‹ Histoire de la confédération suisseChapitre 85 sur 127 · DE LA RÉVOLUTION DÉMOCRATIQUE DE · texte numérisé non relu

DE LA RÉVOLUTION DÉMOCRATIQUE DE

1. Étsblissemeiit dn régime démocratique dans les Cantons.— Taines tentatives pour changer le Pacte fédéral de 1815* Concordat des Sept et liigne de Sarnen (1880 4 18S8).

Le roi de France, Charles X, prince naturelleraenl honnête comme son frère Louis XVI, mais entouré d'ultras ou fauteurs aveugles du pouvoir absolu (au nombre desquels on regrette de trouver deux de nos compatriotes, comme le général Gady et Charles-Louis de Haller), était depuis longtemps en lutte avec l'opposition libérale, représentée par les orateurs et les publicistes les plus distingués du royaume. Résolu à briser cette résistance, Charles X crut en trouver l'occasion favorable dans le transport d'enthousiasme qu'excitait la prise d'Alger par Tarraée française (5 juillet 1830). Vingt jours après parurent des ordonnances qui changeaient la loi électorale, suspendaient la liberté de la presse et déclaraient dissoute la chambre des députés (25 juillet).

Ces ordonnances violaient la charte ou loi fondamentale jurée par Charles X à son avènement au trône. Les journalistes de Paris, parmi lesquels aussi plusieurs Suisses établis dans cette capitale S protestèrent. Le peuple se souleva et livra pendant trois jours (du 27 au 29 juillet) de sanglants combats k la garde royale et aux troupes suisses, commandées par les colonels de Salis et Philippe de Maillardoz, dont les historiens français louent l'intrépidité déployée dans les combats de rue, où son régiment perdit le cinquième de son effectif*.

Charles X retira ses fatales ordonnances. Mais il était trop tard et les députés présents à Paris portèrent au pouvoir le duc d'Orléans, que ses opinions hbérales désignaient comme l'élu de la nation et qui prit

* Albert Stapfer, Pancien ministre suisse, au National^ M. Dubochet aux Débats^ M Cbâteiain aa Globe, M. James Fazy au journal intitulé : La BévoîuUon. Vaulabelle, Histoire des deux Bestauraiions, VII, 377-399.

le nom de Louis-Philippe P% roi des Français (7 août). Les troupes suisses ou les soldats rouges, comme les nommait le peuple, licenciées par le nouveau roi, rentrèrent dans leur patrie. La France refusait de payer les sommes dues à ces troupes et les pensions stipulées dans la capitulation de 1816. 11 fallut négocier longuement avec le nouveau régime, qui finit cependant par s'exécuter et cx)mprendre que les traités lient les gouvernements comme les peuples, même après une révolution.

Les journées de juillet firent sur les autres peuples l'effet d'une commotion électrique. Les Belges, les premiers^ se séparèrent de la Hollande (août), et les Polonais relevèrent l'étendard de l'indépendance contre les Russes, oppresseurs de leur nationalité et de leur religion (novembre). Une fermentation extraordinaire se répandit en Italie et en Allemagne.

Les démocrates suisses profitèrent de l'ébranlement général pour renverser le système plus ou moins antidémocratique établi en 1814. La Diète elle-même, à l'unanimité, facilita le mouvement, en décidant le 27 décembre 1 830, qu'elle n interviendrait aucunement dans les changements constitutionnels qui pourraient s'opérer dans t intérieur des chutons \ Des assemblées populaires plus ou moins nombreuses eurent lieu dans les cantons d'Argovie, Tburgovie, Bâie-Campagne, Soleure, Lucerne, Zurich, Saint-Gall. Dans ces sept États allemands, les Grands Conseils, réunis en séances extraordinaires, votèrent la révision de la Constitution, adoptée également dans les cantons français de Vaud et de Fribourg.

Les arbres de liberté, symboles empruntés à la révolution française, qui les avait empruntés elle-même à la révolution américaine, reparurent dans tous ces cantons.

Mais la révolution suisse demeura pure des sanglants excès qui avaient souillé le réveil de plusieurs peuples. A Zurich, la révision fut l'œuvre du gouvernement lui-même. Deux magistrats éminents, Paul Usteri et Conrad de Murait rédigèrent un projet de Constitution qui faisait droit à quelques-uns des principaux griefs de la campagne, et diminuait le nombre des membres du Grand Conseil élus par la ville. Mais les campagnards mécontents de la proportion établie, se réunirent Je 22 novembre en assemblée populaire à Uster, où 12,000 hommes, présidés par le médecin Hegetschweiler (l'auteur d'une Flore suisse), décidèrent que la capitale n'élirait que le tiers des députés, au lieu de

^ Wilhelm FetocheriB, Bepertorium der Abschiede cler eidg. Toiwisungen, aus den Jahren 1814 bis 1648, 1, 402.

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la moitié que lui aceordail le projet. Le projet d'Uster consacrait entre autres réformes la fondation d*un synode des instituteurs primaires, premier essai de ce genre en Suisse.

A l'ouverture du nouveau Grand Conseil, le bourgmestre Hans Reinhard, ancien landamman de la Suisse, membre de dix-sept Diètes el honoré six fois de la présidence de la Confédération, reçut une démission honorable. On lui donna pour successeur Paul Usteri (mars 1831). Mais ce noble magistrat, dont le libéralispae éprouvé modérait les esprits trop ardents, était enlevé à son pays quelques semaines après et se montrait, en mourant, soucieux de l'avenir du canton. Cependant ses prévisions ne semblèrent pas devoir se réaliser immédiatement. Le successeur qu'on lui donna, comme premier bourgmestre, Conrad de Murait, était un homme d'un grand mérite, auquel la<( démocrates pardonnaient ses opinions conservatrices en faveur de sa probité reconnue et de son amour ardent du bien public Le second qu'on lui donna dans cette haute magistrature était l'ancien bourgmestre David de Wyss. Mais l'influence de ces anciens magistrats polissait devant celle des véritables chefs du mouvement des esprits, savoir le docteur Louis Snell, originaire de Nassau, publiciste consommé, autant que hardi niveleur, et Louis Keller, de Steinbock, jurisconsulte hors ligne, aux théories abstraites, et sans amour réel, dit-on, pour son peuple et pour l'humanité. A Luceme, où dominait depuis i8â9 l'élément libéral avancé, personnifié dans le méticuleux avoyer Am Rhyn et le généreux Edouard Pfyffer, d* Altishofen, le gouvernement s'était, comme celui de Zurich, chargé luimême de Tceuvre de la révision. Mais là aussi le mécontentement des démocrates radicaux, dirigés par Troxier, et de leurs alliés ultramon- (ains conduits par le roi des paysans, Joseph Leu, contraignait les gouvernants à réunir une Constituante. Le patriciat disparaît pour faire place à un régime entièrement populaire et démocratique. Mais déçus dans leurs espérances théocratiques et froissés par l'érection d'un temple protestant, les ultramontains du chef-lieu, fortifiés par l'alliance de deux ecclésiastiques marquants et mal notés comme libéraux jusqu'alors, le prévôt Widmer et le chanoine Gûgler, fondent une Société catholique destinée à combattre le libéralisme religieux et poUtique.

A Soleore, la révision s'accomplit par le gouvernement. Mais il dut suivre le programme de l'assemblée populaire de Balsthal, présidée par Vun des condamnés de 1814, Joseph Munzinger, d'Olten, qui prend place dés lors parmi les hommes d'État influents de la Suisse. A Soleure comme à Luceme, l'ultramontanisme cherche à exploiter la démocratie à son profit. Une Société catholique se forme également dans

<^ canton sous la direction de Ch.-L. de Hailer, que la révolution de i830 avait chassé de Paris et qui avait jugé opportun de se fixer dans cet État presque entièrement catholique.

La révision ne s'opéra pas partout d'une manière aussi pacifique.

En Thurgovie, à la suite d'une assemblée populaire tenue k Weiufelden le 22 octobre, 3000 hommes, conduits par Thomas Bornhauser, pasteur à Matzingen, poète et orateur plein de feu, se portèrent en masse sur Frauenfeld où ils dictèrent leur volonté au nouveau Grand Conseil élu par le peuple (18 novembre 1830). Toutefois les anciens landammans Anderwerth et Morel restèrent à la tête du gouvernement dont on critiquait l'organisation plutôt que les actes.

A Saint-Gail, le mouvement avait commencé deux jours après l'assemblée de Wéinfelden. Le vénérable landamman Muller-Friedberg, après trente-deux ans d'une magistrature qui avait fondé l'indépendance de ce canton, descendait de la scène politique et faisait place au jeune secrétaire d'État Jacques Baumgartner^ tète politique et administrative de premier ordre.

A Schaffhouse, où la révision avait pris le caractère d'une lutte entre la ville et la campagne, dans le district d'Unter-Hallau surtout, les citadins repoussèrent à coups de canon une attaque nocturne de leurs adversaires, qui eurent deux blessés et un tué (le 16 mai 1831). Le mécontentement du peuple tenait surtout à ce que la Constituante avait accordé à la ville, peuplée de 6000 âmes, deux fois plus de députés qu'à la campagne avec ses 24,000 habitants. L'intervention de deiu commissaires fédéraux arrêta les représailles mais ne put empêcher le rejet de la Constitution. L'assemblée constituante ayant jugé à propos d'accorder six députés de plus à la campagne, le calme rentra dans les esprits, et la Constitution réunit les trois quarts des suffrages (2 juin). L'ancien bourgmestre de Meyenbourg resta à la tète du gouvememenl.

A Fribourg, quelques centaines d'hommes armés de gourdins (de là le nom de guerre des bâtons), cernèrent l'hôtel de ville où le Grand Conseil délibérait sur les pétitions égalitaires de Bulle et de Morat. Les plus hardis, à leur tête François Duc, le révolutionnaire de 1798, que les patriciens avaient condamné à la prison, à l'exil et à l'amende en 1814, faisant mine d'escalader le perron, la garde d'État allait tirer sur les insurgés par ordre de Tavoyer Philippe de Gottrau, lorsque l'avoyer de Diesbach, son collègue, intervint et annonça l'abolition du patriciat, dont le rétablissement avait eu lieu en son absence et contre son gré en 1814 (24 décembre). La révision avait été abandonnée au Grand Conseil. Mais Frédéric Chaillet de Morat, homme d'ailleurs res-

pectable par sa modération et son savoir comme jurisconsolte, fit voter une Constituante. L'ancien avoyer de Diesbach et Jean de Montenach, le restaurateur du patriciat en 1814, que son opposition aux jésuites rendait cher quand même aux libéraux, furent placés à la tête du nouveau gouvernement.

En Ârgovie, où Ton se plaignait surtout du cens de 1000 francs exigé pour être électeur, de la trop grande influence du 'Petit Conseil et de la durée des fonctions fixée à douze ans. la révision avait été promise par le gouvernement pour le 20 décembre. Mais, impatient de ce délai, un vieil aubergiste « démagogue sans culture, Fischer de Mérischwanden, arma la population des districts catholiques et s'empara d'Aarau avec quelques milliers de paysans, auxquels se joignirent 200 Lucernois, sous Morel d'Hitzkirch (6 décembre) ; premier exemple de l'apparition des corps-francs dans notre histoire contemporaine et qui passa alors presque inaperçu dans le tumulte des événements poUtiques. Le gouvernement avait essayé de résister. Mais ses troupes, battues à Hunzenschweil par le landstourm de la campagne, se découragèrent et se dispersèrent. Les insurgés entrèrent en maîtres dans la ville, mais sans commettre d'excès et consentirent à se retirer à Lenzbourg en attendant la réunion du Grand Conseil, qui vota une Constituante* Le père Fischer, le héros du jour, reçut, à son retour dans sa commune, un accueil triomphal du peuple et des moines de Mûri, instigateurs ou auxiliaires du mouvement. Sous le nouveau régime, l'opposition libérale des rangs de laquelle était parti le signal de la révision, se vit écartée des affaires aussi bien que la demiaristocratie bourgeoise de ce canton.

Des mouvements révolutionnaires accompagnèrent aussi la révision de la Constitution vaudoise, si imprudemment ajournée en 1 826. Le général La Harpe, toujours vert sous ses cheveux blancs, et le professeur Charles Monnard retinrent heureusement les masses prêtes à se jeter sur l'hôtel de ville, où les plus impatients avaient déjà pénétré et commis des actes de vandalisme. Le Grand Conseil put voter alors la Constituante avec une apparence de liberté, pendant que l'orage populaire grondait sur Montbenon, théâtre habituel des révolutions vaudoises (18 décembre 1830).

Les Constitutions des cantons régénérés reposaient toutes sur la base de la souveraineté populaire et du système représentatif. Elles consacraient uniformément l'égalité des citoyens, l'abolition du cens électoral, la courte durée des emplois publics, la séparation des pouvoirs, la liberté de la presse, le droit de pétition, la publicité des séances de3 Grands Conseils.

392 ' aivoLCnox d£ lâ30.

Mais à part ces traits communs, les démocraties naissantes étaient loin d'avoir entendu et appliqué de la même manière le système représentatif. Pendant que le peuple de quelques cantons élisait directement en tout ou en partie ses mandataires, ailleurs le droit du citoyen se boi*nait à choisir des électeurs auxquels appartenait le choix des membres du Grand Conseil; c'est ce qu'on appelait l'élection à deux degrés. Plus d'une Constitution réservait même à cette dernière assemblée le choix d'un certain nombre de ses membres, afin de corriger les erreurs du vote populaire. Les députés choisis de cette façon se nommaient les députés indirects. Pour consoler las anciennes villes souveraines de la perte de leur suprématie, ou en considération de leur importance, les Constitutions de Zurich, ScbafThouse, Soleure, Lucerne, Saint-Gall, BÂie- Ville, accordaient à leurs habitants une représentation plus forte que celle à laquelle leur donnait droit le chiiïre de leurs populations respectives *. Au contraire, dans plusieurs cantons, comme Berne, Fribourg, Yaud, les députés des camp;ignes refusèrent de reconnaître une autre base que celle du droit strict et mathématique de la représentation proportionnelle. A Fribourg, Tévéque Yenny, qui avait été élu à la Constituante par le district de Rue, ne fut pas admis par l'assemblée. Ce fut le signal de l'hostilité du clergé de ce canton contre le nouveau régime et de son alliance avec le patriciat déchu. « Ah ! ils veulent de c la démocratie! » s'écria l'ancien conseiller d'État Philippe d'Odet, « eh bien ! nous leur en donnerons par-dessus les toits! »

Un très petit nombre de cantons, Zurich, Lucerne, St-Gail, Soleure. soumirent leurs Constitutions au peuple. Dans presque tous, la faculté d'une révision fut posée en principe. Mais on ne crut pas prudent partout d'en fixer le terme. L'exemple du Tessin, où l'on avait jugé à propos d'ouvrir aux ministres du culte l'accès à l'assemblée législative, fut imité par Saint-Gall. En 1833, on comptait jusqu'à trentedeux prêtres dans le Grand Conseil du Tessin. A Saint-Gall, un prêtre catholique et libéral, M. Helbling, fut élu membre du Petit Conseil et renonça ensuite à Tétat ecclésiastique.

Ces dispositions satisfirent en général tous les amis de la liberté civile et politique. St-Gall seul fit exception. A peine maîtresse du terrain, la démocratie dégénérait en démagogie dans une partie de ce canton et donnait naissance à des assemblées populaires où, selon l'expression de Baumgartner, « chacun se croyait un Solon et se piquait

* A Zurich et à Schaffhouse, la ville avait obtenu le tiers des représentants ; à Lucerne seulement 18 sur 80.

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d'être meilleur citoyen que son voisin. » Sédaits par l'idéal de la démocratie pm-e de Troxier, d'après lequel le peuple devait se constituer luimême, et qui avait pour interprètes dans ce canton l'aubergiste Joseph Eichmuller, d'AItstdRtten et le peintre et major Diog de Rapperschwyl, le Rheinthal et d'autres districts de ce canton réclamèrent pour le peuple le droit de faire les lois et voulaient la division du canton en huit landsgemeioden. Six cents hommes, excités par Eichmuller, firent irruption dans le bâtiment de la Constituante, sans cependant pénétrer dans la salle elle-même (13 janvier 1831)*. Pour calmer tes esprits, on ne trouva rien de mieux que de leur accorder, sur la proposition du profe^^seur Antoine Henné, le veto sur toutes les lois émanées du Grand Conseil. Cette disposition a passé depuis dans les Constitutions de Lucemeet de Bâie-Campagne ^ A Saint-Gall comme à Lucerne, la démocratie faisait alliance avec Tultramontanisme.

Cette première échauffourée fut suivie d'une seconde, le 7 février, au sujet de la parité, ou séparation confessionnelle, établie en 1814, et dont le parti des Bas rouges ', ameuté devant l'hôtel de ville imposa le maintien à la Constituante. En vertu de ce principe, le Grand Conseil de ce canton se divisait en deux corps ou collèges distincts pour toutes les affaires qui concernaient l'église et l'école, de façon qu'à Saint-Gall il y avait pour ainsi dire trois administrations différentes au lieu d'une ei deux États dans l'Etat. Une partie notable du clergé saint-gallois, ayant à sa tête deux prêtres éloquents, Aloîs et Christophe Fuchs, faisait cependant cause commune avec les libéraux et s'élevait à la conférence de Lichtensteig contre l'absolutisme de Rome et de l'évêque qui, au lieu d'agir avec une certaine indépendance, ne se considérait que comme un lieutenant du pape. L'évêque ayant suspendu Aloys Fuchs pour un sermon inorthodoxe, le Grand Conseil annulait la suspension et rétablissait le placet sur toutes les ordonnances ecclésiastiques. Le Grand Conseil spécial de la partie cathohque votait le rétablissement des synodes et la création d'un archevêque métropolitain national qui aurait remplacé le nonce. L'institution de ce métropolitain, votée également à rtmanimiréf dans le Grand Conseil de Lucerne, avait des partisans

^ Cette journée se nomme le Jendi des bâtons (StechU-Donnersiag) dans l'histoire de St'Gall, et rappelle le fol jeudi de 1491 (unsinniger Donnerstag), voir notre premier volume, p. 388.

' Le veto de St-6all accorde au peuple un délai de 45 jours pour repousser une loi votée par le Grand Conseil.

^ Le parti ultramontain est nommé ainsi (Bothe SU-ûmpfe), de la couleur favorite des bas que portent les femmes de la campagne dans l'ancien pays^ de St-Oall.

dans tous les Grands Conseils et même au sein du clergé orthodoxe qui aurait préféré un chef national à un prélat italien, ignorant des usages et des idées du pays.

Quatre des grands cantons, Genève, Grisons, Vallais et Berne, étaient restés étrangers au mouvement révisionniste.

L'attitude paisible des deux premiers s'explique par l'attachement du peuple à ses institutions et aux magistrats distingués qui donnaient l'exemple de l'amour du progrès et des libertés publiques. Il avait suffi d'abaisser le cens électoral et de rendre les fonctions amovibles pour contenter les citoyens genevois.

La situation du Vallais était loin d'être aussi favorable. La force des armes seule maintenait les privilèges des dixains du Haut contre ceux du Bas, différents de langue, de mœurs et de culture.

 Berne, ce qui faisait la force du gouvernement, c'était l'influence des familles patriciennes sur le peuple des campagnes et sur la bourgeoisie de Berne, unie à la considération qui s'attachait à la personne imposante des deux chefs de l'État, l'ancien avoyer de Wattenwyl et le nouvel avoyer Fischer.

Le rôle de Vorort, rempli par Berne en ce moment, contribuait à imprimer le respect. Dans la prévision d'une guerre générale qui menaçait l'Europe à la suite de la révolution de juillet, la diète de 1830, présidée par Fischer, avait ordonné la mise en disponibilité de 70,000 hommes pour défendre la neutraUté helvétique. La nation avait répondu avec enthousiasme à cet appel et les Grisons seuls avaient offert 10,000 hommes. Le colonel vaudois Guigner de .Prangins, connu par sa belle conduite en 1813, avait été chargé du commandement en chef, avec le colonel Dufour de Genève, en qualité de chef d'état-major.

Mais le moment du danger passé, des symptômes de rébellion se manifestèrent dans le Seeland et dans l'Oberland, opprimés en 1814, et dans le Porrentruy, adjugé aux Bernois par le congrès de Vienne. Les gouvernants essayèrent de tenir tète à l'orage ; 600 soldats rouges furent enrôlés par quelques familles patriciennes; on mit à prix la iéie de Xavier Stockmar, le chef de l'agitation jurassienne. Mais le mécontentement ne fit que s'accroître. Le licenciement des soldats rouges, ordonné par le gouvernement ne calma pas les esprits. Eu plusieurs endroits, des citoyens s'organisaient pour marcher sur Berne, lorsqu'une assemblée de 12 à 1500 notables, convoquée à Munsingen par les trois frères Charles, Jean et Louis Schnell, Edouard Blœsch, Charles Neuhaus, etc., parvint à détourner le péril en décidant le Grand Conseil à voter la Constituante, par 200 voix contre 19, le 13 janvier 1831.

L'influence du patriciat sur ie peuple bernois était cependant encore si grande en ce moment que cinquante-cinq patriciens, en tête Tavoyer Fischer, furent appelés à siéger sur les bancs de la Constituante, composée de 240 membres. Réunis aux bourgeois de Berne, les patriciens cherchèrent alors à obtenir en faveur de la ville une représentation au moins équivalente à celle qui avait été accordée à Zurich et à Schaffbonse. Le rejet de cette proposition équitable rendit les patriciens et les bourgeois ennemis acharnés d'un ordre de choses qui, à leurs yeux, dégradait la cité des Ërlach et des Boubenberg. Les plus exaltés ne s'en tinrent pas là; ils ourdirent un complot dont la découverte à l'hôtel d'Ërlach (3i août i832) amena l'arrestation de l'ancien avoyer Fischer, avec quatre de ses collègues, et un procès monstre, accompagné d'une longue et cruelle détention au château de Thorberg. « Cet événement, dit un homme d'État, brisa la force du patriciat et de la bourgeoisie de Berne *. »

Fiers de leurs landsgemeindes séculaires et de leur glorieux titre de fondateurs de la liberté helvétique, les pâtres des cantons primitifs prenaient en pitié les révolutions de la plaine, filles, disaient-ils, de Timpiété et de la révolution française. Ces idées étaient soigneusement entretenues par les prêtres et les magistrats de ces cantons alpestres ; et lorsque l'agitation gagna le canton de Schwyz, le landamman Laueuer d'Uri, craignant pour son peuple la contagion de l'esprit nouveau, s'écria en pleine landsgemeinde : « Oh ! laissez-leur à jamais ces troncs t secs et sans vie qu'ils décorent du nom d'arbres de Uberté. Chaque « arbre chez nous est un arbre de liberté \ j>

Dans le canton d'Uri aucun changement de loi ou de Constitution ne pouvait être mis en discussion, à moins d'être demandé par le Siebengescidechi, c'est-à-dire par douze citoyens appartenant à sept familles différentes. Une motion de ce genre s'étant produite à la landsgemeinde de BezUngen en i834, avait été rejetée avec colère, et les auteurs de la proposition mis en jugement. On serait même allé plus loin sans l'intervention touchante d'un citoyen nommé Jacques Muller qui s'écria : c 0 peuple, pardonne au Siebengeschlecht, il ne sait pas ce < qu'il fait ; il s'est laissé séduire par les hommes du Schûtzenverein '. »

Si Schwyz, canton alpestre et démocratique comme Uri, n'échappa

' Baamgartner, Die Schwtiz in ihren Kâmpfen, etc., von 1830 his 1850, Zurich imd Stuttgart, I. 349.

' « Lasset ihnen Dure dûrren Freiheitsb&ume. Jeder Baum bci uns ist ein Freiheitsbaum. >

' Anton Henné, Sckwàzerchronik, II, 1056, 249. Le Schûtzenverein était une association politique créée pour la réforme du Pacte.

396 RÉTOLirrioN de 1830.

pas de même à la tourmente révohitiotinaire, c'est qn'une démocratie égoïste y avait mis en présence deux peuples inégaux en droits. Les districts intérieurs refusaient depuis 1814 aux districts extérieurs* leurs sujets d'autrefois, l'égalité complète dont les avait fait jouir le r^ime helvétique ainsi que l'acte de médiation. Les districts extérieurs se séparèrent de l'ancien Schwyz et nommèrent un landrath et un tribunal siégeant à Lachen. La Diète chercha en vain à calmer les esprits et à réconcilier ces deux peuplades, homogènes cependant d'intérêts el de mœurs (octobre 1831). Deux districts, Gersau et Wollerau étaient restés neutres dans la querelle ; le premier se réunit aux districts extérieurs et le second aux districts intérieurs. Les chefs des districts extérieurs étaient d'abord deux hommes honorables, Benziger d'EinsiedeIn et Uiethelm de Lachen, puis le président Schmid, caméléon politique qui se jeta plus tard avec ses adhérents dans le parti contraire, dirigé par le i.mdamman Weber. Un nouvel essai tenté par la Diète pour rapproche!* les partis ne réussit pas plus que le premier. Le bruit que le Vieux Schwyz songeait à envahir le Nouveau avec la force armée, ne fit qu'accroître les haines, en appelant aux armes les districts extérieurs, qui s'emparèrent d'EinsiedeIn et des canons qui s'y trouvaient. Zurich et Saint-Gall fournirent des munitions. Mais ce bruit s'étant trouvé faux, les districts extérieurs consentirent à des propositions d'accommodement que rejeta la landsgemeinde des anciens districts. Sans s'inquiéter de ce rejet, les districts extérieurs se constituèrent alors en demicanton distinct, sous la présidence de Diethelm, à la landsgemeinde de Lachen le 6 mai 1832. Cet état de choses ne fut pas reconnu par la Diète et le Vieux Schwyz chercha à intéresser à sa cause la diplomatie étrangère.

Des événements plus graves encore se passaient à la même époque à Neuchâtel. Le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume IIL cédant aux vœux des quatre bourgeoisies de Neuchâtel, Landeron, Boudry et Valangin, efcprimes au major général de Pfuel, gouverneur prussien de la principauté, avait octroyé l'établissement d'un corps législatif composé de 10 députés royaux et de 78 représentants du peuple ; il avait comblé ainsi tous les désirs du parti constitutionnel dont le chef était le spirituel maîtrebourgeois Gailot, rédacteur du journal le NeuchdieUds (22 juin). Mais le parti suisse et républicain qui s'était formé pendant la période de 1815 à 1830, n'était pas satisfait. Le jour anniversaire de la réunion de Neuchâtel à la Confédération, 400 hommes, les plus ardents de ce

* Ëinsiedeln, la Marche, Pfeffikon, KOflanacht, Gersan.

parti, commandés par Alphonâo Bourqmn de Corcelles, simple lieutenant de carabiniers et membre du corps législatif, s'emparèrent du ch&teau de Neuchâtel aux accents de la Parisienne et y firent flotter le drapeau fédéral au point du jour (13 sept. 1831). Mais les vrais chefs du parti suisse ayant refusé de s'associer à ce mouvement irréfléchi, le gouvernement en profita pour réunir ses partisans à Valangin et réclamer TinlerventioD de la Diète.

Infidèle à son décret de non -intervention du 27 décembre 1830, la Diète fit occuper la principauté par les troupes des cantons voisins, aux ordres du colonel Forrer de Saint-Gall. Bourquin capitula entre les mains de cet officier (29 sept. 1831), mais sous la promesse que le peuple neuchâtelois serait appelé à voter sur la question de savoir si Neuch&tel devait rester suisse et prussien tout ensemble. Ce vote, comme le fait observer un écrivain politique de ce canton, Louis Grandpierre, eât donné un résultat bien différent de celui qu'en attendaient les amis de la Suisse. « Les répubhcains, » dit Grandpierre, c auraient

< réuni un tiers des suffrages et les royalistes les deux autres tiers \ » Mais comme le corps législatif ne jugea pas à propos de faire voter le peuple sur cette question, une nouvelle insurrection, encouragée par une partie de la population de Yaud, Genève et Fribourg, éclata en décembre 1831. Mais elle échoua également par le petit nombre et l'impéritie des insurgés, que le général de Pfuel n'eut pas de peine à mettre en fuite à Cortaillod, fievaix et Travers (17 décembre). La Chaux-de-Fonds, considérée comme le foyer du parti suisse, fut occupée par 2200 hommes et 10 pièces de canon. Dans Texaltation du triomphe, le Constitutionnel neuchâtelois, organe du parti royaliste exalté s'écriait : < Deux jours de guerre civile valent mieux que deux mois

< d'intervention fédérale. » Un médaillon portant avec l'efligie du roi ces mots : Fidélité au devoir et à la patrie, fut distribué aux royalistes les plus dévoués. Plusieurs chefs du mouvement, l'équivoque ou traître Bourquin entre autres, étaient parvenus à s'enfuir. Mais les docteurs Rœssinger et Alphonse Petitpierre du Val-de-Travers, tombés entre les mains des royalistes, furent condamnés à mort et n'échappèrent au supplice que par l'acte de clémence royale qui commua la peine capitale en une détention perpétuelle. Le docteur Rœssinger obtint sa grâce après sept ans d'une captivité qui blanchit sa barbe et ses cheveux

^ Louis Qrandpierre, Mémoires politiques, Neuchfttel 1877, 187. Voir aussi L^enihonsiasme pour la cause de Neuehâtd, Fribourg en Suisse j ouvrage de 41G pages, ea partie traduit de l'allemand, en partie composé par A. Daguet, 1858.

dans les forteresses prussiennes d'Ehrenbreitenstein et de Wa^^el. Mais Dubois et Petitpierre moururent au bout de quelques années d'une détention cruelle que cherchèrent en vain à adoucir les parents et les amis de ces victimes de la cause républicaine. Bourquiii et quatre autres citoyens furent condamnés à mort par contumace. L'avocat Bille de la Chaux-de-Fonds, dont le seul crime était l'opinion éloquemment exprimée au corps législatif, fut condamné à deux ans de prison et à dix ans de bannissement.

Le parti royaliste peu reconnaissant envers la Suisse du secours que lui avait prêté la Diète, proscrivit les couleurs fédérales et travailla plus activement que jamais à séparer Neucbâtel de la Confédération. Mais le parti républicain, bien que dompté en apparence, était décidé à ne pas souffrir le démembrement de sa patrie et n'attendait que le moment propice pour relever le drapeau fédéral.

La révolution troubla aussi et ensanglanta la ville et république de Bâie. Les habitants de Liestal et des villages d'alentour s'étaient vus avec colère privés de l'égalité proclamée en 1 798 et dont le document officiel était conservé comme une relique à l'hôtel de ville de Liestal. Une revendication de cette égalité, adressée au Grand Conseil, n'ayant eu aucun résultat, les principaux des mécontents se réunirent, le iS octobre et le 29 novembre 1830 aux bains de Boubendorf, et une pétition rédigée par Etienne Gutzwiller, notaire à Therv^ryl, homme passionné, mais intelligent et résolu, demanda au Grand Conseil la révision de la Constitution sur la base de Tégalité absolue entre la ville et la campagne. On vit reparaître les arbres de liberté dont Liestal avait déjà donné le spectacle à la Suisse en 1798. La bourgeoisie de Bâie était en majorité favorable à une révision. Mais une landsgemeinde, réunie à Liestal, ne donnant que vingt-quatre heures à la ville pour se décider, les bourgeois de BâIe, irrités de celte sommation insolente, se barricadent et prennent des mesures militaires qui révollenl à leur tour les campagnards. Le Grand Conseil cependant avait consenti à la révision, proclamé la souveraineté du peuple et l'amovibilité des fonctions publiques. Mais aux termes de cette révision, la campagne de Bâle, avec ses 40,000 âmes, n'élisait que 79 députés, tandis que la ville, avec ses 8000 bourgeois et ses 16,000 habitants, en nommait 75. Cette déviation au principe de la représentation exacte (Kopfzahl) s'expliquait par l'exemple d'autres cantons, l'importance du chef-lieu et l'acquittement par les citadins des trois quarts des charges publiques. Mais les partisans de l'égalité qu'exaspéraient à la fois les armements des bourgeois, les remboursements forcés de leurs créanciers et les

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insultes de la populace urbaine, se réunirent en armes à Liestal et nommèrent un gouvernement provisoire avec Gutzwiller pour chef (7 janvier 183i). Dans leur impatience d'en venir aux mains avec les citadins, les Liestalois se préparaient à marcher contre eux. Belle- Ville prenant les devants, envoie le colonel Wieland, un des fils du bourgmestre et ancien officier au service de France, occuper Liestal avec 800 hommes, dont l'avant-garde était formée par la garde soldée, portant une tête de mort au shako. Les insurgés, commandés par Jacques de Blarer, étaient mal armés et sans discipline ; ils furent défaits en diverses rencontres où il y eut 10 tués et blessés (du 13 au 15 janvier 1831). Wieland fit garrotter et conduire à Bàle une foule de prisonniers. Les membres du gouvernement provisoire n'eurent que le temps de s'enfuir dans les cantons voisins où le gouvernement réclama en vain leur extradition. La Diète se croyant suffisamment autorisée à intervenir par la gravité des événements, envoya deux commissaires fédéraux pour faire poser les armes aux deux partis. On croit assez généralement qu'une amnistie générale, prononcée dans ce moment par le gouvernement de M\e, eût ramené l'ordre et la tranquillité dans le pays. La Diète en donna le conseil aux citadins par l'organe de ses commissaires, le landamman Sidier de Zoug et le conseiller d'État Charles Schaller de Fribourg, Tun des plus habiles et des plus éloquents magistrats de la Suisse, de la période de 1814 à 1848. Mais l'amnistie que vota le Grand Conseil de Bàle n'était que partielle et excluait les chefs du mouvement*. «Si nous volons aujourd'hui l'amnistie complète,» disait l'opiniâtre bourgmestre Frey, « demain nous aurons l'anarchie.» La Constitution élaborée par le Grand Conseil ayant réuni la presque unanimité dans la ville et la majorité à la campagne, c'est-à-dire 6497 voix contre 2583 dans l'ensemble du pays et 3491 contre 2574 à la campagne, la Diète fédérale lui accorda sa sanction par 1 7 voix contre 5. Un nouveau gouvernement fut installé avec les anciens bourgmestres Frey et Wieland à sa tête. On croyait l'affaire terminée; elle ne faisait que de commencer. D'abord, l'aspect des proscrits, en excitant la pitié des populations suisses, fit naître une haine aveugle contre Bâle. La ville qu'on prônait naguère comme la ville du droit et des lumières, n'était maintenant plus aux yeux d'une presse effrénée qu'un nid de tartuffes et de millionnaires sans entrailles. Le principe posé par la Constitution qu'aucune révision ne pourrait se faire sans réunir la majorité des citoyens de la ville et celle des citoyens de la campagne, fut exploité

^ Gutzwiller, Jacques Blarer, Plattner, Eummler, Egli, Meyer.

dans les cantons voisins comme une violation du principe démocratique. Ces excitations portèrent leurs fruits: 2000 citoyens des communes de la campagne réclamèrent par une pétition adressée à Tautorité fédérale la séparation d'avec Bàle- Ville ou la révision de la Constitution par une assemblée constituante. Trente et un députés des mêmes communes abandonnèrent leurs sièges au Grand Conseil, pendant que les fonctionnaires de Bàle-Yille, pasteurs et autres, étaient chassés de leurs postes. Rentrés à Liestal à la faveur des circonstances, les chefs des insurgés y organisent un gouvernement provisoire sous la présidence de Gulzwiller (25 août 1831). Le gouvernement ayant pris des mesures militaires pour protéger les communes fidèles et cerner les communes insurgées, celles-ci se lèvent en masse. Le colonel Wieland marche contre ces dernières avec lOUO hommes et 4 canons. Liestal est pris après deux heures de combat. Mais harcelé par les insurgés et mal secondé par les communes fidèles, Wieland est contraint de se replier sur la capitale (21 août 1831). Les campagnards avaient 13 morts et 40 blessés, les citadins 2 morts et 30 blessés ^

A la nouvelle de ces événements, la Diète se hâtait d'enyoyer de nouveaux commissaires chargés de ramener l'ordre dans le canton de Bile. Mais, . refusant toute concession, le Grand Conseil de Biie-Ville déclarait la séparation préférable aux concessions demandées. Aussi intraitables que la ville, les communes séparées réunies à Liestal (4 sept. 1831) déclaraient tous les liens rompus entre elles et la capitale. La Diète se vit obligée de faii*e occuper tout le canton de Bile pour empêcher de nouvelles hostilités. 4000 hommes, aux ordres du colonel Ziegler de Zurich, ancien officier au service de Hollande, entrèrent sur le territoire b&lois le 17 septembre. Mais les membres du gouvernement provisoire persistant à garder leurs fonctions, les commissaires de la Diète (Murait de Zurich, Heer de Claris, Sidler de Zoug, Meyenbourg de Schaff bouse), firent déporter Gutzwiller et trois de ses collègues à Aarau, puis à Bremgarten. En agissant ainsi, ils espéraient obtenir une amnistie complète de B&le- Ville et rétablir la concorde dans ce canton. Mais tous leurs efforts demeurèrent infructueux, les commissaires durent repartir, le cœur serré, pour la ville fédérale. Une troisième médiation tentée au nom de la Diète, par le président Tscbarner des Grisons, n'eut pas plus de succès. Ce ma-

< Feddersen, GeachichU der Sehujeijserûchm Regeneratim, Zurich, 1867, 90; Heussler, Otêchichte der Trennung des Cantons Boêél^ 1} 80; Brodbeck, Gesehkhte der Stadi LiesUd, 1865.

gisirat, grand ami de Bâle- Ville, demandait une nouvelle occupation de la campagne par les troupes fédérales. La majorité de la Diète répugnant à celte mesure, Bâie- Ville se jette complètement dans les bras de la réaction et fait dès lors cause commune avec les royalistes de Neuchâtel et les réactionnaires des petits cantons. Aveuglée par la passion, elle relire tous ses fonctionnaires des communes qui avaient voté contre le maintien de la Constitution, au nombre de 46, et crée ainsi ellemême la séparation dont la menaçaient les insurgés et que tous les bons citoyens cherchaient à conjurer (22 février 1832).

Le Vorort de Lucerne chercha à faire comprendre au gouvernement de BAle- Ville l'effet désastreux de celle mesure. Le Grand Conseil de Bàle en parut un moment ébranlé; mais à la voix du bourgmestre Frey, il vola par 43 voix contre 36, Texécution de ce décret. Essayant alors d'une nouvelle médiation, la cinquième depuis Torigine des troubles, la Diète envoyait le landamman Merk de Thurgovie, aussi grand ami de Bâle-Campagne que Tscharner l'avait été de Bâle- Ville et dont la mission, partiale comme la précédente, échoua de la même façon. La majorité de la Diète, longtemps assez favorable à Bâle-VilIe, commençait à se tourner contre elle. Elle réduisit à 400 hommes les troupes d'occupation, et dans un discours qui éclata comme une bombe au sein de la haute assemblée, Charles Schaller de Fribourg, déclarant la Constitulion de BAle anéantie par le décret du 22 février, proposait la reconstitution de ce canton de par Tautorité fédérale. Celle motion ne réunit que 9 voix (mars 1832). Mais la campagne bâioise profita habilement de l'impression produite par ce discours pour se constituer en État séparé sous le nom de Bâle-Campagne ( Basel-Landschaft), sous la réserve expresse de l'éventualité où Bâle- Ville donnerait les mains à Hne Constituante. Sur ces entrefaites, les communes fidèles, enclavées dans le territoire des communes révoltées, souffrant de plus en plus des vexations de ces dernières, BîUe-Ville emprunte sans façon le territoire du grand-duché de Bade pour y faire passer des troupes aux ordres du colonel Bourckhardt. Une demi-compagnie de troupes fédérales, en garnison à Gelterkinden, hors d'élal de résister, dut se replier devant elles. Mais les furieux assauts du landslourm de Bâle-Campagne, forcèrent les soldats de Bourckhardt à battre en retraite (7 avril 1832). Une parlie du village fut livrée aux flammes et plusieurs personnes, entre autres un enfant, trouvèrent la mort dans le tumulte. La vallée de Reigoldswyl était menacée du même sort que Gelterkinden. Sur-le-champ, le Vorort ordonne une nouvelle occupation du canton de Baie. Mais la ville, qu'exaspéraient ses défaites, les sympathies de la presse et de plusieurs

HISTOIRE BU188E, TOME n. 26

cantons pour Bâle-Campagne> ainsi que le choix d'un ami de cette dernière, Charles Schnell de Berne, en quaUté de commissaire fédéral, prit une attitude audacieuse et ferma ses portes aux troupes fédérales. Une diète extraordinaire, convoquée par l'avoyer Edouard Pfyffer de Lucerne, comme chef du Vorort, décida une nouvelle médiation et envoya des commissaires à Zofingue pour entendre les deux partis. Mais le refus de Bàle- Ville de paraître à côté de ses anciens sujets fit échouer ce sixième essai de conciliation. De guerre lasse, et pour en finir, la Diète prononce alors la séparation provisoire de B&le en deux États (5 octobre 1832). L'opinion du landamman de St-Gall, Baumgartner, de maintenir par la force l'intégrité du canton, et de procéder à un nouveau vote de tous les citoyens, sous le contrôle des autorités fédérales, resta en minorité. Au crève-cœur que lui causait ce démembreme)it, provoqué en grande partie par sa politique inflexible, Bâle- Ville eut celui de voir ses anciens sujets devenus ses ennemis acharnés, siéger à côté d'elle à la Diète (11 mars 1833). La même faveur fut accordée aux districts extérieurs de Schwyz (le 22 avril), malgré l'opposition des cantons réactionnaires qui déclarèrent ne pas vouloir siéger à côté d'intrus et de rebelles.

La cause de Bàle-Campagne trouvait un nouvel appui dans le revirement politique qui s'accomplissait à Zurich. Le gouvernement libéralconservateur de ce canton avait vu avec inquiétude se former le Basserstorfer Verein, composé de 1 200 citoyens radicaux ; il voulut interdire cette société politique comme formant tin Etat dans l'État. Mais la majorité du Grand Conseil, composée des députés de la campagne, s'étant montrée favorable à la liberté illimitée d'association, les deux bourgmestres, de Murait et de Wyss, et la plupart de leurs collègues résignèrent leurs fonctions. Les bourgmestres démissionnaires furent remplacés par deux de leurs collègues ralliés au mouvement, J.-J. Hess et Melchior Hirzel. Mais les vrais chefs du parti dominant étaient toujours le pnbliciste allemand Louis Snell et le savant professeur de droit Louis Relier de Steinbock. Élu président du Grand Conseil, Louis Relier eut l'heureuse idée de créer une université, rivale de celle de Bâle- Ville. Cette institution rallia au pouvoir plusieurs notabilités du parti conservateur, entre auties l'illustre philologue Gaspard d'Orelli, et eut la bonne fortune de compter au nombre de ses professeurs deux célèbres naturalistes allemands, Schinlein etOken. En même temps, un habile pédagogue wûrtembergeois, Thomas Scherr, était appelé à la directioD de l'école normale fondée à RussnachU Une activité étonnante régna dès lors dans le canton de Zurich sous l'influence de ses nouveaux

gouvernants. Les barrières qui avaient si longtemps séparé la campagne et la ville, tombèrent complètement avec les remparts qui faisaient l'orgueil et la joie des vieux bourgeois. L'instruction publique prit un essor extraordinaire. La législation criminelle, qui maintenait avec le gibet les peines infamantes de ^exposition publique, de la marque et de la fustigation, fit place à des lois plus humaines. Même dans la maison de force, on commença à respecter l'homme dans le criminel. L'administration s'améliora et la plus grande publicité fut donnée à tous les actes du gouvernement. La répartition des charges publiques se fit d'une façon plus équitable. L'amour du progrès passant des gouvernants aux gouvernés, on voit se multiplier partout les sociétés de lecture, de chant, les caisses d'épargne, les asiles d'orphelins et les écoles enfantines, pendant que des rues entières surgissaient comme par enchantement à la place des fortifications démolies. Mais tous ces changements ne purent s'accomplir sans froisser bien des intérêts et des traditions respectables. On reprochait aussi à ce système de ne tenir aucun compte des vœux et des sentiments religieux des populations. Le mécontentement du peuple devint même si grand, qu'il eût suffi de quelques hommes de tête pour provoquer une insurrection. Deux ans plus tard, en mai 1834, un soulèvement général eût éclaté contre les nouvelles institutions, sans les mesures énergiques que prit le gouvernement et une levée de troupes qui étouffa le mouvement dans son principe \

Au milieu de la tourmente politique, une grande pensée avait surgi, celle de la révision du pacte fédéral; elle occupait tous les esprits soucieux de l'avenir de la Suisse et du maintien des conqiiêtes de 1830 ^ Dans la Société helvétique réunie le 4 mai à Schinznach, quatre hommes d'État influents, Louis Keller de Zurich, Casimir Pfyffer de Lucerne, Sidier de Zoug et Munzinger d'Olten, en déhbérèrent comme autrefois les trois suisses au Grûlli, selon l'expression d'un contemporain et ami politique, Baumgartner.

Cette question n'était pas nouvelle. Dès le commencement du régime démocratique, le canton de Thurgovie l'avait portée devant la Diète f 19 août 1831). Un grand nombre de pétitions et d'adresses, émanant de sociétés et d'assemblées populaires, réclamaient celte révision *. Une conférence composée de députés de neuf cantons, réunis à Langenthal,

' Morf (de Winterthour) dans Dittes Pœdagogium, I. and n. Heft, 1878.

* La Suisse doit beaucoup à Trozler, Zschokke, IJsteri, Bornhaaser comme promotears de l'idée, et pins encore aux hommes d'État qui, comme les deux Pfyffer, Sidier, Munzinger, Baumgartner, Druey, Fazy, ont, par leurs efforts persévérants, réalisé l'idée et préparé le terrain sur lequel a travaillé la Diète de 1848.

* Wilh. Fetscherin, Eidgen. Ahschiede aus dm Jahren 1814 bis 1848, 1, 364.

s'était prononcée dans le sens d'une révision. Mais un cantonalisme exagéré, joint aux remontrances des cabinets étrangers, avait fait rejeter la proposition de Thurgovie qui ne réunit que huit suffrages \

Au contraire, en 1832, les progressistes de toutes les nuances se trouvaient d'accord sur l'opportunité et l'urgence même de doter le pays d'un nouveau pacte en harmonie avec les institutions cantonales. Cette révision offrait d'ailleurs l'unique moyen de procurer à la Suisse l'unité qui lui manquait et dont elle avait si chèrement expié l'absence en 1813 et avant déjà, à l'époque de l'invasion française. Mais craignant pour leur existence comme États souverains, et ennemis nés de toutes réformes, même de celles que réclamaient l'humanité et la justice, les petits cantons rejetèrent avec indignation l'idée (la nouveau pacte. Bàle- Ville et Neuchàtel firent cause commune avec les Waldslœtten et repoussèrent comme eux toute mesure propre à donner quelque force au pouvoir central. Aux yeux de cette minorité compacte, la Suisse étant une Confédération d'États indépendants et souverains, le Pacte de 1815 ne pouvait être revisé que du consentement de tous les États contractants. L'organisation de l'armée éprouva également de leur part une vive résistance. Plusieurs de ces États poussèrent Tantipathie pour les États régénérés jusqu'à refuser la garantie des Constitutions nouvelles.

Cette hostilité flagrante indisposa les grands cantons et donna naissance au Concordat des sept (Siebenerbund)^ signé à Lucerne sous la présidence de Tavoyer Edouard Pfyffer, dans le double but d'assurer le maintien des constitutions et la révision du Pacte (17 mars 1832). Mais cette alliance, planche de salut pour la Suisse nouvelle aux yeux de ses partisans, parut un Ètai dans VEtat (Bund im Bunde) à ses adversaires et provoqua l'alliance de Sarnen (Sarnerbund), formée par les cantons dissidents, les 14 et 15 novembre de la même année*. Le landamman Spichtig d'Obwald présidait la conférence. Schwyz y était représenté par son fameux landamman Xavier de Weber, le principal moteur de la ligue, Neuchâlel par le conseiller d'État Frédéric de Chambrier, Uri par les landammans Lauener et Zgraggen. Tiraillé par les partis, le Vallais refusa obstinément d'y prendre part.

Cependant la question de la révision avait fait son chemin dans les esprits. Posée en Diète le 17 juillet, elle y fut décidée par treize cantons,

' Zurich, Lucerne, Soleure, Fribourg, Schafifhouse, Saint-GaU, Argovie, Thurgovie.

^ Ces 7 cantons étaient les mêmes, sauf Fribourg, remplacé par Berne. » Wilh. Fetscherin, Eidgen. AbscMede aus denJahren Idîà bis 1848, 1, 520.

auxquels quatre autres se rallièrent en août 1832. Mais Tabsence des députés des cantons du Sarnerbund entravait les opérations de la Haute Assemblée dont le règlenient, publié en 1818, exigeait la présence de 15 États pour l'ouverture de la session. Sur la proposition de Soleure, il fut statué que la présence de 12 États suflirait pour la validation des aries de la Diète (29 mars 1833) \ Le travail de révision fut confié à une commission de quinze membres, présidée par Tavoyer Edouard Pfyffer et composée des magistrats les plus expérimentés de la Suisse $ii\\:^ distinction d'opinions \ Le célèbre professeur Rossi, un des députés de Genève, fut chargé des fonctions de rapporteur et s'en acquitta avec un patriotisme digne d'un Suisse delà vieille roche. Ce fut cependant une faute de confier une œuvre aussi capitale à un pubHciste d'origine étrangère, bien que naturalisé par un séjour de IG années. Le nom de Pacte Rossi, dont l'esprit de parti baptisa le projet d'acte fédéral, servit à le déprécier comme une importation exotique.

Le Parte, élaboré à Lucerne par la commission das XV, méritait néanmoins d'être accueilli comme une tentative équitable pour concilier le passé et l'avenir, le droit traditionnel et le droit philosophique. Il offrait une sorte de compromis entre la Confédération d'États qu'établissait le Pacte de 1815, et V État fédératif désiré par tous les progresï^isles, sauf le petit nombre de ceux qui rêvaient le retour impossible à l'unitarisme. Au Directoire ambulant de 1815, le Pacte de 1832 substituait un pouvoir central véritable, par la création d'un conseil fédéral permanent de cinq membres, siégeant à Lucerne et à la tête duquel était placé un Landamman de la Suisse, élu directement par les cantons. La publicité des séances était substituée au huis clos de l'ancienne Diète. Infiniment plus libéral que le Pacte de 1815, le nouveau Pacte restituait aux citoyens suisses la hberté d'établissement et d'industrie introduites en 1798, centralisait les postes, les monnaies, les péages, le militaire et sans détruire la souveraineté cantonale, pierre angulaire du fédérahsme qui est la loi de la Suisse, fondait néanmoins sur une base solide la nationalité helvétique.

* Wilh. Fetscherin, Die eidg. Abschiede au? den Jahren 18U bis 1848 ^ I, 13.

* Les radicaux Bannigartoer, Sidler, Morikofer et Tanner y siégeaient à côté de doctrinaires comme Edouard Pfyfifer, Rossi, Monnard, Munzinger, Tavel, et de magistrats plus ou moins libéraux ou plus ou moins conservateurs qui prenaient pour base le Pacte de 1815 (SchaUer, Meyenbourg, Planta, de Chambrier). Les petits cantons avaient pour représentant Zgraggen d'Uri. Sur le refus de ce dernier, il fut remplacé par Morikofer, de Thurgovie. Fréd. de Chambrier, après avoir pris une part active aux travaux de la commission, s'abstint de paraître aux dernières séances.

Aussi le projet de pacte, malgré certaines imperfections dont la principale, aux yeux des radicaux, était qu'Uri, avec ses i 4,000 habitants, avait autant de voix que Berne avec ses 400,000, fut-il adopté le 15 décembre 1832 par la commission des XV, et soumis à la ratiOcation des cantons dont les Grands Conseils suivirent l'exemple de la commission. Le peuple de Soleure et d'Argovie, appelé à se prononcer, accepta également le nouvel acte sous la condition de son acceptation par douze cantons.

Mais de divers côtés une opposition violente éclatait contre le Pacte de 183â, décrié par les Sarniens comme trop unitaire et par les radicaux purs comme trop fédéraliste et pas assez démocratique. Le clergé se montra aussi en général hostile, à cause de la radiation de l'article 12 relatif aux couvents et de la liberté d'établissement qui favorisait le mélange des confessions. La diplomatie autrichienne, représentée alors en Suisse par le comte de Bombelles, unit ses efforts à ceux du clergé contre la réforme du pacte. Elle cherchait à entraîner les autres cabinets, mais ne réussit qu auprès de la Sardaigne qui menaça de reprendre les communes réunies à Genève en 1815.

Les ennemis de la révision trouvèrent encore des auxiliaires inattendus dans le cantonalisme excessif de Yaud et Tessin et des États non régénérés du Vallais, Appenzeii, Zoug. La Diète s'étant réunie à Zurich pour délibérer sur le nouveau Pacte, les cinq États sarniens, Uri, Schviyz, Obwald, Bâle- Ville et Neuchâlel refusèrent d'y paraître et déclarèrent s'en tenir au Pacte de 1815. Comme aux plus mauvais jours de la Confédération, on vit alors une Diète séparée siéger à Schwyz pendant que la Diète légitime ou la quasùDiéte, comme l'appelait l'organe des Sarniens, le Waldstœtterbote, tenait ses séances à Zurich (mars 1833). Zoug et Appenzell-lntérieur qui avaient consenti à envoyer leurs députés à Zurich finirent par suivre l'exemple des Sarniens et quittèrent la Diète. L'illustre magistrat lucernois qui présidait aux destinées de la Confédération, Edouard Pfyffer, essaya en vain de faire comprendre aux Waldstaetten comme à la diplomatie hostile que le nouvel acte constitutionnel n'avait rien de commun avec l'unitarisme et n'empêcherait pas la souveraineté cantonale de demeurer à la base de l'organisation nouvelle. II ne fut pas plus heureux auprès des radicaux abstraits à la façon de Troxler, Snell, Bornhauser, Keller de Zurich, Weder, Henné, Hungerbûhler et de son propre frère Casimir Pfyffer. Tous ces politiques extrêmes réclamaient une Constituante fédérale et ne voyaient dans le nouveau Pacte qu'une ligue des gouvernants (Herrenbund) au lieu de la ligue du peuple (Volksbund) qu'ils appelaient

PACTB FÉDÉRAL DE 1832. 407

de tous leurs vœux. Plus pratiques et plus clairvoyants, le docteur Steiger et J.-J. Kopp travaillèrent en vain avec Edouard Pfyiïer à persuader leurs concitoyens des avantages du nouveau Pacte. Le dernier ne fut pas même élu membre de la commission chargée de faire rapport au Grand Conseil.

< Le Pacte de 1832, » a dit un célèbre écrivain français, Mignet,

< œuvre des modérés et des conciliateurs, a fait place à la Constitution de « 1848, conquête des radicaux triomphants, et les petits cantons, pour « s'être opposés au pouvoir régulier de la Confédération, en ont vu <( s'altérer le caractère et s'y amoindrir de plus en plus leur influence ^ séculaire. On dirait que les partis, préférant les luttes aux accommo- <f déments, se condamnent volontiers à perdre au delà de ce qu'ils

< auraient dû céder \ »

Ce n'est cependant pas devant le mauvais vouloir des Sarniens et des partisans de l'ancien ordre de choses que succomba le Pacte. Ce fut au contraire devant les communes rurales du canton de Lucerne, c'està-dire du canton qui était appelé à être le siège de l'organisation nouvelle avec son avoyer Pfyfler comme landamman de la Suisse. Le projet adopté par 1448 citoyens lucernois seulement, fut rejeté par 12,049. Les absents, au nombre de 5853, furent en vain comptés pour acceptants selon l'usage (7 juillet 1833).

Le rejet du Pacte, immense échec pour la Suisse libérale, ranima toutes les espérances de la réaction et enhardit les chefs du parti sarnien à frapper un grand coup.

Dans la nuit du 30 au 31 juillet, le colonel Théodore Ab Yberg de Schwyz, d'accord avec l'ancien landamman Weber, l'âme du vieux parti schwyzois, envahit, à la tête de 600 hommes, le district extérieur de Kussnacht. Il se disposait à marcher sur Lucerne, dont on eût fait le siège de la Ligue séparée, lorsque mille hommes de ce canton volèrent à la frontière et arrêtèrent net les envahisseurs.

Trois jours après, Bâie- Ville, dont les mouvements étaient concertés avec ceux de Schwyz, envoyait 1600 hommes, aux ordres du colonel Vischer, contre Liestal. Mais c'était pour y subir à Prattelen et à la Hardt une défaite plus terrible que la première. ,71 citadins tombèrent pendant ou après l'action, victimes de la vengeance des BAlois campagnards que dirigeaient Jacques de Blarer et le capitaine polonais Bengorsky (3 août 1833). Deux officiers distingués de Bâie-Ville, Landerer et

' M. Mignet, Notice sur Bossi, 1850. Pour M. Crétineau-Joly, l'auteur d'une prétendue histoire du Sonderbund, le pacte Rossi était l'œuvre des radicaux. Voir I, 207.

Wieland ^un des fils du bourgmestre), tronvèrent la mort dans cette journée où un autre chef de Bàle-Ville, le colonel Bourckhard, fut bleâsé au pied.

Le combat de Praticien mil fin à trois ans de guerre civile. « C'eût « été une belle victoire, » dit un historien, « si le sang versé n'eût été « un sang suisse*. »

A la première nouvelle des événements de Kussnacht et pour faire face à rimminent péril qui menaçait d'une dissolution complète le corps helvétique, la Diète, déployant une énergie extraordinaire, avait levé 18,000 hommes. Le soir même du combat dePrattelen 10,000 hommes de troupes fédérales recevaient Tordre d'occuper le canton de Bàle. Frappés de stupeur, les chefs de la réaction n'essayèrent pas de lésister. Le 4 août les bataillons fédéraux entraient sans coup férir dans le canton de Schwyz et le 1 1 la ville de Bâie ouvrait ses portes aux troupes conduites par le colonel Dufour de Genève.

La ligue de Sarnen persistait à soutenir la légitimité de son existence dans un manifeste daté du 7 août et signé des chefs des cantons séparés ^ La Diète lui répondit par le décret du 1 2 août où le Sarnerbund était déclaré dissous et les Étals rénilents sommés d'envoyer leurs députées a la Diète. Neuchâtel, dont la position tiraillée entre la Suisse et la Prusse devenait tous les jours plus fausse, hésita un moment. Mais l'approche de 6,000 soldats fédéraux fil taire tous les scrupules, et les député:!^ de Neuchâtel prirent leur place à la Diète de Lurerne (11 septembre).

Après avoir fait face à la réaction, la Diète eut encore à tenir tête aux carabiniers fédéraux et autres Vereine ou sociétés politiques qui poussaient le peuple à marcher sur BAle-Ville et à fusiller les chefs du gouvernement de cet Etat. Des assemblées populaires eurent lieu en ce sens dans les cantons de Lucerne, Argovie, Zurich, Saint-Gall, Thurgovie. Elles réclamaient, en outre, la démolition des remparts de BAle, la mise en jugement d'Ab Yberg et la convocation d'une Constituante qui dolAl la Suisse d'un pacte démocratique. Le docteur Troxier et sept citoyens de Bfile demandaient à être introduits au sein de la Diète pour plaider la cause des pétitionnaires. Toutes ces exigences échouèrent devant la fermeté de la Haute Assemblée. La Diète résista avec le même courage à la pression du député de Berne.. Jean Schnell,

* Ilenne (Anton), Schweizerchronick, II, 1030.

' Pour Uri, les anciens landaromans Zgraggen et Lauener , pour Nidwald, Ackermann et Zelger, capitaine du pays; pour Bàle, le bourgmestre Karl Bourckhard; pour Obwald, Nicodème Spichtig, ancien landamman; pour Neitchûtd^ De Chambrier, conseiller d'État et Junod, membre du Grand Conseil.

qui menaçait de quitter la Diète si celle-ci ne frappait de déchéance et n'excluait de son sein les magistrats qui avaient représenté leurs cantons à la Diète séparée de Schwyz. « La justice et la modération, » dit rhistorien Zschokke, « honorent et sauvent les répubUques comme les « monarchies. »

Grâce à ce mélange de fermeté et de modération, la Diète parvint à réunir sous une Constitution unique tout le canton de Schwyz. Celui de Bàle, en revanche, demeura malheureusement séparé en deux demi- Etats, comme Appenzell et Underwald, en dépit des nouveaux efforts tentés par le landamman Baumgartner pour maintenir Tunité cantonale. Une des plus tristes conséquences de la séparation fut le partage (le la fortune publique de Bâie et surtout du trésor de la cathédrale, contenant une foule d'objets précieux qui durent être vendus, entre autres une table d'or donnée par l'empereur Henri II d'Allemagne, un ostensoir, don du pape Pie II, Tancien secrétaire du concile, et un autre soleil ou ostensoir payé 35,000 francs \

La Diète, à cette époque, tenait encore ses séances à huis clos, conformément à ce qui se pratiquait pour les Grands Conseils des cantons, avant 1830. Mais l'année suivante, le principe de la publicité des séances, qui avait triomphé en 30 et 31 dans la sphère des affaires cantonales, fut aussi proclamé à la Diète de Zurich, dont les déhbéralions s'ouvrirent pour la première fois au peuple, à l'hôtel de ville, le 10 juillet! 833 ^ "

La question de la réforme du pacte continuait à occuper les cercles politiques, entre autres le Schutz- Verein réuni à Zofingue le 26 février 1834, et où on décida que l'on chercherait à agir par la presse. La société fondée à ce sujet prit le nom de Société nationale (National- Verein). Elle avait à sa tête Troxier, Jean Schnell, Niederer d'Appenzell, Kasthofer, Casimir Pfyffer, Adolphe Hertenstein, Xavier Stockmar et Thomas Bornhauser. Un écrit énergique de ce dernier, sous le titre de Schweizerbart et Trevherz, popularisa l'idée de la réforme. Avec ces hommes, les pins avancés du parti radical, faisait alors cause commune l'avocat Siegwart-Muller, auquel le gouvernement lucernois accordait la naturalisation gratuite, à sa demande, et parce que sa position dans le canton d'Uri où il s'était établi et marié, lui était devenue insupportable. « Je désire, » écrivait-il à Casimir Pfyffer

^ Burckhardt, Ber Kirchenschaiz des Munsters zu Basel, Bâle, 1867. ' Fetscherin, Die Eidgenôssischen Abschiede mis den Jahren 1814 his 1848, I, 48, ôO.

le 5 novembre 1832, t m'éloigner d'Uri, car c'est à Âltorf que l'air « est le plus infect et la nuit la plus noire \ i>

Grâce à la protection des deux Pfyffer et du conseiller d'État Baumann, Siegwart fut élu second secrétaire d'État au commencement de l'année 1834.

Le triomphe de l'égalité des droits dans le canton de Schwyz, résultat de l'intervention fédérale en 1833, avait amené au pouvoir deux libéraux, Nazar de Reding-Biberegg, comme landammanet Dietbelm de Lachen, comme son lieutenant ou statthalter (le 13 octobre 1833). lueurs fonctions expirant en mai de Tannée suivante, les chefs du parti contraire, d'accord avec un caméléon poUtique, le fameux président Schmid de Lachen, avaient entrepris de remplacer Reding par le colonel Théodore Ab Yberg, le héros de Kussnacht. Dans ce dessein, le rusé Schmid s'avisa d'accuser Diethelm de malversation à la veille du jour où ce magistrat devait présider la landsgemeinde. Il demandait que Diethelm fût exclu de la présidence, jusqu'à ce qu'il se fût justifié devant les tribunaux de l'accusation portée contre lui. En homme sage, Dietbelm avait pris son parti de s'abstenir de la landsgemeinde. Mais ses partisans l'ayant porté malgré lui sur l'estrade des magistrats, il s'éleva un affreux tumulte, où Diethelm, dont les adversaires redoutaient l'éloquence, fut précipité par eux de la tribune. Schmid, appelé à le remplacer, est jeté à bas à son tour par les partisans du statthalter. Il s'engage alors une rixe sanglante où Diethelm faillit être égorgé et ne fut soustrait qu'a grand'peine aux coups de ses ennemis. Saisis de dégoût à la vue de ces scènes de violence, beaucoup de citoyens paisibles avaient jugé à propos de quitter l'assemblée. Nazar de Reding, qui avait pris la présidence, profita de cette circonstance pour congédier la landsgemeinde.

2. I«eB luttes polltlqnes me compliqaent des luttes rellffieiuieB. — Articles de Baden. — tte» WLétagié»m — Expédition de SaTole. — Conflit avee les pnlBsanees et la France en partlenller. — Blocns bermétiqne. — Affaire de I^onis-lfapoléon. — RéTolations IntérieiureB. — Sappresslon des eon- TentH d'ArgOTle. — Origine du Sonderbnnd (1884-1S4S).

Aux luttes politiques, l'année 1834 voit se joindre les luttes religieuses. Ces dernières existaient déjà et même à l'état aigu, dans plusieurs cantons; mais elles s'accentuent et se généralisent de plus en plus en faisant invasion dans le domaine fédéral.

^ D*" Casimir Pfyffer, Sammlung kUiner Schriften, Zurich, Scholthess, 1866,297.

Une des principales causes de la crise fut la fameuse conférence de Baden en Argovie. Les délégués de sept cantons et demi se réunirent le 20 janvier 1834, aux eaux de cette petite ville, sous la présidence de Tavoyer Edouard Pf^ffer de Lucerne, à l'effet de délibérer en commun sur les rapports de l'Etat et de l'Église catholique. Les délégués des autres cantons étaient Sidler de Zoug, Vautrey de Porrentruy, pour Berne, de Roll et Durrbolz pour Soleure, Baumgartner et Saylern pour Saint- Gall, Edouard Dorer et Lutzelschwab pour Argovie, Anderwerth pour Thurgovie, Gutzwiller pour Bàle-Campagne. Dans la pensée de ces onze magistrats, il ne s'agissait point, comme on l'a écrit, de protestantiser la Suisse catholique ni de se séparer de Rome, mais de s'entendre sur la marche à suivre dans le maintien des droits de l'État et de donner une sorte d'indépendance et d'unité à l'église sur la base des libertés gallicanas et des Points d'Ems\ Par les 14 articles de Baden les États concordataires s'engageaient à solliciter du saint-siège l'établissement d'un métropolitain ou archevêque national, a maintenir les droits des évêques amoindris par les nonces, à provoquer la réunion de synodes, à instituer le mariage civil, à permettre les mariages mixtes, à obtenir des évêques diocésains une réduction du nombre des fêtes, à surveiller les séminaires et à faire en sorte que nul ne filt admis à la prêtrise sans offrir des garanties de savoir et de capacité; enfin, à maintenir les nominations de professeurs de théologie faites par les gouvernements et que refusait de reconnaître l'autorité ecclésiastique.

Ce dernier article avait été inséré à la demande du gouvernement de Lucerne, qui venait d'appeler à une chaire de théologie le chanoine saint-gallois Christophe Fouchs, auquel l'évêque de Bâle, Mgr Salzmann, refusait sa sanction. Fouchs, qui était l'ancien chef du clergé gallican et joséphiste de Saint-Gall, avait été le principal instigateur des articles de Baden, qu'il désavoua publiquement peu de temps après, quand la mort prématurée de l'avoyer Pfyffer à OIten, le 1 1 décembre 1834, l'eut privé de son ami et protecteur.

Mais à peine répandus dans le public les articles de Baden provoquaient le plus vif mécontentement au sein du clergé, qui les dénonçait comme une tentative audacieuse pour asservir l'Église à l'État ou pour renouveler des doctrines condamnées par Pie VI en 1794 dans la bulle Auctorem fidei. Toute la presse catholique se ruait sur les auteurs de la conférence comme fauteurs de schisme et d'hérésie. Cela n'empêchait pas ces malencontreux articles d'être adoptés par les Grands

' Voir page 263 de ce volume.

Conseils de plusieurs cantons catholiques ou mixtes en religion. Le Grand Conseil ou collège catholique de Saint-Gall donna l'exemple et vota l'adoption par 62 voix contre 19 (7 et 8 mars 1834). Le Grand Conseil général acceptait également les articles à une forte majorité, mais sous condition de ratification par le peuple, comme cela devait se faire pour toute loi fondamentale. Le Grand Conseil d'Argovie votait dans le même sens sur la proposition de son délégué à la conférence, Edouard Dorer. Lucerne à son lour votait les fameux articles, dans sa séance du 1 7 avril. Ce vote se fit à la majorité de 86 voix contre 2â et malgré l'opposition de l'ancien avoyer Ruttimann et de ses amis politiques. L'article relatif au métropolitain était même admis à l'unanimité. Le 15 décembre, le Grand Conseil de Thurgovie suivait l'exemple des cantons précédents.

Mais, surexcités déjà par la question des articles de Baden, les esprits l'étaient encore dans plusieurs cantons catholiques par des démêlés de tous genres entre le pouvoir civil d'une part, les évêques et le nonce, Mgr de Angelis, de l'autre. A Lucerne, le dissentiment avait éclaté à la suite de la destitution d'un curé par le gouvernement; à Saint-Gall, une des causes du conflit était la création d'une école cantonale mixte, c'est-à-dire ouverte aux catholiques et aux protestants; un autre sujet de plainte, c'était la suppression d'un couvent de femmes, accomplie, disait le nonce, au mépris de lart. 12 du Pacte de 1815, qui garantissait l'existence des couvents. La question du double évéché deCoireel Saint-Gall, créé par le saint-siège en 1823, en dépit des deux Etats placés dans ce diocèse et qui l'avaient déclaré dissous à la mort du titulaire, n'était pas faite non plus pour concilier les partis *.

Déchirée par les querelles religieuses, la Suisse entrait encore en lutte avec les cabinets européens au sujet des réfugiés de toutes nations, Polonais, Allemands, Italiens et Français qui se jetaient sur son sol et abusaient du droit d'asile en se livrant à une propagande insensée qui troublait les Etats voisins.

400 Polonais recueillis par la France après la bataille d'Ostrolenka, si funeste à cette nation héroïque, avaient franchi clandestinement la frontière suisse à l'instigation, dit-on, de quelques patriotes neuchâtelois impatients d enlever leur pays au roi de Prusse*. L'affaire ayant manqué

^ Voir pour Thistoire des articles de Baden, Henné, Oeschichie der htrchUchen Vorgânge uml Zustànde in der Schtceiz von 1830, Mannheim, 1851 ; Baomgartnerf Die Schweiz in ihren Kàmpfen, II.

* Ce fait a été confirmé à Pauteur de ce livre par Stockmar qui niait toote participation à l'entreprise dont Baumgartner Paccusa d'avoir été l'un des instiga-

LES RÉFUGIÉS EiN SUISSE. 413

par Terreur de ceux qui conduisaient la colonne^ les Polonais entrèrent sur le territoire de Berne et là se laissèrent enrôler dans une expédition contre la Savoie, organisée par les réfugiés allemands et italiens.

A la tête des premiers figuraient Harro-Harring et Rauschenplatt ; les seconds avaient pour tête dirigeante l'avocat génois Mazzini, si fameux depuis comme conspirateur émérite et le promoteur par excellence de Tunilé italienne et de la république universelle. Les derniers jours de janvier 1834, 400 Polonais environ, unis à 600 révolutionnaires d autres nations, y compris 22 étudiants de l'université de Zurich, se réunirent en armes sur les territoires vaudois et genevois. Une partie de la population sympathisait avec les réfugiés et les efforts tentés par les autorités pour empêcher l'expédition furent inutiles. Les milices levées par les magistrats restèrent impuissantes devant la foule menaçante qui les entourait. Dans la nuit du !«'' au 2 février, l'expédition, aux ordres du général italien Romarino, pénétra dans les États-Sardes et s'avança jusqu'à Annemasse. Un corps français parti de Lyon devait le rejoindre par le Dauphiné. Mais, découragé par l'attitude des populations savoisiennes, Romarino, après un court engagement avec les troupes sardes qui lui tuèrent sept hommes et firent quelques prisonnier, opéra sa retraite sur le sol genevois. Mais là encore le gouvernement ayant ordonné le désarmement et l'arrestation des réfugiés trouva dans la population une résistance opiniâtre qui ne put être comprimée qu'en appelant toute la mihce sous les armes.

L'expédition de Savoie souleva contre la Suisse l'indignation de tous les cabinets européens. Les plaintes du roi de Sardaigne Chaiies- Albert, au sujet de l'attentat dont ses pays avaient été l'objet et qu'il qualifiait de violation du droit des gens, furent appuyées par TAutriche, la Prusse, tous les autres États allemands, le roi des Deux- Siciles et l'empereur de Russie. Les notes de toutes ces puissances réclamaient avec menace du Vorort zuricois l'expulsion immédiate de tous les réfugiés; elles demandaient également des mesures sévères contre la presse. L'Angleterre elle-même et la France joignirent leurs remontrances à celles des autres cabinets.

La politique du roi des Français, Louis-Philippe d'Orléans, avait été favorable à la Suisse pendant les premières années de son règne. Il se souvenait avec reconnaissance de l'hospitalité qu'il avait reçue au temps de la Terreur dans les Grisons, où il avait vécu et enseigné au château

teurs. Selon rhistorien saint-gallois, l'affaire aurait été tramée dans un comité siégeant à Saignelégier.

414 LES RÉFUGIÉS ES SUrSSE.

de Reichenau, sous le nom obscur du professeur Chabot. Mais la peur de nouvelles révolutions et les tentatives d'assassinat dont il avait été Tobjet avaient bien modifié sa politique libérale et le rendirent de plus en plus hostile au radicalisme suisse, confondu avec la démagogie dans la même réprobation.

Sans se laisser intimider par la diplomatie, le gouvernement de Berne, dirigé en apparence par Tavoyer patricien Tscharner et en réalité par les trois frères Schnell, avait d'abord eu Tair de jeter le gant à tous les rois. Le professeur Jean Schnell, grand orateur populaire, s'était écrié un jour : « Nom planterons sur le sommet de la Jungfrau le drapeau de la révolution européenne, 9 C'était autant pour défier la diplomatie que pour faire concurrence à Zurich, que le gouvernement de Berne fondait, en 1834, une université rivale de celle de la ville de la Limmat et appelait à ses chaires des hommes connus par leur hardiesse dans le domaine de la politique nationale ou cosmopolite, le philosophe et publiciste lucernois Troxler, les publicistes allemands Guillaume et Louis Snell de Nassau et l'historien Kortiim du Mecklembourg.

Se sentant soutenus par le gouvernement bernois, les révolutionnaires de tous les pays qui avaient trouvé un asile en Suisse se donnèrent carrière. Mazzini avait fondé la société secrète de la Jeune Italie, quelques mois après la tentative avortée d'Annemasse (15 avril 1834). Ses amis politiques des autres pays fondèrent la Jeune AUetixagne, la Jeune Pologne et la Jeune Suisse, dont le conseiller d'État vaudois Henri Druey a passé à tort pour avoir rédigé les statuts à Villeneuve, le 26 juillet 1835. Un an auparavant, 250 ouvriers allemands, réunis au Steinhœlzli, à une Jiene de Berne, avaient urboré des drapeaux révolutionnaires, déchiré ceux de leurs souverains et prononcé des discours qui provoquèrent de nouveau le courroux de la diplomatie européenne. Des notes menaçantes remises au Vorort de Zurich, par les ambassadeurs d'Autriche et de Bavière, insistèrent sur l'expulsion des réfugiés et l'adoption de mesures sévères contre les sociétés secrètes. Le Vorort, présidé par les bourgmestres Melchior Hirzel et J.-J. Hess, chercha en vain à calmer les cours étrangères. Il n'eut pas plus de succès dans ses efforts pour ramener les hommes d'Etat de Berne aux notions d'une saine politique et au respect du droit des gens. Aussi l'audace des réfugiés, croissant avec l'impunité, ils essayèrent de s'emparer de la direction du tir fédéral de Zurich, dans un but de propagande révolutionnaire, mais échouèrent devant l'attitude énergique du Nationakerein (18 juillet 1834). La fête conserva son caractère purement helvétique, et le docteur Antoine Henné de Saint-

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