LIBÉRALISME ET ABSOLUTISME POLITIQUE
dénonçait à ropinion publique les publications malsaines de certaines sociétés piétistes.
Si la liberté religieuse, compromise par les excès de ses propres amis, avait à souffrir des rigueurs du pouvoir, la liberté politique n'avait pas moins à se plaindre de l'arbitraire ou de la peur des gouvernant. Plusieurs journalistes, le tessinois Stefano Franscini, de maître d'école devenu un homme politique, le caustique Usteri à Zurich et le spirituel Zschokke à Âarau, virent suspendre ou proscrire leurs feuilles dans plusieurs États confédérés. Le philosophe et médecin Troxler, déjà puni de la prison et de l'exil en 1814, se vit destitué de la chaire de philosophie qu'il occupait à Lucerne, pour sa réimpression de l'écrit de l'écossais Buchanan, intitulé : le Prince et le Peuple (1821). Les efforts de ses protecteurs, l'avoyer Am Rhyn et le conseiller d'État Edouard Pfyffer, n'aboutirent qu'à faire évincer ce dernier du conseil d'éducation par la coterie dominante, dont les meneurs étaient l'avoyer Vincent Ruttimann et son beau-frère le trésorier Meyer de Schauensee, l'unitaire ardent de 98.
Mais la police des gouvernements suisses paraissait encore beaucoup trop indulgente au gré des cabinets européens. Effrayés par des attentats individuels, comme le meurtre de Kotzebue à Manheim, et par les révolutions d'Espagne et d'Italie, les souverains même les plus libéraux jusqu'alors, comme l'empereur Alexandre P' de Russie, devinrent hostiles à toute idée d'indépendance. La sainte AlUance, formée en 1815 entre les trois souverains de Russie, d'Autriche et de Prusse, dans le noble dessein de donner à la politique une base élevée et chrétienne, dégénéra en instrument d'oppression. La Suisse fut contrainte d'y accéder et de rendre plusieurs décrets ou conclusum contre la pressa et contre les réfugiés, nombreux comme toujours sur le sol helvétique. En vain un magistrat que l'on ne pouvait plus soupçonner de jacobinisme, le persécuteur de Troxler, Vincent Ruttimann, avait-il représenté aux princes de Metternich et de Hardenberg, ministres d'État d'Autriche et de Prusse, que la Suisse a toujours été un asile pour les malheureux, et qu'on ne pouvait les en priver aussi longtemps qu'ils se tenaient tranquilles et ne se rendaient pas indignes de l'hospitalité (4 déc. 1820). Les souverains n'étaient pas satisfaits et parlaient dans leurs congrès, à Vérone et à Johannisberg, d'occuper les cantons et d'y établir un prince de l'ancien régime. A la tribune française elle-même, le général Foy, l'un des chefs de l'opposition libérale et dont le rôle eût été de défendre la Suisse, tenait un langage méprisant pour ce petit pays et sa neutralité (1821). Le général vaudois Jomini se chargea de répondre aux
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souverains et aux libéraux de parade ^ Son compatriote César de La Harpe ne resta pas en arrière et défendit avec sa chaleur ordinaire le principe de l'indépendance helvétique. L'hostilité des souverains était soigneusement entretenue par la presse ultra-monarchique« le Drapeau blanc de Paris, par exemple, et les rapports exagérés de mauvais Suisses, comme Fauche-Borel de Neuchâtel et Charles-Louis de Haller, auquel son ostracisme à Berne et son grand livre de la RestauraUtm des sciences politiques avaient valu une place de publiciste au ministère des affaires étrangères de France. Haller n'était cependant pas un fanatique, mais une intelligence froide et pénétrante, éprise de la théocratie et des jésuites comme de la meilleure sauvegarde contre la révolation qu'il abhorrait, après l'avoir acclamée et servie. Les gouvernements de Bâle et d'Argovie n'en donnaient pas moins à la même époque un bel exemple à leurs co-États, en maintenant dans leurs chaires les professeurs allemands dont la Prusse réclamait l'extradition, avec l'appui de la Russie et la connivence des trois cantons directeurs, Berne, Zurich et Lucerne. Mais un de ces professeurs réfugiés, ayant répondu à la générosité du gouvernement bâiois en prenant la fuite au mépris de h parole donnée, il en résulta de nouvelles plaintes de la diplomatie, du cabinet de Berlin surtout et de son chef le prince de Hardenberg. Cet homme d'État, très éclairé d'ailleurs, était à cette époque, dit-on, si fort animé contre la Suisse, que, s'il eût vécu davantage, il n'eût rien négligé pour anéantir son indépendance ^ L'Autriche de Metternich n'était guère plus favorable. Le bruit courut même en Europe que carte blanche avait été donnée par les puissances au cabinet de Vienne pour envahir la Suisse.
La France avait vécu pendant plusieurs années en bonne intelligence avec la Confédération, grâce surtout aux bons offices de l'ambassadeur, le comte Auguste de Talleyrand, un neveu du fameux prince de ce nom, mais qui n'avait rien des roueries et de la cupidité de son oncle. La question de la vallée des Dappes, dont la restitution promise au
^ « A les en croire, il suffirait des caprices du Conseil aulique de Vienne ou d'un « Conseil militaire de Paris, pour qu'un injuste agresseur décidât de l'existence « d'une nation de deux millions d'hommes, qui peut mettre sur pied plus de soldats « que Frédéric-le-Grand en montant sur le trône. Non ! Helvétiens, vous ne souf- < frirez jamais un tel outrage. Que vos chefs étudifnt les dernières guerres, appreo- « nent à combiner leurs marches et leurs bataillons. N'avez-Vous pas fourni des « Hotz à l'Autriche, des Régnier, des Laharpe et des MuUer à la France. J'ai tu € nos braves milices surpasser l'attente que je m'en étais formée. > Jomini, Êpitre € à un Suisse.
> Tillîer, GeschichU der Eidgenossenschafl, von 1814 bis 1830, II, 249.
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canton de Vaud ne s'était pas réalisée, et les réclamations fréquentes auxquelles donnait lieu la situation des régiments suisses, n'avaient pas sensiblement altéré les rapports des deux pays. Des conflits relatifs au commerce vinrent troubler cette bonne harmonie. La France ayant mis des droits élevés sur le bétail, les fromages, les bois et les autres produits de l'industrie suisse, la Diète y répondit par des mesures de rétorsion contre les articles importés de France. Mais le refus de huit cantons de sassocier à une décision qu'ils regardaient comme une violation de la liberté de commerce et plus nuisible à la Suisse qu*à la France, et l'opposition que rencontrait le système de rétorsion, même au sein des cantons de la majorité, eurent bientôt fait tomber ces entraves malencontreuses. La triste issue de cette affaire témoigna une fois de plus de la difficulté, sinon de l'impossibilité absolue d'arriver à une entente sur le terrain fédéral, même dans les questions d'intérêt commun où la politique n'entrait pour rien.
Puissante pour créer des entraves, la Diète l'était rarement pour faire le bien et réaliser les réformes les plus essentielles. C'est ainsi qu'elle s'appliqua en vain à adoucir le sort des malheureux heimathlosen, ces parias de l'âge moderne et dont la présence faisait tache à la liberté suisse comme l'esclavage à la hberté américaine \ La Diète ne réussit pas davantage à introduire un système monétaire uniforme et à abolir les prohibitions de canton à canton, aussi funestes à la prospérité matérielle des États confédérés qu'aux sentiments de fraternité qui devraient unir les fils d'une commune patrie. L'année 1817 est restée tristement célèbre par la disette sans exemple qui désola des contrées entières, causa une émeute de subsistances à Genève et réduisit la population glaronnaise à se nourrir des mois entiers de l'herbe des champs comme de vils animaux. Les barrières cantonales ne tombèrent pas même devant une telle infortune et Glaris, déjà tristement célèbre par la vente des emplois publics qui se faisait en pleine landsgemeinde, devint rirlande de la Suisse.
L'impuissance de la Diète se trahit encore dans les conflits de canton à canton, dans la querelle, entre autres, qui s'éleva entre Berne et Vaud au sujet du forage ou droit d'entrée (ohmgeld) dont le premier de ces cantons avait frappé les vins du second. Vaud eut beau invoquer le Pacte fédéral, dont l'article 1 1 garantissait le libre achat des produits et des marchandises indigènes, Berne déclina tout simplement la compétence de la Diète. Cet État opposa la même fin de non-recevoir aux
* WilhelmFetscherh), Repertorium der Abschûde, von 1814 bis 1848, 1,888-912.
justes prétentions que faisait valoir l'État de Soleure comme créancier des anciens princes-évêques de Bâle. Berne» qui en avait hérité les charges avec le territoire en 1815, refusait obstinément d'acquitter les premières.
Contradiction, déchirement, discorde, telle est souvent l'image de la Suisse de 1815 à 1830. Mais ici encore, comme pour le XVIII°'' siècle, il y aurait injustice à souscrire entièrement au jugement défavorable de Zschokke et à ne pas reconnaître les progrès moraui, intellectuels et économiques accomplis à la faveur de la tranquillité profonde dont jouit la Confédération dans son ensemble pendant les quinze années de la Restauration. Durant tout ce temps, la paix ne fut sérieusement troublée qu'à Schaffhouse par l'établissement d'un impôt foncier, et dans le Nidwald à l'occasion des bannis de 1815 que leurs partisans voulaient mettre a la place des gouvernants. Chaque fois la Diète dut intervenir. Le chef des mécontents schafFhousois, Murbach, membre du grand conseil, et d'autres meneurs furent condamnés à l'amende et à des peines humiliantes. Le chef des mécontents du Nidwald, Durrer, dut subir une détention de 25 ans, l'exposilion publique, faire amende honorable au landrath et à la landsgemeinde (1820).
Au point de vue même politique et national, on doit à la Diète de cette époque une amélioration importante. L'organisation miUtaire, ce palladium de l'indépendance helvétique, reçut les développements dont l'Acte de médiation avait posé le principe sans pouvoir l'appliquer à son gré. Le contingent en argent, fourni par les cantons, fut augmenté, le contingent en hommes porté de 1 5,000 à 30,000 hommes. Le conseil de guerre fédéral, l'école militaire de Thoune, l'organisation des diverses armes, les premiers travaux de triangulation et les divers règlements de l'armée suisse, sont des créations de ce régime décrié et doivent beaucoup au colonel zuricoisFinsler, ancien major-général au service de Hollande.
Le régime unitaire avait essayé de créer des archives fédérales ; mais c'est au gouvernement de la Restauration que revient l'honneur d'avoir donné la vie à cette institution, par la nomination d'un archiviste fédéral et la décision prise de dresser un répertoire de tous les actes officiels. L'essor de l'esprit national se manifestait par un culte enthousiaste des héros et des gloires de la patrie. Les temps de la Restauration voient s'élever successivement le Lion mourant de Lucerne (1821), l'obélisque de Morat (1822), le bloc de granit commémoratif de Wengi à Soleure (1823), la colonne de S t- Jacques près de BAle (1825) et les six tables de marbre noir, érigées dans le Munster de Berne à l'avoyer Steiger et aux 702 braves tombés à Neueneck en 1 798.
La période de la Restauration est témoin des efforts sérieux des philantropes pour améliorer le système des prisons. L'introduction des pénitenciers à Lausanne et à Genève date de cette époque. Une œuvre pbilantropique d'un autre genre, le dessèchement des marais de la LiDth, commencée sous la Médiation en 1807, est terminée en 1822. Cet immense travail, qui rendait 20,000 arpents de terre à la culture et des milliers d'hommes à la santé, coûta la vie à son auteur, l'illustre magistrat zuricois Conrad Escber, dont le gouvernement de son canton venait d'honorer le dévouement par le nom A'Escher de la Unth accordé à lui et à ses descendants (1822). L'apparition du premier bateau a vapeur, le Guillaume Tell, sur le lac de Genève, est un autre progrès du temps et remonte à l'année 1823.
L'esprit d'association, auquel la Société helvétique de Schinznach avait donné Téveil au miheu du siècle précédent, enfante bientôt dans celui-ci unefoulede réunions nouvelles, reUgieusas, philantropiques, scientifiques, militaires, etc. Le premier rang appartient à la Société suisse d'utilité publique, fondée en 1810 par le généreux médecin Gaspard Hirzel, et connue par les services signalés qu'elle a rendus à l'humanité, à l'éducation, à l'industrie. La Société helvétique des sciences naturelles s'était ouverte à Genève en 181 5, sous l'impulsion du docteur Gosse. La Société des étudiants de Zofingue, avec la belle devise: « patrie, amitié, science, » voyait le jour en 1818 et avait pour complément le Sempacher Verein, composé en partie d'anciens zofingiens. L'année 1824 donnait naissance à la société des tireurs ou carabiniers fédéraux. Réunie pour la première fois à Âarau en 1824, elle ne devait pas tarder à faire sentir son influence réformatrice et quelque peu révolutionnaire dans le domaine de la politique nationale.
Avec la société plus politique que militaire des carabiniers fédéraux, contrastait la réunion joyeuse et élégante des officiers suisses, fondée en 1822. Les loges maçonniques, nées au XVIIl"® siècle sous une direction anglaise ou écossaise, se multiplient au commencement du siècle suivant, mais sans exercer jamais l'action décisive que leur prête un pamphlet de Charles-Louis de Haller.
L'éducation publique participait des progrès de l'esprit d'association et eut alors son âge d'or. Pendant que l'école de Fribourg, les établissements d'Hofwyl et le pensionnat de Pestalozzi à Yverdon attiraient l'attention de toute l'Europe, l'université de Bâle, rajeunie pai* l'appel de Wackernagel, de Wette, de Guillaume Snell, de Kortûm et de Troxier, travaillait à rendre à la Suisse allemande le centre intellectuel qu'elle avait perdu depuis la Réforme. L'Académie de Genève voyait
briller dans ses chaires et dans les conseils de la république des hommes comme de Gandolle, Belloi, Odier, Dumont, Prévost, Sismondi. A côté d'eux, et les éclipsant par l'éloquence, un avocat italien, Rossi» se signalait comme économiste, jurisconsulte, publiciste et pendant seize ans, de 4816 à 1833, se montra l'ardent promoteur de ces libertés constitutionnelles pour lesquelles il devait mourir sous le poignard d an assassin à Rome en 1848 \
Sous l'empire des idées de liberté et du sentiment religieux qu'éveillait le spectacle de la Croix en lutte avec le Croissant, les gouvernements suisses ne mirent aucun obstacle au mouvement qui se produisit en faveur des Grecs opprimés par les Osmanlis. Des comités de Philhellènes se forment dans la plupart des cantons pour envoyer de l'argent et des armes aux insurgés. 160 proscrits grecs trouvent asile et protection sur le sol suisse et des officiers distingués, Heidegger de Zurich, Hahn de Berne et Meyer de Soleure, vont mettre au service de l'insurrection grecque leur épée et leur expérience. Un Genevois héroïque, Bordier, tombait dans le premier combat livré pour l'indépendance hellénique. Un autre philhellène suisse rédigeait le journal qui soutenait le courage des immortels défenseurs de Mfssolonghi. Mais tous les services rendus à la Grèce pâlissent devant ceux de cet illustre banquier, Jean-Gabriel Eynard, qui, non content de prodiguer son or à la cause hellénique, contribua beaucoup à y intéresser toute l'Europe. La reconnaissance des opprimés se manifeste par les vives effusions du chef du gouvernement provisoire de ce peuple, le prince Alexandre Maurocordato.
Sympathique aux malheurs de la Grèce, la Suis^ ne pouvait manquer de l'être aussi à la grande infortune des Polonais, personnifiée dans leur héros, Thaddée Kosciusco. Le vaincu de Maciejovice vint finir ses jours à Soleure, dans l'asile honorable que lui avait ménagé la famille Zeltner. Un monument a été érigé à l'émule de Washington, mort dans ce canton, le 15 octobre 1817. Un réfugié d*un autre genre trouvait également un refuge et une nouvelle patrie en Suisse, c'était le roi de Suède, Gustave Wasa, détrôné par une intrigue aristocratique en 1809. Le colonel Gustafson, c'était le nom que prenait le ci-devant monarque, fut reçu à l'unanimité bourgeois de Bâle par le grand conseil de ce canton, dans sa séance du 4 février 1818.
Bien que les concessions des autorités fédérales aux puissances et l'usage d'envoyer complimenter les souverains du voisinage toutes les
^ La vie de Rossi a été écnte par M. Haber-Saladin dans la Revue de Paris (1849), et par M. Mignet daus la Revue des Revues de Droit (1850).