LES SUISSES DANS LA CAMPAGNE DE RUSSIE
de Rome. J'enverrai 50,000 hommes. J'ai écrasé les Russes, je viendrai bien à bout de la Suisse. Un beau jour, à minuit, je signe la réunion de votre pays à la France. » Pour apaiser l'empereur, la Diète dut lui envoyer le texte du discours de Sidier et mettre les paroles de Reding sur le compte des souvenirs historiques. On ne mentionna l'affaire du Tessin qu'en termes vagues et enveloppés de protestations de dévouement à S. M.
Mais la fortune, si longtemps propice à Napoléon, abandonna tout à coup ses drapeaux. Le géant des combats s'engagea dans cette terrible campagne de Russie (1812), où d'une armée composée de 600 mille hommes de toutes nations, il en revint à peine 50,000.
La Confédération seule perdit 6 à 8000 hommes sur les 1 4,000 qui se couvrirent de gloire aux journées de Polocsk, de Borizoiï et au passage de la Bérésina (d'octobre à novembre). Les généraux français qui ont écrit l'histoire de cette campagne n'ont qu'une voix pour célébrer l'héroïsme des Suisses et disent qu'ils méritaient tous la croix d'honneur. L'un de ces ))raves, Charles d'Affry, fils aîné du landamman et colonel du 4^ régiment, adressa un rapport détaillé sur la conduite de ses soldats au landamman de la Suisse pour Tannée i81â, qui était Pierre BouRCKHABDT, bourgmestre de Bâie.
La bataille acharnée de Leipzig, livrée les 16, 18, 19 octobre 1813, acheva de briser la puissance du colosse en Europe et inspira pour la première fois au Nabuchodonosor moderne des pensées de ménagement et (le concession.
Le bourgmestre Reinhard, de Zurich, landamman de la Suisse pour la seconde fois, saisit habilement l'occasion pour faire restituer à la Suisse le Tessin annexé depuis trois ans au royaume d'Italie. Mais trop confiant encore en l'étoile de Napoléon, il refusa de proclamer la neutralité absolue du corps helvétique, en l'appuyant d'un armement général comme le voulait l'avoyer bernois de Mulinen. Plus tard, apprenant que les souverains alliés, Alexandre P*" de Russie, François I®^ d'Autriche, et Frédéric-Guillaume III, roi de Prusse, se préparaient à pénétrer en France par le territoire helvétique, Reinhard fit alors proclamer à la Diète de Zurich la neutralité helvétique. Cette déclaration tardive ne satisfit pas les souverains : « Votre neutralité, dirent-ils, il fallait la faire « respecter par la France. L'empereur compte encore à l'heure qu'il esi € de vos soldats sous ses drapeaux et des partisans dans vos Conseils. » La Diète et son chef se berçaient néanmoins encore de l'espoir que le sol helvétique ne serait pas violé. Plusieurs des principaux magistrats de la Suisse, Wieland de Bâie, Ruttimann de Lucerne, Aloîs Reding de
Schwyz et le trésorier Escher de Zurich avaient été envoyés auprès de Napoléon et des souverains alliés pour leur notifier la décision prise k la Diète de Zurich. Reinhard avait une telle confiance dans l'issue de cette démarche que MuUnen et le Petit [Conseil de Berne eurent beaucoup de peine à décider le landamman de la Suisse à lever 12,000 hommes, dont il remit le commandement à l'ancien landamman de Wattenwyl. Mais tous les efforts de ce général pour obtenir des pleins pouvoirs et des levées plus considérables, demeurèrent infructueux \
La question de la neutraUté s'agitait, dans l'intervalle, sous la tente des souverains où, pendant que César La Harpe et Henri Jomini plaidaient la cause de l'inviolabilité de la Suisse, un comité de patriciens révolutionnaires, assemblé à Waldshout et dont faisait partie Charles- Louis de Haller^ pressait, au contraire, l'entrée des armées autrichiennes et le rétablissement de l'ancienne Suisse. Les généraux autrichiens, de leur côté, le prince de Schwarzenberg entre autra^, tenaient à passer par la Suisse pour des raisons stratégiques. L^empereur Alexandre s'était prononcé pour la neutralité. Mais l'absence de ce monarque, en séjour à Carisruhe, favorisait les ennemis de la neutralité de la Suisse. Le comité réactionnaire de Waldshout l'emporte. En dépit des protestations du colonel moratois Herrenschwand, qui commandait à Bâie, 160,000 Autrichiens s'approchent de cette place; tels autrefois les Armagnacs. Comme leurs ancêtres aussi, les soldats de Wattenwyl demandent à combattre et à mourir. Les Bâlois partagent leur héroïsme. L'aspect seul de ces hommes résolus eût suffi peut-être pour empêcher l'invasion. Mais craignant pour son pays les suites d'une lutte par trop inégale, Wattenwyl, au lieu de combattre, se replie et congédie ses soldats par une proclamation qui fait couler des larmes de désespoir des yeux de ces braves. Un grand nombre brisent leurs armes ; l'officier vaudois chargé de défendre le passage du Rhin à Eglisau, Guigner de Frangins, ne consent à se retirer que sur l'ordre écrit du général en chef (21 décembre 1813). Wattenwyl a été accusé de lâcheté et de trahison. Ces accusations sont injustes et la conduite de cet homme de bien, depuis les jours de Neueneck, où il avait combattu avec courage, jusqu'à sa mort, doit écarter de lui tout soupçon de ce genre. Le blâme, s'il en mérite un, tombe avant tout sur ceux qui lui refusèrent les moyens de résister efficacement aux forces étrangères.
* Le biographe de Reinhard, Charles de Mnralt, n'ose dire si ce fut avarice ou pusillanimité. Voir : Hans von Reinhard, Bûrgermeister des eidgen, Sicmdea Zurich wid Landammann der Schtoeiz. Zurieh, 1839, p. 2S9.
Le passage des alliés s'effectua sans difficultés à travers la Suisse^ et par les villes de Bàle, Berne, Fribourg, Lausanne et Genève (du 21 au 30 décembre). Ces troupes observaient une exacte discipline; mais la fièvre nerveuse qu'elles traînaient à leur suite engendra une grande mortalité et fit beaucoup de victimes.
Le passage des Autrichiens eut de graves conséquences en politique. Malgré l'esprit bienveillant de l'empereur Alexandre et de son libéral 'ministre Capo d'Istria, résidant à Zurich, et plus tard président de la république grecque, l'influence des rois alliés s'exerça en partie dans le sens du comité de Waldshout, favorisé par le prince de Metternich, le tout-puissant ministre de l'empereur d'Autriche.
Avant même que l'armée autrichienne eût mis le pied sur le sol suisse, un envoyé de Metternich, le diplomate saxon Senft-Pilsach, travaillait à opérer une restauration à Berne. Le Petit Conseil eut le courage de résister à la pression, fortifié qu'il était dans sa résistance par l'avoyer de Mulinen et son collègue Wattenwyl, revenu de sa malheureuse campagne. Mais travaillé par le comité de Waldshout et le Ck)nseil d'État, le Grand Conseil vota l'abolition de l'Acte de médiation et le retour de l'ancien ordre de choses. (23 décembre 1813).
A peine restauré, le patriciat, sans souci des droits acquis et de l'opinion pubhque, réclamait la propriété de Yaud et d'Argovie. Le général autrichien Bubna reçut l'ordre de sa cour de faire rentrer le pays de Yaud sous la domination bernoise. Mais l'opposition unanime du peuple vaudois et la fermeté de ses chefs, Henri Monod, Jules Muret, Auguste Pidou, empêchèrent l'exécution de cet ordre. Les anciennes familles féodales elles-mêmes, que la révolution avait dépouillées de leurs privilèges, firent cause commune avec le peuple. Rovéréa, le chef de la légion fidèle et ancien compagnon d'armes de Bubna, déclara sans détour au général que la domination de Berne était devenue impossible dans ce pays.
L'entrée des alliés eut pour heureux effet la délivrance de Genève, Vallais et Neuchâtel. La garnison de Genève capitula entre les mains du général autrichien Bubna (le 31 décembre). Quinze années de domination étrangère avaient passé sur cette ville sans y altérer l'esprit national. Genève releva avec bonheur ses institutions républicaines et sollicita une garnison suisse, « premier pas vers cette réunion a la Con- « fédération si vivement désirée par les Genevois *. »
* Rilliet de CandoUe, La BuiauraHon de la BipuhUquede Genève, 1649, p. 111. JuUien, Histoire de Genève, I, 85, 111, 498.
Uo bataillon, formé de compagnies fribourgeoises et soleuroises, commandé par le colonel Girard, Tun des frères du célèbre cordelier de ce nom, prit possession de cette ville (i*^ juin 1814), au milieu d'un enthousiasme indescriptible, auquel un éminent historien, Charles de Sismoudi, prêta sa voix éloquente et rappela 1 aUiance conclue trois siècles auparavant avec ces mêmes Fribonrgeois, < premiers pères et c protecteurs de la liberté genevoise. » Quelques semaines après, trois députés, Saladin, de Budé et Schmidtmeyer reçurent pleins pouvoirs pour traiter de Tentrée de Genève dans la Confédération. Le premier syndic Des Arts et deux autres magistrats furent les premiers représentants de Genève au sein de la Diète helvétique.
Le pays de Neuchâtel, cédé par la Prusse au prince Alexandre Berthier, avait été doté, sous l'administration de ce dernier, de ponts et de routes remarquables. Mais le régime du bon plaisir et la conscription militaire avaient bien atténué les bienfaits de ce règne. Au bout de huit ans, Neuchâtel, sans avoir jamais vu son prince français, rentra d'autant plus volontiers sous le sceptre de la Prusse que le roi Frédéric-Guillaume III acquiesça au vœu des quatre bourgeoisies qui demandaient une réunion à la Suisse entière, au lieu de l'alliance partielle qui avait existé précédemment.
La Diète fédérale, en revanche, ne consentit pas sans peine à l'annexion d'un pays dont la double existence comme canton et principauté pouvait donner lieu à des conflits et faire craindre des complications pour l'avenir. L'acte d'union, bien que réclamé par le Conseil d'État de Neuchâtel et le baron de Chambrier d'Oleyres, commissaire du roi de Prusse, ne fut définitivement signé que le 6 avril 1815. Neuch&tel forma alors le ii^ canton de la Gonrédération et prit rang entre le Vallais et Genève, formant l'un le 20^ et l'autre le 22« membre de la ligue helvétique. Henri de Sandoz-Rollin, conseiller d'État de Neuchâtel, fut le premier député de ce canton à la Diète.
Le Vallais ne fut abandonné par les Français qu'après plusieurs tentatives pour s'y maintenir ou pour le reprendre. Un corps autrichien, aux ordres du colonel Simbschen, força le roi de Naples, Murât, beau-frère de Napoléon, à repasser le Simplon. Les Vallaisans contribuèrent à la défense de leur frontière contre les Français, et réclamèrent ensuite leur réunion à la Suisse par une députation de trois membres, de Sépibus, de Courten, de Lavallaz (mai-juin 1814) \
L'entrée des alliés en Suisse amena l'annulation de l'Acte de média-
' Fetscherin, Eidgen. Abschiede aus den Jahren 1814-1848^ l, 139.
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tioD, décrié à la fois comme une importation étrangère et comme l'œuvre de Napoléon. Dès le 29 décembre 1813, une diète de dix cantons, présidée par Reinhard, à Zurich, avait déclaré cet acte dissous. Le plan de Reinbard était de donner à la Suisse un nouvel acte fédéral basé, comme le précédent, sur VégalUé des droits et sur l'indépendance des anciens et nouveaux cantons. L'organisation judiciaire était aussi maintenue. Mais les patriciens bernois, dont ce plan détruisait tous les projets, formèrent une ligue avec ceux de Soleiu-e, de Fribourg et de Lucerne, pour le rétablissement des XIII cantons.
Des révolutions eurent lieu dans ces trois villes. A Soleure, les membres encore vivants de l'ancien gouvernement, les Gloutz en tète, s'emparèrent de l'hôtel de ville, ainsi que de l'arsenal, et firent occuper OIten, foyer du parti démocratique (dans la nuit du 8 au 9 janvier). Une tentative des campagnards pour culbuter le gouvernement du 8 janvier échoua {i juin). Appuyé sur les baïonnettes bernoises, le gouvernement, contrairement aux sages cxtnseils de Tavoyer d'Aregger, frappa de l'exil et de l'amende onze chefs du parti démocratique, entre autres Joseph Munzinger d'Olten, dont l'énergie, ten^pérée de bon sens et de circonspection, devait briller plus tard dans la sphère cantonale et fédérale. L'historien national Gloutz-Blozheim, qui, en haine de Napoléon, avait coopéré au rétablissement du patriciat, puis s'était rallié au mouvement démocratique en voyant les patriciens à l'œuvre, partagea le sort des chefs de l'insurrection. Ces rigueurs ne firent qu'irriter le peuple des campagnes. Une amnistie décrétée pour la forme ne parvint pas à ramener les esprits. Un nouveau mouvement éclata le i 2 novembre, mais fut de nouveau réprimé par les baïonnettes bernoises. Le plus compromis des démocrates, le colonel Charles Schmid, fut condamné à mort et eut à subir toutes les angoisses du supplice avant de recevoir la nouvelle de sa grâce.
A Fribourg, la révolution se fit avec des apparences plus légales (14 janvier 1814). La proposition d'annuler l'Acte de médiation, présentée inopinément en Grand Conseil, et en l'absence du populaire avoyer Joseph de Diesbacb, envoyé à la Diète de Zurich, passa à la majorité de 26 membres, tous patriciens, contre 25, tous campagnards, sauf deux nobles (Praroman et Castella). La noblesse en général continuait à faire cause commune avec les bourgeois et les paysans contre les patriciens, dirigés par l'ambitieux Jean de Montenach, principal auteur du 1 4 janvier. Plusieurs communes, Bulle, Romont. Chitel-St- Denis et Morat, protestèrent contre ce coup d'État; on y envoya des troupes aux ordres du colonel Girard et du commissaire du gouverne-
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ment, rarcbiviste François d'Uffleger, qui disait en patois aux paysans de la Gruyère : < Vous êtes faits pour traire les vaches et non pour t c gouverner*. » Plusieurs citoyens courageux, entre autres François ' Dnc, l'ancien révolutionnaire et correspondant de Brune en 1798, Guillaume d'Âffry, Joseph de Praroman, l'avocat Nicolas Chappuis, I Constantin Blanc, Louis d'Épinay, le président Wicky, Tancien conseiller Combaz, l'avocat Louis Fournier, le même qui figura depuis à la tête du Sonderbund, réclamèrent auprès des représentants des puissances contre le rétablissement du patriciat. Mais leurs démarches échouèrent contre Topiniitre résistance du nouveau gouvernement ; la protection des ambassadeurs autrichien et russe ne parvint pas même à les dérober à l'amende, à la prison et à la privation des droits politiques (24 décembre 1814). Les auteurs de la restauration, le conseiller d'État Jean de Montenach et le chancelier d'Appenthel, publiciste distingué, cherchèrent plus tard à justifier le rétablissement du patriciat par la nécessité d'opposer une digue à l'ultramontanisme de la majorité du Grand Conseil et aux tendances rétrogrades des campagnes sous l'Acte de médiation. Ces tendances étaient telles que l'évèque Guisolan avait eu le crédit non seulement de supprimer de fait le conseil d'éducation établi par la constitution, mais de se faire rendre la nomination des instituteurs au moyen du placet ou permis d'enseigner exigé de chaque candidat à l'enseignement.
A Lucerne, un certain nombre de patriciens (des Pfyffer, Gœldlin, Segesser) s'emparèrent de l'arsenal et de l'hôtel de ville. De connivence avec eux, l'ancien magistrat helvétique, le landamman Vincent Ruttimann fit poser les armes à 300 miliciens de la campagne qui se disposaient à attaquer les réactionnaires (15 février). L'avoyer campagnard et libéral Krauer, éliminé avec ses amis politiques, passa plusieurs semaines sur la paille d'une prison. Le même sort était réservé à d'autres magistrats démocrates et au docteur Troxier, coupables de résistance au coup d'État de l'aristocratie.
Un mouvement plus violent encore s'était accompli à Coire où 2 à 300 paysans firent irruption dans la salle du Grand Conseil. Le baron de Salis-Zizers qui les commandait força le gouvernement de rétablir les anciennes ligues grisonnes et fit même voter la rupture du lien confédéral avec la Suisse (4 janvier 1814). Trois magistrats patriotes,
' c Vos ites fei por aria et pa po guverna. > On prétend qu'un paysan madré et Bpiritael lui répondit : Mais traire et gouverner ne sont-ils pas synonymes? (aria e gavema le to parei). En patois, le mot guverna désigne en effet tous les soins donnés au bétail.