans les Archives de la Société d^fûstoire de la Sttisse^ Xni. Les jésuites eux-mêmes reconnaissent devoir aux efforts persévérants de Cysat leur introduction à Lucerne et les libéralités qui leur en facilitèrent l'accès. L'avoyer Pfyffer à lui seul fît don à ces pères de 30,000 florins. Le palais Ritter fut mis à leur disposition par la ville. Deux fils du chancelier entrèrent dans

et dans d'autres magistrats influents, cpmme Michel Schorno et Gaspard Abybergde Schwyz, Martin Goltrau, à Fribourg, le chancelier de Staal et le commandant Walter Roli, à Soleure. Ce dernier, agent accrédité du duc de Savoie, était aussi le chef des pensionnaires espagnols en Suisse et l'expression la plus exaltée du parti ligueur, si Ton en juge* par le choix que Ton fît de sa personne pour aller complimenter le pape Grégoire XIII sur le massacre de la Saint-Barthélémy, qui coûta la vie à 30,000 protestants. Aussi peu soucieux de l'indépendance de sa patrie que des maximes de l'humanité, Roll proposait d'envoyer sur les galères piémontaises les vagabonds et les mauvais sujets de la Suisse \

Aux personnages que nous venons de nommer revint aussi le triste honneur d'aller solenniser dans le dôme de Milan, et au milieu d'un immense concours, l'alliance espagnole de 1587^.

t. FrsDçols de Sales oa restauration da eatltollclame dans le €liablalB et le Tallala. — Entreprises da due de Savoie contre Ijansanne et Genève* — li'lnterventlon d'Henri IV ■aave Genève abandonnée par Berne. — Son plan de confédération européenne.

Redevenu, par le traité de Lausanne (1564), maître de la rive méridionale du Léman, le duc de Savoie, Philibert-Emmanuel, jetait des regards de convoitise sur la rive opposée, où ïours de Berne avait supplanté ta croix de Savoie. Il n'était occupé jour et nuit que des moyens de rétablir sa souveraineté sur le bassin du lac, autrefois soumis tout entier à sa maison. Décidé, en attendant, à ne pas tolérer deux religions dans ses États, il fonde des collèges de jésuites à Annecy, Évian, Tho- Don et confie k un disciple de ces pères, le célèbre missionnaire et prélat François de Sales, la tâche difficile de ramener le Chablais à l'unité

l'ordre. Lai-mème, non content de se faire le panégyriste de leurs succès au Japon, dans un livre imprimé à Fribourg en Uechtland, se mit en rapport dans leur intérêt avec une foule de princes étrangers.- Il ne tint pas à cet homme que le pays de Vaud et Genève ne fussent rendus à la Savoie. Il travailla pendant 14 ans à cette restitution. W avait pour allié à Fribourg le chancelier Gournel, son collègue, et à Scbafifhouse le bourgmestre Meyer qui, bien que chef d'un État protestant, tirait ane pension de la Savoie. En ce qui concerne la France, tous les vœux de Phomme d'État lucernois étaient pour que le roi d'Espagne ou le duc de Savoie pût s'asseoir sar le trône et en exclure le Béarnais qui, même après sa conversion, n'était à ses yeux qu'un huguenot déguisé. La politique contraire du pape fut toiyours pour lui une énigme. Les tendances extrêmes du chancelier lucernois ne l'empêchaient pas d'entretenir des relations de science avec les naturalistes et les historiens des cantons protestants. Né à Luceme en 1545, d'une famille originaire de Milan, il y ferma les yeux en 1614.

' BHdg. Abschiede de 1556 à 1586, 496.

' Le 16 mai 1588. Eidg, Ahschiede de 1586 à 1617, lOSi

religieuse. Esprit poli et très cultivé, plein d'onction, d'éloquence et de chai'ité envers les pauvres, François de Sales devait être le Borromée des pays romands. Tout jeune encore, il avait donné la mesure de son zèle pour le salut des âmes, en pénétrant seul dans la demeure de Théodore de Bèze k Genève, pour essayer de le ramener à l'ancienne croyance, au grand scandale des exaltés, du capucin Chérubin de Thonon entre autres, qui lui reprochaient aussi le nom de frères qu'il donnait aux hérétiques.

Mais ses efforts auprès du successeur de Calvin n'eurent pas plus de succès que n'en avaient eu auprès du célèbre réformateur lui-même les démarches de Sadolet, évêque de Carpenlras, dont nous avons déjà parlé comme d'un des hommes qui ont le plus honoré la pourpre romaine.

François de Sales ne fut guère plus heureux au commencement dans le Chablais, où (comme il l'avoue lui-môme dans une lettre adressée au zélé provincial des jésuites de Fribourg, le père Canisius), au bout de neuf mois de prédication et d'efforts, il n'avait encore réussi k convertir que neuf personnes*. A la fin cependant, assisté des missionnaires jésuites et capucins, il parvint k rendre au catholicisme cette province terrifiée par les menaces du duc et les occupations militaires.

L'apôtre du Chablais reçut en récompense de ses travaux le titre à'évéque de Genève, titre purement honorifique depuis l'introduction de la Réforme. Mais le duc Philibert-Emmanuel se promettait bien d'en faire une réalité, s'il réussissait k s'emparer de cette ville.

Ce prince étant mort en 1580 avant d'avoir pu mettre k exécution ses projets de conquête, son successeur, Charles-Emmanuel, beau-fils du roi d'Espagne Philippe II, que ses qualités guerrières firent surnommer le Grand ou le Père des soldats, les reprit avec plus d'ardeur et de constance. H employa d'abord les négociations et fit faire aux magistrats genevois des offres d'argent magnifiques. Le syndic Michel Roset devait recevoir pour sa part 45,000 ducats*. C'était le chef le plus habile de la république, et celui qui avait le plus travaillé pour faire recevoir Genève dans l'alliance du corps helvétique. Récemment encore, il avait tenté une nouvelle démarche auprès des cantons catholiques, et s'était attiré cetle réponse foudroyante du colonel avoyer Pfyffer, le roi

* Lettre latine datée de juin 1595 et dont le brouillon existe au couvent de la Yisitation à Annecy.

' 150,000 francs ancienne monnaie. Roset, réélu quatorze fois syndic de la république, la représenta quatre-vingt-quatre fois aux diètes suisses et dans d'autres missions diplomatiques.

des Suisses : a Je voudrais que Genève fût exterminée. » Roset n'était pas de ces magistrats que Ton peut corrompre. Les propositions du prince savoyard furent rejetées avec mépris.

Déçu dans son espoir, Charles-Emmanuel se vengea sur les villages voisins de Genève où ses soldats commirent d'effroyables horreurs, prélude du sort qu'il réservait à cette ville. Enfin, il allait cerner Genève de concert avec les Waldstaetten, l'Espagne et le pape Sixte V, lorsque ce pontife, craignant la prépondérance de Philippe II, rappela ses troupes. Berne envoya à la hâte 2000 Vaudois pour défendre son alliée. Une conspiration ourdie par Lapoype et Balard, indigne petit-fils d'un excellent citoyen *, échoua également et se termina par la mort des coupables.

Le duc n'ayant pas réussi dans ses tentatives contre Genève, tourne ses vues vers Lausanne, où la Savoie avait conservé de nombreux partisans parmi les^ gentilshommes de cette ville. L'un de ces derniers, Isbrand Daux, seigneur de Crissier, était bourgmestre de Lausanne. Il prend la direction d'un complot qui avait pour but de Uvrer la ville aax soldats piémontais, lombards et grisons cachés k Thonon et à Ripaille. Dans la nuit du 11 au 12 décembre 1588, 1400 hommes, débarqués à Vidy et à Ouchy, devaient marcher sur Lausanne, massacrer le bailli, les autres fonctionnaires et toutes les personnes connues par leur dévouement à Berne. Le châtelain de Chillon, Bouvier, s'engageait à livrer le château au duc de Savoie. Mais les éléments combattent pour Berne et une violente tempête empêche la descente des soldats savoyards. Toutefois le coup de main n'était que différé, lorsque le bourgmestre, par une indiscrétion commise dans un repas, informe de ce qui se passait un de ses cousins, nommé Henri de Crousaz, noble vaudois qu'il désirait faire entrer dans la conjuration. Ce dernier, saisi d'effroi à la pensée de la Saint-Barthélémy qui allait ensanglanter Lausanne, dénonce la conjuration au bailli. L'alarme est donnée dans la ville. Le bourgmestre et ses complices n'ont que le temps de s'enfuir par le lac sur la rive savoisienne. Deux des chefs cependant tombèrent entre les mains de Berne, qui les mit en jugement et les condamna k avoir la tête tranchée. C'étaient l'ancien banneret Tronchet et Claude Espaulaz natif de Thonon ' .

Voyant la trisie issue de l'événement, le duc prit le parti de désavouer les conjurés. Mais poussé par la France et Genève, Berne déclare

* Voir la notice de M. Chaponnière, en tête de la Chronique de Balard j éditée par ses soins. 1584.

' Yerdeil, Histoire du canton de Vaitd, II, 160.

la guerre à la Savoie. Il est soutenu par les cantons réformés, et par le Yallais et Soleure tout dévoués à la France. Un ambassadeur du roi Henri III, alors brouillé avec la Ligue, Harlay de Sancy, s'offre à commander les troupes qui marchent contre la Savoie, et à reconquérir le Chablais et Gex pour le compte de la république bernoise. Bernois, Genevois, BAlois, Glaronnais, Giisons, Soleurois, Zuricois, Neuchâtelois sont accourus en armes. Avec 10,000 hommes qu'on confie à ce diplomate-général, il prend en effet Thonon, Ripaille et remporte d'autres avantages. Mais tout à coup il quitte brusquement le théâtre de la guerre, à la tête de ses 10,000 guerriers, pour aller rejoindre près de Paris Henri III et Henri de Navarre *, coalisés contre la Ligue. De leur côté, les Vallaisans, qui s'étaient avancés jusqu'à la Dranse, se retirent sur leur territoire.

Tout le poids de la guerre retombe alors sur Berne ei Genève, dont les cohortes font bonne contenance sous le commandement intrépide de Louis d'Erlach et du syndic Varro, aussi habile homme de guerre que profond physicien. Mais l'approche de Charles-Emmanuel, qui passe les monts à la tète de 15,000 cavaliers et fantassins de nations diverses, milanais, espagnols, savoisiens, bourguignons et suisses des petiL^ cantons, change totalement la face des affaires. Le parti de la paix, dirigé par l'avoyer Jean de Wattenwyl, dont la famille entretenait d'étroites relations avec la cour de Turin, l'emporte à Berne sur le parti de la guerre, à la tête duquel étaient les d'Erlach et l'avoyer de MuUinen. Pendant que les Enfants de Genève et les miliciens vaudois se couvraient de gloire aux avant-postes, Wattenwyl, investi du commandement de l'armée bernoise, négociait à Nyon une paix déshonorante (1 1 octobre 1589). Par un article secret de ce traité, Berne abandonnait Genève au duc et promettait même l'appui de ses lances pour la réduire. Les syndics Roset, Varro et Gallatin s'élant présentés devant les négociateurs pour défendre les intérêts de la cité sacrifiée, furent congédiés avec ces paroles hautaines : « Apprenez à vous passer de Berne, comme Berne se passe de vous *. »

Depuis quelque temps déjà, la conduite équivoque du petit conseil.de Berne excitait un vif mécontentement parmi le peuple de ce canton. Lorsque la clause secrète du trailé de Nyon eut transpiré dans le public, l'indignation fut à son comble. L'Oberland, l'Argovie bernoise, dont les braves habitants s'étaient montrés prêts à se dévouer corps et biens

^ Henri IV.

' Voir le traité de Nyon en français dans Krfttli et Kaiser, eidg. Ahschiede de 1587 à 1617, et commençant ainsi : « Au nom de Dieu le Créateur. » 189.

r.UERRE DE LA SAVOIE CONTRE GENÈVE ET VAUD. 79

pour la cause de Genève, firent entendre au gouvernement des représentations aussi honorables pour ces contrées qu'elles Tétaient peu pour les gouvernants dont la politique versatile avait provoqué ces adresses. Le pays de Vaud ne resta pas en arrière; ses députés, réunis en assemblée générale, supplièrent TÉlat de Berne de considérer que Genève était le boulevard et le plus beau fleuron des cantons. Le chef du clergé zuricois, Tantistès Stnmpf,dans une lettre au chef du clergé bernois le doyen Mùslin, ne se gênait pas pour qualifier de honteuse et de vénale, la politique carthaginoise des gouvernants bernois. Le 18 octobre 1589, an soulèvement éclata à Berne comme celui qui avait eu lieu en 1384. L'avoyer de Watlenwyl s'enfuit à Gléresse. Des hommes ayant été envoyés pour le saisir, le 6 novembre, il leur échappa en passant au milieu d'eux, déguisé en valet d'écurie et portant une botte de paille sur la tête. De Bieime où s'était réfugié l'avoyer déchu (on l'avait remplacé par un Mullinen) il demanda à plusieurs reprises un sauf-conduit pour se rendre à Berne et présenter sa justification. Absous du crime de trahison par ses collègues et complices du petit conseil, le 9 mars 1590, Waltenwyl resta néanmoins exclu de ce corps et mourut en 1604*.

Organes plus fidèles de la volonté populaire, les Deux-Cents cassèrent le traité de Nyou (3 mars 1590). Messeigneurs du petit conseil n'en prirent pas moins sur eux d'assurer le duc de leurs intentions pacifiques et d'abandonuer Genève à son sort. Heureusement pour cette cité, l'avènement d'Henri IV au trône de France lui donna un protecteur puissant qui la fournit de nombreux défenseurs et de vaillants capitaines. € Je ne suis pas votre roi, disait Henri IV aux députés de Ge- « nève, mais vous trouverez toujours en moi un père'. » La reine d'Angleterre, Elisabeth Tudor, joignit ses subsides à ceux des villes calvinistes de la Hongrie et de l'Allemagne. « La cause de Genève, disait < Elisabeth, estla cause de l'Évangile. » Elle avait é'^rit aux cantons suisses en faveur de Genève (sept. 1583)\ Le prince d'Orange [ïlaidait la cause de cette ville auprès des états généraux de Hollande et en obtenait l'envoi de sommes considérables évaluées à 400,000 livres*. La guerre qui éclata peu après entre Henri IV et le duc de Savoie semblait devoir procurer de grands avantages à la république genevoise. Mais au traité de Vervins qui termina la lutte, Henri IV se borna à réserver

* Gelzer, Die drei lezten Jahrhunderte der Schtoeizergeschichte. Âarau, I, 139. ' Spon, Histoire de Genève, I, 474.

* Krûtii, eidg. Abschiède île 1556 à 1586, 809.

* M. l'archiviste Heyer, de Genève, évalue à 1,200,000 livres au minimum les sommes envoyées par les états généraux de Hollande aux Genevois à la fin du XV!'"* et au milieu du XVII"»« siècle.

l'indépendance de Genève et prit pour lui le pays de Gex, conquis par les Genevois onze ans auparavant et dont la perte a ôté à la Suisse une de ses frontières naturelles les plus importantes.

Le traité de Vervins avait rendu la sécurité à la république eu France. « Mais Topinion catholique favorisait, dit un écrivain savoisien, « une agression immédiate contrôla ville de Calvin*. » Charles-Emmanuel en profita pour tenter, au mépris du droit des gens, le fameux coup de main connu dans l'histoire sous le nom de TEscalade.

Dans la nuit du 12 décembre i60â, une armée de 8000 hommes file en secret sur Genève; les généraux savoisiens*, prenant les devants avec un corps d'élite, s'approchent des murailles et plantent leurs échelles dans le plus grand silence. Des missionnaires jésuites, le fameux père écossais Alexandre Haym à leur tête', encouragent les assaillants en distribuant des amulettes : « Montez hardiment, disent-ils aux soldats, chaque échelon est un pas vers le ciel. » Déjà 200 Savoyards étaient parvenus sur les remparts; d'autres avaient pénétré dans la ville endormie, et des milliers d'hommes armés accouraient de Plainpalais vers la porte qu'on allait leur ouvrir. Mais un coup de feu, tiré par une sentinelle, éveille les citoyens et un soldat vaudois du nom de Mercier arrête l'ennemi du dehors, en faisant tomber la herse. Au moment de se jeter dans la ville, l'un des chefs des assaillants manque d'audace et de coup d'oeil. « Ceux qui avaient pénétré dans la place luttent en « désespérés, contre un peuple de héros en chemises, armés d'outils, « de pertuisanes, et succombent, grâce à l'inertie des troupçs régulières « que d'Albigny n'ose pas lancer à l'assaut*.» Un combat acharné s'engage dans les rues. Enfin, les Savoyards vaincus se retirent, en laissant 300 hommes sur le carreau, au moment même où Gharles-Em-

' Burnier, Histoire du Sénat de Savoie^ I, 509. Cet auteur cite les vers de Ronsard, où Genève est appelée :

« Misérable séjour de toute apostasie, < D'opiniâtreté, d'orgueil et d'hérésie. »

• Brunaulieu, d'Albigny, Jean de Wattenvyl (cousin de l'avoyer). Ce dernier se cassa la jambe dans l'assaut. Mais sa coopération à l'escalade lui valut son élection à l'évèché de Lausanne. U est même le premier évéque qui ait obtenu l'autorisation du gouvernement fribourgeois de résider dans la capitale de ce canton (1613). Le duc de Savoie, en qualité d'ancien souverain du pays de Yaud, revendiquait le droit d'élection et l'a exercé jusqu'à notre temps toutes les fois qu'une influence plus forte ne l'emportait pas à Rome sur celle de ce prince, qui devint, comme on 8»t,roi de Sardaigne au traité d'Utrecht en 1713.

' Dans une notice de M. Th. Claparède sur ce jésuite, il est appelé Hame, Hume ou Haym. — Ce religieux écossais avait été mis à la question et expulsé de France comme complice du régicide Jean Châtel.

* St-Genis, Histoire de Savoie, H, 237.

manuel arrivait sur le thé;Ure de révénement pour jouir de la victoire et faire à Genève une entrée triomphale.

Genève sauvée n'eut à regretter que 17 des siens, parmi eux le noble ancien syndic Chanal, qui avait oublié sa vieillesse à la vue du danger que courait son pays. Les noms de ces patriotes furent gravés sur la pierre et méritent en effet de vivre dans le cœur de tous les amis de la liberté*. Mercier obtint, en récompense du service signalé rendu à la ville, le poste de confiance de gardien du port et de la fermeture des chaînes qui en défendaient l'accès pendant la nuit.

Tout ému du péril auquel il venait d'échapper d'une façon presque miraculeuse, le peuple genevois se porta en foule à Saint-Pierre, où Théodore de Bèze, alors sourd et octogénaire, entonna le psaume 124 (|ui se chante encore à chaque anniversaire de TEscalade. A l'enthousiasme de la délivrance succéda ensuite chez les Genevois la soif de la vengeance. Soixante-sept Savoyards tombés entre les mains des citoyens dans les rues de la ville furent pendus sans miséricorde, leurs têtes ex- [ïosées sur les remparts, les corps jetés au Rhône. Le syndic de la garde, Blondel, accusé de connivence avec le duc, fut roué sur la place publique.

L'entreprise du duc de Savoie souleva contre son auteur toute l'Europe protestante, et donna lieu à un grand nombre de chants enthousiastes ou satiriques. De tous côtés affluèrent les offres de secours, les envois d'argent; les villes suisses prirent les armes. Craignant une guerre générale, la France, l'Espagne, le pape et les Confédérés se réunirent pour dicter la paix aux deux parties belligérantes. Elle se fit à Saint-Julien le 21 juillet 1603 *. <i Cependant, dit un historien suisse, tant que Charles-Emmanuel vécut, il y eut toujours quelque trahison ourdie contre Genève'. » Trames expiées, il est vrai, par la mort tragique de tous les aventuriers qui s'en mêlèrent. La mort de Charles- Emmanuel elle-même ne mit pas fin aux attentats dont le dernier eut lieu en 1715 ; c'était le cinquième.

Perdue sans retour à Genève et dans le pays de Vaud, la cause du catholicisme courut aussi de grands risques dans le Vallais. Les doctrines

* C'étaient Vandel, Gallatiii} Mercier, Monnard, Humbert, Guignet, etc.

* Ce traité est dansKrûtli et Kaiser, «J^f. Abschiede,p. 1898. On trouve parmi les signataires de l'acte le chevalier J.-J. de Staal pour Soleure, le landeshanptman Schuler pour Glaris, le bourgmestre Meyer pour Schaffhouse, Nâf, landamman, pour Appenzell, et pour Genève Michel Roset, seigneur de Châteauvieuz, Lect, seigneur (le Confignon, Jean Sarrazin et Jean de Normandie , docteurs es droit et conseillers.

* Vulliemin, Histoire de la Confédération, XII, 366.

œSTOIlUi SUISSE, TOMS II 6

8i LA RÉFORME DANS LE VALLAlS.

|)roteslantes avaient fait des progrès extraordinaires dans ce pays depuis le milieu du XVI"® siècle. Ces doctrines y avaient été introduites, dans la partie française, par les gens d'Aigle, et, dans la partie allemande, par Thomas Plater et d'autres Haut- Val laisans qui étudiaient gratuitement à Berne, à Zurich et à Bâie. Bientôt elles comptèrent des adhérents dans chaque dixain et dans toutes les principales familles. Le banueret Jean de Platéa, le plus riche des Vallaisans, encourageait de ses libéralités une société formée pour étudier la Bible. Les pasteurs de Lausanne et de Genève parcouraient le pays. Les principaux personnages de Brigue se réunissaient pour chanter des psaumes dans la maison du capitaine général ou grand bailli Pierre Stockalper \

En 1551, les deux partis se balançaient tellement dans le pays, que la dièle vallaisanne en vint à proclamer la tolérance générale. Une députation des cantons catholiques se rendit de dixain en dixain pour faire révoquer cette décision. Mais elle ne trouva d'écho que dans celui de Couches. A Louèche-les-Bains, la messe fut supprimée (1567). Les portes de la ville de Sion furent fermées au nonce Buonhomi évêque de Verceil (1580). L'introduction du calendrier grégorien par l'évoque d'accord avec le nonce, contribua à irriter les esprits. Plusieurs dixains refusèrent de le recevoir, et le Vallais eut pendant un certain temps deux calendriers. Pendant ce temps, la communaulé protestante de Sion faisait de nouveaux progrès et comptait 200 membres dans la classe la plus cultivée de la population. Les réformés réclamaient la tenue d'un colloque. Les catholiques ardents songèrent un moment à lever la mazze contre les magistrats suspecls du chef-lieu. Cette institution anarchique avait été déclarée abolie et la mazze enterrée en cérémonie, à la suite d'une émeute où elle avait été levée contre les amis du service français. Le renouvellement de l'alliance des sept cantons catholiques avec le Vallais, solennellement jurée à Lucerne parles députés vallaisans (avril 1567), puis par les députés des cantons à Brigue (juin 1578)', n'avait pas eu l'effet qu'en attendait le parti catholique. Le culte romain cessa même complètement dans plusieurs endroits, et à Saint-Maurice entre autres personne n'entendait plus la messe, lorsque parurent tout à coup, appelés par Fuentès, gouverneur de Milan pour l'Espagne, les missionnaires capucins et jésuites qui avaient ramené le Chablais à la foi catholique. De l'arrivée des capucins allemands et français qui précédèrent les jésuites, commence une réaction complète dans

' Furrer, Geschdchte von Wàllis, I, 275, 302.

* Krtttli, eidg, Abschkde de 1556 à 1587, 863 et 655.

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