AVANT-GOUREURS D'UNE REVOLUTION
De l'analogie qu'offraient les doctrines des partis en France et en Suisse, on a voulu en conclure que les révolutions suisses de 1830 et 183i n'étaient que l'écho et le contre-coup delà révolution française de juillet i 830. Mais il est aisé de voir, par la marche des événements, que la révolution suisse de i830 et i83i était le produit naturel et la réaction inévitable des événements de 18i4, où le peuple avait été dépouillé de l'égalité politique et des autres droits conquis en
Le docteur Troxler, dont la persécution n'avait fait qu'enflammer le zèle démocratique, donna l'impulsion et profita de la réunion de la Société helvétique à Schinznach (8 mai 1822), pour proclamer le principe de la souveraineté du peuple, et en réclamer l'appUcation sur la base mathématique de la représentation proportionnelle, c'est-àdire le vote par tête, en allemand Kopfzahl. c C'est de la force natioc nale, disait Troxler, qu'est sorti tout ce qui s'est fait de grand en « Suisse. La Confédération, sans cette force, n'est qu'un instrument < aveugle, un signe de Uberté ou d'esclavage, selon que Tell ou Gessier t gouverne. »
Troxler, proclamé par la presse démocratique le premier des Confédérés, trouvait des auxiliaires ardents de sa politique dans le savant zuricois Gaspard d'Orelli et dans le rédacteur du Messager suisse (Schweizerbote d'Aarau), Henri Zschokke. L'histoire suisse de ce dernier, écrite pour le peuple (1820) et paraissant en feuilletons dans ce journal, excita un enthousiasme général. Une tentative du conseil secret de Berne pour opposer une feuille de son bord à la presse libérale échouait totalement. Les théories absolutistes de Haller et ses nombreux écrits contre toutes les institutions des peuples Hbres ne trouvaient d'écho que dans la faction la plus rétrograde de la magistrature et du clergé. Les idées démocratiques se répandirent de plus en plus parmi le peuple d'Argovie, de Zurich, de Tburgovie, de Saint-Gall et de Lucerne. Sous l'influence de magistrats libéraux, Jacques Kopp, depuis avoyer, et Casimir Pfyffer, frère d'Edouard Pfyffer, le protecteur de Troxler en 1821, le grand conseil de ce canton avait accordé à la campagne non la représentation proportionnelle que réclamait ce philosophe démocrate, mais une représentation égale à celle de la capitale. Troxler s'éleva avec force contre ce système, sans s'apercevoir que celui qu'il préconisait conduisait tout droit à la théocratie, et qu'il avait derrière lui le parti ullramontain, à la tête duquel on voit apparaître, dès ce moment, dans un cercle d'ecclésiastiques et de thaumaturges, le fameux paysan et démocrate cathoUque, Leu d'Ébersol. La liberté de la presse proclamée à
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Lucerne sous les auspicj^s de Kopp et de Pfyffer, devait profiter à leurs adversaires plus qu'à eux-hiéipes.
La même aouée, Appenzell-Intérieur, troublé par des factieux, rentrait dans Tordre à la voix du sa^e landamman Sidier de Zoug (le même qui avait si fort excité le courrout de Napoléon en i 81 1 ) et revisait tranquillement sa constitution dans la landsgemeinde du 27 avril i829.
Dans le Grand Conseil de Vaud la question de la révision avait été posée dès le 6 mai 1 826 par le général César La Harpe. Mais loin de trouver faveur aux yeux des magnats de village qui formaient la majorité gouvernementale et dont les chefs étaient ie conseiller Audra et Potterat, l'un des brûle-papiers de 1802, la motion de ce grand citoyen y avait été repoussée avec un dédain marqué pour ses cheveux blancs. On trouve avec surprise, dans les rangs du parti compact de la campagne, cet Henri Druey qui sera plus tard Tun des chefs les plus marquants (lu radicaUsme. Le Grand Conseil de Fribourg, dominé par la (action que dirigeait l'avoyer Gottrau, n'avait pas même osé aborder la demande de révision présentée. Tannée précédente, aux termes de la Constitution de 1814. L'abohtion dé la torture, votée en 1828, n'était pas une compensation suffisante aux abus du système qui faisait de Fribourg un pays bourbonien plutôt que suisse.
Les révisionnistes furent plus heureux dans le canton du Tessin. Depuis plusieurs années, les représentants du parti libéral, Franscini, Luvini et Pioda, parlaient et écrivaient en faveur des élections directes, de l'amovibilité des fonctions pubhques et soutenaient le landamman Maggi dans sa lutte personnelle contre le vénal landamman Quadri, chef du parti des privilèges. Vaincue d'abord dans la séance du 29 mai, la cause de la révision l'emporta dans celle du 9 juin 1830, où elle fut proposée par le landamman Lotti, magistrat peu instruit, mais aimé des campagnards. La nouvelle Constitution, comme la précédente, ouvrait l'accès du Grand Conseil aux ecclésiastiques, ainsi qu'aux autres citoyens. L'évëque de Côme et le nonce offrirent en vain de renoncer à ce droit, au nom du clergé, moyennant qu'on accordât à ce dernier l'exemption des tribunaux civils et de l'impôt dont il jouissait anciennement. Mécontents de l'évéque de Côme, aussi hostile à l'enseignement mutuel que celui de Lausanne, les libéraux tessinois réclamaient leur séparation de ce diocèse lombard et la création d'un évéché national.
La victoire des libéraux tessinois porta la joie au sein du parti démocratique des autres cantons. Le tir fédéral de Berne, en 1 830, présidé par le colonel Mai de Bûren, avait contribué à animer les esprits. L'at-
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tention publique se délourniiDt de la région officielle, se porta tout entière sur cette réunion marquée par l'entrainement des idées nouvelles. Les organisateurs du tir ayant k dessein supprimé la tribune aux harangues, l'un des orateurs les plus goûtés du peuple suisse, le landamman Sidier de Zoug, monta sur une table pour haranguer la foule. La Diète tout entière s'assit au banquet, à sa tète l'avoyer Fischer de Berne, coiffé d'un chapeau de paille pour montrer qu'il n'était là que comme simple particulier. « Charles Fischer, le président de la Diète • d'tUors,» dit un contemporain et collègue, « albait a an extérieur im- ■ (losant un beau talent de parole, la dignité du caractère à la gr&ce « ilans les manières, et une grande connaissance des affaires à la facia lité de les traiter avec enjouement'. » Mais cet homme d'État si distingué était condamné par sa destinée à ne faire qu'une courte apparition aux affaires publiques et à payer ce rapide passage au pouvoir d'amères expériences. Le tir fédéral de Berne fut suivi de celui de Fribourg, où l'enthousiasme démocratique trouva de nouveaux et chaleureux interprètes. Hais tes espérances qu'entretenaient ces assemblées populaires ressemblaient fort à des illusions et n'auraient pu se réaliser que bien des années après, sans la révolution qui éclata en France en 1830 et la secousse que cet événement inattendu imprima à toute la politique de l'Europe.
■ Baumgartner, ErUbnitM aufdem Filde der Poliiik. ScUShauseD, 1844, 1. HT.